JULES HOCHE lT7ô Autour un Million MŒURS D'AUJOURD'HUI DEUXIÈME ÉDITION PARIS LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 [Tous droits réservés AUTOUR I) UN MILLION DU MÊME AUTEUR Les Parisiens chez eux, 1 volume in-18 jésus. (Épuisé.) Le Crime d'aimer, roman. 1 volume in-18 jésus. Le Vice sentimental, roman. 1 volume in-18 jésus. FÉFÉE, roman. 1 volume in-18 jésus. La Fiancée du trapèze, contes et nouvelles. 1 volume in-18 jésus. Les Causes célèbres d'Allemagne, 1 volume in-18 jésus. Le Pays des Croisades, 1 volume in-4°, illustré. (K/iuisé.) Jules HOCHE AUTOUR d'un MILLION MŒURS D'AUJOURD'HUI PARIS A LA LIBRAIRIE ILLUSTREE « - Huk Saint-Jus,;,,,, _ s Tous droits réservés. A PAUL MARGUERITTE AUTOUR d'un MILLION MŒURS d'aUJOURDIIUI I M. Rigny tira sa montre, constata qu'il était onze heures, et sonna un domestique. — Allez dire à M. Maurice, mon neveu, que nous déjeunons au jardin, je l'attends. Il quitta la bibliothèque, traversa une serre aboutissant à un perron de grès, et, par une contre-allée plantée de tilleuls, se rendit à un kiosque à stores de coutil où le couvert était dressé. Le kiosque, exhaussé de quelques mar- 1 2 AUTOUlt D'UN MILLION ches, dominait le parc et les prés environnants, c'est-à-dire une bonne partie de la banlieue est de Strasbourg. Les moissons d'arrière-saison ondulaient à la brise, toutes jaunes, et, à un kilomètre environ, à perte de vue, une file de peupliers rigides indiquait le cours du Rhin. Derrière ces arbres d'un lointain et d'uni' géométrie mélancoliques, c'était le duché de Bade, les cimes bleuâtres de la Forét-Noire arborées haut dans le ciel. La villa, d'une architecture élégante, un peu prétentieuse même, avait été construite par M. Rigny en 1866, alors que son frère Maurice venait d'être promu colonel d'un régiment de ligne en garnison à Strasbourg. Octave Rigny adorait ce frère beaucoup plus jeune que lui, et se considérait comme son protecteur naturel. « — Militaire et marié! disait-il, le moyen de se défendre contre la vie, avec des liens pareils ». Et pour mieux veiller sur le militaire, lui, le civil, célibataire endurci, —■ à la suite d'une blessure de cœur dont il ne devait AUTOUR D'UN MILLION 3 jamais être question — s'arrangea de façon à vivre sur les bords du Rhin le plus possible, installant ses lares dans la villa de la Robertsau, aux portes de Strasbourg, el ne conservant à Paris qu'un simple pied-à- terre. Ses affaires devaient en souffrir; mais il était riche déjà, plus que millionnaire, et à cinquante ans, affirmait-il, un homme doit avoir payé sa dette de travail et d'utilité sociale, ou mourir insolvable. En dépil de son Mentor, le militaire ne tarda pas à faire drs bôtises; — le mot était un euphémisme dans la bouche du frère aîné. Sa femme, une demoiselle de Tréfonds, vieille noblesse mais blason dédoré, était morte en couches, lui laissant un (ils qui fui inscrit sur les registres de l'état civil sous le nom de Albert Rigny de Tréfonds, la mourante ayant exprimé le vœu formel que l'enfant bénéficiât de la particule. Quelques mois plus tard, le jeune officier, qui avait le cœur tendre, contracta un nouveau mariage, en dépit des foudres d'Octave, qui le menaçait d'une demande 4 AUTOUR D'UN .MILLION d'interdiction. « — N'était-ce pas folie que de surhypothéquer ainsi une existence que son pays pouvait lui prendre du jour au lendemain? » Et il se trouva que le frère grondeur avait raison, car dès le début de la guerre, le colonel Maurice se fit tuer, sous les murs mêmes de Strasbourg investi, au cours d'une reconnaissance poussée imprudemment jusqu'à la villa Rigny, où l'e......mi avait installé une grand'garde. Le vaillant soldat qui avait fait trop bon marché de sa vie laissait, une veuve inconsolable et deux orphelins, car sa seconde femme lui avait donné un fils aussi, un Rignj sans particule celui-là, baptisé tout simplement au nom de .Maurice Deux ans de distance d'âge séparaient les deux frères consanguins, et l'aîné avait huit ans à peine au moment de la catastrophe. La bravoure a toujours eu pour envers l'ignorance absolue des soucis du lendemain, car elle es) par excellence une des formes de l'irréflexion. Le père tué à l'ennemi ne lais- AUTOUR D'UN MILLION 5 sait pas un sou à ceux dont il avait mission d'assurer l'existence. L'oncle était là heureusement qui veillait, et sitôt la guerre terminée, la villa reconstruite ouvrit ses portes toutes grandes au deuil de la petite famille donl il était le seul chef désormais. — Vous êtes chez vous, dit-il à la veuve. Et il eûl peut-être poussé les choses à l'extrême, il se fût sacrifié, lui le misogyne, pour rendre un père aux deux orphelins ; mais la jeune femme, une Alsacienne blonde el pâle, mi peu anémique, mourut quelques mois plus tard d'une maladie de langueur, en lui recommandant tout particulièrement son fils Maurice. La recommandation était inutile. L'oncle Octave croyait comprendre enfin que si la Providence l'avait empêché de se marier jadis comme il l'eût voulu,— et de là cette mystérieuse blessure dont il ne parlait jamais, — c'était en vue de ce décret spécial qui faisait de lui maintenant le protecteur légal des deux enfants de son frère, du dernier né surtout, qui lui ressemblait un 6 AUTOUR DTN MILLION peu, un petit être fragile et délicat, ayant hérité du tempérament de sa mère, dans tous les cas infinimenl plus sensible et plus réfléchi que l'autre, Fe grand seigneur, comme l'oncle l'appelait alors déjà, par une allusion malicieuse à sa particule de hasard. En dépil de l'annexion, l'oncle Octave s'installa définitivement dans la maison de la Robertsau, et lii interner le « grand seigneur » dans un lycés de Paris. Quand le petit Maurice fut à son tour en âge de commencer ses études, il l'envoya à Lausanne, puis à Genève, ne pouvant se ré- é..... Ire à mettre les deux frères en contact intime avant de s'être assuré par lui-même que la particule de l'aîné ne porterait pas préjudice au plus jeune. Seize années s'étaient écoulées depuis, amassant un peu de neige sur la tète de l'oncle et creusant plus profondément ses traits de barde celtique; mais le buste restait droit, et ce beau vieillard de soixante- cinq ans avait sous ses rides un regard lumineux, étonnamment jeune, le regard de 7 son âme, d'une âme qui n'eut qu'une seule illusion en sa > ie el ta garda. Restés Français, les deux frères avaient, satisfait aux obligations de la loi militaire, s'étaient rencontrés de loin en loin au foyer de l'oncle el embrassés très cordialement pour se séparer de nouveau, reprendre leurs chemins respectifs qui se tournaient le dos. Albert, le grand seigneur, était, paraît-il, en train de se faire un nom à Paris, dans ce monde mêlé qui touche à tout et fait un peu de (oui, depuis le courtage de bourse jusqu'au journalisme politique. Maurice, resté le Benjamin de la maison et qui était majeur à peine, n'avait faitquedes voyages, seul presque toujours, l'oncle se faisant de plus en plus casanier. De retour enfin d'uni' longue tournée en Orient, Maurice tout à coup se sentait devenu un homme, homme de rêve plutôt que d'action, et pour qui le moment était venu de regarder la vie en l'ace. Et c'était bien aussi l'opinion de l'oncle, qui tremblait déjà à l'idée du mal qu'il aurait à le 8 AUTOUR D'UN MILLION pousser dans le monde, ce grand enfant rebelle à toutes les désillusions et qu'un irréductible sentimentalisme laissait désarmé contre la perfidie humaine. La seule pensée que l'heure était sonnée; de lui ouvrir une carrière active, où il volerait de ses propres ailes, le poignait d'inquiétude pour son Benjamin, — et c'est pour cela qu'il venait de s'asseoir sans appétit à la table dressée pour ce déjeuner, leur premier tète- à-tôte après deux mois de séparation, D'un geste résigné, il concluait cependant: — Si j'étais à sa place, je sais bien ce que je ferais. — A la place de qui ? C'était Maurice; qui surgissait derrière lui et jetait la question en souriant. L'oncle Octave avait pensé tout haut. — A la tienne, parbleu ! fit-il d'un ton un peu grave... — Eh bien, voyons, que ferais-tu si tu étais à ma place? reprit Maurice sitôt le potage avalé. — Soit, écoute-moi. Te voilà un grand AUTOUR D'UN MILLION 9 gaillard, solide et beau. Tu es sérieux, trop sérieux même pour ton âge; tu connais le monde entier, il ne te manque qu'une chose: tu ignores Paris, Paris, la vraie pierre de touche pour des êtres de ta trempe. C'est une lacune à combler. Vas-y, et d'abord amuse-toi. Cela aussi te manque. Puis cherche-toi une occupation, une be- sogneà ton goût, une carrière quelconque, et une femme ensuite que tu puisses aimer, qui te vaille et qui t'aime; — et quand tu l'auras trouvée, épouse-là et qu'il n'en soit plus question ! Cette finale humoristique amena un sourire aux lèvres de Maurice; mais son front gardait un pli soucieux, et un monde d'ar- rière-penséés noyait son regard d'une soudaine mélancolie. — Eh bien, Paris te fait donc peur .' — Ce n'est pas Paris qui me fait peur: ce sont les Parisiens que je ne connais guère, et les Parisiennes, que je ne connais pas du tout. Je ne sais pas, niais je crois que je suis d'un autre sang, d'une autre !. 10 AUTOUR D'UN MILLION race, et que jamais je ne pourrai fraterniser avec ces gens à la poignée il<' main facile, à l'esprit léger et creux, toujours prêts à rire dans le dos d'un malheur ou à cracher à la face d'un succès. Je suis un timide et un tendre, deux mots qui dans leur bouche sont synonymes d'imbécile... El c'est ta l'anir un peu : la propre tendresse n'a fait que développer chez moi un penchant naturel... Me vois-tu, moi, un doux ràveur, un romanesque, affolé d'exotisme et de- sentimentalité, me vois-tu pataugeant dans les petites malpropretés de (mis ces êtres sans intimité? Je ferai la bouche en cœur devantdes yeux de femme qui sonderont mon gousset, ei je me mettrai l'âme à l'envers là où il suffirai! de retourner mes poches... Je t'étonne, n'est-ce pas? Ah! c'est que les voyages, la vie au grand air, m'ont gâté; il y a mu' habitude de l'âme, comme celle de l'o'il pour les vastes horizons, qui fait qu'on étouffe entre les murs et les cheminées de la civilisation... El c'est pour cela que j'ai peur de Paris, une ville où le Soleil AUTOUR D'UN MILLION 1 ! n'éclaire que des portants de coulisses, la friperie des costumes et des décors, des physiologics rachitiques et des figures de papier mâché. L'oncle avaii subi la tirade en hochant la tète : — Veux-tu que je te dise'? Tout ça c'est de la vanité; oui, c'est ton orgueil qui souuc l'alarme et se révolte à l'idée de l'écrasement d'uni' grande capitale. Tu crains de n'être pas compris, pas estimé à ta valeur. Et puis tous les froissements qui résultent des grandes agglomérations humaines... Avoue-le, tu as peur de déchoir, de ne pas tenir ton rang!... Et pourquoi donc?... Ne suis-je pas là, moi? t'ai-je jamais refusé quelque chose? Ne suis-jc pas un oncle à espérances, et, à fortes espérances: un million liquide que je partagerai entre ton frère et toi, tu le sais... Ton frère! niais il te pilotera, lui, le grand débrouillard... Par exemple, je te préviens... M. Rignj s'arrêta court, le fronl subitement rembruni, mais le nuage fut vite 12 AUTOUR D'UN MILLION dissipé, et il grommela entre ses dents: « Nous reparlerons de lui tout à l'heure »; puis, d'une voix extraordinairement vibrante, il conclut : — II faut aimer, vois-tu, aimer au grand jour, et épouser la femme que tu aimeras ; le salut est là. Le mot alla droit au cœur de Maurice. — Aimer au grand jour! oui certes, mais c'est s'insurger contre toutes les conventions d'un monde dont les préjugés vous contraindraient plutôt de cacher l'amour comme une maladie honteuse ou de le traîner comme un boulet à travers l'existence. Car on a beau dire, la société actuelle est liguée contre l'amour et contre les amoureux, et de là, chez l'homme, tous les crimes, imites les catastrophes, tous les suicides qui ont la femme pour prétexte; chez la femme, toutes les misères, toutes les hontes, imites les turpitudes. — Et tu en conclus ? — Moi, rien; je ne suis pas un mora- iste, je n'ai pas la prétention de réconcilier AUTOUR I>'UN MILLION 13 les mœurs et les lois, ces éternelles divorcées, niais je suis de l'avis de Tolstoï qui prétend que l'immoralité physique n'esl rien, et que la grande plaie de notre époque* el peut-être de tous les temps, ce sont les liens légaux d'où l'amour est banni. — Tu as peut-être raison, et c'est bien cela qui lue le mariage de nos jours... Il y eut une pause durant laquelle M. Rigny parut tout voûté subitement, irrémédiablement vieilli, ses moustaches pendantes exagérant la moue triste des lèvres. Puis il dit d'une voix où remontai! le glas d'une douleur antienne: — Tiens, je puis bien te l'avouer aujourd'hui, ce qui fait que je ne me suis jamais marié c'est que je n'ai pas pu avoir la femme que j'aimais. Un long silence suivit, tandis que les lèvres de l'oncle continuaient de trembler comme murmurant à vide tout ce qu'il eût voulu dire encore, qu'il n'avait jamais dit et qu'il ne dirait peut-être jamais. — Mais toi, tu auras plus de chance 1'. que moi, reprit-il au bout d'un moment, tu es jeune, tu n'es pas mal tourné, tu seras riche, ce qui est l'essentiel, crois-moi... Mais Maurice déjà n'écoutait plus, n'ayant pas au fond l'intention de résister sérieusement au vieillard. — Allons, je me rends, déclara-t-il tout à coup, j'irai à Paris, je ferai tout ce que tu voudras. Aussi bien n'ai-je aucune envie de jouer au parasite, ni de fuir la lutte pour la vie. Ce que j'en ai dit, c'est plutôt pour esquiver la responsabilité des mécomptes qui peuvenl m'attendre là-bas... Et puis là, franchement, je pensais te décider à venir avec moi... — Impossible ! je ne suis plus d'âge à me déplacer... Pourtant, qui sait? quand tu auras un intérieur, un foyer sûr, des assises solides, peut-être me déciderai-je !.. — Ali ! voilà une bonne parole ! et quand ce ne serait que pour t'arracher à cette terre d'exil, je te jure que je ne négligerai rien pour faire le plus rapidement possible mon trou. AUTOUR D'UN MILLION 15 — Alors c'est entendu ? — C'est entendu , je partirai quand tu voudras. L'oncle s'étail accoudé, un peu moins triste, mais toujours très grave : — Et maintenant, parlons un peu de ton frère, le grand seigneur, vis-à-vis duquel tu l' -r.is bien de ne jamais te départir de la plus extrême prudence... 