NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE ILLUSTRÉE PAUL GINI8TY z * 5 1 PARIS MARPON ET E. FLAMMARION KDITEI lis '«-'fi, RI E RACINE, PRÈS I.'onÉO.N w$ PAUL GINISTY QUAND L'AMOUR VA TOUT VA! Illustrations de HENRIOT PARIS C. MARPON ET E. FLAMMARION ÉDITEURS 46, M) F, RACINE, PRÈS I.'oDKON. Tous droits réservé MARIAGE RICHE Vi/iflArt/v/iA/ 1 I e brouhaha du banquet s'apaisa par degrés. Ce ne fut plus d'abord qu'une rumeur confuse, accompagnée d'un cliquetis de fourchettes qu'on reposait sur la table ; puis, elle s'éteignit tout à fait; et, après ce grand ta- 4 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA 1 . page de tout à l'heure, ou entendait maintenant, les conversations ayant cessé, le roulement des toiles de la tente, poussées par le vent contre les piquets qui les supportaient. Les garçons d'extra, avec leurs moustaches qu'ils n'avaient pas eu le temps de raser, demeuraient un peu effarés, n'ayant jamais servi de banquet politique, et faisaient craquer bruyamment leurs souliers sur le plancher de bois improvisé, en reportant en hâte des piles d'assiettes, sur un signe d'un maître d'hôtel venu de Paris, correct et dédaigneux... Au-dessus de la table d'honneur, des trophées de drapeaux claquaient, secoués par une brise assez forte venant de la rivière voisine, et quelques invités avaient bravement lini par relever le collet de leur habit, envoyant au diable les villes qui se mêlaient d'organiser de « fraternelles agapes », à la tin de septembre, sans avoir une salle décente. Le maire, un petit homme à lunettes, ipilfd d'une calotte de velours noir, se pencha à L'o- M \ li I VG E RICHE 8 reille du député, M. de Tierce, qui caressait depuis une minute sa barbe courte, taillée en pointe, et dit : — C'est le moment. M. de Tierce se leva, souriant, d'un air aisé, attendit un instant, carrant sa belle prestance, jetant sur son auditoire de petits bourgeois bressans un regard qui eût été ironique s'il n'eût été adouci par l'expression courtoise du visage, et poussa devant lui son verre, d'un geste élégant, pour l'avoir à portée de sa main, à la péroraison de son discours : « Messieurs et chers concitoyens... » Il prit un temps, nécessité par les allées et venues des convives qui, malgré les « chut ! » de leurs voisins, se rapprochaient, se trouvant trop loin de l'orateur. Et les garçons , stupéfaits, se penchaient aussi, bombant leurs mains contre leurs oreilles, pour ne rien perdre. Il reprit d'un ton déjà plus familier : « Messieurs, mes chers concitoyens... Avant 6 QUANT) L'AMOUR VA TOUT VA ! d'entrer dans le détail des explications qui vont se dérouler sur la politique intérieure... » C'était un joli homme que ce député; une tête fine de viveur, les tempes grisonnantes, comme par une coquetterie pour laisser à la physionomie une apparence plus jeune que l'âge qu'elle eût dû porter. Au milieu de cette provinciale assemblée, sa tournure boulevar- dière ressortait avec plus de distinction. Un Parisien eût tôt fait de deviner qu'il avait hâte de reprendre le rapide, après les quelques calembredaines qu'il était obligé de débiter, pour ménager ses électeurs. J'étais assis près de lui et je m'amusais à l'observer, si peu convaincu dans ses protestations! et débitant ses fariboles politiques avec le sourire sceptique qu'il devait avoir dans un salon, au milieu d'une conversation mondaine. Un ami, un conseiller général du département, qui se trouvait à mes côtés, se pencha vers moi et me dit à l'oreille : — Il est très fort ! MARI A G E T\ 1 C II E 7 Les mains battirent quand M. do Tierce, terminant, leva son verre et but « à la démocratie pacifique et progressive ». Et, tandis que les bouteilles de Champagne de banquet se débouchaient bruyamment, mon ami reprit entre ses dents, en me lançant un petit regard entendu : — Oui, très fort, l'animal, et pas de projugés ! Je fis : — Que veux-tu dire? Il reprit : — Tu verras, je te conterai ça, au calé, quand nous serons sortis. C'est une histoire ! Une musique envahit la tente, et les cuivres couvrirent le bruit des verres qui se choquaient. M. de Tierce, aimable, empressé, hochait la tête, applaudissant, en dilettante, et, à la faveur des va-et-vient qui commençaient à se produire, il substituait prestement un cigare à lui au cigare officiel offert aux convives. s QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! [[ « Il te faut savoir, mon cher, qu'il y a deux ans, M. de Tierce était gueux comme Job. Ce beau viveur avait prestement dévoré quelques héritages. 11 arrivait à l'âge où l'indulgence du monde cesse de couvrir les dettes et les folies. Il s'était jeté dans la politique comme par une gageure, comme par une sorte d'excentricité d'abord; puis ce jeu lui avait plu, et s'il n'avait pas bien pris au sérieux ce mandat de député que le hasard lui avait donné, il avait compris, au spectacle des intrigues qu'il avait sous les yeux, qu'il pouvait le faire servir au mieux de ses intérêts. Une espèce d'ambition dédaigneuse lui était venue, par dégoût des médiocrités qu'il frôlait. En attendant, il en était réduit à ne pas mépriser son traitement de législateur, que MAllIAtiK HICIIK '.I grevaient parfois de lamentables oppositions d'usurier de jadis. « Il sut pourtant éviter soigneusement toute compromission dangereuse, les conseils de sociétés financières où son nom fut souvent demandé, les tripotages et le reste. Il gardait, malgré le temps mauvais pour lui, une superbe assurance et il estimait, comme une habileté, le mépris d'offres d'argent, insuffisantes d'ailleurs à ses besoins de luxe, pensant que la conscience d'un de Tierce devait se vendre cher. Il se réservait. « Ce fut sur ces entrefaites qu'il survint dans sa vie une curieuse aventure, que nous sommes quelques-uns à connaître. Tu as vu tout à l'heure de Tierce m'adresser un petit salut... jaune. Il sait qu'il est des choses que je n'ignore point, et j'imagine qu'il èût déjà trouvé un prétexte pour essayer de m'intro- duire quelques pouces d'acier dans le corps, sans l'influence qu'il m'attribue sur ses électeurs... Très fort en tout, te dis-je. « Au moment où, tout à fait « à la côte », son dO QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! insouciance commençait à se mêler de quelque mélancolie, cependant, il reçut une visite qui changea brusquement le cours de ses idées. « Il était au cercle, au sortir de la Chambre, se chauffant frileusement au coin de la haute cheminée (as-tu remarqué que les soucis rendent frileux?) et jouant machinalement avec deux ou trois lettres de sa circonscription, qu'il n'était pas pressé d'ouvrir, lorsqu'un des valets vint l'avertir qu'une dame, se trouvant en bas, en voiture, le priait instamment de bien vouloir descendre. « Il se leva, un peu intrigué, avec l'appréhension d'un piège, mais heureux, quoi qu'il en fût, d'un incident qui l'arrachait à une conversation ennuyeuse avec lui-même. « Par la portière d'un simple fiacre, on lui fit un signe, lorsqu'il parut sous le perron du cercle. Il s'approcha, la portière s'ouvrit, on l'invita à prendre place; il obéit à cette injonction muette, sans trop se rendre compte de ce qu'il faisait, et la voiture, aussitôt, se remit en marche. MARI A 8 E RIGH E 1 ! « Avant d'avoir pu dévisager la femme, qui s'était rejetée au fond de la voiture, il dit, avec un sourire : « — C'est un enlèvement ! « Elle répondit avec un petit tremblement dans la voix : « — Oui, c'est cela, un enlèvement! Et soudain se mettant en pleine lumière : « — Vous ne me reconnaissez pas ? « M. de Tierce eut un geste très vif d'éton- nement, l'étonnement d'un homme qui se voit replongé tout à coup dans un passé lointain. « — Madelaine! fit-il, vous... ■ « Il esquissa une banalité galante, mais assez ému, avec un enjouement qui sonnait faux. îs'étant pas sans reproche, il n'était pas sans crainte, et, dans sa correction toute anglaise, rien ne lui semblait aussi odieux que les « scènes ». Or, la « scène », pour si différée qu'elle eût été, lui paraissait inévitable. « Il se rappelait ! Il s'avouait qu'il avait assez lâchement agi avec cette jeune fille de 11 QUAND i/aMOUII VA TOUT VA ! son monde, sinon de sa fortune, qui dans un moment d'affolement, s'était confiée à son honneur, et qu'il avait si lestement abandonnée, après avoir brisé sa vie par le scandale d'une liaison quasi publique. Ce qu'elle était devenue? C'est à peine s'il avait su qu'elle végétait quelque part, en un château de Touraine, dans quelque humiliante condition de domesticité déguisée sous le titre d'institutrice. Après la rupture, si peu galamment accomplie par lui, elle avait gardé un silence absolu, un silence qui l'avait un moment inquiété plus que des menaces ou des récriminations, car ce dont il était persuadé, c'est que Madelaine n'était pas femme à oublier. « Mais quoi! Il y avait des années de cela, et depuis la séparation, M. de Tierce avait vu grisonner déjà ses cheveux. « Il la regarda dans les yeux comme pour deviner sa pensée : elle était demeurée très belle, d'une beauté devenue sévère, seulement; et l'on devinait, en effet, que ce masque MARIAGE ItICIIE 13 très pur pouvait paraître tragique, tout à coup. Son visage, sous le feu de cet examen, ne perdit pas son énigmatique expression, très calme, un peu intimidante. « Ils se taisaient, s'observant, et, tandis que la voiture moulait au petit trot de sa rosse numérotée l'avenue des Champs-Elysées, M. de Tierce, assez déconcerté malgré son assurance, sentait que, le passé pesait lourd, parfois... III « Elle dit, d'un ton où perçait un peu d'ironie : « — On croirait que je vous fais peur ! « Il balbutia quelques mots, ne sachant sur quel terrain se placer, cherchant vainement la raison de cette tardive explication. « — Soyez franc, reprit-elle, avec un sou- 14 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! rire assez mystérieux encore, vous n'êtes pas rassuré!... Allons donc, — fit-elle en haussant légèrement les épaules, et répondant à la question qu'elle lisait sur ses traits, — après si longtemps!... J'ai pris mon parti, je vous jure... Que je vous aie facilement oublié, mon cher, après votre départ un peu... brusque, votre fatuité ne voudrait pas l'admettre, mais c'est chose incroyable combien on se fait à tout!... D'ailleurs c'est de l'histoire ancienne, très ancienne, malheureusement pour vous et pour moi. « Était-elle sincère? M. de Tierce le pensa: il se remit, et, une fois dans son assiette, il fut charmant. Il sut, avec son tact de mondain, effleurer les souvenirs aimables, sans évoquer rien d'amer. Et, dans son égoïsme merveilleux, il eut l'art de ne pas adresser à Madelaine une question qui fit verser le tête- à-Lùte auquel il était condamné clans l'ornière des confidences pénibles. Il ne parla que de lui, raillant sa misère avec esprit, ajoutant qu'il avait foi en son étoile, malgré tout, et MARIAGE RICHE 1» ses doléances cyniques de viveur ruiné gardaient la légèreté séduisante de paradoxes aisément débités. « — La misère! dit Madclainc. Mais si ma visite — dont vous ne devinez pas encore la signification, avouez-le — avait précisément pour but d'ouvrir à cette importune bôtesse une porte de sortie? « M. de Tierce, devenu sérieux tout à coup, demanda : « — Que voulez-vous dire ? « Elle reprit, sérieuse aussi : « — Je dis... « Puis brusquement : « — Voulez-vous vous marier? Ne devinez- vous pas que je suis venue pour vous proposer cela? « Alors tandis qu'il l'écoutait, très attentif, elle lui déroula tout un plan. Oui, elle avait bésité d'abord à le revoir, craignant une émotion forte, une surprise de la passion depuis longtemps endormie. Mais elle avait dominé ces faiblesses. Il y avait une jeune fille — une 16 QUAND L'A MO UIl VA TOUT VAÎ héritière — qu'on voulait marier, une jolie enfant, ne connaissant rien au monde que le couvent d'où elle sortait. Il