11 Le jour où Maurice débarquait à Paris, il pleuvait à torrents, les trottoirs déserts allongeaient des solitudes rectilignes sans fin, plantées d'arbres maigres, irréels, pleurant leurs feuilles envolées. Des rues aux horizons trop larges s'ouvraient sur un ciel trop lias, pesant lourd à son âme de rêveur. La première impression fui lugubre. Lue déception le gagnait, comme une honte intime de l'effondremenl où s'engloutissaient ses tenaces illusions de liseur de romans qui, depuis des années, vivait dans la foi d'une capitale de rêve, d'une Ville- AUTOUR D'UN MILLION Flambeau comme il n'y en avait pas, comme il ne pouvait pas 5 en avoir. La Ville-Flambeau, c'était, ce désert, noyé de boue, rayé de pluie, ces arbres pourris ourlant des boulevards livides, et sur la chaussée ce trimballement embrouillé, sans but apparent, de fardiers, de haquets, d'omnibus, de fiacres, résultat exaspérant d'une énorme convergence occulte de lie- soins, d'intérêts empiétant les uns sur les autres, ravalant toute la poésie de la vie à l'ornière des promiscuités matérielles. Oubliant, que le rêve toujours dépasse la réalité, que rien dans la vie ne répond à l'idée qu'on s'en fait d'avance, il s'étonnait de le trouver amoindri, dégradé à ce point, le Paris fulgurant de ses lectures, la monstrueuse Babylorie intellectuelle dont il n'avait jamais voulu voir les soubassements de boue et d'ordures, le côté cloaque, les matérialités forcées par où toutes les capitales si' ressemblent. La pluie surtout l'énervait, comme un contresens, un trou- ble-féte, un mauvais présage, un rideau 19 tiré sur l'avenir où il entrait incertain, timide el trempé jusqu'aux us. Comment se comporterait-il dans cel aquarium, cette piscine horizonnée de parapluies, on l'on s'éclaboussait el s'injuriail à torl el à tra- vers, lui, le rêveur, mûri au doux soleil des plages d'Afrique el d'Asie d'où il avail rapporté une tendance maladive au faki- risme, au nirvanisme, à toutes les cristallisations du rè\e ei de l'oisiveté '.' Travailler, avoir un but dans la vie, mortifier sa chair, paresseuse, endiguer sa personnalité mobile el ondoyante, exproprier son imagination habituée à se promener les mains dans |e S poches, ressembler à Ions ces ouvriers, ces employés, ces petites bourgeoises pressées qu'il coudoyait, se martyriser comme eux en vue de contingences problématiques, se rendre utile enfin, lui qui avait pour principe la vanité absolue, l'inutilité suprême de tout effort, ne serait-ce pas au-dessus de son courage ; ei cela n'impliquerait-il pas un reniement de ses théories de penseur ayanl divorcé 20 dès longtemps avec tous les postulats sociaux ? Oui certes, il s'était jusqu'à présent leurré sur le monde, sur la cause el la fin des choses, sur le but des gens, leur raison d'être,sur sa raison d'être personnelle. Des bribes de sa dernière 1 conversation avec son oncle lui revenaient, des phrases jetées en l'air, sans conviction et qui maintenant prenaient un sens profond, l'anathémati- sant, lui et ses théories, et tout ce. qu'il avait fait et tout ce qu'il avait été. Il y avait autre chose dans la vie que ce qu'il y avait vu jusqu'à présent, autre chose que la paresse des uns déterminant le labeur des autres et pesant de tout, son poids sur leur misère? Oui, il y avait nuire chose, quelque chose qui s'affirmait, se concrétait de plus en plus dans les halètements, les efforts, les labeurs de celte usine formidable où croulait soudain l'image apocalyptique et fausse du |>aris de ses lectures, de la ville de plaisir à laquelle il avait cru sur la foi AUTOUR D'UN MILLION 21 des chroniques d'autan. Et déjà il se sentait régénéré, le cœur et le cerveau à l'aise en des ardeurs de vie nouvelle, de mâles noblesses d'être besognant et subsistant par s<-s efforts personnels. Son oncle avait eu raison de lui montrer Paris comme l'épreuve décisive de sa virilité: là il ferait quelque chose, il serait quelqu'un. A quoi il était bon ? Son frère le lui dirait peutrètre, ce frère qui était un travailleur el un utile axant, tout, une des cenl mille cervelles en ébullition de cette capitale qui dicte sa route au siècle. Sans doute il avait eu contre lui des préventions injustes, une antipathie sans cause faite de ce même sentiment qui lui serrait le cœur à son entrée dans Paris, comme d'une factice barrière de dédain élevée entre lui et les autres, ce monde des actifs el des laborieux d'où son oisiveté seule l'excluait. Maintenant il irait à lui, contrit et repentant, prêt à expier son erreur, à s'incliner devant sa supériorité, à lui demander sans fausse honte l'appui de ses relations cl de 22 AUTOUR D'UN MILLION son expérience. D'ailleurs l'oncle lui-même lui avait conseillé cette démarche tout en lui recommandant de ne pas s'engager à fond dans l'intimité du grand seigneur. En attendant, comme l'heure n'étail pas venue où il pensai! le rencontrer, il s'occupa de se chercher un domicile plus modeste que le fastueux hôtel où il était descendu, et il finit par trouver, rue de Berne, dans le quartier de son frère, un petit appartement de garçon de 150 francs par mois, deux pièces convenablement meublées et une cuisine, que sous-louail un pasteur réformé parti en mission au Congo. Ses malles déménagées, il se sentit comme un poids de moins, fier de ce premier sacrifice l'ail à la vie simple, on il allait s'essayer; son oncle en partant lui avait remis ili\ mille IVanes de chèques, de quoi mener un nain fort convenable pendant cinq ou six mois, délai au boni duquel il rece\ rail de nouveaux fonds. Mais à présent il était bien décidé à ne rien accepter de plus : il s'arrangerait en conséquence, comptant AUTOUK D'UN MILLION 23 bien trouver d'ici là une situation lui permettant de se suffire sans le secours de personne. Son installation terminée, il se rendit nie de Londres, r> bis, où était le bureau de son frère. Sous une voûte, à droite, une porte massive, à sculptures el à grillage de bronze, s'exhaussait de quelques marches. Dans la muraille en retrait, un timbre électrique apparaissait au centre d'une grande plaque d'argenl où s'incrustait le nom d'Alberl de Tréfonds. La sonnerie lii s'ouvrir la porte el accourir un domestique glabre, ganté el cravaté de blanc. Maurice franchit un vestibule carrelé, un peu sombre, s'élargissant dans le fond en une sorte de parloir plus clair, au parquet ciré, aux murs recouverts de cartes géographiques, de prospectus d'assurances, de cotes financières. Quelques personnes attendaient en des fauteuils de cuir, l'air inquiet, insolent ou e......yé. U.......nsieur décoré, le chapeau sur l'oreille, fourrageait, debout, dans des journaux amoncelés sur une table 24 AUTOUR D'UN MILLION à tapis vert. Nul ne fit attention au nouveau venu qui donnait sa carte et s'asseyait à son tour très intrigué, un peu déçu à l'idée qu'il ne parviendrait à son frère qu'à travers cette sorte d'antichambre de ministre. — Il ne manquera pas de me faire poser, pensa-t-il. Mais déjà ta porte capitonnée, par où le domestique avait disparu s'ouvrait nerveusement sur un plastron blanc, une tète fine au regard myope qui le cherchait; et d'un geste large, un peu théâtral, le frère qu'il venait de calomnier tout bas lui donnait l'accolade. — Comment, c'est toi, Maurice! en voilà une Itoiini'! Et plus bas, se tournant vers le domestique: « Louis, renvoyez-moi tout ce monde à M. Tessier, je n'y suis plus pour personne. » Ils entrèrent dans un cabinet fort élégant, aux reflets de choses neuves et brillantes, mais dont les murailles offraient le même revétemenl austère de prospectus el AUTOUR D'UN MILLION 2j d'affiches criblées de chiffres à zéros fatidiques. Albert se renversa sur une causeuse, une bande de jour cru lui nimbant le front qu'amplifiail la nudité de ses tempes de viveur. La mousse blonde d'une moustache très fine lui faisait une bouche spirituelle, très aimable pour l'instant, toute à la joie que lui causait, disait-il, la réalisation de ce phénomène invraisemblable: son frère à Paris ! — Et tu vas y rester? Mais que se passe- t-il donc? Ou m'a changé mon oncle! Et loi aussi on Ta changé... à ion avantage, par exemple. Ah ça, sais-tu «pie lu es devenu un fier gaillard ; quel coffre! e< des épaules de cent-garde, et un teinl de spahi, quand nous autres nous avons des reflets île bec de gaz sous la peau, — et la même moustache que moi, oh ! pour ça, il n'y a pas à dire, nous nous ressemblons par la moustache, ci c'est encore ci' que notre pauvre père nous a laissé de mieux... De fait, il y avait une grande ressemblance entre les deux frères, une frappante 2 26 AUTOUR D'UN MILLION identité de profil, des lèvres, un menton pareils, et un nez droit, charnu, spirituel, surplombant la triomphante moustache.* Sapristi ! continuait Albert , cela fait plaisir tout de même de se revoir comme cela, bêtement, au bout de je ne sais combien d'années... Paris, c'est un gouffre, vois-tu, et tu m'apportes une bouffée de souvenirs exquis... tu me rappelles des choses... Tu me fais l'effet d'un bouquel des champs, «l'un bouquel qui aurait «les yeux de gazelle, car lu as des yeux ébaubis de jeune gazelle, mon frère, il a'j a pas à dire... 11 fallait venir plus tôt... C'est assommant, tu vas me voler toutes mes maîtresses ! — Depuis quand es-tu là ? Il ne lui donnait pas le temps de répondre, et Maurice, abasourdi, croyait rêver, sentait une joie immense se greffer sur la honte vague montant de ses appréhensions balayées, de ses défiances en déroute: au lieu du grand seigneur qui flottait dans ses souvenirs, il trouvait l'accueil enthousiaste, les bras ouverts d'un vrai frère, un h ai AUTOUR IVUN MILLION 27 enfanl comme lui, même meilleur que lui, ayant oublié dès longtemps peut-être leur sourde et tacite mésintelligence d'autrefois, le froid inexplicable, sans motif, qui les avail laissés ignorants l'un de l'autre pendant des années. El l'oncle qui lui conseillait en partant de se garder à carreau avec sou aîné, trop Parisien pour lui, et qui finirait par lui jouer des tours!... Décidément, il baissait, le vieillard, il faisait bien de rester dans ses brouillards du Rhin, il n'était plus dans le mouvement, avec ses idées de l'autre monde, son obstination à lui représenter Albert comme une sorte d'épouvantai! fin de siècle, une personnification de la rouerie et de la débauche amalgamées. Lui, un roué, avec cette voix cordiale, où un reste d'émotion vibrait encore, un pipeur, un égoïste, avec ce sourire franc, cette bonne humeur indulgente? Allons donc! Un vrai frère, oui, l'homme qu'il rêvait tout juste pour lui confier la direction de son noviciat social, et le mieux '' n situation aussi pour le guider rapide- 28 ment et sûrement à travers les dures étapes du chemin de Damas où il pensait, s'engager. Albert maintenant expliquait le lieu où ils se trouvaient. — Ceci est mon bureau, c'est-à-dire un endroit neutre où je puis recevi iir Pierre et Paul sans les inviter au préalable à secouer leur vermine sur le paillasson, ou à retirer leurs bottes boueuses, ce TN MILLION — Bon, une tuile! pensa Alberl au premier coup d'oeil jeté sur le visage soucieux de l'entrepreneur. Celui-ci s'expliqua l>iiè- vement. Par le plus grand des hasards, i! venail d'apprendre qu'Alberl Rignj de Tréfonds était le neveu d'un certain Octave liions, sans particule celui-là, qui, quelques années avant la guerre, dirigeait à Paris, dans le quartier des Halles, une maison de commission et d'exportation. Alberl ne pul que confirmer ce renseignement, to ii en expliquant à son clienl le détail de la particule. M. Choron était devenu n és froid. — Je suis désolé, dit-il; sans cette particule, j'étais fixé «1rs le début et je vous épargnais la peine de prendre en considération une combinaison qui cesse d'être possible. El con...... Alberl restait muet de surprise, M. Choron lui raconta cette simple histoire. En 186..., ['entrepreneur travaillait pour son propre compte déjà et ses affaires conv- mençaienl à prospérer, mettant l'ancien AUTOUR D'UN MILLION 77 ou\ rier qu'il était, à la tète d'une centaine de mille francs d'économies, et d'une affaire industrielle qui en rapportait bien cinquante mille annuellement. Alors, il songea à se marier, et jeta sou dévolu sur la fille d'un ancien camarade, nommé Pierret, dil Ca- pelli, d'origine italienne, qui était à la tète (l'une fabrique de parfumerie au bilan notoirement compromis. La dot était insignifiante, mais la fille fort jolie, et M. Choron pouvait bien se paver le luxe d'une sorte de mariage d'amour. En homme à qui tout réussit; il comptait d'ailleurs relever la maison Pierret et iiié, ajoutant intérieurement : « C'était donc là tout le secret de sa misanthropie! » Il se tourna vers l'entrepreneur : — Votre démarche vous honore, lit-il sur un ton enjoué, et, personnellement, je vous sais un gré infini de m'avoir confié ce petit secret de famille, car, entre nous, le célibat de mon oncle et son attitude... misogyne m'avaient de tout temps fortement intrigué. Seulement je ne vois [tas bien quel rapport cette histoire... 80 AUTOUR D'UN MILLION — Quel rapport?... Mais vous êtes ;ij>p;i- remment l'unique héritier de cel homme, el j'ai toul lieu de supposer que ce sont ses fonds, qui... — Pardon, pardon,comme vous j allez... Sun unique héritier? non, car j'ai un frère — consanguin — qui viendra peut-être au partage avec moi le jour où nous aurons la douleurde le perdre, jour que je souhaite le plus éloigné possible (el ceci était joliment nuancé); oui, je le souhaite sans oser l'espérer, étant donné la constitution affaiblie du brave homme, ses idées noires, son exil volontaire sur les bords du Rhin, toutes causes débilitantes, à sou âge surtout. Quanl ;'i la question d'argent, sachez, cher monsieur, que je ne dois rien à personne. Je suis le lils de mes oeuvres, c'esl vous dire que je n'ai pour collaborateurs, commanditaires et associés, que des t ravailleurs comme vous, qui, s'ils ne partagent pas absolument messoucis et mes responsabilités, n'eu 30m pas moins îles associés au sens véritable du mot, associés pour le labeur comme pour AUTOUR D'UN MILLION 81 les profits, présents à la peine comme à l'honneur. Sans doute, j'ai |>u accepter jadis le concours pécuniaire de mon oncle, c'est- à-dire la mise de fonds indispensable à tout jeune homme qui veut s'établir sérieusement, mais aujourd'hui je vole de mes propres ailes, je suis mon maître unique, el je ne dois compte à personne de mes actions, d'où vous pouvez conclure... 11 avait beau se démener, M. Choron restait perplexe, alléguait des scrupules de conscience. Si l'oncle apprenait qu'ils étaient en relations d'affaires, il supposerait des choses... se fâcherait, et, qui sait, leur mettrait peut-être des bâtons dans les roues. Alors Albert, poussé à bout, redoutant surtout de perdre un client aussi cossu, finissait par éclater : — Des enfantillages, mon cher monsieur, passez-moi le mot, de purs enfantillages] Car en admettant même que mon oncle vous ait gardé une dent, disons une molaire pour mettre les choses au pis, pourra-t-il, s'il voit quelque jour nos deux noms mêlés dans 82 AUTOUR D'UN MILLION un prospectus financier, pourra-t-il nous reprocher sérieusement, à vous ou à moi, de nous être rencontrés sur un même terrain pour une œuvre commune donl la haute pi irtée sociale doit primer toutes 1rs questii m s de personnalité? Encore faudra-t-il qu'il se doute que vous vous êtes ouvert à moi, mais j'aurai toujours pour excuse de dire que je ne savais pas le premier mol de ce petit roman de jeunesse, mon oncle ne m'ayant jamais pris, — et cela s'explique, — pour confident de ses peines de cœur. Non, voyez-vous, c'est une histoire de revenants que vous me contez là, et les revenants, ça s'envoie promener comme cette fumée de tabac (il lançait au plafond une légère bouffée delà cigarette qu'il pinçait entre ses doigts fins et spatules). Pour moi, «lès maintenant, je ne me souviendrai de votre... secret que pour vous faire la part pins belle dans notre contrat, car, franchement, Je vous dois bien cela... Et le jeune homme regardait son client d'un air jovial, un peu sardonique, donl l'autre s'inquiétait tout à AITOUK D'UN MILLION S;l coup, ne voyanl pas bien où il en voulait venir. Mais il fut vite rassuré. — Sans VOUS, songez donc, ajoutait Albert, mon onde non seulement ne se vouail pas au célibat, niais il épousait la femme de ses rêves, et alors Dieu sail ce qui aurai! pu arriver... Sans compter la souche nouvelle qui nous évinçai) de la succession, mon frère et moi... un héritage d'un million, s'il VOUS plaît. Les deuxhommes cette l'ois mêlèrenl leur rire discret. — Qui sait ? il serail peut-être tombé en quenouille, votre héritage, enchéri! l'entrepreneur, car ma femme ne m'a donné qu'une fille... qui es! aujourd'hui une grande demoiselle de dix-sep! ans... jolie comme les amours, en rupture de COUveni depuis un mois à peine. — Ah ça ! monsieur Choron, il faut absolument que vous me présentiez à ces dames, etc'es! bien le moins, hein! puis- que nous m'avez peut-être privé de la [tins charmante des cousines... AUTOUR D'UN MILLION — Ce sera fait dès demain, dit l'entrepreneur en se rengorgeant. Au fond, il n'était pas fâché d'afficher dans son intérieur, resté bourgeois el mesquin, ce beau jeune homme élégant, distingué, <|ui étail en même temps un type rare d'audace el d'habileté en affaires. C'est à la suite de cette conversation qu'Alberl se faisait présenter à M""' el à M u " Choron, el pénétrait presque immédiatement, non sans préméditation, dans leur intimité, très facile du reste. Avec la mère d'abord, le sondeur d'enveloppes humaines eut beau jeu. M""' Choron lui apparaissait comme une synthèse vivante de la vanité (1rs illusions humaines. A travers la nullité grotesque, redondante de cette femme, il revoyait le roman qui avait brisé la vie de son oncle, et il souriail de pitié. Voilà donc ce qu'il restait, après vingl ans, de l'image idéale au pied de laquelle il agenouillait sa jeunesse, ses rêves d'homme, toutes les espérances de sa -\ ie : une créature \ ide s\ grimaçante, dont la paroie avait des grincements AUTOUR D'UN MILLION 85 de girouette, les dents, des éclairs de couperet de guillotine, une cervelle fêlée, donl toute la conversation se bornait à vous asséner des questions imbéciles, s'inspirant (l'on ne sait, quelle curiosité d'autruche en mal de se perfectionner. Une allusion au passé, faite par Albert, n'avait trouvé chez elle que cet écho ironique par où elle résumait toute l'idylle : « Oui, c'était un bien bravo homme, votre oncle » Cela dit sur le ton dont elle eût parlé de son concierge. Albert en avait eu la chair de poule, pensant : « Voilà une atmosphère joliment saine pour les jeunes gens ! » Ki il avait passé à Julia, qui lui réservail une surprise d'un tout autre genre. Toul de suite il s'était senti attiré vers elle, par une obscure intuition d'une physiologie parfaitement identique à la sienne, par l'énigme que lui posaient ces >eu\ de braise ouverts sur une âme qu'il devinait aussi insignifiante que celle de la mère, aussi froide et calculatrice que celle du père. Sur toute sa personne, le rayonnement insolent d'un excès M