s'agissait de millions. On cherchait un beau nom, quitte à redorer le blason qu'on partagerait... Eh bien! elle avait pensé à lui... Etait-ce le fait d'une ennemie? Il ne lui déplaisait pas de tirer cette rare vengeance d'un abandon un peu cruel, n'est-ce pas?... « Il l'interrompit, lui prenant les mains avec un geste un peu théâtral : « — Ah si vous aviez su !... « Elle eut un petit mouvement d'indifférence : « — Qu'importe? le passé est le passé! Et elle continua. M. de Tierce n'avait qu'à vouloir, et l'affaire — elle insista sur ce mot — était conclue. k — bien élevée, ajouta-t-elle plaisamment — mais en mettant dans ces paroles une âpreté que de Tierce, pris tout entier par un rêve qu'il suivait déjà, ne soupçonna pas — musicienne, peignant un peu, sachant l'aile- MARIAGE I\Ii;iIE I 7 mand et l'anglais : vous voyez qu'une directrice d'agence matrimoniale ne plaiderait pas mieux la cause de ma protégée ! Elle n'a pas ses diplômes... mais elle les aura... si telle est votre bon plaisir ! Une petite femme accomplie, vous dis-je! Vous serez un heureux mari... voyons, mon cher, consentez-vous? Des millions... '< M. de Tierce regardait Madelaine avec un embarras mal dissimulé, retenant à peine sous un vernis de bon ton ses convoitises déchaînées. Mais non, elle ne se moquait point. « — Ah ! reprit Madelaine, j'oubliais... mais ce scrupule arrêterait-il un homme sensé?... La fillette en question n'a de consentement à demander à personne. La mère est morte... quant à son père,dame... son père... Il paraît qu'il n'a pas trouvé le temps de figurer sur l'acte de naissance... Envolé, disparu depuis des années... Mais bah, vous êtes au-dessus de ces misères, je pense? « M. de Tierce, retenu par une sorte depu- l IX QUAND r/A MO TIR VA TOT'T VA ! deur, n'osait parler. Il doutait encore, très perplexe, craignant un piège, emporté pourtant par un désir furieux de cette fortune qu'on faisait miroiter à ses yeux, se sentant incapable, malgré tout son empire sur lui, de paraître au-dessus de ces calculs exposés sans ambages... « — Les millions? fit Madelaine, feignant de ne pas remarquer son trouble, vous demandez d'où ils viennent? La mère d'Annie — un jolie nom d'ingénue, — abandonnée par son séducteur (ces choses-là arrivent, que voulez- vous ?) fut quasiment recueillie par un benêt de brave homme qui eut pitié d'elle, la voyant si frêle contre la vie! Il l'épousa, oui, sans préjugés, et en quittant cette terre, il lui laissa toute sa fortune de — commerçant, c'est vrai... Mais l'argent n'a pas d'odeur! Voilà. Cette fortune, la voulez-vous ? « — Mais, Madelaine, dit enfin M. de Tierce, quittant la défensive, subjugué tout à fait, si cela est... vous me sauvez ! « — Quel sceptique vous faites ! Je vois que H \ K I A (1 E IUCIIE 1 1) vous ne me croyez pas encore... Eh bien, soyez demain à Saint-Philippe-du-Iloule : il s'y prêche un sermon de charité où l'institutrice d'Annie la conduit. Cette institutrice — dame, depuis que je gagne ma vie je n'ai pas le droit d'être fière — est mon amie... Vous avez déjà une alliée toute prête, vous voyez. « Elle fit arrêter la voiture, obligea de Tierce, très remué par cette conversation étrange, à descendre, ne permettant pas qu'il la reconduisît, se refusant même à donner une adresse, gardant à son intervention un côté mystérieux et, en le quittant elle lui répéta de sa voix troublante de tentatrice : — « A demain... à Saint - Philippe... J'y serai IV « M. de Tierce rentra chez lui, infiniment bouleversé. Ce qui surtout le préoccupait, 20 QUAND i/a'MOUR VA TOUT VA! dans cette otfre bizarre d'une fortune facile, c'était le motif qui poussait Madelaine, Made- laine délaissée jadis , Madelaine abandonnée férocement, à le tirer de la position désespérée dans laquelle il se débattait. Il lui semblait qu'elle pratiquât avec une singulière facilité le pardon des injures; et il y avait là une énigme qui le tourmentait. Car, de croire à une générosité purement désintéressée, à une superbe leçon donnée par cette fille pauvre à son séducteur d'autrefois , il n'était pas d'hu- meur assez sentimentale pour s'arrêter à ces hypothèses. Ce qui lui parut, c'est que, reprise par une sorte de fureur des sens, par un réveil de passion, elle avait voulu le contraindre (en le mettant, pour ainsi dire, dans une position dépendante), à une soumission absolue, — ou bien qu'une simple arrière- pensée de courtage, qu'une vile raison d'intérêt la poussait à conclure ce mariage. « En tout cas, il était devenu pour lui la seule chance de salut. Les créanciers étaient légion, maintenant, et M. de Tierce se trouvait aux MARIAGE RICHE 21 abois devant cette note à payer d'une orageuse jeunesse. Que lui importait, en somme, ce que fussent les projets de Madelaine? Il serait temps de se mettre sur ses gardes plus tard. Le tout était que les indications données par elle sur la fortune de l'ingénue qu'on lui livrait fussent exactes, et de cela, il serait facile de s'assurer. Ayant tout pesé, il décida de ne pas manquer le rendez-vous du lendemain. « Madelaine l'attendait, quand il entra dans l'église, non sans une petite hésitation, au moment de jouer son va-tout. Elle eut un sourire triomphant, qu'il prit pour la joie d'une complice, en l'apercevant. Elle l'emmena dans un des bas-côtés, et, évitant de se montrer, abritée à demi derrière un pilier, elle lui désigna une jeune fille, à ce moment agenouillée. ■ Elle dit : — « Gomment la trouvez-vous? M. de Tierce ne s'était pas une minute préoccupé de la question des charmes de l'enfant qu'on projetait de lui donner pour femme. Il pensait rencontrer en elle une insignifiante 22 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! petite pensionnaire, et il était parfaitement résigné, dans cette affaire d'argent, à l'accepter, quelle qu'elle fût, les yeux fermés. Mais quant il la vit, il ne put réprimer un petit mouvement de surprise. Elle lui sembla, à lui blasé, une créature d'une adorable beauté, et cent fois enviable ; avec son expérience de vieux Parisien, il pressentit, en la jeune fille facilement effarouchable, la femme de demain, la mondaine victorieuse qui, sûre d'elle-même, saurait jeter l'éblouissement sur son passage. M VRIAG E R [CH E 23 Il l'habillait par l'imagination, voulant sa beauté blonde toute vêtue de salin noir, avec une traîne royale, ses bras nus, sortant des gants très hauts, un croissant de diamants sur les cheveux, sans autre bijou. Il la voyait au milieu d'un salon, lassée d'hommages, suivie du murmure des admirations éperdues, flattant jusque dans les moelles la vanité de l'iiomme qui aurait le droit de dire : « Elle est à moi. » Et au simple point de vue de l'ambition, une jolie femme n'était-elle pas un puissant à avoir atout dans son jeu? M. de Tierce pensait tout cela, s'abandonnait à ces visions rapides, en contemplant Annie, qu'il ne pouvait quitter des yeux. « Madelaine l'épiait avec une flamme dans le regard, et M. de Tierce, s'il se fût retourné vers elle, eût été très frappé sans doute de cette expression tragique qu'il avait parfois devinée, menaçante, sur son visage. Il la plaisantait jadis sur ces éclairs qui traversaient ses trails, et il l'appelait en riant « Rachel »; mais cette fois, « Rachel », terrible, très pâle,le cou- 24 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! vaut comme une proie, ses mains frémissant sur le dossier de la chaise, ne l'eût pas fait sourire! V « Le mariage eut lieu. Après le lunch qui suivit la cérémonie à l'église, M. de Tierce demanda à Annie, devenue safemme, la permission de s'absenter une heure. 11 avait des ordres à donner, avant leur départ, pour une terre qu'il avait tout d'abord rachetée, en brosse. Il lui fallait aussi passer quelques instants , pour la dernière fois, à son logis de garçon, où il voulait prendre des papiers qui n'étaient à confier à personne. « Il errait depuis un moment à travers son petit salon, a demi dépouillé déjà, depuis quelques jours, de ses souvenirs de viveur, jetant la fumée de son cigare au milieu de cette pièce où des parfums subtils des maîtresses MARIAGE RICHE 28 anciennes voltigeaient encore, délicieusement charmé dans son rêve féerique accompli, de fortune et d'indépendance. Tout ceci n'avait- il pas été inouï? Et, en homme qui ne prend point le temps de s'étonner longuement, il songeait au parti à tirer de sa nouvelle situation, à son train de maison, désormais, à des ambitions qui lui venaient, maintenant. Parfois, s'arrêtant devant sa table, il jetait quelques dernières instructions pour l'architecte qui lui bâtissait son hôtel, et il ne lui déplaisait point de jongler avec les chiffres dans cet appartement qui l'avait connu presque gueux. « Il se trouvait bien là; il s'y fût volontiers attardé, avec une sorte de jouissance artiste, sur le seuil d'une vie nouvelle. Et il songeait aussi à Annie, à cette jolie enfant blonde qui était à lui, et qui lui semblait une créature exquise; il y pensait avec des dé.sii's qui le Taisaient frissonner, et qu'il ne s'était point sentis depuis longtemps. « Machinalement, il traçait sur une feuille île papier, au crayon, le plan d'un jardin d'hi- 2G QUAND L'.VMOUR VA TOUT VA ! ver, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Il eut un IressaillemenL. « — Vous, Madelaine, ici ! « C'était Madelaine, mais Madelaine transfigurée, comme grandie, une expression vengeresse épandue sur ses traits qui semblaient terribles. Ses yeux jetaient des flammes, oui, des flammes! « Elle croisa ses bras, dans un geste large, sur sa poitrine, et, toute droite, elle s'avança vers lui. « Alors, d'une voix qui sifflait, employant un tutoiement tragique, elle dit : « — Tu t'étonnes de me voir? Ab çà, tu as donc cru, en effet, que j'allais disparaître, maintenant que j'ai accompli mon œuvre, maintenant que tu es marié, que je t'ai fait toucher du doigt le bonheur? Dans ta lâcheté, tu n'as n'as donc pas deviné que j'avais à me venger, moi? Tu oubliais? mais je me souvenais! Je me souvenais de mon abandon, de ma vie bêtement rompue et brisée, de mes humiliations de demi-servante, de ma misère, MARIAGE RICHE 27 de mes larmes de colère et de rage... Pardonner... ah çà, tu étais fou, n'est-ce pas? Est-ce qu'une fille comme moi pardonne? « Elle ne bougeait point. Elle demeurait debout, froide, gardant un calme redoutable, comme une juslicière... « — Tu n'as môme pas eu le mérite de lutter, continua-t-elle, tu es tombé sans hésila- tion dans le piège que ma haine te tendait !... Eh bien , c'est mon heure, à présent, entends-tu! Tu étais pauvre, je t'ai fait riche; tu n'étais plus rien, je t'ai donné les moyens de tout devenir... Est-ce que tu crois que c'est pour tes beaux yeux? Allons donc, j'ai préparé l'expiation de loin, mon cher! « Elle fit un pas vers lui, elle éleva la voix, donnant à ses paroles une solennité : « — Tu l'aimes, cette Annie que j'ai jetée dans tes bras? Tu l'aimes, avoue-le donc! Je le sais bien, va, et c'est pour cela que je n'ai pas empêché ce mariage, quand je l'aurais pu. Mais non ! je l'ai hâté, je l'ai presque forcé ! tant j'avais peur que tu n'échappasses à mon 2 8 QUAND i/aMOUR VA TOUT VAÎ courroux. Oli! quand j'ai vu que tu l'aimais, quelle joie, quelle joie cruelle j'ai ressentie... j'étais payée de mes années de désespoir, je le jure!... Tu l'aimais ! « — Eli bien ! fit M. de Tierce, qui se maîtrisait, après un instant de grand trouble. «— Eli bien, mon cher, j'en suis fâchée, mais Annie est ta fdle! « — Ma fdle ! « Il se remit, 1res vite, avec une force singulière, très pâle, seulement. « — Allons , vous jouez une scène de mélodrame! « — Soit ! mais tant pis pour toi si tu as voulu un cinquième acte, un dénouement tragique à la comédie de tes amours... Je suis le traître, moi, le traître qui apporte des preuves, tu sais... « Malgré son sang-froid surhumain, M. de Tierce demeurait