AUTOUR D'UN MILLION de jeunesse et de santé, allumant dans ses regards de \ ierge, dans ses lèvres épanouies, dans son buste qui s'offrait, le désir, la convoitise d'une foule de choses que son père s'était volontairement abstenu de désirer el de convoiter, — En voilà une qui ne demande qu'à dissiper les épargnes à papa, songeai' Albert en pensant à l'histoire que lui avait routée M. Choron de sa jeunesse macérée, étranglée, passée au laminoir des privations et di s excès de travail. Et une curiosité perverse s'allumait en lui peu à peu pour ceiie vierge de dix-sept ans qui lui souriait, sphingienne, sournoisement provocante, bravant l'impertinence de ses œillades d'un regard de fillette innocente pour qui tous les ho.....les jeunes sont égaux, repré" sentant tous au même titre le mari théorique dont le rôle essentiel consiste à vous donner son nom et ù vous faire une situation dans le monde. Et il savait bien, lui, qu'elle ne pensait pas un mot de ce que son front et ses lèvres semblaient dire, AUTOUR D'UN MILLION 87 qu'elle avait la pleine conscience de sa force, et qu'elle ferait, au gré des circonstances, une maîtresse délicieuse ou une épouse habile, dédaigneuse des grimaces du sentiment, capable de pousser son mari, capable de tout. Une maîtresse? oui certes, el qui ferait honneur à celui qui userait el qui réussirait. Et il s'esseyail à oser, multipliant ses visites, comblant la jeune fille de prévenances ci d'attentions, très favorablement accueillies d'ailleurs, décidé à profiter de la premièr.....:casion, à risquer le tout pour le tout, dût-on le contraindre ensuite à la plus pileuse des réparations: un mariage. Alarmant symptôme! ce mol « mariage », qui lui écorchait les lèvres jadis, ne l'effrayait même plus ; il esl \rai que la dol devaii être considérable. Un jour qu'ils étaient seuls ensemble el qu'elle lui tournait le dos, il lui prii un baiser dans la nuque. Elle se retourna, le foudroya du regard, et se retira sans avoir dit un mot ni donné le moindre signe d'6- 88 AL'101 1! D'UN MILLION motion. Cette fois il était li\é ; elle étail plus forte que lui, — jamais il n'en obtiendrai! rien, — clandestinement du moins. Non qu'il lui crûl une ombre de vertu, mais l'orgueil parlai) plus haut chez elle que tout le reste, un orgueil stupide, songeait-il, de fille de parvenus, qui sait son prix et s'estime même plus qu'elle ne vaut. Alors, pour la première lois de sa vie, il connut les affres d'un caprice sans issue, d'un désir fou, se heurtant à toutes les barrières inventées par les hommes pour contrarier, comme il disait, le libre cours de la nature. Devait-il réellement pousser la chose jusqu'au mariage, commettre la désastreuse folie d'aliéner sa liberté à tout jamais pour la satisfaction d'une fantaisie qui finirait tôt ou tard par s'éteindre d'elle- même, comme toutes les autres, il ne le savait que trop, lui qui avait toujours trouvé [tour guérir les coups de passion des camarades un tas de remèdes faciles et à la portée de tout le monde. Et tout en continuant de gourmander sa AITOUH D'UN MILLION 8'J propre faiblesse, il organisait un jésuitique sondage des parents de Julia au moyen d'allusions en l'air qui ne compromettaient personne el que les Choron d'ailleurs hono- raienl de réponses non moins hypocrites et compliquées. De ces joutes orales, Al- berl finit par extraire l'opinion qu'il avait de grandes chances d'être agréé en dépit de sa situation peu solide encore, pourvu qu'il fût coulant sur la dot. Restait la grande pierre d'achoppement: le veto probable de l'oncle Octave. Au cours des explications banales qui avaient eu lieu à mots couverts, par symboles, on n'avait même pas abordé ce sujet, comme si tout le monde eût tacitement reconnu son caractère péremptoire, absolu, de clause suspensive, de condition sine qua non. Brusquement, Albert cessa ses visites, craignant de s'être trop avancé. Les Choron ne donnèrent pas signe de vie. De part et d'autre ou s'observait, on attendait, avec la certitude que le prochain engagement serait décisif. Au boni de quelques jours 80 AUTOUR D'UN MILLION cependant, il reçut une invitation à dîner de M'" 0 Choron, flanquée d'un post-scrip- tum railleur et enjoué de Julia. Il lit répondre qu'il était souffrant et partit pour Strasbourg, voulant en avoir le cœur nel à la fin. Ou l'oncle ne se souviendrait pas du nom de son rival qu'en réalité il n'avail l'ail qu'entrevoir autrefois, el alors il n'y avait pas de doute qu'il consentît au mariage de son neveu avec une demoiselle Choron quelconque ne lui rappelant rien; ou les Choron seraient reconnus et démasqués i tu crois qu'il > va de ton bonheur, mais en ce cas dis- toi bien que je serai comme morl pour toi, eu- pour pouvoir te pardonner, il faudra que je t'oublie à tout jamais. Réfléchis avant de l'engager définitivement, c'est le meilleur conseil que je (misse le donner. « En attendant, je t'aime bien encore, et j'espère!... » Albert lut ci relui ces lignes, s'arrètant à la conclusion surtout, qu'il saluait à chaque l'ois d'une bordée de jurons amers. Puis, se ra\ isant, il dit tout haut : — Voilà qui est carré, au moins. Quelques minutes après, il prenait uni plume cl répondait à son oncle : « Tu as eu tort de prendre les choses au tragique... Je t'ai lu. je t'ai compris, et je 94 Al TOUR D'UN MILLION' te réponds qu'il n'y a rien de fait... Pourquoi veux-tu que je m'entête à épouser une famille où je ne puis entrer qu'à la condition de sortir de la mienne? Donc, ne te tourmente pas, je respecte tes secrets, el quant à mon bonheur, il consiste avanl toul à rester ton affectionné neveu et lils. « Albeht. « S. — Parole, je suis complètement guéri. •> El c'était vrai, il était guéri radicalement, ayant jugi la chose en dernière instance et conclu que 1rs charmes de Iulia, si capiteux qu'ils fussent, ne pouvaient être mis en balance avec les 600 ou 700,000 francs donl son oncle le déshériterai! s'il persistait dans son projet. Restait à trouver une retraite honorable destinée à ménager l'amour- propre des Choron, celui de .luli;i surtout. Là encore, son habilcl iriompha d'uni' situation fausse où un autre, plus délicat et moins retors, n'eût pas manqué de faire nau- AUTOUR D'UN MILLION U5 frage. Il se montra aussi empressé auprès de la jeune fille, aussi galant que par le passé, imprimant à ses attentions une allure un peu plus familière seulement, en bon garçon jovial déchirât d'un coup de dent imprévu la souple trame de leur symphonie d'amour. Et à mesure que le flirt prenait des AUTOUR D'UN MILLION 103 allures plus graves, Iulia s'alanguissait, devenait plus douce et plus tendre, laissaii transparaître graduellement la chatte sous la lionne des premiers jouis, la femme sous la chatte, l'amante sons la femme, dernier avatar devanl aboutir à l'inévitable défloration prévue, après quoi s'imposait non moins inévitablement, hélas! la réintégration graduelle du type primitif. Mais Maurice, lui, ne voyail qu'un ange, la créature idéale de son rêve, un être chimérique, réfractaire à toute métempsycose. Les promenades changeaient, elles aussi, proscrivant le thème rebattu des Buttes, franchissant les fortifications, avec un itinéraire qui variait chaque jour et s'allongeait de plusieurs kilomètres. Le landau s'étani mis de la partie, ('lies dégénérèrent en véritables excursions qui promenaienl le trio sympathique à travers toute la banlieue-est, en des chemins misérables et crottés, toujours les moines, parcourus au grand trot l|r s 8teppers. Us filaient des cinq heures durant sous AUTOUR D'UN MILLION une bise aigre d'automne, escortés souvenl par des nuages de poussière, des tourbillons de feuilles mortes où ils disparaissaient stoïques el souriants, en vrais martyrs de la locomotion. I >< s gens les reconnaissaient, des cantonniers au ventre creux, ayanl pris en haine ces enragés touristes e< qui se rangeaient, sournois, au bord des routes, pour leur montrer le poing quand ils étaient passés ; des silhouettes rurales aussi, des ilus de femmes, des bustes ployés de laboureurs qui se redressaienl soudain, suivaient !<■ landau fantastique de leurs mélancoliques regards de bête de somme, intrigués par le mystère de ces trois tètes placides et confortables, en ballade toujours et par tous les temps, insoucieuses de ce qu'on pouvait penser d'elles, et dé la tristesse que jetait aux autres l'ombre en fuite de leur bonheur. Maurice <•(, Julia surtout devenaient de plus eu plus indifférents au paysage, en une mutuelle absorption de leurs facultés concentrées sur eux-mêmes, s'emboltant AUTOUR D'I'N MILLION 10D aux angles du landau donl elles dédaignaient de dépasser les portières; el le soir «•il rentrant, sous la peau d'ours où ils s'enfonçaient jusqu'au buste, leurs genoux s'étreignaient, leurs mains s'unissaient, symboliques, résumant toutes les douceurs de la journée en un chaste frisson précurseur de la corporelle étreinte future. Deux semaines s'écoulèrent ainsi, puis un soir qu'ils cheminaient seuls derrière la voiture où se pelotonnait M ma Choron, toute gelée s* m s ses fourrures, Maurice eut conscience de l'hiver imminent, de la lin prochaine de leurs promenades au grand air. Peut-être ne retrouverait-il plus de siiùt l'occasion et le courage de se prononcer. Il serra le bras dcJulia sous le sim et murmura : — Je \diis aime. La jeune fille fixa sur lui ses grands yeux tout pleins du crépuscule des choses el répondit : — Moi aussi, je Vins aime. Alors Maurice se sentit un autre homme. 106 (les deux mots fixaient son avenir, dictaient la formule même de la vie dont il voulait vivre, la formule magique de ions les bonheurs terrestres. Pris à l'éternel piège de la nature, à ce leurre des sens dont aucune âme humaine ne s'est jamais affranchie, il confondait les lins du sexe, de l'espèce, avec celles de l'individu. Il aimait, il était aimé : — misérable et délicieuse illusion rivant son âme à une autre âme, ne lui laissant d'autre but dans l'existence que celui de perpétuer, au mépris même des plus sainis devoirs, le délicieux mensonge de leur mutuelle attraction. VII — Oui, mon cher, l'objet de cette canonisation sacro-sainte, l'idole de ce culte mystérieux auquel il a cru devoir sacrilier ce qu'il y a de meilleur dans l;i vie, l'icône saint aux pieds de qui sa vieillesse reste agenouillée comme devant une représentation emblématique de la puissance des illusions humaines, c'est cela, c'est cette créature qui semble échappée d'un musée forain, cette tète de cheval qui encense, ces maxillaires promis à l'os- téologie tératologique, cette bouche qui a trop de dents et qui même quand elle vous hante d'un frisson d'inquié- 108 AUTOUR U'UN Mil.LU iN tude, de cette peur qu'on éprouverait devant uni' pièce anatomique vivante el parlante... Albert s'arrêtait courl en remarquanl l'altération des traits de Maurice, l'expression di' stupeur el d'effarement du regard qu'il levait sur lui. « C'est impossible, c'est impossible, murmurait-il d'abord, il doil > avoir erreur », et, tout ;'i coup, saisi d'un doute sombre : « Pourquoi ne me l'aurais-tu pas dil tout de suite, pourquoi ne m'aurais-tu pas prévenu, lui, un clairvoyant ?... En me présentant dans cette maison lu sa\ais... lu pouvais, tu devais prévoir ci' qui arriverait... El non seulement lu ne m'as pas averti, tu ni' m'as pas montré tout ce que cette histoire élève d'infranchissables barrières entre les Choron 'i nous, mais lu m'as défendu d'en parler à l'oncle qui m'eûl renseigné tout de suite... et c'est maintenant que tu parles, maintenant... qu'il est peut-être... trop tard... ah! certes, c'est mal cela, el je ne te le pardonnerai jamais. AUrOUrt D'UN MILLION lO'.t Au tour d'Albert de rester ébahi, décon- tenancé. (-uniment, c'était si grave que cela ! Et tout de suite il supposait des choses abominables : — Tu sais... moi, je n'y suis plus du tout. Trop tard, dis-tu? Dequoi? comment? pour qui?... Est-ce que, par hasard?... 11 ne souriait même plus, le froni plissé d'une angoisse jalouse, se demandant si son frère avait été plus habile et plus heureux que lui ; un joli coup qu'il aurait fait là! Il fut presque immédiatement rassuré par la confession naïve de l'idylle des trois dernières semaines, les promesses d'amour échangées, tout ce roman chaste que la révélation d'Albert transformait dans la pensée de Maurice en un navrant imbroglio sans dénouement possible. Albert, cependant, restait soucieux, défiant, jouait l'incrédule, ne sachant trop, 1,1 réalité, comment il devail prendre la chose. Il se rappelait bien, sans doute, dans 'l 1 "'! but il avait tout d'alx.nl caressé l'idée 7 uo AUTOUR D'UN MILLION de voir son frère lui succéder dans l'intimité des Choron, et le supplanter au besoin dans celle de Iulia; mais il n'avait pas prévu la rapidité avec laquelle l'intrigue probable aboutirait à une impasse où sou intervention devenail indispensable. — Diable, diable! lit-il à la fin, tu vas vite en besogne, toi. Et il hochait la tète avec une gravité nullement affectée. — Je comprends maintenant, ajouta-t-il, ton... émotion, car si c'esl pour le bon motif, il y a malheureusement bien des chances oour que l'oncle lasse la grimace... et dame, mi ne peul pas trop lui en vouloir... toi, son Benjamin, épouser la fille de celle qui fut cause qu'il s'esl pour ainsi dire enterré \ ivant, dans la force de l'âge, toi, devenir le gendre de son pire ennemi... MetS-toi à sa place, si lu peux... Et puis, tiens, je sais le faire une petite confession encore... Tu n'as pas été le seul à irouver la petite Choron charmante... Moi aussi, j'y ai été pincé, il y a plus d'un an environ, et tU sais si je suis fort... c'esl assez dire. AUTOUR D'UN MILLION III que j'absous d'avance ta toquade..., seulement voilà, moi, qui suis pratique, j'ai voulu téter l'oncle avant de laisser le mal B'enraciner... — Ah ! lit simplement Maurice, que rien n'étonnait plus. — Oui, eh bien, je l'ai trouvé très récalcitrant,— oh ! mais d'un raide, tu sais, ■—je suis sûr que si j'avais voulu passer outre il m'eût... « excommunié "... Maintenant, toi, tuas toujours été mieux en cour que moi, et qui Bait, peut-être parviendrais- tu à le fléchir? Maurice hocha la tète tristement sans répondre ; il pensait tout juste le contraire : si une alliance avec les Choron devait être considérée par leur oncle connue une offense personnelle, combien plus durement ne se sentirait-il pas frappé si le coup lui était porté par celui de ses deux neveux qu'il aimait, le mieux ? — Ah! et puis, tiens, lit tout à coup Albert, lu es bien hou de te mettre le cœur 11 1 envers puni- de pareils enfantillages... 112 AUTOUR D'UN MILLION Ce ne sont pas les femmes qui manquent à Paris, et si tu éprouves absolument le besoin de te marier — ce en quoi je ne t'approuve plus tant que ça — je t'en présenterai par douzaines, tu n'auras qu'à choisir dans le tas. Maurice regarda son frère d'un regard profond, qui n'était peut-être pas exempt d'une pitié dédaigneuse : — Il y a des êtres qui n'aiment qu'une fois, et qui sont trop heureux de sacrifier à cet amour toutes leurs préoccupations, toutes leurs ambitions, même les plus légitimes ! Tant mieux: si Lu .n'es pas de ceux-là, tu resteras fermé à bien des joies mais aussi à bien des déceptions. Pour moi, je ne te dirai qu'une chose, c'est que si tu m'avais connu un peu, un tout petit peu seulement, sacbant ce que tu savais, tu ne m'aurais jamais introduit chez les Clioron sans me préA enir. Albert se mordit les lèvres, devenu nauel, n'osant, s'avouer à lui-môme que s'il avait jeté son frère à la tète de Iulia c'était pré- AUTOUR D'UN MILLION cisémeni parce qu'il le connaissait bien et qu'il tablait secrètement sur sa propension à tirer lés marrons du feu. Dans la caste sociale à laquelle il appartenait, les individualités foncièrement méchantes sont des exceptions. Une friponnerie se joue à pile ou face; on se contente de la suggérer au hasard qui se dhàrge presque toujours de la mener à bonne lin et d'endosser les responsabilités. C'était bien le hasard en effel qui avaii joué le mie actif el prépondérant dans la partie engagée, et si dès maintenant le dénouement prévu se dessinait en faveur du giand seigneur, lui montrant Maurice, déshérité à son profit, pour avoir épousé Julia s;ms le consentement de l'oncle, du moins l'acte capital, la scène à l'aire de ce drame intime, apparaissaient-ils encore en- vironnés de tant de brumeuses incertitudes qu'Albert pouvait hardiment mettre la main sur son cœur et juin' qu'il n'y était pour lien. Fort de son innocence, il essayait à la fin de remonter le moral au pauvre garçon 114 AUTOUR D'UN MILLION dont le silence impliquait une réprobation qu'en son âme et conscience il ne pensait pus avoir méritée : — Voyons, voyons, il no s'agit pas de jeter le manche après la cognée. Moi, ce que je t'en ai dit, c'était pour t'ouvrir les yeux; — ne va pas me reprocher ma franchise. l>e papa Choron est actuellement un de mes meilleurs clients; vous seriez entrés en relation tôt ou tard, par conséquent, je ne pouvais pas te tenir sons le boisseau, c'eût été ridicule. En ce qui concerne la demoiselle, sans doute j'aurais dû deviner... niais on n'a pas toujours l'esprit à la bagatelle, m comprends. A présent que le niai est l'ait, examinons la question sons toutes ses faces. Elle t'aime, tu l'adores, vous voulez VOUS marier; — fort bien ; que VOUS faut-il pour cela ? Le consentement des père et mère, ou, s'ils sont décédés, celui des ascendants de l'une ou l'autre ligne, comme disent les officiers de l'étal civil. PourJulia, cela ne présente pas l'ombre d'une difficulté : le papa et la maman en passeront AUTOUH D'UN MILLION 115 par où elle voudra, à la condition toutefois que tu ne suis pas exigeant sur la dot... Or, je te sais assez, désintéressé pour me permettre de conclure que la partie est gagnée d'avance de ce côté-là. — Tu crois? lit Maurice donl le visage s'éclairait un instant. — Parbleu!... De ton cote, malheureusement, c'est tout à fait différent. Tu n'as plus ni père ni mère, ni ascendants légalement investis pour contrarier tes élans île cœur, comme ils le feraient certainement s'ils existaient, quand ce ne serait que pour in; pas manquer à leur mission ici-bas, — tu sais le, mot d'Alphonse Karr? — de plus, lu es majeur et lu pourrais à la rigueur le marier sans en souffler mot à personne. Mais voilà le /(/V, nous sommes pourvus d'un oncle millionnaire qui a élé jadis en délicatesse avec les Choron, — pour me servir d'ui..... \pression de M"" Choron elle-même qui, d'ailleurs, ne lui en veut pas; — d'uu oncle, dis-je, dont les arguments sonnent trop haut pour ne pas se UG AUTOUR D'UN MILLION faire écouter même à distance. Au premier mot que tu lui en toucheras, il te menacera des foudres de l'exhérédation majeure, et c'est là où le bât te blesse, avoue-le? C'était tout à fait magnanime, ce qu'il faisait-là, le grand seigneur; il jouait à jeu découvert, projetant lui-même la lumière sur l'abîme qu'en sa qualité de simple complice du hasard il avait aidé à creuser sous les pas du frère. La réponse prévue lui arriva, articulée lentement, d'une voix qui tremblait un peu. — Tu te trompes, car je suis de ceux qui, à ton ou à raison, placent l'amour au-dessus de toutes les considérations d'argent. Et qu'est-ce donc qu'un héritage si mi doit le payer de toul son bonheur à venir? — Ahl mon Dieu! c'est une question de fondements, comme dirait le père Choron. Moi, j'ai cru jusqu'à présent, et je le crois encore, que les véritables assises du bonheur sont en or massif, et j'estime qu'il n'est rien de sérieux qui ne se traduise, en défi- AUTOUR D'UN MILLION 117 nitive, pur une question pécuniaire, à Paris surtout, où les moindres poignées de main échangées, les lettres même, el jusqu'aux (•(Mips de chapeau sont des demandes d'argent déguisées, — et, ma foi, tu es bien naïf si tu t'imagines qu'une intrigue amoureuse, puni le bon ou pour le marnais motif, puisse s'affranchir de cette règle générale. — Possible; puni' moi, je persiste à croire qu'un sentiment, serait-il une illusion, ne doit-étre sacrifié qu'à un sentiment d'une Valeur égale, el non à une matérialité, dût-elle emporter le plateau de la balance. Et C'est pour cela, VOis-tU, (pie je préférerais sacrifier mon amour, ou me résoudre à un mariage clandestin si c'était possible, plutôt que d'aller porter moi-même un tel coup à l'homme que j'aime le plus au monde. — Fallait donc le dire tout de suite. Si ce n'est que cela qui t'arrête, je me charge de tout, moi. Oui, certes, tu as raison, on 681 toujours mauvais avocat dans sa propre 7. AUTOUK D'UN MILLION cause, mais j'en fais mon affaire... Tiens, parole, j'y vais tout de suite, car tu Fais vraiment peine à voir. Je téterai l'oncle, et, si je ne le trouve pas trop rétif, je lui glisserai la chose en douceur. Voyons, \ eux-tu t'en rapporter à moi '.' En présence de cette offre qui partait du cœur, Maurice capitulait enfin : — Oh! entièrement, et merci d'avance. — Eh bien ! c'est dit ; le temps de faire ma valise et je file. Quelle heure est-il? Cinq heures. Bon, à H h. 18, je prends l'express, el demain à 2 ou :i heures, si possible, une dépêche te donnera le résultat sommaire de ma démarche : — Je serai d'ailleurs de retour quelques heures après. Cela soit ilii pour te faire patienter en cas de négligence du télégraphe. Et maintenant, sauve-toi vite, car j'ai pas mal d'affaires à expédier si je veux partir tranquille. Les deux frères se serrèrent les mains cordialement, Maurice déjà reconquis à l'espoir, enchanté de cette solution qui le dispensait de toute intervention personnelle. AUTOUR D'UN MILLION C'est la grande pierre d'achoppement des timides, cette lâcheté d'épiderme les poussant à se dérober aux grandes résolutions^ à confier à des intermédiaires le règlement des affaires où leurs plus grands intérêts sont en jeux, comme si les conflits de la vie n'avaient pas, à l'instar des conflits de l'atmosphère, leurs chocs en retour, dont aucun expédient ne saurait amortir les effets. Vlll L'Ecclésiaste a beau assigner à notre passage sur terre une durée moyenne de 74 ans, c'est en quelques heures souvent, eu quelques minutes même, que se décide d'ordinaire le sorl d'une existence d'homme. Retranchez de sa durée cette quantité négligeable, la créature humaine n'apparaît plus que connue l'esclave docile d'une destinée qu'elle est impuissante à modifier. En voyant s'ébranler le rapide qui emportait son frère, Maurice avait eu cette impression d'irréparable de l'homme arrêté au seuil de la crise suprême où s'élabore tout 122 son avenir, un avenir dont il n'est plus le maître, quoi qu'il fasse et quoi qu'il advienne! Le parti qu'il avait à prendre, il l'avail pris là, au pied de ces wagons, en quelques minutes, sans même s'en douter. Il savait maintenant qu'il épouserait Julia, quelle que pût être la décision de l'oncle, — à moins qu'elle-même n'y mil obstacle. Et un grand calme lui venait de cette certitude, la sensation d'un venl du large faisant place nette en son cœur, soufflanl sur sa fiè\ re cel exquis apaisement qui accompagne toutes les grandes débâcles de la conscience. Il se coucha de lionne heure, sans dormir toutefois. Son imagination planait au-dessus des roules ferrées de l'Est, emportée à la suite des feux rouges du train si vite dévoré par les ténèbres el l'espace, devançant même sa lente progression sur celte ligne de î'aiis à Strasbourg, dont toute l'étendue tenait entre deux battements de son cœur, — puis comme si elle redoutait d'arriver avant celui qui devait se faire son porte-paroles, elle rebroussait chemin, attendait le convoi aux AUTOLU D'UN MILLION m stations importantes, Épernay, Bar-le-Duc, Nancy, s'inquiétait des arrêts trop prolongés, des fastidieuses formalités de la frontière, — puis enfin, à l'heure même ou 1»' train arrivait en gare de Strasbourg, Maurice s'assoupissait, vaincu par la fatigue, toutes visions abolies, heureux d'échapper par le sommeil à la torture d'imaginer 1rs inimaginables choses qui allaient se passer. A miili, une angoisse subite le réveillait, la sensation d'un grand malheur survenu pendant qu'il était là à dormir. En même temps il si■ rappelait qu'il attendait une dépêche. Il s'habilla à la hâte et sortit pour déjeuner; la dépèche arriverait dans l'intervalle. Mais elle n'était pas arrivée quand il rentra. Et voilà qu'un somenir lui iv\enait du siège de Strasbourg, de ces quarante jours do bombardement qui axaient laissé dans sa mémoire d'enfant l'irréelle impression d'un cauchemar, le souvenir de la formule habituelle avec laquelle ou s'abor- daii alors clans les nies terrorisées de la m AUTOUR D'UN MILLION ville en feu : Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ! Oh! l'abominable lenteur avec laquelle se traînent tous 1rs événements de la vie, même quand la vapeur et l'électrité s Vu mêlent! Machinalement, durant les mornes heures qui suivirent, il berça son inquiétude avec cet adage rassurant, mais la nuit revint sans que la situation se fût modifiée. Kl une fièvre intense finit par chasser tout son optimisme de la veille. Le lendemain, à l'aube, un carillon énergique le jetait à bas du lit; cette fois c'était Albert en personne. — Mauvaises nouvelles? Et Maurice scrutait avidement les traits impénétrables du frère. — Ni bonnes ni mauvaises, et c'est pour cela que je ne t'ai pas télégraphié; les situations douteuses se prêtent mal aux dépêches, il eût fallu t'en mettre trop long. Maurice pâlit; ce début ressemblait à une précaution oratoire; qu'allait-il apprendre? — En deux mots, mon cher, voilà : AUTOUR D'UN MILLION 185 l'oncle Octave est certainement la crème des hommes, mais c'est un antédiluvien, si j'ose m'exprimer ainsi, quelque chose comme le Léviathan du sentimentalisme. Il est resté cramponné à l'intolérance biblique qui ana- thématise les enfants au nom des fautes de leurs parents, — comme si la belle Julia étail pour quelque chose dans les torts anciens de ses père et mère, torts bien discutables, soit dit en passant, puisqu'une femme est toujours libre de disposer de sa main comme bon lui semble, et que, d'autre part, on ne peut raisonnablement exiger d'un hommi qu'il se sacrifie à un rival dédaigné. Mais impossible de faire comprendre cela à l'ancêtre. l'ai eu beau lui rappeler que Julia n'était pas conçue encore à cette époque, et qu'en l'épousant tu n'épousais pas cen\ qui se sont faits, à leur insu, les tortionnaires de son cœur; il m'a répondu ceci en propres termes : « Qu'il fasse ce qu'il voudra, pour moi je considérerai son mariage connue nul et non avenu; sa femme ou non, cette demoiselle restera pour moi 126 AUTOUR D'UN MILLION une étrangère, et quanl à sa famille, je ne veux pas en entendre parler jamais. » Voilà, e( nous nous sommes quittés là-dessus en fort bons termes, — C'est tout? fit Maurice, qui n'en revenait pas de surprise. — C'est tOUt. Mais le sourire contraint d'Albert, son regard fuyant et voilé, un regard où se retranchaient des ruses d'Apache aux prises avec un ennemi qu'il s'agit de scalper proprement, disaient assez, que ce n'était pns tout, et que ce récit inventé de toutes pièces, avait même fort peu d'analogie avec la scène vraiment poignante de la veille : l'oncle, bondissant de son fauteuil dès les premiers mots, les traits renversés, comme un homme frappé au cœur : « Comment, il Veut l'aire cela, lui, Maurice, et c'est toi qu'il charge d'un pareil message... et c'est pour cela qu'il ne m'écrivait plus! — Élevez dune des enfants pour les voir devenir vos mortels ennemis au nom du premier cotillon qui leur aura tourné la cervelle! Et il AUTOUR D'UN MILLION 127 n'a même pas daigné venir en personne! Parbleu, je suis trop peu de chose pour qu'on me fasse l'honneur de discuter avec moi... el il savait mon histoire, tu lui as toul dit, el ça ne l'a pas arrêté un seul instant... Ali! liens, qu'il m'écrive, je ne veux pas, je ne poux pas le croire... Toi, je t'ai beaucoup moins gâté que lui, el pourtant tu as su te reprendre, par respect pour moi... oui va, j'ai bien compris ta démarche de l'an passé... tandis que lui, il veut l'épouser, il lui Faul cette BHe, il la lui faut quand même... Eh bien, dis-lui que s'il fait cela, je cesse d'exister pour lui, je le maudis, je le déshérite, je le renie pour mon Mis... mon lils préféré qu'il a toujours été, le malheureux !... » Et là-dessus l'oncle se retirant, suffoqué par l'indignation, um' indignation qui cinq minutes après, sans doute, se résolvait en larmes de honte el de désespoir. Ce miroir de l'âme que sont les yeux, ne trahissait rien de tout cela chez Albert, grâce à l'habileté avec laquelle il les transformait à volonté en une glace dépolie favorisant 128 AUTOUR D'UN MILLION l'incognito des sensations qu'il avait intérêt à dissimuler. Et Maurice, qui s'attendait à des révélations sinistres, tombait de son haut, déjà repris par son optimisme d'amoureux, enchanté au fond que toul se fût passé en douceur. Avec le temps, évidemment, l'oncle viendrait à résipiscence; restait à savoir si la situation, telle qu'elle se présentait maintenant, n'effaroucherait pas les Choron, — el tout de suite il posa la que tion à son frère. — J'arrangerai cela, fit Albert, car maintenant que le vin est tiré, il faut le boire, — lié! lié! j'y goûterais volontiers, moi, tu sais, — c'est-à-dire qu'il faut aller de l'avant et brusquer les choses. Je me charge d'entortiller si bien le père Choron qu'il fermera les yeux sur l'attitude de l'oncle ; seulement je sais ce qu'il nie répondra : « Espérances contre espérances », ce qui veut dire que la dot effective, en argent comptant, sera plus que modeste. Accepte-tu le chiffre les yeux fermés .' Bon, alors, nous pouvons marcher. Dans huit jours les bans seront publiés et AUTOUR D'UN MILLION 129 dans un mois, dans trois semaines peut- être, le père Grognon de la Robertsau recevra un élégant faire-part, — un faire-part, entends-tu, et rien de plus, — lui apprenant que le sacrifice est consommé ; le sacrifice de qui ? C'esl ce que nous saurons plus tard. (La plaisanterie était soulignée d'un gros rire bon enfant qui gagna Maurice lui- même). D'ici-là, l'oncle aura réfléchi, et, qui sait, peut-être si; décidera-t-il à vous bénir quand même ; à son âge, n'est-ce pas, "ii esi tout désigné pour bénir les erreurs des jeunes... Dans tous les cas, son dépit ne durera pas éternellement, j'irai le voir, moi, et le le ramènerai quelque jour, pieds et poings liés... En mettant les clioscs au pis, tu seras peut-être forcé de te passer de sa subvention pour quelques mois, mais ne t'inquiète pas, tu trouveras toujours là (il frappait sur son gousset) cinquante louis à La disposition pour faire le jeune homme, si tant il y a que ta femme te le permette, sans compter la place qui t'attend dans mon futur journal. Nous en recauserons à tête 130 ALTOU/Î D'UN MILLION reposée, tu verras... —-Et maintenant, dis- moi un peu si je suis assez beau dans i)i(ii) rôle de petit manteau bleu de l'amour, de terre-neuve matrimonial, moi le Parisien, le risque-tout, le « grand-seigneur », comme m'appelait autrefois ce vieil empêcheur de se marier en rond qui nous sert d'oncle. Maurice allait peut-être répliquer, soulever quelques objecl ions, bien légitimes, tirées de son cœur autant que de sa raison, niais l'autre déjà prenait la porte, s'évadait sur une poignée de main furtive, en homme éternellement pressé qu'il était, obligé d'ail leurs de rattraper les deux journées qu'il avait consacrées aux affaires de son frère. Le sort en était donc jeté. Qu'il le voulût ou non, Maurice se marierait sans l'assentiment di; son oncle. Non qu'il eût cessé d'aimer et de vénérer l'excellent vieillard, son second père, mais il se le représentait comme ancré en un préjugé absurde, des ressentiments de vieille femme, injustifiables, auxquels il importait de l'arracher une fois pour toutes, dût-il en souffrir un peu. L'éloignement AUTOUR D'UN MILLION 131 aussi commençait à déformer sa débonnaire silhouette d'autrefois, el les sarcasmes d'Al- beri achevaient de la reculer en un cadre, surannéoù ses cheveux gris cessaienl d'être le symbole sacré de la sagesse mûrie par l'expérience, pour ressembler à cesauréoles bénignes et insignifiantes dont sonl nimbés les fronts de patriarches dans les vieilles estampes bibliques. Vu à l'optique parisienne, déjà si familière à Maurice, l'oncle Octave n'apparaissait plus que comme nue. «me trop simple, incapable de se figurer létal des autres âmes, les complexités des êtres plus jeunes, moins arriérés que lui, d'où des erreurs forcées de jugement, une inexplicable raideur d'attitude, un manque total d'indulgence el d'impartialité. Et Maurice en concluait à la fin qu'il n'avait pas le droit de reculer devant les menaces de l'avenir, et,la sérénité peu à peu réintégrant son âme, il attendait, stoïque, les événements, s'adjugeant déjà les palmes de la persécution, résolu à tout plutôt que de renoncer à .111lia. 132 AUTOUR D'UN MILLION Il n'attendit pas longtemps. Deux ou trois juins plus tard, il recevait une invitation officielleà dîner chez les Choron qu'il n'avait pas revus depuis le commencement de la crise. Les prévisions d'Albert s'étaient réalisées de point en point. M. Choron consentait à donner sa fille espérances contre espérances, c'est-à-dire sans dot ou à peu près; le jeune ménage se tirerait d'affaire comme il ].....rrait. 