comme écrasé, baissant la tète, malgré lui, luttant contre son trouble. « Alors Madelaine, avec une netteté brève, glaciale, aiguë, lui exposa comment l'institutrice d'Annie, un jour, lui avait conté ce - '.1 qu'elle savait sur sa naissance, et comment d'un mot jeté par hasard elle était partie pour reconstituer lentement, avec une patience que rien ne devait décourager, l'existence de sa mère. Au temps de sa liaison avec M. de Tierce, celui-ci ne lui avait-il pas imprudemment parlé lui-même d'une séduction ancienne, ne lui avait-il pus abandonné en jouant — car de quoi ne se jouait-il pas? — des lettres de femmes dont sa fatuité s'amusait. Ces lettres, Ma- delaine les avait gardées, et, si les actes d'état civil n'avaient rien pu révéler, elles disaient irrésistiblement, elles, appuyées de la concordance des dates, l'effrayante vérité... « — Jure donc que tu doutes encore, jure-le donc ! s'écriaMadelaine... Tu n'oses pas !... Ta fille, ta fille, taflllel entends-tu, c'est ta ûllel « M. de Tierce eut un geste menaçant. Il s'avanra vers Madelaine, comme s'il allait la battre, oui, la battre!... Même il lui saisit la main, qu'il étreignit à la broyer... Puis, brusquement, il recouvra son empire sur lui, il redevint très calme, et, mettant les mains 80 QUAND L'AMOUR VA TOUT VAÎ dans ses poches, sa voix ne tremblant plus : « —Eh bien, après! demanda-L-il... Mettons que ce soit! Qui est-ce qui lésait?... Ces lettres? Elles prouvent quelque chose pour vous, pour moi... mais pour d'antres?... Rien! « Madelaine, saisie d'une épouvante, levait les bras, muette d'horreur, comme si elle eût pris le ciel à témoin du crime, maintenant. « — Tant pis, ma chère, fit-il, Annie est ma femme. — Je la garde ! » LA NOTARES v ~/ t LA NOTARESSE a *# m% M u E sortais des Variétés, pendant un entr'acte, et j'allumais une cigarette, sur les marches du perron, quand la petite lueur produite par l'allumette vint frapper, juste à côté de moi, un visage de connaissance. — Ah çà, toi ici! dis-je en abordant un 34 QUAND L'AMOUB VA TOUT VAl grand garçon blond, à la barbe taillée très ras, qui boutonnait frileusement son pardessus... En congé?... Je te croyais à ton poste, à M )nt-de-Marsan. — Non pas, je suis redevenu Parisien. — Quoi donc? — Démissionnaire ! — Comment, tu as quitté la magistrature, toi qui avais de l'avenir, des relations superbes, et, Dieu me pardonne! la vocation... toi qui devais être le modèle des substituts ! — Mon cher ami, le « modèle des substituts », comme tu dis, a encore des scrupules et des préjugés... Si j'ai abandonné la toge et l'hermine en peau de lapin — non sans regrets, je te l'avoue, à toi — c'est à la suite de la plus effroyable boulette qu'ait jamais commise magistrat .. Et cependant, la chose n'est pas rare, tu sais. — Tu es franc, au moins. — Que veux-tu ? Et dire que c'est pour une fois où j'étais sincèrement emballé, où mon réquisitoire me paraissait vraiment « venger I, A N O T A R K S S K la société », où j'y allais carrément, avec des arguments qui me paraissaient irréfutables ! — Conte-moi ton histoire ? — Tu m'ordonnes de renouveler ma douleur?... Enfin, si ça peut te faire plaisir, soit ! Et l'ancien substitut, d'un ton à demi-railleur, où perçait une pointe d'amertume par moment, atténuée par une philosophie douce, me dit son aventure. I Un « beau crime » fait du bruit, à Paris. Tu penses ce qu'il en peut être dans une ville comme Mont-de-Marsan, où les événements sont si rares qu'il faut en inventer, habituellement, pour avoir des sujets de conversation : c'est chose à quoi s'entendent heureusement les dames de la ville. Tu juges donc de la jolie émotion qui se :io QUAND l'amour va tout va! mit à régner, un malin, quand on apprit que' maître Cabibens, le notaire de la place du Lycée, venait d'être trouvé dans son lit, la figure vertu, gonflé comme un ballon,les yeux sortis de la tète. Empoisonné, quoi ! Empoisonné, ce petit bourgeois placide, évoquant si peu l'idée d'un drame, qu'on rencontrait tous les soirs, à cinq beures, sur la Pépinière, correct dans sa cravate blanche faisant deux fois le tour du cou, sa canne à pomme d'or à la main, allant lire au café du Commerce l'Avenir des Landes ! — Bernaud, m»; dit mon procureur, chez qui je déjeunais précisément ce matin-là, vous vouliez de l'avancement?... Eh bien! il va y avoir une belle occasion de vous signaler... Chançard, va! Et, tout en buvant notre café, nous causions de l'affaire, d'après les premiers rapports du commissaire de police et du juge d'instruction, qui venaient de nous parvenir, portés par un gendarme auquel nous adressions quelques questions. LA N o TA II E S S E 37 — Vous avez vu le cadavre, Bonvallet? — Oui, Monsieur le procureur... Pas beau, sauf le respect que je vous dois... Ma parole, je n'ai rien vu d'aussi horrible que ces yeux tout blancs, retournés entièrement, dans quelque dernière convulsion... — Et M' no Cabibens, dans quel état se trouve-t-elle, comment supporte-t-ellece coup affreux ? — Ma foi, Monsieur le procureur, elle semble anéantie... assommée. On ne peut pas tirer d'elle une parole. — Pauvre femme ! Mon procureur dit ce mot avec cette nuance particulière de pitié attendrie qu'on (''prouve toujours lorsqu'il s'agit d'un malheur frappant une belle personne. Et M'"" Cabibens était, elle, une belle personne! Plus toute jeune, sans doute, mais superbe encore, avec son teint mat, qu'éclairaient des yeux brillant comme des charbons enflammés, ses cheveux noirs qu'elle portait en bandeaux, malgré la mode, pour découvrir tout entier un front ma- 38 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! gnifique, sans l'ombre d'un pli, avec ses lèvres rouges, d'un dessin sensuel,qui laissaient voir des dents admirables... 11 y avait en elle je ne sais quoi de farouche et de provoquant qui donnait à son visage, nullement régulier, une expression presque énigmatique... Je parle en Parisien que ce type achevé de Basquaise captivait, car, là-bas, il n'étonnait point. On trouvait même M mc Gabibens un peu maigre, mais c'était justement ce quelque chose de sec, de presque dur, dans une figure d'amoureuse, qui achevait pour moi de lui donner 1' « allure ». Je ne lui avais pas été présenté, bien que je me fusse rencontré quelquefois avec elle en soirée, à la préfecture notamment, mais l'occasion ne pouvait guère se faire attendre. Elle m'intéressait, sans rien m'inspirer d'autre qu'une certaine curiosité, au reste. On ne disait rien d'elle, et sa vie paraissait en effet, d'après le peu que j'en savais, fort terre à terre. Toutefois, en la regardant, je ne pouvais me défendre de penser que maitre Gabibens dut être un bien mé- LA NOTA II ESSE 39 diocre régal pour cette nature qui paraissait ardente. Mais on se trompe, parfois, et telles physionomies qui évoquent des idées de furieuses passions n'ont souvent que des apparences. Et puis, cette existence lugubre de province apaise, calme, éteint, assoupit le sang le plus généreux! Mon procureur reprit, en allumant un cigare : — Pauvre petite femme... En voilà des émotions pour elle ! Et, se levant de table, il ajouta, en homme qui saisit volontiers une occupation, une arme contre l'ennui dans l'exercice d'un devoir professionnel : — Allons, en route!... Le juge d'instruction nous attend... Cet infortuné Gapdenac qui voulait prendre un congé... Voilà une affaire qui tombe bien, pour lui ! 40' QUAND; l'a M OU II VA TOUT VA ! II Devant la porte du cabinet du juge d'instruction, il y avait foule. Des curieux, qui attendaient des « détails » pour en obtenir, demandaient à être reçus comme témoins, avec un bel aplomb. Les garçons de bureau du Palais se sentaient devenus tout à coup des personnages, et, très entourés, simulaient une discrétion qui n'est pas dans les habitudes du pays. Nous entrâmes chez Gapdenac. Il jetait des • notes sur de grandes feuilles de papier à entête, qui s'accumulaient devant lui, d'après les premiers procès-verbaux. Celait un gros petit homme, très velu, et il avait si chaud, dans la fièvre de son travail, que des gouttes de sueur tombaient sur le papier. Je dis : « Eh bien, quoi de nouveau? » LA N 0 T A H E S 6 K .11 Capdenac répondit : « Ce sera très dur, très dur... aucun indice! » fl nous raconta longuement tout ce qui s'était passé depuis la découverte du crime : la servante apportant le chocolat à son maître, à l'heure accoutumée, et découvrant Gahibens mortj déjà froid. Elle n'avait pas osé, affolée qu'elle était, aller annoncer l'horrible nouvelle à sa femme, et, poussant des cris éperdus, elle était descendue à l'étude, où les clercs venaient d'arriver. Lardaillan, le principal, l'avait aussitôt suivie, tandis que le petit •clerc courait chercher la police. En entendant tout ce bruit dans la maison, les allées et venues effarées, ces rumeurs qui se répandaient, M'"° Gabibens était sortie de chez elle, et Lardaillan avait tendu la main à la notaresse : « Madame, un malheur, un grand malheur. » Et, comme elle ne voulait pas comprendre, il avait dû tout lui dire, d'un coup. Elle était devenue blanche, elle s'était cramponnée à la rampe pour ne pas tomber, elle avait eu un cri étouffé, un cri de saisissement et d'épou- 42 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA 1 . vante. Puis elle avait dit : « Je veux le voir. » Et comme on cherchait à la retenir, elle s'était dégagée et elle s'était élancée vers la chambre du mort. Puis, plus un mot, plus une parole. — Elle faisait penser au vers de Lucrèce, monsieur le procureur, dit Gapdenac, qui avait des lettres : Muta metu terrain genibus mb- missa petebat... — Au diable vos citations latines! interrompit le procureur de la République !... Alors? — Alors, aussitôt prévenu, je suis arrivé en hâte. Le commissaire de police se livrait déjà aux premières constatations... Le pauvre Gabibens était hideux à contempler, le corps tordu, les paupières relevées, un bras pendant dans la ruelle du lit, serrant si fort l'étoffe de la tenture que les ongles l'avaient déchirée et qu'il fallut détacher doigt par doigt... Nous aurons ce soir le rapport du docteur Ghardavant, qui fait en ce moment l'autopsie... Mais le diable s'est mêlé de cette L \ NOTA li E S S E 43 affaire... Que conclure, que croire, que décider? Car vous ne savez pas tout : comme on retournait le cadavre, qu'est-ce que nous découvrons? une large plaie, dans la région du cœur, comme si la mort, trop lente à venir, eût été désespérément appelée... on a retrouvé l'arme. — Et cette arme, on en connaît la provenance ? — Elle appartenait à maître Gabibens. C'est un couteau catalan, assez finement travaillé, qui lui avait été offert jadis par un réfugié espagnol auquel il avait prêté une petite somme... Mais ce couteau se trouvait pendu à un clou dans son cabinet de travail, et non dans sa chambre : or, le clou — un grand clou doré, très profondément enfoncé — a été violemment arraché, d'un coup. Même, un peu de plâtre est tombé, tant l'effort a dû être vigoureux. Et ce petit détail ne laisse pas ([ne de me troubler, car vous savez comme le pauvre homme était devenu faible, en ces derniers temps... il QUAND 1,'aMOUR VA TOUT VAÎ — Et les domestiques ? — Les domestiques n'ont rien entendu. L'un d'eux pourtant couche dans une chambre qui se trouve juste au-dessus de celle du notaire. — Avoz-vous une idée, vous,Capdenac? dit le procureur. — Ma foi non, pas encore, je l'avoue... Il y a dans ce drame des côtés vraiment mystérieux, qui me déroutent. Car, prenons les deux seules hypothèses possibles : vous allez voir qu'aucune d'elles ne s'établit d'une façon entièrement vraisemblable. Dans l'une... Le juge d'instruction lut une partie de ce qu'il avait écrit, en homme satisfait de lui- même, qui aime à faire valoir son style, et qui en met, complaisamment, même en un rapport judiciaire. C'était un étonnant magistrat que ce Capdenac, passionné de Gaboriau, et ses instructions avaient toujours je ne sais quel parfum de roman-feuilleton. III L'affaire suivait son cours, depuis trois ou quatre jours. Elle commençait à faire du bruit,, en dehors même du département, et les journaux de Bordeaux lui consacraient de palpitants entrefilets, en bonne place. Mais qu'est-ce que cela fut, grand Dieu! le jour où l'on apprit la plus inattendue et la plus stupéfiante des nouvelles! Oui, maître Cabibens avait été empoisonné — par sa femme! Elle-même, bourrelée de remords, s'était dénoncée et avait dénoncé son complice. Gela se corsait, hein? Elle avait un complice, Charles Tailbade, un commis principal des contributions directes, son amant. On en apprenait de violentes, tout d'un coup! C'était à en demeurer ébahi. Et, de fait, ce fut une vraie stupeur qui régna tout d'abord. 4 6 QUAND L'AMOUR VA TOI'T VA ! Pour moi, mes premières impressions, à l'aspect de cette petite femme, me revenaient impérieusement. Il me semblait bien qu'il y eût de l'extraordinaire sur ce visage troublant, dont le calme provincial cachait hypocritement des ardeurs passionnées. Mais c'est égal, c'était raide ! Passe encore pour l'amant : il devait exister, c'était fatal : il avait été bien dissimulé,voilà tout. Mais le crime! mais le crime ! Gomment douter, cependant. Elle avouait tout. Elle avait dirigé tout; c'est elle qui, lasse d'une vie de mensonge continuel, affolée à l'idée que son ami pourrait lui échapper quelque jour, étant plus jeune qu'elle, avait résolu de se débarrasser de son mari, pour l'épouser, lui. Elle racontait comment ce projet avait germé en elle ; elle disait les résistances de Charles Tailhade, d'abord, ses luttes à elle, contre ses refus obstinés, puis timides, ses irrésolutions, ses craintes ; elle rappelait, avec une singulière netteté, la hâte de l'attentat, les terreurs du dernier moment, LA NOTARESSE I : les folles étreintes enivrantes pour raffermir son courage chancelant; elle établissait la part de chacun d'eux dans l'assassinat. Elle, elle s'était chargée du poison, et, comme son effet n'était pas assez rapide, elle avait poussé le bras de Tailhade, pour achever le moribond. Elle reconstituait avec une effroyable vraisemblance la scène du meurtre, et c'était chose surprenante cpue l'énergie qu'elle mettait à s'accuser elle-même et à charger son complice. Elle exposa tout cela par une longue lettre, où pas un détail n'était omis de cet adultère tragique. Ce sang-froid était à renverser! Le commissaire de police qui l'arrêta dans son appartement, où elle l'attendait, était plus ému qu'elle, et ne pouvant s'empêcher de lui parler avec sa déférence habituelle (car il était reçu chez Cabibens), il ne sut que balbutier quelques mots : « La loi... mon pénible devoir... désolé. » Il s'excusait presque. Ce fut elle aussi qui fit arrêter Tailhade. Elle donna une indication qui parut en effet 48 QUAND r/AMOim VA TOUT VA ! une charge accablante contre lui. Il avait demandé un congé et avait quitté Mont-de«Mar-> san. Ce fut doux heures après son départ, dans le train même qui l'emportait vers Bordeaux, qu'un brigadier de gendarmerie lui mit la main au collet. Quant à lui, son attitude était piteuse. C'était un accablement immense, une, épouvante. Il était lamentable dans ses dénégations désespérées. 11 paraissail devenu idiot. Il semblait pourtant qu'il se fût trahi tout d'abord. Lorsque, tandis qu'on le conduisait en prison, les menottes aux mains, à la maison d'arrêt, on lui avait parlé de M"'" Cabi- bens : « Quoi! avait-il dit, on sait toul ! » Et il avait eu un geste de désespoir, suivi de cette parole qui était qualifiée de « cynique », dans son premier interrogatoire : « Mais on ne met pas les menottes pour cela! » Ce n'était qu'après coup, lorsqu'on lui eût lu les aveux de la notaresse, qu'il avait, dans un mouvement d'borreur, crié qu'on'se trom- LA NOTAHESSE 49 pait, que tout ceci était folie, qu'il n'était pas coupable... Mais à quoi bon nier ? Les preuves les plus convaincantes ne s'accumulaient-elles pas? N'était-il pas vrai qu'il eût passé la soirée du crime chez M me Cabibens? Les domestiques l'affirmaient. La femme de cbambre avait entendu le « Bonsoir! » qu'il avait murmuré de la rue, vers onze heures, en s'en allant. N'était-il pas vrai enfin qu'il fût depuis un an l'amant de cette terrible jolie femme? En ville, on se passionnait pour cette affaire, qui prenait toutes les allures d'une « cause célèbre ». Malgré l'odieux de son attentat, si froidement préparé, M""' Cabibens unissait, tant le goût inné du roman est en nous! par passer au rang d'héroïne. Quanta Tailhade, au contraire, sa lâcheté répugnait; ses refus invincibles d'un aveu qui eût eu du moins quelque crânerie, lui comptaient, dans l'opinion, autant qu'un nouveau crime. On ne parlait de lui qu'avec dégoût, tandis que, dans les salmis, des jeunes yens à l'avant- 4 50 QUAND L'AMOUR VA TOUT VAÎ dernière mode de Paris, appuyés à la cheminée, faisaient pousser de petits cris de commande aux dames, derrière leur éventail, en débitant prétentieusement de faciles paradoxes sur l'amour et en prenant la défense de la belle accusée. IV Moi aussi, je m'étais passionné! J'avais solidement reconstitué toute la psychologie du crime. J'étais sûr de mes arguments ; et, en me promenant le matin, sur les bords de la Douze, avant déjeuner, je me surprenais à éprouver tout haut l'effet d'une belle période... Jamais sujet avait-il autant prêté à des Ilots d'éloquence? Ah, cette gredine d'affaire qui m'avait toujours glissé dans les mains depuis des mois, je la tenais donc, enfin! Il prêtai! LiA NOTAHESSE SI arrivé souvent, parbleu, comme à tous les substituts, de parler sans grande conviction, de requérir les foudres de la loi contre de pauvres diables dont je me souciais fort peu et contre lesquels je ne pensais point que la « vindicte publique » réclamât, aussi fort que je disais, un châtiment. Mais, cette fois, je sentais ma cause, je lavais là... La peine que je demanderais, il me semblait que, comme homme autant que comme magistrat, j'eusse dù la demander. Je ne ressentais pas de pitié pour cette petite bourgeoise sournoisement passionnée, féroce et luxurieuse, et je m'indignais de l'acharnement qu'elle mettait à faire peser la moitié de la responsabilité de l'assassinat sur Tailhade. Ces remords môme, qu'elle affichait, avec je ne sais qu'elle singulière froideur, ne me paraissaient pas une atténuation; ils n'avaient pas la franchise éperdue du désespoir... Des demandes de billets étaient parvenues de partout au président des assises. La salle d'audience était bondée, et, quand on in- 52 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! traduisit les accusés, ce fut un incroyable mouvement de curiosité. M"" : Gabibens, pendant l'interrogatoire, ne se départit pas une seconde de son calme imperturbable. Elle répondit aux questions d'une voix nette et brève, répétant, presque mot pour mot les déclarations de l'instruction, continuant son système de rejeter une part égale du crime sur Tailbade. Celui-ci, ob! celui-ci, c'était hideux de le contempler, livide, hagard, étendu, plus qu'assis sur son banc, ayant tout à coup des hoquets brusques comme des sanglots, ses yeux étant vides de larmes. Il avait fait sous lui, dans l'épouvante qui le terrassait; ses dents claquaient si fort qu'on entendait le bruit sec des mâchoires se choquant. Les gendarmes durent le prendre sous les bras pour qu'il se tînt debout, pendant qu'on s'adressait à lui. Au reste, ses réponses furent nulles, et le semblant d'énergie qu'il retrouva fut seulement pour attester son innocence, pour nier tout. Ses anciens collègues des LA NO TARE S SE 53 contributions directes, aux premiers rangs du public, ne se gênaient pas pour dire qu'il mériterait joliment son affaire si on lui coupait le cou. (Hait du propre, d'avoir eu ce lâche dans le même bureau qu'eux! M""' Cabibens ne le quitta pas un instant des yeux, lui jetant des regards ardents, troublants, énigmatiques, paraissant au reste indifférente à ce qui se passait autour d'elle, aux chuchotements de ses anciennes amies, aux rumeurs de l'auditoire, aux colères qui se déchaînaient. Je pris la parole. Après un exorde net et tranchant, je traçai le tableau de la maison du notaire, accueillant amicalement l'homme qui devait le tuer, l'introduisant chez lui avec une bonté paternelle. Je fis aussi l'éloge de M" Cabibens, et, le diable m'emporte, j'étais sincère en exaltant sa droiture, sa rigidité en affaires, la fermeté de ses conseils, l'excellence de son cœur. Un Cabibens idéal m'ap- paraissait, chargé de toutes les vertus ; je m'attendrissais en peignant sous ces couleurs 54 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! la malheureuse victime du plus sauvage des drames de la passion. Puis, suivant l'histoire de ces coupables amours pas à pas, je montrai la notaresse attirant le jeune homme, exerçant sur ce novice, flatté d'abord de cette bonne fortune qui le changeait de ses liaisons de rencontre, une influence considérable, absolue. Je trouvai des mots enflammés et vengeurs pour flétrir la fange dans laquelle les deux amants étaient tombés, liés par les liens charnels d'un accouplement furieux, inassouvi. Et alors, j'expliquai longuement par quelle pente fatale l'idée d'un crime était née, un jour; par quel besoin d'un rapprochement plus intime encore, plus exaspéré, d'un anéantissement l'un dans l'autre, ne souffrant plus un semblant même de séparation, ils en étaient venus à supprimer tout obstacle à leur bonheur infâme... Je dois dire que les petits frémissements que j'entendais, au milieu du grand silence de la salle des assises, me prouvant l'intérêt et l'émotion qu'excitait mon LA NOTARESSE B B langage, activaient, stimulaient en moi cette sainte indignation que je ressentais sérieusement. Mais, où j'arrivai au comble de l'effet, ce fut en décrivant la scène même du meurtre, qui prenait à mes yeux je ne sais quelle allure shakespearienne, et à la vérité, j'en fis une peinture qui n'était pas dénuée d'un certain art. J'entendais le président qui sepen- chait vers un des juges, et lui disait de moi : « Il parle bien... Ce n'est plus notre école, mais il fait plaisir... » L'avocat de Tailliade m'irritait, cependant, par son air ironique; je lui trouvais quelque chose de gouailleur et d'insolent qui me faisait charger davantage son client, à mesure que j'avançais dans mon réquisitoire. J'eus un beau geste, d'une énergie élégante, à la fin (l'une période : « — Tenez, messieurs, dis-je, en relevant la manche de ma toge, le voilà, aujourd'hui, ce bel amoureux, ce séduisant Charles Tailliade, ce Lovelace triomphant, pour l'amour 50 HT AND L'AMOUR VA TOUT VA ! duquel une femme a été jusqu'au crime, et qui lui-même a frappé un vieillard, se livrant sans doute à d'odieux calculs d'intérêts en songeant à la fortune que laissait le notaire, car, pour lui du moins, sa raison calme le défendait contre les entraînements fous de la passion!... Le voilà! Il tremble, il pleure, il supplie; ce n'est plus que l'ombre d'un bomme, un être avili qui tremble bassement à l'approcbe du châtiment... » Et, me tournant vers les jurés, je les conjurai de ne pas sentir en leur cœur quelque indigne mouvement de pilié pour ces assassins d'autant plus coupables qu'ils avaient vécu dans un monde où fleurissent des sentiments d'honneur... Bref, après une savante gradation destinée à faire ressortir l'horreur de l'attentat, je réclamai la peine capitale pour Tailhade, le bagne pour sa complice... Ce fut alors à l'avocat de se lever. Mais il se passa quelques instants avant qu'il pût parler. L'auditoire m'était gagné. Cet avocat était un tout jeune homme, un r, A n o t a li E s s io r; 7 stagiaire de la veille, venu du barreau de Bordeaux, un inconnu qui cherchait dans