11 n'était même pas fâché, au fond, que les choses eussent tourné ainsi, ayant besoin, disait-il, de tous ses capitaux pour mener à bonne fin la grande entreprise de philantropie sociale qui dc\ait être le couronnement de sa carrière. Albert avait fait une simple allusion aux dispositions hostiles de l'oncle, mais les deux hommes s'étaient compris d'un mot, sachant ce que parler veut «lire.. Au cas où Maurice serait déshérité, Albert, àqui reviendrait la fortune tout entière faisait miroiter de si belles compensations aux yeux de son associé que celui-ci, ébloui, souscrivait à tout, acceptant toutes les éventualités, AUTOUR D'UN MILLION 133 sentant d'avance qu'il n'y perdrait rien. Quant à sa fdle, elle s'arrangerait avec son mari, le ferait travailler comme lui-même avail travaillé toute sa jeunesse durant. Et ils ('Milieu!, parfaitement convaincus tous les deuxque Maurice n'aurait même pas le droit de se prétendre lésé en ce honteux: maquignonnage, puisque tous les bénéfices réalisés par l'entrepreneur reviendraient tôt ou tard au jeune ménage par voie de succession. Albert surtout était ravi de cette combinaison où ses manœuvres de captation se rachetaient en perspective par un acte de dévouement fraternel, la bonne action d'un homme soucieux de réparer les injustices du sort en restituant d'une main à son frère, par le canal de la succession Choron, ce que le testament Rigny l'aurait contraint de lui enlever de l'autre. Son rôle, dès lors, ne lui paraissait plus si noir. Il se considérait '"""ne l'instrument de cette éternelle fatalité sociale qui toujours donne raison au plus l'on contre le plus faible. Et c'était beau de sa part, songeait-il, ce mouvement de 8 134 AUTOUR D'UN MILLION générosité qui devançai! le maldonl il serait l'auteur el s'inquiétait des moyens de le réparer avant même qu'il ne fût accompli. Maurice, maintenant, pouvait se marier et se faire déshériter, commettre toutes les bévues de la terre, il ne s'en estimait plus responsable, s'étant conféré, au uom de ses bonnes intentions, une indulgence plénière qui le dispensait de tous scrupules dans le présent, de tous remords dans l'avenir. En suite de quoi, les bans furent publiés dans le courant de la semaine, et, moins d'un mois après, comme l'avait prédit Albert, Maurice ftign) envoyait à son oncle, avec qui il avait cessé toute correspondance, un faire-part lithographiésur papier du Japon annonçant son mariage avec M"' Edith- Julia Choron, fille de Jean-Jacques Choron, architecte-entrepreneur et de .M" 10 Cécile Choron, née Pierret. L'oncle, d'ailleurs, ne donna point signe de \ ie, IX Oh! le mirage des choses à distance, le mensonge des perspectives! De loin, le mariage avait, pu séduire el captiver le touriste désabuséqui était en Maurice, lui apparaître comme un site préférable aux futaies propices, aux tutélaires rainures, ménageant au rêve des trouées de ciel bleu, aux lassitudes du cœur des embellies de repus el de verdure;— maintenant qu'il l'avait atteint, ce Bite, qu'il y pénétrait comme en un territoire conquis, il se trouvait tout simplement entre des arbres masquant la vue, interceptant l'air, bouchant le ciel. Il y a une race spéciale d'hommes, rares 136 AUTOUR D'UN MILLION et supérieurs à la vérité, qui ne se meuvent et ne s'agitènl qu'en vertu «l'un but sentimental, d'une illusion quelconque, attirés sans cesse par le charme de ce qui pourrait être et qui les sollicite précisément parce que cela n'est pas, mais qu'effare et déconcerte la chose arrivée, le fait accompli. Une incurable nostalgie de l'irréel fait d'eux leurs propres dupes et martyrs, les condamne à tendre les bras éternellement aux mirages du lointain, de l'inconnu, du rivage opposé à celui où ils viennent d'atterrir. Selon le mol de Beaudelaire, ils n'aiment que les pays où ils ne sont pas, la femme qu'ils ne connaissent pas. C'était le cas de Maurice. Pour lui, dés avanl le mariage, sitôt les bans publiés, le voile de l'illusion tombait, le pays où il n'était pas, devenait trop rapidement son pays, la femme qu'il aimait sans la connaître, devenait la femme qu'il connaissait — m femme, étrange avatar qui, devançant les faits, la changeait si cruellemenl à son désavantage, munirait AUTOUR D'UN MILLION sous la fragile enveloppe sexuelle une si petite poupée, une créature si vaine, si futile, si complètement étrangère à sa conception d'une liancée ou d'une épouse, si loin de son idéal d'autrefois — la jeune fille candide, à natte dans le dos, et qui ne sait rien de rien —que Maurice eût dégagé sa parole au dernier moment, jugeant le sacrifice qu'il faisait, l'immolation de tout son passé, le poignard piaulé en plein cœur de sou onde, disproportionné avec les résultats entre\ us. Mais il était trop tard déjà, de par la tac- tique même de Julia qui, par une secrète intuition peut-être de ce qui se passait en lui, se hâtait de s'afficher, de se compromettre sans retour, toute réserve, toute retenue abolies, en un éréthisme suspect l'incitant à s'évanouir trop facilement entre ses bras, à multiplier les tete-à-téte scabreux d'où elle sortait déflorée au moral, le visage seul masqué encore du simulacre de la fausse pudeur, des fausses timidités de la ûfle de parvenus qu'elle était. 8. 138 AUTOUR D'UN MILLION Et ce visage même, dernier refuge des illusions de Maurice, ne devait pas tarder à lui livrer son secret, car sitôt que Julia cessait de s'observer la déplorable banalité de son être remontait et affleurait dans les traits, le vide de son cœur et de sa pensée mettant des hiatus en les moindres plis de la mécanique faciale, dans son sourire même ét jusque dans son regard. kh\ ce regard de sphinx brûlant, ces pupilles rayonnantes de madone italienne, il commençait à savoir le peu qu'ils voulaient dire, à quel décevant foyer s'alimentait leur flamme au pétrole. Sous le charme de cette peau soyeuse, au tendre incarnat, il devinait la lourde et grossière physiologie de ses bourgeois de parents, gorgés de sucs de choix, imbibés de grands crus, ne refusant rien à leurs chairs guettées par l'arthritisme, axant su macérer leurs nerfs, seulement, rapiner sur leurs sens en vue d'une inutile et galeuse vieillesse. Et, dans un stérile regret de son réve écroulé, Maurice en arrivait à em ier les mœurs musulmanes, le voile imposé aux femmes, la AUT0U1Î D'UN MILLION virginité du visage consacrée par la loi, et ce visage devenant le naos des ultimes pudeurs, la dernière chose qu'elles dussent montrer. Avec ce système-là, du moins, conservait-on ses illusions jusqu'au bout. Ses suprêmes chastetés cyniquement immolées aux premières voluptés nuptiales, Iulia apparaissait enfin dans toute la félinité de son sexe, en un impudique étalage de précocités choquantes, une exagération d'ardeurs suspectes, dont elle semblait tirer gloire comme d'une perfection et d'une, supériorité essentielles, donnant d'elle l'idée odieuse et grotesque qu'elle ne voyait ii 1 "' cela dans le mariage et dans la mission de la femme en général. Leur lune de miel, une tempête charnelle ni plus ni moins, courte comme toutes les tempêtes, suivie chez Maurice d'une sorte de rassasiement, qu'il assimilait, par une involontaire et dégradante transposition d'idées, aux banales fatigues succédant jadis a des fringales de musique éprouvées au cours de ses voyages et qui le jetaient sur le r.o AUTOUR D'UN MILLION premier piano rencontré où il s'assouvissait en quelques heures jusqu'au dégoût et à l'indigestion. Dans les romans qu'il avait lus, tous les mariages d'amour— de quelque façon qu'ils dussent finir — s'historiaient d'une lune de miel d'un mois pour le moins, une trêve de quelques pages où le ciel restait bleu, la destinée inoffensive, le paysage éolien et im- mobile, toute la nature associée à la mystérieuse fête du couple nuptial, l'auteur lui-même s'attardant en ce coin d'Edenpour partager l'éphémère bonheur de ses héros, les suivant pas à pas, de l'alcôve au jardin, du jardin à l'alcôve, effeuillant des roses sur leurs pas, entonnant le cantique des cantiques. Chez Maurice, elles n'existaient même pas, ces quelques pages divines que la réalité plus tard se plaît à zébrer de ratures, à cribler de notes marginales désenchantées; toute sa lune de miel tenait en une seule page où ses souvenirs d'hier, agissant comme un révélateur chimique, faisaient AUTOUR D'UN MILLION lil obstinément apparaître une banale succession de chambres d'hôtels, seules haltes intimes entre les deux rapides qui les promenaient huit jours durant d'une ville italienne à une autre ville italienne. Pour tout le reste, ils étaient simplement deux touristes voyageant à frais communs, et cette dernière impression avail an sens terrible pour Maurice que ses ressources près d'être épuisées allaient contraindre bientôt d'entamer la maigre dut de sa femme, quatre-vingt mille francs déposés dans une banque parisienne au nom de M m " Rigny. La fusion des cœurs, ce but suprême et cette sanction du mariage, avortail par la sécheresse d'âme de Iulia, son intelligence fermée à toute spéculation métaphysique, à toute idée générale ou abstraite. Ses rares expansions se manifestaient par des lieux communs, tournaient en curiosités el en bavardages bètes Elle n'aimait rien, ne s'intéressait à rien, n'était frappée que par le côte fait-divers des spectacles qu'elle avait sous les yeux. Pendantune promenade 142 AUTOUR D'UN MILLION en bateau sur le lac de Côme, elle avait « tué le temps » en lisant un feuilleton du Petit Journal qui avait failli lui tirer des larmes, à elle qui se vantait de n'avoir pas pleuré depuis des années. A table, elle mangeait du bout des dents, trouvait tout insipide, sans pitié pour les goûts de Maurice, son culte des pâtisseries et du bon vin. Elle affichait même bien haut son dédain des gourmandises, profanait les meilleurs crus en les additionnant d'eau de Vichy ou de Saint-Galmier, et insinuant ensuite que la sobriété était, à son avis, la première des vertus domestiques. El toujours formulant ses opinions d'un ton revéche, presque désobligeant, le même ton qu'elle prenait pour discuter le goût d'un bibelot, la couleur d'une étoffe. Avait-elle à choisir un objet de toilette ou d'habillement, elle se décidait invariablement pour le plus ridicule et soutenait sa préférence avec un entêtement féroce. Elle arborait d'invraisemblables chapeaux à panaches; s'affublait de colifichets AUTOUR D'UN MILLION 143 ridicules, trop voyants, associant les nuances les plus disparates, victime en ses moindres goûts d'une sorte d'atavisme italien, faisant triompher l'ancestral maca- ronisme des Capelli jusque dans son olfaction dépravée qui recherchait de préférence les odeurs fortes, musquées et poivrées. Une âme à recoins inouïs, révélant la même courbure sémite qui aiguisait sa physionomie, busquait l'arête du nez, hermétîsait toute l'effigie. Des éclairs de mesquinerie, ressuscitant soudain les sordides économies dont s'étayait la laborieuse fortune du père : ce mouve.....nt spontané, entre autres, qui un soir qu'ils s'enfermaient en une triste chambre d'auberge, la précipitait sur un ( ' rs deux flambeaux allumés pour le souffler parcimonieusement, — mouvement qu'achevait de rendre grotesque le soin qu'elle eut de se déganter ensuite, et d'écraser le su perfétatif fumeron entre le pouce et 1 index préalablement mouillés de salive. Encore dut-elle s'étonner de voir Maurice qui s'apprêtait à lui enlacer la taille s'ar- l'i'l AUTOUR D'UN MILLION rèter court et ajourner son baiser, au lieu de la complimenter sur son esprit pratique, son souci de ménagère qui pense à tout. Oui, certes, elle pensait à tout, elle s'occupait d'un tas de choses qui l'éloignaient invinciblement de Maurice, alors que le seul devoir à remplir, le seul rôle à jouer était celui de la Marthe évangélique prenant d'instinct la meilleure place : aux pieds de son seigneur. L'esprit pratique, c'était son fort justement, une prétention qu'elle partageait avec son père qui, disait-elle, avait « l'œil américain ». Maurice s'enhardissait-il à formuler une impression d'art ou de vie, à évoquer quelque grande image propre à draguer ce cœur de femme encrassé d'ignorance et de préjugés, elle n'étail frappée que par des bouts de phrases ouvrant des horizons à ses ambitions personnelles, pouvant servir de thèmes à des amplifications égoïstes et pratiques. Elle était incapable d'un raisonnement droit, d'une conception élevée, d'un juge- AUTOUR D'UN MILLION I i5 ment désintéressé, el le vulgaire métal de Bon âme, sonnait faux aussi naturellement qu'une pièce en plomb. D'instinct, elle ravalait la vie aux sensations liasses, rte pouvant la concevoir autrement, réfrac- taire à toute fusion, à toute absorption morales. Son mari, elle l'avait approfondi du premier coup : un naïf, un visionnaire, un original, un enfant, pensait-elle tout bas, un enfant dont il lui faudrait tôt ou tard galvaniser l'énergie si elle en voulait faire un homme. « Une inconsciente », Songeait de son côté Maurice, et tous deux ;| insi finissaient par se prendre en pitié en vertu de deux théories diamétralement opposées. Inconsciente, Iulia l'était dans toute la force du tenue, et illogique aussi, et contradictoire, comme tous les êtres organiquement fermés aux instincts de justice et de vérité. Elle jugeait les choses et les gens sur des opinions toutes faites, juxtaposant les appréciations les plus contraires, récusant le lendemain ce qu'elle soutenait 9 14G AUTOUR D'UN MILLION la veille, sans se soucier le moins du inonde de justifier sa versatilité. Son argumentation était celle de toutes les femmes de sa classe, une série de so- phismes s'appuyant sur une erreur fondamentale. Reconnaissant a priori à certains sujets des racines et des solidarités imaginaires, elle accumulait les rapprochements absurdes, les déductions boiteuses, citait même en des affaires personnelles les raisonnements de vieille portière des autres, si absurdes fussent-ils, et alors que dans «les cas identiques, elles les avait battus en brèche avec une étourdissante maestria. Et un air de tout savoir, agaçant à la longue cbez une créature qui ne savait en réalité que ce qu'il eût éié décent d'ignorer à son âge; une manie de se prononcer sur les questions les plus ardues, di' les trancher d'un mot sec, un mol de femme qui doit avoir raison de par la seule grâce de son sexe, ou, si elle était à court, d'une œillade plus éloquente cent fois que tout ce, qu'elle eût pu dire. AUTOUR D'UN MILLION 147 Qu'on ne lui parlât point d'admirer le paysage; elle déclarait une fois pour toutes que la nature était assommante, surannée, rococo. Les arbres, les prés, les animaux même, tout cela, c'était du décor, n'avait qu'une utilité et une fin de décor, faisait partie de ce monde périssable et sans âme, englobant toute la campagne, bêtes el gens, un inonde avec qui des créatures éthérées et supérieures comme elle n'avaient rien à démêler. Elle se représentai) volontiers le laboureur axant une âme de laboureur, comme le chien a une âme de chien, comme elle- même avait une âme de fille de bonne maison, ei ainsi de suite, la hiérarchie des êtres vivants se chiffrant par autant d'abîmes qu'il y avait de races. Et de là aussi sans doute ses allures hautaines avec ' rs humbles, son insolence envers les inférieurs, son mépris des bêtes, des chiens surtout dont les qualités la vexaient comme un essor vers quelque chose de meilleur et 148 AUTOUR D'UN MILLION de plus noble que ses prétentions à l'esprit pratique. Moins impressionnable et moins clairvoyant, Maurice peut-être eût gardé, durant 1rs cinq «m sixmois de rigueur le bandeau que l'amour impose à tout homme nouvellement en puissance de femme, mais ce voyage de quelques jours en un perpétuel tête-à-tète lui avail trop montré >n\ haleine à la figure. — Ohl mais, ta sais, reprit Alberl,, il n'y a pas de quoi rire. Ce dentiste est plus qu'un diplomate, plus qu'un savant, c'est un homme de génie, le Pasteur de la rage dentaire... Puis cet homme-là, vois-tu, a une fuite, sa vanité : il se ruine en réclames. Ce sera un des plus gros actionnaires et des meilleurs clients de 1*17«£- vevsel. Quant au ténor, c'est son compatriote, el c'est pour cela qu'ils sont toujours à se chamailler. Et, interpellant les deux querelleurs : AUTOUR D'UN MILLION 187 — Hé! là-bas, Mezzaro, Stachini, avez- vous bientôt fini de vous manger le nez, corpo di Baccho!... Venez donc un peu par ici, Mezzaro (l'Aïssaoua obéil instantanément). Voilà mon frère, mon frère Maurice, — M. Mezzaro, chirurgien de Sa Majesté le roi d'Italie et professeur de prothèse dentaire, — mon frère qui désirerait connaître votre remèdecontre la rage de dents... Le dentiste s'était incliné, le col plié en deux : — Rien de plus simple, dit-il, imitant le ton gouailleur d'Albert, c'esl l'extrait de coloquinte que j'administre sous forme d'injections hypodermiques... — Une idée, Mezzaro! fit Albert, donnez cinquante louis et je vous colle votre découvrir en téte des faits divers de notre premier numéro tiré à cent mille, vous savez!... — Je vous en offre cent si vous voulez ajouter que je rapporte ce secret d'Amérique. — Tope-là, c'esi convenu, vous nous étrennerez, — et maintenant, .Messieurs, 133 AUTOUR D'UN MILLION buvons à la santé de VUniversel, dont nous sommes tous ici les parrains et les fondateurs. Et tandis que les verres s'entre-choquaient Alberl présentait individuellement à M. Choron les i,Tos actionnaires en habit et cravate blanche, puis, par fournées, un peu plus rapidement mais sur le même ton obséquieux, le « menu fretin », c'est-à-dire le groupe des sous-actionnaires à redingotes suspectes. Puis, profitant d'un silence survenu, il entra dans le dé\eloppemenl technique de son idée. — La presse quotidienne agonise, Messieurs, non que sa mission civilisatrice soil terminée, mais la forme actuelle des journaux, leur contexture, leur mise en pages ne sont plus en harmonie avec les goûts du publie d'aujourd'hui. C'est le moule qui est usé. La mode esi aux innovations, aux transpositions, aux déplacements d'axe. Il faut du nouveau à tout prix. Le livre a comprise! devancé cette évolution, I" théâtre lui emboîte le pus; seul le journalisme n'a AUTOUR D'UN MILLION 189 rien innové depuis cinquante ans el plus. Je me trompe, il a pris aux Américains cette chose odieuse el imbécile qu'on appelle le grand reportage, ['interview, des ragots de concierges transcrits en style nègre, un procédé d'enquêtes absurdes, d'explorations indécentes dont le public français se soucie comme un poisson d'une pomme. Il a encore remplacé l'ancien courrier anecdotique par la chronique philosophique, psychologique, que sais-je, le papotage prétendu fin-de- siècle d'un monsieur qui a une opinion sur quelque chose el qui la dit, et qui s'imagine qu'en la disant il intéresse ses contemporains. Comme si l'opinion d'un homme avail un sens el une portée à une époque OÙ personne ne comprend plus personne, où la vérité change de l'ace el de perspective Ions les jours; l'opinion d'un boulevardier surtout, c'est-à-dire d'un individu pour qui le monde connu s'arrête au réverbère, au refuge, à l'horloge pneumatique qui séparent les deux trottoirs du boulevard dés lia- liens... Interrogez mon frère qui a fait le 11. 