cette cause retentissante l'occasion d'un début bruyant. La Cour le regardait presque avec défiance. Quelle autorité pourrait-il avoir.' V Il commença, des murmures s'élevant, tant les passions sont violentes dans ces foules du Midi, où l'on ne vit que d'enthousiasmes, de haines, de partis pris. Cependant le silence se rétablit peu à peu, et on l'entendit enfin. A mon tour, je me plaisais à le dévisager, à chercher bêtement (mais quoi, c'est la gloriole du métier!) à l'intimider, en le regardant bien en face, les coudes appuyés sur la tablette où se trouvaient mes dossiers. — Messieurs de la Cour, fit-il d'une voix qui me causa un agacement, messieurs les S8 QUAND L'AMOUR VA TOT T V\! jurés, si j'eusse été appelé une demi-heure plus tôt à l'honneur de parler devant vous, c'est une plaidoirie ordinaire que j'eusse tentée. Mais une communication d'une exceptionnelle gravité, qui me parvient à l'instant... Il y eut un mouvement singulier d'attention, comme si l'on sentait quelque coup de théâtre formidable. Mais moi je riais dans ma barbe : « Va, va, mon bonhomme, pensais-je, c'est ficelle, ces moyens-là!» Pourtant, je prêtai l'oreille avec curiosité, avec une sorte d'anxiété môme. Et l'avocat, dépliant une lettre qu'il tenait à la main continua, au milieu d'un calme solennel : — Ce que j'ai à dire, c'est ceci : M* Cabibens n'a pas été assassiné ; il s'est tué volontairement, et il a froidement préparé son suicide... Pour le coup, c'était trop fort. Il y eut une explosion de huées; un grondement formidable s'éleva de tous les bancs. Même des coups de sifflets retentirent. Voilà comme on est là-bas! LA NOTAHESSE B9 Jo me contentai de hausser les épaules. C'était d'une ingénuité trop complète, il fallait renvoyer ce gamin-là à l'école de droit. Mais quand, non sans de longs efforts, les huissiers eurent à peu près rétabli le silence, on vit qu'il demeurait impassible, narquois, imperturbable. — Je demande à la Cour la permission do lire cette lettre; elle est datée du 23 novembre, veille du jour où M. Gabibens a été trouvé mort, chez lui. Une lettre de Gabibens! Ah çà, nous rêvions tous!... L'avocat jouit un instant du mouvement de stupeur qu'il déterminait, et il lui : Mon vieil ami, C'est à vous que j'écris en cette heure suprême; c'est à vous que je me confie. Je viens de me juger et de me condamner... Quarante ans de probité, de respect de mon état, de fidélité aux intérêts d'autrui pour alioulir à cette catastrophe... Oui! j'ai engagé follement dans une spéculation que je croyais certaine, une somme con- sidérahle dont j'avais le dépôt. Kn sacrifiant même tout ce qui m'appartient, je ne puis m'acquitter. Je n'ai plus 00 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! qu'à mourir: je ne reculerai pas devant cette expiation. Si des soupçons planaient au sujet de ma fin, vous sci e/, donc là pour rétablir la lamentable vérité... Cabibens voleur, hein, qui L'eût dit! — Adieu, je vous embrasse. J.-li. Cahikens. La lettre était plus longue, mais c'en est la substance exacte. Dire le tumulte causé par cette révélation est chose impossible... Entre les gendarmes, stupéfaits comme tout le monde, Tailhade levait les bras aux ciel, et murmurait d'une voix rauque : « Je disais bien.:, je disais bien... » M'"" Cabibens, elle, était devenue loute blancbe. Elle qui n'avait pas eu un moment de défaillance pendant son interrogatoire, elle chancelait, maintenant. Le président, abasourdi, consultait les juges, oubli ail sa gravité, se levait, se rasseyait, se sentait impuissant à obtenir l'ordre, s'épongeait le front. — Cette lettre, dit-il enfin, cette lettre... d'où la tenez-vous? — La personne qui me l'a remise est là. C'est M. Lemorton, conservateur des hypothè- LA NOTA II E S S E 6 1 ques à Versailles... Il est à la disposition de la Cour... M. Lemorton était en voyage quand cette lettre arriva chez lui : il ne l'a trouvée qu'hier, en rentrant à Versailles, et apprenant que le procès allait commencer, il est accouru... A mesure que ces explications se produisaient, mon procureur me regardait avec une mauvaise humeur croissante. Au moment où le président, en présence de ces éléments nouveaux, déclarait la cause renvoyée et levait la séance, il me dit, à l'oreille : « Mes compliments, mon cher, votre réquisitoire nous met dans do heaux draps... Nous allons être la risée des journaux! » Et maintenant, il faut tout dire. Oui, Tail- hade était innocent; innocente aussi, la helle UOtaresse, du crime dont elle s'accusait! Elle se vengeait, tout bonnement ! Elle se vengeait et elle se perdait pour perdre son amant, avec l'espoir d'une condamnation égale qui les rap; radierait dans quoique bagne lointain... 62 QUAND i/AMOUR VA TOUT VAÎ Diable ! je ne m'étais pas trompé en devinant sur son visage, à travers l'énigme de ses traits calmes, le sceau de la passion. C'était aimer, cela ! Devant l'évidence, elle fut bien forcée de reconnaître que l'idée de cette effroyable accusation lui était venue en présence du cadavre de son mari, tandis qu'on découvrait la plaie qu'il s'était faite au cœur... ïailbade chercbait à rompre une liaison qui lui pesait, il allait partir pour Bordeaux où se ménageait pour lui une entrevue avec une jeune fille ; il cherchait à se marier... Or, elle ne voulait pas, elle ne voulait pas qu'il la quittât! Elle était résolue ;ï tout plutôt qu'à cet abandon, et c'est alors que, savamment, elle avait ourdi celte trame dans laquelle le malheureux, que tout semblait en effet accuser, devait fatalement succomber. Elle s'imaginait que, malgré lui, elle l'entraînerait ainsi dans sou sort, que rien ne les séparerait plus désormais, dans leur commune infamie. Quant à ce petit détail du clou violemment arraché auquel l'instruction avait attaché une LA NOTAI! K S S K 63 si puérile importance, il s'expliquait bien facilement... Souffrant atrocement du poison qu'il avait absorbé, mais ne voyant pas venir la mort assez vite, il avait cherché une arme, et ses forces se trouvant décuplées par l'exaltation, par le martyre qu'il endurait, il avait saisi, à tâtons, le couteau catalan à la place à laquelle il savait le trouver... M" 10 Gabibens est dans une maison de saule, aujourd'hui... C'est une nature, hein, que cette petite femme-là ! Être aimé comme par elle !... Brrr!... Ça vous donne le frisson. Le jour où Tailhade, enfin reconnu blanc comme neige, était remis en liberté, je le ren* contrai devant la prison... Le malheureux marchait voûté, décharné, avec de petits tremblements nerveux dans tout le corps. Ce garçon de vingt-quatre ans avait les cheveux gris. Il m'aperçut, et avec une habitude humble de prisonnier, courbé devant l'autorité, il me salua... Oui, très bas, comme si, dans son effarement d'homme qui revoit lalumière, le grand jour, il eût craint encore cette terrible justice 64 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! qui l'avait accablé de si cruelles épreuves... Ce salut me fit mal au cœur... Je pensai à ce que j'avais dit de lui, moi, à l'audience... Je parlais avec une conviction arrêtée, je le sais bien, toutes les apparences me donnaient le droit de le flétrir, j'étais cent fois excusable... Mais, en le revoyant, par la pensée, si triste, si lamentable, si effrayé encore sous mes regards, je me sentis un grand remords, un dégoût de fonctions où l'on pouvait être exposé à de telles erreurs, un mépris de la justice... Et j'ai donné ma démission. COMMENT S'ÉCRIT UNE LETTRE D'AMOUR COMMENT S'ÉCRIT UNE LETTRE D'AMOUR J ai: lycée a classe va finir. C'est déjà un brouhaha de cahiers qui se ferment et de livres qu'on range. Le grand rhétoricien, dont le menton commence à s'orner d'un duvet léger, consulte furtivement sa montre avec inquiétude, tout en répondant, au hasard, aux questions du professeur 08 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA 1 . — fatalité ! — s'acharne à lui faire expliquer un texte depuis une demi-heure... Un moment encore, et l'externe complaisant qui lui achète son tabac et lui jette ses lettres à la poste sera parti, sans qu'il ait eu le temps de griffonner seulement un mot... Pourtriom- pher des rigueurs de M" c Rose, la femme de chambre de sa tante, quelles phrases lyriques et brûlantes il a cependant dans la tète ! Que faire? car le professeur ne cesse pas de l'interroger.... Ah! une idée, tout à coup ! Il porte un mouchoir sur son visage, et il se plaint d'un saignement de nez... 11 lui faut de l'air, et il lève la main, selon la traditionnelle coutume des collèges, pour demander à sortir... Aussitôt dans la cour, il se dirige vers un réduit discret où, pendant les cinq minutes qui lui restent, il est assuré de n'être point troublé, et, sortant à la hâte son encrier de sa poche, s'appuyant sur un cahier r qu'il a emporté, c'est—contraste d'un naturalismeauquel l'obligent les circonstances — dans le moins COMMENT S'ÉCRIT UNE LETTRE D'AMOUB 69 poétique des endroits qu'il exprime les plus tendres des sentiments... La plume court d'abondance. Les mois « passion profonde » « étoile de mes rêves », « chère adorée » se précipitent. Enfin, il signe, et regagne la classe, au moment où le tambour en annonce la lin... — Tiens ! dit le rhétoricien à son ami l'externe, en lui remettant la lettre; ne l'oublie pas, hein ! H AU RÉGIMENT Sur la table de bois , au milieu des étals amoncelés, la lampe à pétrole fume, répandant une odeur acre. La fumée se confond avec les nuages du gros tabac, de cantine. Il est onze heures. De la chambrée voisine, les ronflements sonores arrivent, des ronfler 7 0 QUAND L'AMOTJB VA TOTTT VA ! ments terribles, qui semblent le bruit vague de quelque lointaine canonnade. Ils font : « Brrou... brrou... pph » ! La cour du quartier est déserte, et, la lune s'étant dérobée ce soir-là, elle semble un grand trou noir. Ce n'est pas gai du tout. Le petit fourrier, tout seul dans le bureau du chef, qui a la permission de la nuit, considère avec mélancolie les pièces de compta- COMMENT S'ÉCRIT UNE LETTRE D'AMOUR 7 1 bilité qui s'étalent en monceaux devant lui. Il y en a, il y eu a ! Et il faut être prêt pour le rapport ! Le petit fourrier aspire des bouffées de sa grosse pipe, et ses regards errent des papiers empilés devant lui au plafond, où il suit les gros flocons blancs qui s'éparpillent dans l'atmosphère lourde de la pièce. Trempé dans l'eau, un biscuit de munition gondole, posé à même sur le poêle, et on entend les petits craquements de la pâte. Faute de mieux, ce sera très bon tout à l'heure. Il faut bien se donner du cœur à l'ouvrage ! Voici déjà très longtemps qu'il est là, le petit fourrier, devant les gros états qu'il no peut se décider à remplir, jouant avec la règle qui lui sort à tracer les lignes qu'il doit couvrir de sa belle ronde et de sa belle gothique. Dans l'encrier, la plume est là qui attend. Elle est très bonne, la plume, toute neuve, faite à souhait pour tracer des accolades sa- 71 QUANT) [/aMOUB VA TOUT VA ! vantes et des jambages en plein ou en délié. Et les chiffres, donc, comme elle les lancerait sir le papier avec des fioritures coquettes ! Il n'a pas beaucoup l'air en train de travailler, le petit fourrier ! Et voici la demie de onze heures qui sonne ! Il remet du charbon dans le poêle; il retourne le biscuit. Il pousse un grand soupir et feuillette les « situations » d'une main distraite. Les sacrés ronflements de là-bas continuent toujours. Un dirait qu'ils augmentent d'intensité : « Brou... brrrou... pph! » Oh! oh ! voilà qu'il se décide, le petit fourrier ! Il saisit tout à coup sa plume, avance à lui ces diables d'états, entame une ad iition, la refait, s'impatiente de no pas arriver au total juste, [tasse sa main dans ses cheveux pommadés, trop longs pour l'ordonnance, aspire sa pipe avec plus de force.... et enfin, laissant là la comptabilité, prend dans le tiroir une belle feuille de papier à lettre, ornée comment s'écrit une lettre d'amour 7.1 de drapeaux et de canons, une enveloppe, et écrit, écrit, — celte fois sans s'arrêter : Mademoiselle Mademoiselle Héloïse Paquet Chez Madame Billard Courbevoie III a l'étude Le troisième clerc de M" Robillon, avoué près du tribunal de la Seine, paraît très absorbé à déchiffrer ses dossiers. Entouré de livres de droit, deux Accolas et un Mourlon, dont il s'est fail un rempart, il est plongé, la plume à la main, dans un travail auquel il met une singulière ardeur, car de grosses gouttes de sueur perlent à la pointe de ses cheveux blonds. 