100 AUTOUR D'UN MILLION tour du monde, il vous dira l'effet sinistre produit par une chronique parisienne lue sur les bonis du Gange ou dans les Montagnes Rocheuses, et comme il paraît singulièrement déformé, vu à la distance de quelques méridiens seulement , ce centre de l'univers qu'est Paris pour les Parisiens. « Eh bien, Messieurs, je le répèle, à part ce genre de chroniques et l'interview donl personne ne veut plus (la chose n'étant pas plus française que le mot), le journalisme n'a rien inno\ é. « C'est toujours, en première page, l'odieux monologue du monsieur qui a une opinion et qui la partage, comme, disait Prudhomme, à moins que ce ne soit un rébarbatif leader politique suivi de deux ou trois colonnes d'échos insipides que tout le inonde saute pour passer aux entrefilets de la seconde page, aux Tribunaux, aux Faits- divers de la troisième, voire auv annonces de la quatrième, car ces matières se suivent depuis près d'un siècle dans le même ordre immuable, comme les voitures d'un train AUTOUR D'UN MILLION 101 de banlieue. Et quel papier!... Je n'insisie pas. Vous sentez maintenant où doit porter la réforme, vous la voyez se dessiner, la murasse révolutionnaire et bien moderne de ce Journal universel qui dans un mois sera dans toutes les mains. Nous proscrivons la routine des rubriques, la vieille mise en pages qui n'a plus de raison d'être; mais commençons par .supprimer toutes les rabâcheuses tartines connues sous le nom de chroniques et mais les remplaçons par des articles documentés s'alimentant à toutes les branches des connaissances humaines, faisant l'historique au jour le jour de toutes les nouvelles inventions et conceptions de la science, de l'art, de l'industrie. Ces articles figureront en première on en quatrième page selon qu'ils seront plus ou moins connexes avec l'actualité, les questions du jour, car c'est l'actualité seule qui présidera à la mise en pages; non pas l'actualité restreinte, particulière d'une minorité, d'un groupe infime dans l'univers connue les houlevardiers ou le Tout-Paris, 19-2 AUTOUR D'UN MILLION mais l'actualité intime, profonde des masses, celle qui sert de thème aux conversations «les badauds, de légende aux poignées de mainsdes gens qui se rencontrent, la nou- velle qui court les mes plutôt que le scandale qui court les salons, et de préférence l'entrefilet quelconque — fait-divers parisien ou drame exotique — qui doit passionner le plus grand nombre de lecteurs à la Fois. Ce Bystème ne présente qu'une difficulté, c'est qu'un journal n'a sa vraie physionomie qu'au sortir des presses, le matin, quand on peut le déployer dans sa l'orme concrète et personnalisée de « numéro du jour », embrasser d'un seul coup d'oeil ce corps homogène qui la veille n'existai! que sous la l'orme de pièces et de morceaux sans cohésion aucune. La morasse elle-même ne donne pas l'impression du numéro tiré, à moins de voir dans l'espace, comme pour la géométrie descriptive... Pour vaincre cetti difficulté, je m'en rapporte à notre metteur en pages, un vieux typo à qui j'ai confié la direction matérielle du journal. Il aura, lui, AUTOUR D'UN MILLION cette seconde vue capable de distinguer sur le marbre ou sur la morasse le filet à sensation modestement dissimulé au soin d'une colonne, de troisième page peut-être, qu'il faudra faire passer au premier rang, quitte à bouleverser la mise en pages au dernier moment et ce filel ne fût—il qu'un simple fait-divers. « Par exemple, en tète du journal, tout à fait en tète, nous aurons une rubrique invariable: le Temps, avec un croquis de l'étal du ciel permettant de se rendre compte de la situation météorologique générale de l'Europe. Le Temps nie paraîl en effet la seule chose qui soit d'un intérêt humain universel de tous les jours, de toutes les heures. Hommes de plaisir ou hommes d'affaires nous avons tous besoin de savoir le temps qu'il fait ou qu'il va l'aire, et non seulement le temps de chez nous niais encore celui qu'il doit faire à la même heure à Saint-Pétersbourg ou à Alger. Tous nous avons quelque part, au Nord ou au Midi, un pôle magnétique vers 194 AUTOUR D'UN MILLION lequel se tourne sans cesse notre moi intime, un là-bas quelconque [où nous voudrions être et dont le ciel nous inquiète à distance, avec le regrel du beau soleil qu'il doit y l'aire lundis qu'il pleut à Paris... Tu connais ça, toi, n'est-ce pas, Maurice? » Maurice approuva de la tête, agréablement surpris, un peu déconcerté même par tout ce que la faconde de son frère charriait ensemble d'outrecuidant puffisme et de, maladive sensibilité. Et, vraiment éloquent tout à coup, grisé par ses propres paroles, Allieri continuait: — Moi, quand j'ouvre mon journal le malin, en m'éveillant, c'est la première chose que je lis, le bulletin météorologique !... I.a hausse ei la baisse du baromètre, des dépressions qui se creusent, d'autres qui si; comblent, des bourrasques qu'on voit poindre à l'extrême nord ci qu'on retrouve le lendemain an pôle opposé ; c'est comme un plongeon dans l'infini, une (.rte piquée à travers tous les ciels du monde, dans l'inconnu resplendissant des choses... On a AUTOUR D'UN MILLION 105 des transes, ou des surprises amusantes... On lit qu'il a fait 10 degrés de froid à Odessa et on grelotte, que le sirocco souffle à Biskra et on éprouve le besoin de s'éventer, que la mer est belle à Nice, houleuse à Alger, et, un nage dans le bleu, on met un l is dans les voiles, un oublie pour un instant, tous les ennuis qui vous attendent au saut du lit... Non, niais si vous me trouvez un Parisien diene de ce nom O qui ne s'embéte pas quelquefois à Paris, qui n'aimerait pas être ailleurs, quelque part où le ciel ne ressemble pas à un fond de marmite, à Sicié, à Malte, à Mullaghmore, à Uléaborg, —. elles ont de si jolis noms «■es stations météorologiques, — s'il existe, celui-là, eh bien, tant pis pour lui, il n'aura pas mon journal. Il s'arrêta, l'n remous venait de creuser l'auditoire. Une trouée subite s'élargit autour d'un nouveau venu vers qui s'allongèrent en un clin d'œil vingt poignées de mains déférentes. C'était un petit homme râblé, le gardénia 19) AUTOUR D'UN MILLION à la boutonnière, très brun de cheveux, l'œil émerillonné, vif et pétillant, un œil di' trappeur, tempéré par la bonté des commissures, l'extraordinaire douceur de la patte d'oie naissante. Le nez caustique surplombait une lèvre gourmande enfoncée sous la brosse des moustaches, ci une barbiche combative, un peu narquoise, virgu- lait le bas du visage. Centre immédiat de toute une circonférence d'hommages, de salutations complimenteuses, le petit homme souriait, saluait, multipliait les shake-hands, tout ramassé sur lui-même, se faisant plus petit encore, comme gêné par le fardeau de sa popularité, le Iront pourpre et em- perlé de sueur, son teint de sanguin, I'.....iti \ par lr surmenage, épanoui dans la flambée d'un factice coup de soleil. Dans le silence relatif qui s'était l'ait, son nom monosyllabique sonnait, sur des lèvres ingénues ou envieuses, une discrète fanfare de triomphe. Kl, le bongarçonnisme de commande de tous ces visages penchés vers lui s'essayait à reproduire son sourire affable, la AUTOUn D'UN MILLION 197 bonhomie naturelle de çe profil qu'aigui- sail à peine un soupçon de malice. Mais il était passé déjà, laissant derrière lui tout un sillage de mains tendues, de salamalecs attardés. Albert, l'ayant aperçu, lui décocha, sous Forme de parenthèse, une flèche trempée dans le miel et barbelée d'enthousiasme. — Je m'interromps un moment pour saluer avec vous un Maître. Quand je disais tout à l'heure que la presse était à l'agonie, j'aurais dû ajouter que cette phase critique de sun évolution lui a suscité un Messie dans la personne de cet homme, le fondateur du premier grand journal à un sou. Sa présence parmi nous esi non seulement un gage de sa bienveillance, de l'intérêl qu'il porte à noire œuvre, mais un heureux présage pour les destinées du nouveau-né que nous sommes en train de présenter aux fonts baptismaux. Pour ma pari, je ne bou- haite qu'une chose, c'est que notre journal marche quelque jour sur les traces du sien, dussions-nous devenir de mortels ennemis. 198 ALTO Un D'UN MILLION Un rire amusé, bon enfant, plissa la figure du petit homme brun. Il resalua confus, fit volte-face, sema quelques importuns qui le harcelaient, et se retira presque aussitôt, à l'anglaise. Cependant, l'infatigable orateur reprenait : — Ai-je besoin de dire que l'Universel fera une place large à la littérature? Nous aurons tous 1rs célèbres d'aujourd'hui : les Mirbeau, les Hen ieu, les Margueritte, lesDes- caves, les Lavedan, les Geffroy, les Rosny, y compris l'élite de nos humoristes : Renard, Grosclaude, Allais, Courteline. La critique littéraire sera confiée à Camille de Sainte- Croix; la critique des mœurs à Barrés et à Paul Adam; —toi, Évrard, tu fera; la chronique théâtrale, cinquante lignes sur chaque pièce, pas plus, et jamais un nom de cabotin ou de cabotine. Tu nous donneras un roman pour commencer; mais tu sais, pas dè blague, pas de psychisme, pas d'étude professionnelle, j'ai horreur des héros gendelettres. Entre la démence des déea- AUTOUR D'UN MILLION 199 dents et l'ordure des naturalistes porno- graphes, il y a encore une belle place à prendre, prends-la et ne nous la fais pas au pessimismè, c'est tout ce que je te demande. Un pâle sourire erra sur les lèvres de Ya- lentin Evrard dont, les dents serrées arrêtèrent au passage ce cri d'âme : « Quelle brute ! » — La sociologie, reprit Albert, ne sera pas moins favorisée que la littérature. Nous aurons une rubrique de combat quotidienne, avec pour titre ce mot, le seul grand mot de tous les temps: Philanthropie, Nous \ mènerons toutes les campagnes ayant pour but l'amélioration du genre humain : abolition de la prostitution officielle, réorganisation de la charité publique, suppression des baccalauréats, licenciement de la chair à canon ; bref, l'affranchissement de tous lrs nègres blancs; la recherche de la paternité, l'égalité devant la loi pour tous les enfants, légitimesou non, et par-dessustoul la protection de la maternité, de toutes les maternités, seule digue à opposer aux pro- 200 AUTOUR D'UN MILLION grès de la dépopulation de notre beau pays de Fiance. Notre journal tout entier, d'ailleurs, sera une tribune ouverte en permanence à toute théorie neuve, à toul efforl Bincère ayant pour mobile une pensée généreuse, pour but un progrès humain... Le complément de cette rubrique sera la colonne Relations, comportant un système spécial de petites annonces destinées à procurer aux isolés les moyens de se connaître, de se lier entre eux, puisque les conditions de la vie moderne nous imposent, comme seul et unique moyen de parvenir, l'échange des individualités, le commerce étroit et permanent des âmes. Enfin, et voilà le plus beau numéro de notre programme, la chose nru\c ci rare, ions les miracles anciens et modernes dépassés : une combinaison financière spéciale nous permettant de prêter de l'argent à nos abonnés, qui eux-mêmes ne feront que non-- prêter le leur puisque chacun pourra, ]......• un morceau de pain, se procurer une part de fondateur, c'est-à-dire une participation à ions les bénéfices de AUTOUR D'UN MILLION 201 nos opérations... Oh! je m'expliquerai plus clairement à la première assemblée générale; tout ce que je puis dire pour l'instant, c'est que je crois a\oir résolu le plus grand de tous les problèmes sociaux: la vulgarisation de la fortune, l'aisance mise à la portée de toutes les bourses, ta vraie pierre philosophale moderne, quoi... Mais, pardon, j'entends l'orchestre qui prélude à la délicieuse Valse des Fleurs de Ketterer... Allons réparer nos torts; qui m'aime me suive ! I.à-dessus une pirouette sur les talons, ei le plastron en cœur d'Albert s'esquivanl sous les braVOS, son dos souple et lustre filant, à une allure de clown, pour reparaître l'instant d'après au fond du bal correctement incliné devant M me Rignj qu'il in\ ttail à danser. Comme ils s'abandonnaient au rythmede l'orchestre, Julia questionna d'un air boudeur : — Qu'est-ce que vous avez bien pu l'aire qu'on ne vous ait vu de toute la soirée-? 202 AUTOUR D'UN MILLION — Chi lo sa ! Je suis comme le semeur; ce n'est qu'à l'époque de la moisson que je me rends compte de ce que j'ai fait. Par le temps qui court, voyez-vous, je ne sache pas déplaisir qui n'ait pour envers un devoir ou i.....corvée. Il faut faire des affaires en dansant, c'est la vie cela. — Le fait est que si tous les hommes étaient actifs et laborieux comme nous... Et tdle acheva sa pensée d'un soupir, significatif pour Albert, qui ne put s'empêcher dé murmurer : — Bah! si mon frère l'était autant que moi, vous vous plaindriez qu'il l'est trop. — On ne l'est jamais trop quand on a des charges, une famille en perspective. — Comment, une famille en perspective? interrogea Albert cj niquement. Julia s'était efforcée de rougir; elle dit: — Oh! je ne fais pas d'allusion personnelle, Dieu merci! Et, tout, à coup, comme ils passaient devant le boudoir turc, désert maintenant, elle prétexta une fatigue: « ... Si nous nous reposions un peu... » AUTOUR D'UN MILLION Ils s'assirent sur une bergère, très près l'un de l'autre, elle la figure à demi ensevelie en son éventail de plumes, lui suivant d'un regard préoccupé la giration lointaine, un peu brouillée, des jambes noires d'hommes et des robes envolées à fleur de parquet. Tout à coup il s'écria : — Dites donc, elle va bien, la petite Valentine? — Qui ça, la petite Valentine? — Eh bien, la femme d'Evrard... Lo- iotte, si vous voulez. Elle a un aplomb... r enez, la voilà qui passe avec le ténor de ses rêves, ce cabotin de Stachini... Ne Mouvez-vous pas qu'ils s'affichent un peu trop, après les histoires qui ont couru?... — Ah! vous savez, je l'aime bien, moi, cette petite femme-là; je ne veux pas qu'on nie dise du mal d'elle... Et puis, voyons, est-ce que vous y croyez, vous, à ces sornettes? Supposez-vous Stachini capable de tromper Evrard, son meilleur ami?... Albert haussa les épaules : — Ah ça ! ma chère, faut-il vous l'appeler 204 AUTOUR D'UN MILLION la parabole évangélique qui loge tous mis prochains à la même enseigne au point de vue des droits qu'ils peuvent avoir à notre Bympathie?... Si d'être aimé de la femme de mon meilleur ami me séduil plus encore que la banale camaraderie d'homme à homme qui existe entre cet ami et moi, esi-ee le tromper que de donner la préférence à sa femme?... Pas du tout, car mou meilleur ami, c'est elle en ce cas, voilà tout. C,ro\ez nioi, quand la femme est en jeu, il n'y a pas d'amitié masculine qui tienne. — Vous êtes bien dépravé! ricana Julia dont le regard (lamblait dans la pénombre, enveloppant Albert d'une impérieuse investigation. — Pas du t ut, je suis franc, je dis tout haut ce que les autres pensent tout bas. Il n'est personne qui ne consente à tromper, comme vous dites, son meilleur ami pour une femme aimée... .Non, mais sérieusement, il n'y aurait pas d'amour possible s'il fallait s'arrêter à de telles considérations. La société est ainsi faite qu'on ne peut pas AUTOUR D'UN MILLION 205 y aimer sans tromper, trahir ou truster quelqu'un; la femme, cette éternelle mineure, a toujours quelques gêneurs autour d'elle pour contrarier ses goûts, Béquestrer sa liberté sous couleur de protection, de morale, de convenance... Si c'est une jeune fille, ce sont des parents, des oncles, (les frères à qui il faut passer sur le corps; plus lard, c'est un amant ou un mari... Ah! oui, ce serait trop beau, allez, si en amour il n'y avait que les amoureux de volés... Le trait final amena une fusée de rire aux lèvres de Iulia. ■— Mon Dieu, que vous êtes drôle, — et après quelques secondes de réflexion: — Je crois qu'on s'accorderait bien, nous deux... Moi, je ne demande qu'à rire. Albert baissa la tète, Ceignant une émotion soudaine, et, sans la regarder, d'une voix sourde et concentrée, il dit : — La vie est impitoyable; on ne fait jamais ce qu'on voudrait faire... Une pause, et ilrepriten plantant cette fois s, s yeux sondeurs dans les yeux de .Iulia : a 200 AUTOUR D'UN MILLION —■ N'importe, ce que vous me dites prouve du moins que vous avez trouvé le bonheur dans ce mariage à la vapeur qui eût pu mal tourner comme tous 1rs coups de tête, les emballements de cœur... Maurice était précisément l'homme qu'il fallait à une âme candide comme la vôtre, fermée à nos vices élégants, à nos ambitions de Bauvages, à notre existence de galériens du luxe et du plaisir, à tout ce fruit défendu qu'est pour les êtres simples et tendres la grande vie mondaine... — et tout ù coup, éteignant le pétillement railleur de ses yeux devanl la face grise et pincée de Iulia: — Puis, tenez, ce serait d'une ingratitude noire si vous n'étiez pas heureuse avec un homme qui a eu le courage unique, en ce temps d'égoïsme, de tout sacrifier à son amour. — Tout sacrifier?... balbutia Julia stupéfaite, ses longs cils froncés d'une subite inquiétude, je ne comprends pas. — Parbleu, parce que votre générosité est è la hauteur de la sienne, que vous AUTOUH D'UN MILLION 207 ries tous deux des âmes d'élite à qui l'amour tient lieu de tout et qui trouvent tout naturel de lui immoler leurs intérêts les plus légitimes, les plus pressants. Iulia se raidissait maintenant, les yeux dilatés, muette de surprise, les lèvres écartées sur ses dents fines, attendant le mot qui devait éclairer cette artificieuse phraséologie. — Heureusement que je suis là, moi, poursuh il Albert, convaincu cette fois que les Choron n'avaient pas mis leur fille au courant de la position de Maurice, — et j 1 ' vous promets que si notre oncle persistait à maintenir la disgrâce dont il a frappé Maurice, je saurais me souvenir, moi, que Maurice est mon frère et que nous représentons les Rignj au même titre, avec les mêmes droits, à une particule et quelques gouttes de sang près. Iulia était devenue très pâle, ayant me- suréd'un trait, avec cette lucidité en affaires qu elle tenail de son père, la profondeur du gouffre que l'insidieuse révélation creusait 208 AUTOUR D'UN MILLION dans sa vie, — car l'idée ne lui venait: pas 11 ri seul instant que ce fût là un simple avertissement que Maurice lui Taisait donner par la bouche de son frère, une façon délicate de lui rappeler une situation dont il la supposait informée dès avant le mariage. Les Ames peu généreuses ont une remarquable propension à suspecter la loyauté des autres, à se les représenter mus par les mêmes mobiles égoïstes et peu honorables qui déterminent invariablement leurs propres actions. Dans la pensée de Julia, son mariage maintenant faisait d'elle une victime immolée à une pure comédie sentimentale, une odieuse intrigue où sombraient ses intérêts les plus légitimes et dont ses propres parents sans doute axaient, été les premières dupes. Et Albert savait bien qu'il dénaturait totalement la mission dont l'avait chargé son frère en s'en attribuant l'initiative, la présentant comme un secrel qu'il trahissait soudain sous la pression d'un remords tardif ou d'un élan de neur remportant AUTOUR D'UN MILLION 209 sur sa discrétion de gentilhomme; il ne le savait que trop, mais par un de ces compromis de conscience dont il était coutumier il ne pcnsaii, trahir personne en laissant à la perspicacité de .Inlia le soin de l'éclairer sur la véritable origine, le véritable caractère de l'avertissement qui lui était donné. Tant pis pour elle si elle ne devinai! pas qu'il était simplement le porte-parole de son frère, il s'en lavait les mains Maurice ne l'ayant pas chargé, par surcroît, d'inculquer à sa femme les qualités qui pouvaient lui l'aire défaut. Ainsi, du inoins, raisonnait l'être de surface, le Parisien sceptique, mais point foncière.....m méchant, qu'il pensait être, tandis que la voix du fourbe émérite dissimulé sous ce vernis de mauvais aloi, ajoutai) : « Cette femme a beau être la femme de mon frère aujourd'hui, c'esl à moi qu'elle devrait appartenir, et elle m'appartiendra tôt ou lard de par tous ses instincts de race et d'éducalion qui ne lui permettent qu'un seul culte, Pégoïsme, une 12. ■2:0 AUTOUR D'UN MILLION seule ambition, la fortune. Et puis nous sommes si bien faits pour nous entendre! » Ils se regardaient maintenant d'un air énigmatique et profond, avec la conscience vague peut-être des tacites complicités où déjà ils s'engageaient. Et dans le même instant, une voix toute semblable prononçait, derrière le .....sque erispé de Julia, des objurgations non moins menaçantes pour le repos et l'honneur de Maurice. Quelle amère folie avait été la sienne de choisir des deux frères celui précisément qui n'avait ni position, ni avenir, ni ambition, ni rien de ce qu'il eût fallu pour réaliser le moindre de ses postulats de jeunesse... L'autre, il est vrai, avait abdiqué spontanément toute prétention à sa main à une époque où elle-même était trop ignorante de la vie pour démêler les motifs véritables de sa retraite. Aujourd'hui seulement, elle comprenait tout. Albert avait préféré renoncer à son amour, plutôt que de se marier dans des conditions où le mariage devenait une folie, AUTOUR D'UN MILLION Û[[ tandis que Maurice, lui, avait passé outre, sans scrupules aucuns, sans même la prévenir des tribulations auxquelles il l'exposait, comptant lâchement, cyniquement, sur sa dot, sur la fortune de ses parents puni' parer le coup donl le frappai) son oncle. De sorte qu'en définitive, s'il y avait quelqu'un de sacrifié dans toute cette histoire, c'était elle d'abord, dont la vie était brisée à jamais, puis Albert, dont I abnégation confinait à l'héroïsme. Quant à Maurice, il avait joué là un rôle infâme, dupant et bernant tout le monde, Se poussant dans la famille à coups de, basses flagorneries, traitant de sornette sans importance l'histoire qu'elle lui axait, rappelée elle-même, un jour, du roman de .jeunesse auquel sa mère faisait de si fréquentes allusions; plus tard, entassant mensonges sur mensonges, prétextant même une maladie de son oncle pour expliquer SOn absence au mariage, et tOUt cela, sans un remords, sans le moindre égard pour s es parents dont la bonne foi avait dû être 212 AUTOUR D'UN MILLION surprise, Dieu sait par quel artifice, pour qu'ils consentissent, eux si prudents et qui aimaient tant leur fille, à une alliance aussi désastreuse pour elle. Ah! elle comprenait maintenant l'attitude d'Albert. Dès le début, ne pouvant se résoudre à prêter la main aux manœuvres déloyales de son frère, il s'effaçait, cessait ses visites du jour où Maurice commençait à multiplier les siennes, l'abandonnait, elle, aux inspirat ions de son cœur, l'ayant jugée peut-être moins faible qu'elle ne l'était. Aujourd'hui pris d'une pitié devant leur détresse, il intervenait enfin, donnant une situation à ce frère incapable qui n'avait même pas de moyens d'existence, à elle un avertissement amical qui, celui-là du moins, ne serait pas perdu... Une redoutable loi d'isomorphisme préside aux états passionnels de l'âme, reproduisant à l'infini, dans les couches agitées de l'être sensitif, le prisme du sentiment qui domine. Si ce sentiment est l'amour, tout ce qui s'y rattache de près ou de loin AUTOUR D'UN MILLION 213 cristallise dans le même sens, et pareillement, si c'est la haine. Dans le cœur aigri de Iulia, Maurice venait d'être victime de ce dernier phénomène déformant tous ses faits etgestes moraux el physiques à l'optique de la sourde mésestime qui couvait en elle depuis les premiers heurts de leur incompatibilité. Vus au rayon de lanterne sourde que projetait sur eux la fausse confidence d'Albert, les actes anciens el récents de Maurice se teintaient de tout le noir des farouches suspicions germées dans l'imgination de sa femme. Dans les divers rôles joués par le soupirant, le fiancé, le mari, un seul et même personnage apparaissait, louche et ténébreux, ayant abusé de la confiance et de la naïveté d'une jeune fille qui s'était donnée à lui dans l'innocence de soncœur; son amour devenait de la cupidité, sa timidité de la dissimulation,sa réserve délicate en matière d'intérêts, pure comédie s'ex- pliquant par la nécessité de dissimuler sa situation précaire. 21 i AUTOUR D'UN MILLION Et Julia se sentait défaillante ;'i la seule pensée de toul ce que la misérable vision suggérée renfermait pour elle de désespérément irrémédiable. Sa main B'étail emparée de celle d'Alberl comme pour lui demander assistance et protection, et un regard anxieux, suppliant, cherchai! dans ses yeux une espérance de salut, un regard soumis aussi et qui acceptai! d'avance toutes les conditions posées par le rédempteur. Mais Albert s'inquiétait tou! à coup de cet affolement de femme déjà résignée au* pires compromis; il trouvait que les choses marchaient trop vite e( que le moment n'était pas venu encore de recueillir les bénéfices de ses petites infamies. Ayant, dégagé sa main le plus doucement possible, il se leva sur un geste de familière prudence qui posait sur ses lèvres un index confidentiel : — Nous recauserons décela. Dans tous les cas, souvenez-vous que vous avez en moi un ami à toute épreuve. il disparut, le front et les yeux illuminés AUTOUR D'UN MILLION 215 d'une subite auréole de victoire, tandis que Julia rentrait dans le bal le sourire aux lèvres, le cœur soulevé, emporté en des nausées de haine, d'uni' haine qui, pour muselée encore, ne sérail pas éternellement impuissante. XII Dans l'ancien cabinet d'affaires d'Albert, transformé en bureau de la Direction de l'Universel, Maurice était maintenant ins- tallé à la propre place occupée jadis par son frère. Ses nouvelles fonctions lui pesaient déjà tant elles comportaient de contacts malsains, de misérables et compromettantes responsabilités. Chargéde toutes les relations purement littéraires, il s'était tout d'abord réjoui (l'entrer en contact intime avec l'élite intellectuelle el inorale de Paris, une élite où lui-même se fût l'ait une place dès long- 13 218 AUTOUR D'UN MILLION temps si écrire ne lui eût paru la plus stérile et la plus décevante des occupations, la moins propre aussi à satisfaire son âme de rêveur assoiffée d'imprévu. Maintenant qu'il les étudiait de près, Ions ces princes de la critique et du roman, c'étaient des hommes comme les autres, plus vaniteux seulement, plus envieux, plus médisants, plus incurablement égoïstes et impies en leur faux culte de l'art pour l'art. Aucune aristocratie d'âme, ni intimité,ni pudeur personnelles, des vices indicibles, un idéal dévoyé, gangrené, confinant au sadisme et à la folie; et des dessous d'existence malpropres, la sécurité matérielle, que ne peut donner la plume, arrachée aux plus tristes compromis d'intérieur, aux plus navrantes prostitutions physiques ou cérébrales. Avec cela, une absence presque totale de bonté, de justice, d'impartialité, plus fréquente encore chez ceux qui étaient arrivés facilement, à la faveur d'un grand nom plus ou moins bien porté, que chez ceux dont la jeunesse avait connu toute l'amertune, toutes les AUTOUR D'UN MILLION âpretés de la lutte quotidienne. Souvent aussi, un fonds étonnant de préjugés, de sottise, une étroitesse de vues, une banalité d'horizons rendant leur conversation plus intolérable que celle du dernier des bourgeois caricaturés el bafoués dans leurs œuvres.C'était à croire quedans le partage de leur être entre le livre et la vie vécue, celui-ci avait absorbé le meilleur d'eux, ne laissant qu'un moi résiduaire el bourbeux au fond de leur précaire humanité. De sorte que Maurice en arrivai! à rendre grâce au ciel de n'avoir jamais touché à une plume, de se sentir d'une autre chair, d'un autre sang que tous ces abstracteurs de quintessence donl l'occupation favorite consistait à traîner le Rêve, son idole, sur la claie malpropre de leur triste personnalité. De ses vues et de ses goûts personnels d'ailleurs, il n'était même pas question, son rôle de directeur littéraire faisant de lui tout au plus une sorte de chef constitutionnel de la rédaction, sans initiative, sans autorité, soumis aux trente-six volontés des AUTOUR D'UN MILLION gros bonnets de l'entreprise,exécuteur scr- \ ile des macabres fantaisies d'un Choron ou d'un Mezzaro, ce dernier finissant par ouvrir les portes du journal à tout un groupe de dentistes de lettres qui semblaient s'être juré d'introduire de force leur davier dans la bouche des lecteurs. Maurice avait eu beau se rebiffer, protester, en appeler à son frère, la réponse invariable d'Albert était qu'il ne pouvait pas lutter contre l'or de .Mezzaro, un or qui pour sentir le métal des râteliers hors d'usage ne fondait pas moins bien et moins vite au creuset du journal. Et il n'avait que trop raison sur ce point, le grand seigneur, il faisait mieux que fondre, l'or de Mezzaro et des autres pil- liers de la réclame quotidienne, il s'évaporait, se volatilisait avec une sinistre et déconcertante rapidité, jetant un commencement de panique déjà parmi les fidèles de la première heure qui ne pouvaient se mettre en tète que la confection d'un journal quotidien coûtât tant d'argent. AUTOUR D'UN MILLION 221 A plusieurs reprises déjà, Maurice avait surpris des murmures vagues, des menaces de défection, dos retraites brusques d'êtres raisonnables, bien couverts et bien pensants, qui partaient sur un mot sceptique et qu'on ne revoyait jamais plus. Et, de fait, la véritable vogue du journal avait duré quinze jouis au plus. Quand le premier numéro avait paru, hurlé sur les boulevards, affiché sur les murs, promené à dos d'hommes, mis à toutes les sauces de la publicité diurne et nocturne, rehaussé par tous les condiments de la réclame amé ricaine, on avait pu croire un instant à un grand succès. Les abonnements affluaient, c'était comme un coup de folie qui passai) sur la petite épargne, tout le monde voulait être actionnaire d'un ensemble d'entreprises promettant des dividendes fabuleux obtenus par des procédés qui paraissaient à première vue plus licites et moins dangereux surtout que les tripotages financiers ordinaires; et le vague même des promesses d'Albert les rendait plus alléchantes encore, AUTOUR D'UN MILLION jouait le mystère de ces mirages aériens <|iii finissent par halluciner leurs victimes et leur donner le vertige. On <''iait dans la quatrième semaine maintenant, et déjà le mouvement s'arrêtait, enrayé par de sourdes défiances. L<' contingent sérieux des visiteurs du rez-de- chaussée de la rue de Londres,se raréfiant soudain, laissait les bureaux aux prises avec l'inexpugnable phalangedes meurt-de- faim, des incompris, des ratés que tout journal nouvellement fondé fait surgir du pavé de Paris, armée toujours prête à tenir campagne, composée d'épaves de tous les mondes, de fruitssecs de tous les carrières, et qui se renouvelle presque entièrement dans l'espace de deux ou trois ans, ce qui explique qu'elle ail pu résister victorieusement ;hi v nombreuses tentatives faites en tous temps pour la licencier et la renvoyer dans ses improbables foyers. C'était un assaut quotidien livré au bureau de Maurice par des grappes tenaces de faméliques venant saluer, dans la personne AUTOUR D'UN MILLION' m du rédacteur en chef, le Messie des ventres creux et des cervelles alcoolisées, parlant haut, fumant, crachant par terre, tapant sur le ventre des huissiers, terrorisant le client sérieux qui venait