7 4 QUAND l'.\MOUR VA TOUT VA ! Il est si affairé qu'il n'entend pas le maître clerc qui lui parle depuis un instant. — Le dossier Sauvageot contre Sauvageot... ah çà ! vous êtes sourd ! Gomment entendrait-il ? Il est loin, en ce moment, du monde de la basoche... Oui, certes, les lignes d'égale longueur qu'il aligne — non sans ratures — paraîlraient singulièrement suspectes à M c llobillon, et grande serait la slupeur du digne avoué si, se pen- chanl sur l'épaule de son clerc, qu'il croit occupé à grossoyer, il découvrait l'usage que celui-ci fait de son temps ! Le coupable ne pourrait nier : ce sont bel et bien des vers qu'il écrit, des vers destinés à une jolie fille qu'il rencontre chaque matin, en venant : Quel est ton nom, belle inconnue ? Ton sourire a brûlé mon cœur ! ■ Et les rimes s'ajoutent aux rimes ! Il se représente déjà, dans son enthousiasme lyrique, l'émotion de 1' « inconnue » en recevant comment s'écrit une lettre d'amoub 75 cet hommage amoureux, formulé en strophes ardentes, son trouble, ses molles résistances, puis l'orgueil d'une victoire... Il relit sa «déclaration». A-t-il été assez tendre, assez pressant, a-t-il sonné assez fièrement la charge du désir ? Tout à coup, son visage perd cette expression séraphique des poètes qui voguent au- dessus de notre monde, et le voici rejeté dans des préoccupations très vulgaires. Que va-t-on dire à l'étude? Dans la fièvre de son inspiration, c'est sur du papier timbré qu'il a écrit sa lettre d'amour ! IV AU COMPTOIR Installé sur son fauteuil de cuir rouge, dans son cabinet orné, pour toute œuvre d'art, de tableaux de prix courants, de cornets acous- 7fi QUAND L'AMOUR VA TOUT va! tiques, de téléphones et de récepteurs télégraphiques, l'ancien associé de la maison Josuah W. Creekes, de Chicago, qui a gardé à Paris si's habitudes américaines, dépouille les liasses de lettres, de dépèches, de circulaires que lui apporte chaque matin son courrier, de tous les points du globe. Le temps est toujours de l'argent, pour lui. On le voit à la façon nerveuse, hâtive, sac- cadée, dont il examine les papiers à en-tête commerciaux, et couverts de chiffres, entassés devant lui, par monceaux. D'un trait rapide de son crayon rouge, il note un passage important, ou bien il fait une addition électrique, ou encore il pique sur une pointe des fiches destinées à lui rappeler un ordre à donner — sans que jamais son visage enange, et sans cesser de fumer un très gros cigare. Tout à coup, il se souvient, par hasard, de l'impression qu'a faite sur lui, la veille, dans un souper, la petite Lauriane, des Folies. — Oui, pense-t-il, charmante ! comment s'écrit une lettre d'amour n Et, sans se déranger, prenant à portée de sa main une feuille de papier qui porle dans un coin, au-dessous de la raison sociale, un magnifique jambon, emblème des produits de la maison, il écrit ces simples mots, suivis de points d'interrogation : « Deux cents dollars? Six heures et demie?» Puis, après avoir fait porter le billet à son adresse, il se replonge tranquillement dans ses additions. NOUVEAUTÉS D'HIVER NOUVEAUTÉS D'HIVER & ans votre château de là-bas, là-bas, si loin de Paris, hélas ! lisez-vous parfois les journaux, et, lorsqu'il vous arrive, belle madame, de déchirer la bande de vos petites mains, jetez-vous distraitement les yeux sur la quatrième page ? Ces gigantesques annonces des magasins de nouveautés à la mode indiquant, en lettres géantes, leur « exposition générale », pleine de séduisantes promesses et de « merveilleuses occasions », ne vous rappellent-elles rien? Pour moi, je ne puis passer, un jour 8-2 QUAND i/AMOUR VA TOUT VA ! de grande vente, devant ces immenses bazars, plus vastes à eux seuls que tous les souks de l'Orient, et où le tohu-bohu et l'universel eii'arement qui y régnent arrivent jusque dans la rue et abasourdissent le passant tranquille, sans sentir en moi se rouvrir les cuisantes blessures d'un ancien dépit, et sans penser à vous plus vivement, avec de mélancoliques regrets et de gros soupirs, pareils à ceux qui vous faisaient tant sourire autrefois ! Vous en souvient-il? Vous rentriez, en ce temps-là, deux mois au moins plus tôt à Paris, et vous ne manquiez pas cruellement, ainsi que vous le faites à présent, aux premières fêtes mondaines de l'hiver. En ce temps-là, aussi, vous aviez pour le plus humble de vos adorateurs, mais le plus dévoué assurément, une indulgente amitié et, bien qu'elle fût hautaine et dédaigneuse encore, j'osais parfois me leurrer de chimériques espoirs, quand vos beaux yeux, quittant leur habituelle expression d'insouciance, daignaient, au mi- N 0 r VE A U TÉS D ' HIVE n s:', lieu d'une de nos folles conversations, s'abaisser moins durement vers les miens. Pauvre moi! je vous aimais tant! Je puis bien vous parler ainsi, n'est-ce pas, madame? C'est de l'histoire, et c'est un lointain passé que j'évoque. Et puis, mon roman, si bien commencé, a si mal fini ! Et cet écroulement de tous mes vœux, c'est à une de ces ventes stupides, à une de ces fantastiques cohues d'élégantes acheteuses que je le dois! Pour la première fois, un mot encourageant venait d'accueillir mes brûlantes prières, et vous ne vous étiez point raillée, comme d'ordinaire, de'mes très réels tourments. La veille, quand j'avais pris congé de vous, après une ennuyeuse soirée qui m'avait semblé divine, car je ne voyais, je n'entendais que vous, vous m'aviez dit —et Dieu sait dans quel trouble m'avaient jeté ces paroles : 8V QUAND l'aMOUH VA TOUT VA ! — Je vous attends demain, vous nie tiendrez compagnie, voulez-vous? Je serai seule jusqu'au dîner. Seule! vous! vous qui ne sembliez point capable, hors de votre jour, de rester une après-midi dans la tranquillité sérieuse du chez soi, et sans l'adorable bavardage des grandes amies! La grâce vous avait-elle touchée? Fat que j'étais! Je remerciais déjà mon étoile — et quelles belles pbrases je préparais, si vous consentiez, par hasard, à m'entendre! Toute une journée de tête-à-tête! Ah! je devais bien finir par vous convaincre — et tandis que je retournais chez moi, tout ému, les serments, les déclarations, les suppliants aveux me montaient aux cœur, et j'avais, par avance, des éblouissements. A deux heures, j'arrivais chez vous. Le temps était sec et frais; vous étiez assise, frileuse auprès du feu, dans le petit salon du fond. Dans la pièce bien close, avec ses tapis épais et ses portières lourdes, on respirait l'irrésistible bien-être du sweet home. C'était charmant. NOUVEAUTÉS D'filVER 85 Un parfum doux de violettes embaumait l'air discrètement. Les étincelles joyeuses du foyer, en s'échappant comme des étoiles d'or, semblaient dire tout le poème de l'amour lieureux. Qu'on allait être bien ici, à deux! Jusqu'au dîner, aviez-vous dit! Vous aviez dans les mains un journal quand j'entrai, et vous paraissiez lire, très grave, avec une attention qui ne vous était point habituelle, .le parlais: je vous remerciais de la joie que vous me donniez, je trouvais des mots de flamme, je soulageais mon pauvre cœur du trop plein de ma passion... mais je sentais bien que vous n'écoutiez que distraitement. A la fin, après quelques paroles indifférentes, je me rappelle que vous me dites, avec des câlineries exquises dans la voix, car vous sentiez bien la peine que vous m'alliez faire : — Écoutez, c'est aujourd'hui l'exposition des nouveautés d'hiver, au Palais des Dumes. Il Eaul absolument que j'y lasse un tour... Il y a des occasions prodigieuses..; Vous aile/, être bien gentil, vous m'accompagnerez... 80 QUAND L'AMOUR VA TOUT VAl Nous ne resterons qu'un instant... Ce sera très amusant, vous verrez ! Nous serons rentrés dans une heure. Et, comme vous voyiez mon visage s'altérer, avec une inquiétude sans doute comique, vous reprîtes, très vite : — Et j'écouterai encore vos folies, là, et je serai très bonne, et je ne me moquerai pas! Le moyen de résister, n'est-ce pas! Le journal était tombé, à moitié plié. Et je me souviens de la disposition des lettres qui, invinciblement, attiraient mes yeux, comme par une sorte de pressentiment, pendant que, décontenancé et malheureux, j'attendais que vous fussiez prête à sortir : AFFAIRES SANS RIVALES ! Salin Mascotte , étoffe, haute nouveauté ; le mètre........... Le Iïévc (Vamour, délicieux peignoir...... L'Irrésistible, élégante visite en peluche moirée, Caprice japonais, séduisante matinée. Affaire exceptionelle....... Etc., etc. ! Je leur ai gardé une assez forte dent, à ces Nouveautés d'hiver 87 « affaires sans rivales » pour avoir encore la mémoire de cette irritante annonce! Et nous voilà, tous les deux, descendant de voiture devant l'immense magasin. Et, furetant partout, avec votre bon instinct de Parisienne, courant d'un rayon à l'autre, interrogeant les commis, trouvant tout surprenant, poussant des petits cris d'étonnement, montant et descendant les étages du Palais des Dames, vous m'entraîniez à votre suite, essoufflé. Et le temps se passait, et je me désolais! Quand j'osais me plaindre — timidement — vous me rassuriez en disant que « c'était fini », que, « encore une petite visite à tel comptoir», et « nous partions »! Et, à mesure que nous avancions, vous me surchargiez de petits cartons, pour ne pas perdre de temps, ajoutiez-vous, et. j'en avais plein mes poches et plein mes mains, ne sachant plus quelle contenance tenir. NOUVEAUTÉS d'iIIVKR 80 grandes poussées, comme dans un jour de fête populaire. J'avais des étourdissemenls. Vous, vous alliez toujours, légère, sûre, habile à vous frayer le passage que j'étais impuissant à vous ouvrir, et ne vous arrêtant jamais qu'une minute, impatiente de tout voir. À la fin, il arriva la plus ridicule et la plus douloureuse des choses, — et ce qui me perdit sans retour... Au détour d'une des innombrables galeries du magasin, je fus séparé de vous un instant, •le jetai les yeux du coté où vous deviez vous trouver. Il était trop 1 tard! Vous aviez disparu, vous étiez loin déjà — m'attendant peut-être, et vous amusant de ma mésaventure. Alors commença une poursuite fantatisque à travers 1rs dédales du Palais des Dames, J'errais, effaré, navré, gauche, embarrassé de mes paquets, qui ne me laissaient pas la on QUAND l'amour va tout va! liberté de mes mouvements, suant à grosses gouttes, m'égarant de plus en plus, de la lingerie à la literie, de la bonneterie aux trousseaux, des objets d'art au rayon des gants, désespéré, bousculant les curieux, ayant l'air d'un fou—et j'étais fou, en effet! Que va-t-ellc penser ? que va-t-elle dire ? m'écriais-je presque haut. Je jouais là un rôle étrange, tel qu'un amoureux pouvait seul le jouer. Combien de temps me promenai-je ainsi dans le magasin? Je l'ignore. Ma mine était à ce point piteuse qu'un commis prit pitié de ma peine et me donna le sage conseil de renoncer à vous chercher plus longtemps. Furieux, dépité, une sourde colère au cœur, je me jetai dans le premier fiacre qui passa, et je me fis conduire chez vous, toujours avec vos cartons et vos paquets, que je serrais nerveusement entre mes doigts et qui durent arriver bien meurtris. NOUVEAUTÉS I)'lII \ E I! 9 l Le feu brillait toujours dans la cheminée. Les violettes sentaient toujours bon, dans leur corbeille de vieux saxe. Les lourds tapis assourdissaient toujours les bruits de la rue ; mais les lampes étaient allumées, la pendule marquait sept heures, et votre inséparable, la petite comtesse Régine, était installée près de vous. — Ah ! vous voilà , enfin , dites-vous en partant d'un grand éclat de rire. La situation était si singulière que je me mis à rire, moi aussi, bien que je n'en eusse guère envie. Mais c'en était fait de mes espérances ; c'en était fait de mes pauvres aveux et de la douceur intime du tête-à-tête tant désiré. L'occasion ne se retrouva pas d'elle-même, et, expiant durement le ridicule où je m'étais mis, je n'osai point la provoquer. ... Vous comprenez pourquoi ces affiches 92 QUAND LAMOUR VA TOUT VAl et ces annonces bruyantes de grandes ventes m'horripilent à présont, et pourquoi j'ai toujours le cœur un peu serré quand il m'arrive de passer, un jour de cohue, devant ces halles de la mode !... Ah! belle madame, moqueuse amie, sans les « nouveautés d'hiver » du Palais des Dames!... LE MIRLITON C'était, il n'y a pas longtemps, à un enterrement suivi par quelque obligation professionnelle. Nous vivons à une époque où les sociétés dont on fait partie servent surtout à assurer un cortège à ceux de leurs membres 9 fi QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! qui s'en vont dans un monde mieux organisé. Un cortège et un discours. Le discours surtout : de platoniques et tardifs éloges coûtent moins cher (ju'un peu d'aide donnée en temps opportun. C'est l'hypocrisie de l'égoïsme. Tète nue devant la tombe oii l'on descendait le pauvre diable de mort, que peu d'entre nous avaient connu, nous étions quelques indifférents corrects à écouter distraitement les vagues paroles prononcées avec emphase par un orateur de rencontre. Sous la lourde chaleur qui régnait, après la fatigue de la longue course dans Paris, derrière le corbillard, les fronts mouillés de sueur s'épongeaient, et, par ce midi torride, la fraîcheur ombreuse des cyprès donnait une macabre évocation de campagne. Je ne sais rien de lamentable comme ers comédies du deuil, comme ces cérémonies funèbres expédiées au milieu des conversa- lions particulières, où, le hasard réunissant des gens de même métier, des discussions s'entament ou des affaires se bâclent. Des mois à effet, des mots ronflants lancés r,E MIRLITON 07 d'un ton plus retentissant, avec des vibre- ments de théâtre, arrivaient jusqu'à moi : « Noble exemple d'une vie bien remplie... la vaillance dans les jours d'épreuve... mais le souvenir du moins demeure, comme une le çon... Adieu, Durand, adieu! » Tout à coup — je crus vraiment rêver — le son doux, plaintif et burlesque à la fois d'un mirliton, qui soupirait plus qu'il ne chantait, se fit entendre dans une allée voisine. Je prêtai l'oreille : il n'y avait point à douter. Dans le silence du champ de repos, à travers les massifs sombres des arbres funèbres, il modulait comme un accompagnement étrangement ironique à la voix du discoureur. Oui, en vérité, on eût dit que ces notes aigres soulignaient, avec une moquerie, les phrases les plus vides, comme si quelque mort désabusé de ces honneurs chimériques, pour les avoir eus, lui aussi, en son temps, flùtait du fond de son tombeau, la vanité des louanges sur commande et des regrets simulés... Curieux, je tournai la tète, essayant de voir. 98 QUAND l/AMOUR VA TOUT VA ! Le mirliton continuait sa musique fêlée, déve loppant un thème fou, sans suite. Gela devenait une obsession, et je me jurai de découvrir d'où venait cette étonnante mélodie. Laissant le prêtre murmurer machinalement ses oraisons dernières, je me glissai derrière les tombes en me dirigeant du côté de l'allée mystérieuse. J'allais lentement, comme si le bruit de mes pas devait faire fuir le fantastique instrument. Et voici que, tout à coup, à un détour, les cyprès s'espaçant, j'aperçus une femme, en noir, debout devant un petit monument encadré d'une grille. C'était elle qui, très gravement, tirait du mirliton les sons que j'avais entendus. Certes, si imprévu que fût le tableau, je n'eus pas envie de rire, mais bien plutôt une poignante ém jtion m'étreignit le cœur, et, comme cloué au sol, me cachant derrière une petite chapelle, je contemplai cette scè;ie singulière. LE MIRLITON 90 Dans ses vêtements de deuil, qui semblaient la grandir, elle se tenait immobile, appuyant à ses lèvres 1<; ridicule mirliton, orné de devises. Belle, oui, elle avail dû l'être, d'une beauté de, blonde qui, sous les voiles de crêpe, avait quelque cbarme encore, en dépit d'une cbair fanée, trop blancbe et comme fade sous les boucles crespelées de ses cheveux cendrés. Rien ne bougeait sur son visage énigmatii|iic. On eût dit, seulement, qu'elle s'appliquait beaucoup, ainsi qu'un virtuose qui lutte contre un trait difficile, et de petites gouttes de sueur, en effet, perlaient le long de ses joues creuses. Dans la lumière crue, qui faisait plus blanches les pierres des sépultures, sa silhouette noire se découpait, très accentuée, tragique. A la fin, cette sérénade funèbre, absurbe, 100 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! invraisemblable, cessa. L'inconnue demeura un instant encore dans la même immobilité de statue, puis, brusquement, elle disparut, légère, à travers l'étroite allée, sans que le sable criât sous ses pieds, comme si j'avais eu réellement une sorte de fantôme sous les yeux. Mais, non ; je la voyais s'éloigner, descendant les tertres en étage du cimetière. Et, comme elle passait près d'un gardien, à l'uniforme gris-bleu, celui-ci la salua d'un petit salut familier, où il y avait de la pitié indulgente. De plus en plus, l'attrait du mystère me captivait. Je m'approchai du monument devant lequel elle s'était arrêtée. C'était une colonne brisée, avec cette inscription en lettres dorées : « Ici repose — dans la paix du Seigneur — Eugène-Timo- thée Bertrand. » Puis une date. Et c'était tout. LE M LU LITON 101 Le gardien, la main appuyée sur le sabre pacifique qui battait sur ses jambes, pendu par un baudrier d'un autre âge, avait deviné mon étonnement. Il me fit un petit clignement d'yeux, en homme entendu. — Elle est timbrée, quoi ! dit-il en mettant un doigt sur son front, d'un geste expressif, mais on la laisse... Elle ne fait pas de mal, après tout! Il se rapprocha de moi, et je fis, moi aussi, un pas en avant. J'étais empoigné, déterminé à « savoir ». Tout à l'heure, j'avais pensé à suivre cette folle, à reconstituer le roman que je pressentais, dussé-je employer les ruses d'un monsieur Lecocq... Je n'eus pas tant de peine, et je sus, en trois minutes, l'histoire platement horrible de celte malheureuse. Les 102 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! drames bûtes, dans la vie, ne sont-ils pas les vrais drames ? — Tout le monde la connaît, ici... Elle vient tous les jours, oui, tous les jours, elle et son mirliton. D'abord, quand on a entendu son aubade, on a voulu l'empêcher, vous pensez bien... M. le conservateur lui- même est intervenu... Il y a des règlements, n'est-ce pas? A toutes les observations, elle a dit : « Oui, Monsieur », très douce, très résignée. Puis, quand on a eu le dos tourné, elle a recommencé, mais si faiblement cette fois, qu'on l'entendait àpeine... On eût dit comme un sanglot rauque, étouffé, un sanglot de mirliton, c'est drôle, n'est-ce pas? Le lendemain, c'était la même chose... Elle ne reste pas longtemps, d'ailleurs... Nous avons bien pour consigne de la renvoyer, mais, quoi, pour le dommage qu'elle cause, la pauvre ! Alors, continuant, il me dit la cause môme di' sa folie. Depuis que la jeune femme fréquentait le cimetière, on avait bien eu le temps de se renseigner sur son compte. LE MIRLITON 103 Voilà. C'était tout simple. Ce Bertrand, dont j'avais vu la tombe, c'était son mari, un commerçant eu drap. Un être chétif, malingre, anémié par l'air malsain des magasins. De la belle fille qu'il avait épousée par amour, il était fort jaloux'. Sa robuste santé de blonde fraîche, faite pour la vie ardente, l'effrayait, lui qui se sentait à demi rachitique. Sa jalousie n'était pas féroce, au reste : elle était résignée. Il souffrait de son peu de forces en la voyant si prête à braver les fatigues de l'existence de plaisirs dont cette petite bourgeoise était assoiffée, et qu'il retrouvait rose, nullement lasse, vaillante, après une nuit passée à quelque bal par souscription, Elle étail volontiers courtisée, d'ailleurs, et il tremblait, n'osant se montrer tyran, cependant n'entravant pas sa liberté, dissimulant 104 QUAND l/AMOUR VA TOUT VAÎ ses angoisses quand, retenu pas les affairai il ne pouvait l'accompagner, et la laissait aux mains de quelque amie qu'il regardait avec méfiance. Cela dura ainsi des années. Bertrand devenait sombre, se sentant incapable d'empêcher la chute de sa femme, si elle devait tomber, de plus en plus jaloux, en même temps. Elle, elle le raillait, de ses humeurs noires, et, dans tout l'épanouissement de sa jeunesse, elle se laissait aller à sa vie facile. Un soir d'été, une voiture s'arrêta devant sa porte. Une partie joyeuse avait été organisée par des amis : elle ne pouvait manquer. Les grelots des chevaux sonnaient clair. Sur la route de Saint-Gloud, si calme jusqu'au moment où un grand brouhaha annoncerait l'approche de la fête, par cette nuit bleue, ce devait être charmant! Elle achevait de s'apprêter lorsque Bertrand, timidement, presque humblement, d'une voix oppressée, lui dit : — Si tu voulais bien me faire le sacrifice de rester, ce soir? Ije mirliton 105 Elle se mit à rire, L'appela gaiement trouble- joie, se laissa à peine embrasser sur le front, et partit, en chantonnant, tandis qu'elle achevait de boutonner ses gants à beaucoup de boutons. Bertrand demeura seul, plongé dans une profonde rêverie. Quand, quelques heures après, elle revint, trouvant la chambre à coucher sans lumière, elle eut une idée de gamine. — Ah , il dort ! lit-elle, je vais le réveiller, et, portant à ses lèvres un mirliton, gardé, par hasard, de la fête, elle entonna une fantaisiste fanfare, en s'interrompant pour l'appeler. — Tiou, tiou, tiou, Bertrand, eh !... tiou, liou, tiou ! Elle s'approcha du lit, accentuant la musique foraine, jouant, par plaisanterie, à portée de son oreille. — Eh bien, il aie sommeil dur! Elle alluma enfin une bougie, revint près de son mari, et poussa un cri d'épouvante. 