s'inscrire pour un abonne.....nt, une part de fondateur, une collaboration financière quelconque, et qui ressortait ahuri, miné dans sa confiance première, déjà regrettant son argent. Le péril entrevu, Albert avait commencé par s'éclipser, ee rendre invisible, gouver- nanl son entreprise du fond d'une retraite inviolable, à l'abri derrière la consigne formelle de renvoyer à sou frère tous les visiteurs suspects, les inconnus, les gens sans nom et sans gants, apporteurs d'idées boiteuses, de combinaisons mort-nées. Le meilleur de son temps occupé à se débattre contre les envahissements de cette tourbe effarante, Maurice coulait des jours sinistres, d'un noir d'abîme, vides de toute émotion noble, de toute joie, de toute satisfaction intimes. Sitôt son travail quotidien expédié, il 224 AUTOUR D'UN MILLION rentrait chez lui, et, invariablement, trouvait sa femme de méchante humeur. Il était rare qu'elle n'eût un prétexte pour se barricader dans sa chambre dès qu'il se montrait. Tout agaçait Madame, lout l'énervait. A table même, c'était, sous l'œil sournois de la bonne, des silences méprisants à la gifler. Le plus triste pour Maurice était que cette tension presque insupportable de leurs rapports quotidiens remontail à la soirée donnée chez son frère; or, Albert ayant affirmé qu'il s'était acquitté de sa mission le plus habilement possible, Maurice devait en conclure que Julia avait pris la chose comme seule une âme vulgaire pouvait la prendre, lui faisant une honte de sa délicatesse même, un crime de tous les sa- crifices consentis pouf celle dont il s'était cru aimé. Blessé dans son orgueil, il ne crut même pas devoir se justifier, et Julia, de son côté, eut ce raffinement imbécile de s'interdire aucune allusion directe â la prétendue confidence d'Albert; mais elle était, dans toute AUTOUR D'UN MILLION 22t> son attitude, dans tous ses gestes, l'allusion, dans des poses excédées, dos haussements d'épaules, des ricanements de femme qui en a pris son parti, mais qui pourrait vous l'aire renlrcrsous terre d'un mot, dans la façon insolente dont elle le toisait, si d'aventure il se permettait un avis sur une dépense à faire ou à ne pas faire, dans des mots à double sens aussi, des parallèles sournois qui faisaient ressortir à côté de la brillante carrière déjà fournie par Albert, la situation humble el subalterne de .Maurice, son employé salarié; elle était surtout dans cette perpétuelle humeur frondeuse (|iii lui faisait rechercher toutes les occasions de méconnaître et de piétiner l'autorité du mari : bonnes congédiées sans son assentiment, achats inutiles, sorties indues, correspondances et fréquentations affichantes avec la femme d'Evrard que Maurice tenait pour suspecte, el jusqu'à des perfidies de mégère le persécutant dans ses goûts pour les mets sucrés, prodiguant dans le menu quotidien les plats qu'il aimait le 13. m moins. Et clic croyail positivement, en faisant cela, user de représailles légitimes, en femme supérieure que l'indignité même de l'homme à qui elle a imprudemment associé sa destinée affranchit de tous devoirs. Or — et c'était cela qui confondait Maurice — de toutes les créatures humaines avec qui il s'était rencontré dans la vie, sa femme était celle qui l'avait le moins compris, tandis que lui, quelques jours de contact intime, quelques heures à peine, lui avaient suffi pour parcourir d'un boul à l'autre les piètres feuillets de son âme. Où prenait-elle alors l'absurde chimère de sa supériorité? par quel mystère une telle nature, incapable d'une idée élevée, d'un sentiment profond, pouvait-elle se concevoir supérieure à qui que ce fût? Dans leurs duels d'intérieur, elle ne triomphait que par le mutisme, les retraites glaciales, tournant le dos à .Maurice, fermant 1rs portes au nez de ses arguments inachevés. Consentait-elle à discuter, c'étail avec des raisonnements impersonnels, des AUTOUR D'UN MILLION 227 phrases toutes faites ramassées dans des livres bêtes, une logique de nourrice dénaturant l'essence des mots et des choses, généralisant des cas isolés, inauthentiques, faisant intervenir comme articles de foi d'absurdes maximes estropiées par les cent mille bouches qui les avaient répétées avant elle. Comme la plupart des êtres de sa caste, elle n'avait de sentiments que par reflet, par imitation, par une habitude prise d'attacher telle signification triste ou joyeuse à telle sensation plutôt qu'à telle autre el de s'étourdir ensuite avec l'expression verbale qui la résumait. Dans une circonstance donnée, elle prenait invariablement l'attitude qu'elle avait vu prendre le plus fréquemment aux autres et répétait aussi fidèlement que possible les mots dont, ils s'étaient servis. Et ces mots lui tenaient lieu d'enthousiasme, d'émotion, de pitié, d'instinct religieux, de tout. Elle allait à confesse, communiait, observait le jeûne du vendredi, achetai! même 228 AUTOUR D'UN MILLION des indulgences, mais elle n'aurait pas donné deux sous à un pauvre. Elle mettait une sorte de point d'honneur à ne s'attendrir que sur des malheurs imaginaires; de ceux qui n'avaient pas la prétention de faire vibrer chez elle une corde humaine absente; son manque de cœur, son indifférence aux maux des autres, elle les justifiait volontiers en faisant remarquer qu'elle-même était dure au mal, ne ressemblait pas à ces gens qui pleurent pour le moindre bobo. Et de fait, toute sa structure physique trop matérielle, le ^rain épais de sa peau, l'empâtement des traits nerveux de la face impliquaient une médiocre capacité de pâtir par les nerfs, suggéraient à Maurice la comparaison de ces animaux inférieurs dont on présume qu'ils ne doivent paa souffrir, même suppliciés, leurs plexus rudimentaires n'étant susceptibles que de sensations confuses et incomplètes. Ses pares épanchements affectaient un cours plutôt brutal que troublant, se résol- AUTOUR D'UN MILLION 229 vaient en crises animales, dépouillées de toute esthétique passionnelle, de toul raffinement métaphysique. Son amour n'avait ni grammaire, ni syntaxe, ni même d'alphabet. El malheureusement, songeait Maurice, c'est cette façon «l'entendre l'amour qui jette tôt ou tard à l'adultère les femmes comme elles, en séquestrant leur navrant idéal dans les bornes étroites des satisfactions charnelles. Mais il repoussait quand même cette sinistre prévision, se sentant incapable de rien l'aire pour prévenir ou conjurer le danger. Il était pourtant doué de cette seconde vue qui est l'arme naturelle de Unis les sensitil's, une sorte d'avertisseur électrique tenant leur moi au courant des moindres variations de l'atmosphère où ils plongent, des êtres qui les entourent; mais c'était là, en somme, un instrument de sondage et de précision, sans prise sur les frustessesd'âme 230 AUTOUR D'UN MILLION de Julia qui jouissait de ce privilège commun à tous les êtres sans défense psychique de dérouter l'observation et l'analyse. Elle n'avait même pas l'excuse d'être une compliquée, comme elle le croyail ; ses silences cachaient tout simplement la désespérante aridité de son cerveau; ses prétentions à la profondeur se bornaient à une façon spéciale de plafonner, en âme ulcérée qui se réfugie dans le rêve, ou d'abaisser sur Maurice l'insolente pitié de son regard de lionne, veuf de tout prestige. Avec elle, concluait Maurice, c'était l'ini- maginable et l'impossible à prévoir qui arriveraient. Si elle devait le tromper, elle le ferait un jour tout bêtement, sans préparation aucune, sans même y avoir pensé la veille, sans l'excuse de l'amer roman cérébral qui précède l'adultère (les femmes supérieures. Et, découragé, il se croisait les bras, abdiquant toute lutte, renonçant à s'enfoncer plus avant en la ténébreuse spirale de cette âme où il n'avait découvert «pie des moisis- AUTOUR D'UN MILLION 231 sures honteuses, de grossières toiles d'araignée, et par-dessus tout un froid, une humidité de caveau bouché à la lumière à tout jamais. XIII \ a* grand seigneur avait appris de la bouche même de son frère les détails de la crise aiguë où sombrait la paix du ménage. Or, bien (ju'il fût ou qu'il crût cire au mieux avec l'oncle, qui lui avait fait récemment des avances de fonds considérables, il voyait, non sans quelque raison, un danger dans l'excès même de la détresse de Maurice, excès pouvant suggérer à ce dernier l'idée de l'aire un suprême effort pour rentrer en grâce auprès du vieillard dont lui, Albert, s'estimait déjà le légataire universel. De graves soucis personnels l'incitaient AUTOUR D'UN MI, LION d'autre pari à frapper un grand coup. Ses affaires prenaient une mauvaise tournure; {'Universel avait eu le; sort d'une, flambée de paille; les premières effervescences du public calmées, on trouvait 0, et ce, à la veille même d'une liquidation où Albert allait voir s'engloutir tous les capitaux à lui confiés par M. Choron, Que l'aire en pareille extrémité? Recourir à son oncle? Mais celui-ci lui avait signifié dans une lettre récente «pi'il ne donnerait plus rien, et Albert ne savait que trop qu'il ne revenait jamais sur une décision prise. Ah! si du moins le malade s'élait décidé à mourir en temps opportun; mais non, il s'entétail à vivre, agonisant et ressuscitant tous les jours, depuis plus de deux mois, et c'était nue fatalité de plus que l'obstination de ce vieillard à se cramponner à l'existence au moment où sa mort s'imposait comme un dénouement providentiel, le seul salut pos sible de son légataire universel. Justement, une nouvelle lettre venait AUTOUR D'UN MILLION SC1 d'arriver de là-bas, affirmant que M. Rignj étail au plus bas; mais Albert commençait à se délier de soi) correspondant, à se douter même, tanl son flair était subtil, qu'on lui tendait un piège. C'est ainsi qu'il avait écarté le projet, qui tout d'abord s'était présenté à son esprit, de partir immédiate- tement pour l'Alsace. Non qu'il renonçai à cri argument suprême d'un gros héritage, imminent, pour apaiser la fureur de M. Choron qui étaii bien capable de le livrer à la justice pour abus de conliauce, ni même qu'il n'eût songé déjà à mettre entre sa dupe et, lui une frontière provisoire, mais il se disait, avec raison qu'en se réfugiant chez son oncle, il risquait de se compromettre dans l'esprit du vieux par le scandale attaché à sa fuite, de se perdre même sans retour si on l'avait trahi et qu'il fût bien moins eu cour qu'il ne l'avait cru. Il voulait bien partir, disparaître pour quelque temps puisqu'il le fallait, mais sa disparition même devait être un coup de maître. Il ne partirait pas seul, il emmêlé. 202 AUTOUR D'UN MILLION nerait un otage, Julia, la propre fille de l'homme dont il venait d'ébrécher la fortune; — et il ne se rappelait même plus qu'elle iStait aussi la femme de son frère. Celle-ci d'ailleurs était prévenue, el elle consentait à tout. Quelques heures auparavant, tandis que Maurice se morfondait dans les bureaux maintenant déserts de l'Universel, il s'était présenté chez elle, passionné, tragique, toute conscience, tout honneur abolis, en lininme qui a enfin pris le parti de jeter son avenir aux pieds de la femme aimée, et qui dés lors a le droil de lui demander le sacrifice de tous ses devoirs. Sans doute, affirmait-il, la morale du monde les ana- ihéinatiserait; mais qu'était le inonde pour eux, sinon l'obstacle qu'il fallait briser précisément parce qu'il les empêchait d'être l'un à l'autre? Le bonheur n'était-il pas partout où iis seraient libres de s'aimer sans contrainte, et leur courage même à affronter les épreuves certaines qui les attendaient ne plaiderait-il pas éternelle- AUTOUR D'UN MILLION 203 ment leur grâce, auprès de ceux qui con- naitraient un jour leur douloureuse histoire? — toute une tirade romanesque débitée avec un cliquetis de mots creux, les seuls susceptibles de l'aire vibrer cette âme fêlée. Et une demi-heure à peine de cette comédie lui avait suffi à vaincre la faible résistance que dictaient à Julia sa lâcheté personnelle, la peur du scandale, son aversion aussi pour tout parti violent, tout changement de condition trop radical, et par-dessus tout, son orgueil invétéré de fille de parvenu. D'ailleurs, elle ne se doutait pas un seul instant du désastre financier qui menaçait Albert, et moins encore • lu rôle qu'il comptait lui faire jouer en se servant d'elle comme d'un rempart contre les justes foudres de M. Choron. Au contraire, son séducteur était un futur millionnaire par le seul testament de son oncle; un million liquide les attendait à bref délai, au delà d'une frontière où la juridiction spéciale au cri.....qu'ils commettaient AUTOUR H UN MILLION ne pouvait plus les atteindre, et celte considération qui imposait silence à ses propres scrupules devait, dans sa pensée, museler aussi l'opinion des autres. Qu'elle repoussai d'ailleurs celle occasion unique de corriger l'erreur de son mariage avec un homme sans avenir et sans ressources personnelles, qu'adviendrait-il 1 Elle resterait seule dans la vie, incomprise, sevrée pour longtemps, pour toujours peut- être, de toutes les véritables joies de ce monde. Chez ses parents, aucun recours moral. M' nc Choron, qui avait eu de tout temps un faible pour Maurice, traitait, ses doléances de sornettes, de vapeurs, de contes de petite fille, n'admettant pas qu'on put être malheureuse lorsqu'on était la compagne d'un homme qui incarnait son idéal à clic, le type du parfait romanesque, un cire qui savait si bien vous transporter, disait-elle, « dans les plus hautes régions du sentiment, par le seul charme du regard et de la parole », — assertion généralement suivie d'un soupir et d'un silence ré AUTOUH D'UN MILLION 205 veur où s'essorait un tardif remords offert en expiation à l'être tout pareil qu'elle avail refusé de comprendre jadis. Quant à M. Choron, à qui Iulia avait reproché amèrement de l'avoir mariée d'une façon aussi pitoyable, il s'était excusé en disant qu'il no connaissait pas le dessous des cartes et faisant miroiter à ses yeux des compensations futures dont Albert pré cisément était l'unique dispensateur. Poussé dans si * s derniers retranchements, il s'était dérobé derrière son pathos ordinaire, des phrases à la Prudhomme : — Je ne suis pas de ceux qui exercent une pression sur les sentiments de leurs enfants. Tu as fait ce que tu as voulu l'aire. Tu aurais voulu épouser un chiffonnier, que je n'avais rien à dire, Un homme en vaut un autre, à la condition qu'il travaille; moi, je suis arrivé à la force du poignet, etc. Tout conspirait ainsi à fermer à Iulia les voies qui pouvaient la sauver de la boue finale. Même en regardant autour d'elle, 2G6 AUTOUR D'UN MILLION dans son milieu immédiat, elle voyait le mariage porté comme une étiquette, un faux apparat social dupa ni, les naïfs seuls, plutôt que comme un lien sérieux, engageant l'avenir moral et physique des deux contractants. N'avaitrelle pas l'exemple du ménage Evrard chez qui l'adultère semblait une bagatelle sans importance, le mari aimant un peu partout sous prétexte d'expérimentations psychiques, la femme voltigeant de passionnette en passionnelle, menant même à l'occasion deux intrigues de front comme celles dont elle se faisait eu ce moment un jeu de corser la rivalité mondaine de Mezzaro et de Stachini? L'enlèvement consenti, Albert en arrêtait le plan séance tenante, en fixait l'exécution pour le soir même, à 2 heures. Par surcroît de précautions, il chargeait Julia de quelques emplettes afin de l'éloigner de la maison, la soustraire plus sûrement aux éventuels échos de sa catastrophe financière. Il était convenu que, au lieu de rentrer dîner, elle iraii l'attendre à * heu- AUTOUR D'UN MILLION 207 ivs et demie à la gare de Lyon, où ils prendraient le premier train pour ta frontière suisse mi italienne. El maintenant, l'heure approchant, il passait une dernière fuis en revue les conséquences probables de son esclandre, faisait la balance du pour el du contre, essayait de se justifier en se démontrant qu'il n'y avait pas d'autre moyen de sortir de l'impasse où l'acculait l'inexorable fatalité. 11 finit par allumer une bougie, et passant devant la glace sans y jeter un coup d'oeil de peur de se faire peur, il s'assit à sun bureau et écrivit pour son frère la lettre suivante : « Mon cher Maurice, j'imagine tout ce que tu vas penser en recevant ce mot, car je ne sais que trop combien nous différons d'opinion sur les préjugés courants. Tu es le dernier sentimental du siècle : ton mariage l'a prouvé. Je n'insiste pas. Ta sensibilité maladive n'admet aucune tics tonnes de 208 AUTOUR D'UN MILLION raisonnement de la logique moderne. Tu vas (Inné me prendre pour un grand misérable, et ce faisant, tu manqueras toul au muins d'indulgence. Je pars avec ta femme qui ne peut plus te comprendre, qui ne t'a jamais compris, —■ mais sache bien que le plus malheureux des