106 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! Bertrand gisait sur les couvertures non défaites, mort. Il s'était étranglé avec un cordon de sonnette. La face était violette, hideusement bouffie. Sur la table, il avait laissé une lettre, adressée à sa femme, où il racontait le long martyre de ses craintes affolées, de ses soupçons, tle ses désespoirs d'homme inquiet, laid, malade, se sentant fatalement condamné, un jour, au dédain d'une créature belle et forte... Elle tomba, elle aussi, toute droite, et sa raison s'évanouit dans ce coup terrible. — Et voilà, dit le gardien, l'histoire de la femme au mirliton! L'INSTITUTRICE 110 quand t/amour va tout va! trices, pour la Pologne, de ne pas s'embarquer à la légère, tout ce qui ressemble à un emploi étant occupé là-bas, et des centaines de pauvres petites Françaises, envolées sur la foi de promesses brillantes, étant bien abandonnées déjà... Il doit dire vrai, ce journal, et cotte note, à laquelle je n'aurais vraisemblablement pas prêté une vive attention, autrefois, a évoqué en moi de ces souvenirs qui, dormant, à demi- éteints, revivent subitement, parfois très intenses... Le souvenir n'est-il pas souvent comme un miroir qui, couvert de buée, a cessé de briller? Que cette buée se dissipe, et il retrouvera tout son éclat! Qu'ètes-vous devenue, mignonne petite Blanche D..., rencontrée à Varsovie l'an dernier, et dont le hasard me fit tout un soir le confident? l'instittitr ick 111 Jo revois la scène comme si c'était hier. Je venais d'arriver, et j'étais installé sur la terrasse de l'hôtel, saisi par une vague mélancolie d'impression, à la suite de l'interminahle course en voiture de la gare au centre de la ville. Le soleil disparaissait à l'horizon derrière des toits sombres et plats, et non plus, comme dans les cités russes, en irradiant de derniers feux les coupoles dorées — or sur or! Un pont immense, couvert, qui ressemble à une longue forteresse jetée sur la Yistule, des églises basses et sans caractère, des maisons banales, après que mes yeux s'étaient grisés pendant six semaines de pittoresque oriental, des places où je distinguais encore, à travers la demi-obscurité, des colonnes funéraires élevées par des vainqueurs à la mémoire de leurs soldats — tout cela se confondait en moi en ombres tristes, où se mêlait encore la vision du sinistre paysage que traverse le chemin de fer : landes sauvages, plaines nues où se dressent tout à coup d'immenses croix penchées par le vent, comme si 112 QUAND r, 'amour va tout va! la route tout entière n'était qu'un long cimetière... Tout à coup, des cris retentissent, et, dans la nuit, venue tout à fait, des flammes énormes jaillissent... Le théâtre était en feu. Des bandes de juifs, la large casquette rabattue sur les yeux, rentraient prudemment dans le quartier qui leur est réservé, sachant qu'il n'est guère de malheur public dont on ne les rende responsables... Comment ne pas se mêler à la foule? Je m'étais avancé sur la place et je regardais, en badaud, quand un pompier ayant fait une chute, une exclamation, prononcée en français se fit entendre à côté de moi. Une gentille petite Parisienne, jolie, mais un peu pâle, frêle, avec de grands yeux noirs, était là. En cette lointaine Pologne, c'était une vision, non pas de l'immense grouillement du boulevard, mais du Paris intime. Avec sa distinction d'allure et sa simplicité de mise, si on l'eût rencontrée ici, on l'eût suivie d'un coup d'œil en se demandant : « Qui l'institutrice d 1 3 est-ce? » Et je me l'imaginais, instinctivement, traversant de ce petit pas rapide des Parisiennes l'avenue de l'Opéra où la rue de la Paix, s'arrêtant devant les boutiques, sachant flâner (don plus rare qu'on ne croit!) — tout charme et toute grâce... Hélas, l'avenue de l'Opéra était loin ! * * ¥ 11 n'y avait assurément aucune arrière-pensée dans la façon dont j'échangeai avec elle quelques paroles, en réponse à ces mots français qui avaient résonné à mon oreille. Elle le comprit, et, comme elle aussi, elle avait envie de causer, elle s'abandonna peu à peu, avec une droiture d'esprit qui commandait le respect... Et voilà comment, deux heures après, je l'écoutais encore, la pauvre petife, si triste et si heureuse à la fois, de pouvoir confier les soucis dont son cœur était plein à un inconnu en qui elle sentait 8 114 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! presque un ami, devant les grilles d'un jardin désert, tandis qu'on entendait à quelques pas de nous la rumeur éperdue de la foule et que les lueurs de l'immense brasier éclairaient i'anlastiquement la place dont nous faisions et refaisions le tour. Son histoire? Oh! ce n'était pas gai, en effet! Elle aussi était partie, un beau jour, lasse de trotter dans Paris à courir le cachet, pas trop heureuse chez son père, d'ailleurs, ambitieuse de sortir de celte vie monotone, bercée par des récits trompeurs de familles princières où l'on trouvait de grands égards, et presque la fortune, après quelque éducation faite... Oui, ayant réalisé tout ce qu'elle avait — ce qui n'avait pas été long! — elle avait pris le train, jouant son va-tout sur cette inspiration. Des égards... la fortune! Ah bien! elle avait vu bientôt de quoi il retournait. Des leçons à six sous l'heure, et qu'un troupeau de pauvres filles se disputaient dans une lamentable concurrence!... Tous nobles, les l'institutrice lia Polonais, mais tous gueux... Ils sont bien les habitants de leur capitale, de cette pauvre ville de Varsovie qui ne veut pas convenir de sa misère, et qui la dissimule mal sous une coquetterie enragée... Varsovie, quoi qu'en disent de vieilles balivernes, serait en ruines sans les Russes, en ruines comme le palais de son roi Auguste, où l'herbe pousse au milieu des colonnes de marbre renversées... Et seule, seule affreusement, au milieu de la jalousie des institutrices, ses pareilles, luttant, aigries parles dépits, les privations, les espérances refoulées, pour la plus maigre des proies ! Et ce qui devait arriver) d'arriver! Gomment en aurait-il été autrement... Etre jolie à quatre cents lieues de chez soi, c'est dangereux... Le premier qui parut se montrer pitoyable, la traiter non comme une espèce 110 QUAND LAMOUR VA TOUT VA ! d'esclave, mais comme une femme, eut raison de son cœur vierge, qui ne demandait qu'à battre, assoiffé de tendresses... A celui-là, ce fut d'abord une reconnaissance profonde qu'elle voua. La reconnaissance, dans certains cas, c'est l'amour, le lendemain... Puis, l'aventure banale. La séduction, quelques jours de bonheur et de fièvre; ensuite, le réveil, terrible : la naissance d'un enfant, le départ du père, au bout de quelques mois, nommé ingénieur dans les mines du Caucase, la mort du pauvre petit être, une maladie très longue la minant elle-même, à son tour, les nouvelles de l'absent devenant rares, puis cessant tout à fait... L'abandon, de nouveau, — bien plus dur encore qu'autrefois! Et, enfin, la résignation —une résignation morne de condamnée — succédant aux révoltes premières : c'était sa vie. Et, comme je lui parlais de revenir en France, d'échapper à cette existence-là, de quitter ces barbares : — A quoi bon, dit-elle avec une petite toux l'institut mai: 117 douloureuse, que ferais-je à Paris, maintenant... Qui m'y attend, qui m'y connaît encore? Le sort en est jeté, allez, et puis... — Et puis ? — Et puis, reprit-elle, très bas, comme honteuse d'espérer encore, malgré tout, si par hasard il revenait, cependant'?... Est-iV revenu... ou /'attendez-vous encore, Blanche?... A moins peut-être, hélas, pauvre fleur de France courbée par les vents contraires, qu'au pays où vous êtes maintenant, les petites institutrices exilées en aient fini à jamais avec les navrantes déceptions et les chagrins meurtriers ! L'INFLEXIBLE ■■^■^■■■■■B 122 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! C'était un radieux matin de juin, et ce travailleur acharné, dont les robustes quarante ans ne connaissaient guère la fatigue, se sentait lui-même envahi par une involontaire nonchalance. A travers le store baissé, un rayon de soleil filtrait, se jouant sur la masse des papiers amoncelés sur la table, enveloppant le bleu des télégrammes, le gris des enveloppes de lettres d'affaires, le rose des bandes de journaux d'une impalpable poussière d'or. 11 jeta, subissant malgré lui l'influence de ce temps dissolvant, un coup d'œil hésitant sur ces liasses de plis qui lui apportaient les nouvelles de tous les centres d'industrie. Puis, honteux de cette faiblesse qui ne lui était guère habituelle, il dit d'un ton brusque : —-Allons! Il décachetait les enveloppes , se rendait compte, rapidement, de la nature de leur contenu, et passait le tout à son secrétaire, qui analysait à haute voix les informations envoyées par les correspondants de la maison. L' IN FI- E XIBX E 12.1 — Dépêchons, Bertin, dépéchons, lui dit- il... Si rien ne cloche, nous irons déjeuner à la campagne. Gela vous va, hein ? Bertin, un crayon rouge à la main , encadrait, sur l'ordre de M. Girard, une ligne saillante, un chiffre important, un renseignement plus utile que les autres. Les papiers s'étalaient, en ordre, sur un coin du hureau. Et le jeune homme continuait sa lecture : Manchester. — Fil. Marché régulier avec tendance meilleure, la demande s'améliore. Liverpool. — Coton américain. Ouverture ferme et prix en hausse. Clôture forte avec hausse de deux points. Marseille. — Laine. Demande active. Les vendeurs offrent aux prix d'hier. — Casa blanca suint 102,-M) 1rs 100 kil. — Bien, bien, disait M. Girard, rien de nouveau, à ce que je vois... Ah! quelles nouvelles de la faillite Raynouard? ajouta-t-il en lui passant une dépèche. Le travail de classement s'accomplissait peu 124 OTAN!) [/.AllOCa VA TOIT VA ! à peu et l'énorme pile de papiers à dépouiller diminuait quand une petite lettre, d'un format très ordinaire, tomba à son tour entre les mains de l'usinier. Il l'ouvrit, en souriant, avec son couteau d'ivoire. — Tiens, dit-il, elle vient de Vichy, où est ma femme... Il y jeta un coup d'oeil indifférent, en fredonnant, avec une sorte d'inattention. Mais, brusquement, il changea de visage... Rien ne perça de l'horrible angoisse qui lui étreignait le cœur, et, mettant les mains sur sa poitrine comme pour retenir un cri, un sanglot qui allait éclater, il eut le courage d'esquisser un semblant de sourire. — Ah, celle-là, fit-il, c'est une affaire personnelle... Continuons... Le secrétaire n'avait rien vu de la subite contraction qui avait altéré ses traits. M. Girard s'arrêta seulement un instant, comme écrasé. . — Il fait chaud, dit lîertin machinalement. — Oui., un peu ! l'inflexible 125 Il avait besoin de trouver un prétexte pour se remettre, pour taire disparaître toute trace visible de sa profonde émotion... Sans se rendre compte de ses paroles, uniquement pour entendre le son de sa propre voix, qu'il n'espérait pas trouver si ferme, il dit : — Si nous fumions un cigare ? 11 prit une boite qui en contenait, à portée de sa main, cl en offrit un à Bertin. Il alluma le sien, tirant des bouffées rapides, éprouvant une sorte de griserie à s'entourer de fumée, à endormir sa pensée dans les nuages légers qu'elle formait. Puis il lut tout haut une lettre d'affaires, très vite, la langue un peu empâtée. — 11 faudra répondre que j'accepte les échéances proposées, fit-il en soulignant quelques lignes d'une barre de crayon rouge. On était arrivé à la lin du courrier, et le jeune liomme acbevait de ranger, par ordre, les communications reçues, lorsque M. Girard se leva. 12(> QUAND 1,'AMOUn VA TOUT VA ! — Décidément, Berlin, ce serait de la tyrannie de ma part de vous contraindre à partager mon déjeuner... oh ! ne dites pas non !... Mais, continua-t-il en affectant de prendre un ton de bonne humeur, vous êtes homme à savoir employer une belle après-midi de juin... Prenez-la tout entière, mon ami... vous avez campo! Et, avec une hâte qui ne se déguisait plus, il le poussa vers la porte. — A demain... oui, c'est ça, de bonne heure! II Et, resté seul, il tomba accablé sur son fauteuil, les coudes sur la table... ne retenant plus ses larmes, maintenant, lui, l'homme fort, l'homme arrive; par l'énergie de sa volonté ! De Vichy? Oui, la lettre reçue venait de là. Oh! la très banale histoire! Un avis anonyme... l'inflexible 127 émanant d'un « ami connu ou inconnu, mais sincère ». Sa femme en faisait de belles... Elle le compromettait par ses folies... c'est pour cela qu'on le prévenait... par égard pour son nom... pour son honneur... Un scandale, un vrai scandale. — Et un joli monsieur que l'espèce d'aventurier avec lequel elle s'affichait, un rastaquouère, chassé, comme grec, de tous les cercles avouables... Au surplus, il n'avait qu'à débarquer, àl'improviste : il seràittémoin lui-même de scènes édifiantes... » Dix lignes! Et c'était l'épouvantable écroulement de tout son bonheur!... D'abord, il n'eut pas la perception claire de la catastrophe qui fondait sur lui. Elle avaiL beau être d'une atroce clarté, cette lettre , il se refusait à comprendre. Il sentait seulement que quelque chose de lamentable arrivait, qui brisait sa vie irrémédiablement. Il demeurait anéanti, retournant l'enveloppe enlre ses doigts, épuisé par l'effort qu'il avait fait pour se contraindre devant un témoin. Et maintenant, les yeux fixés sur cette dénoncia- 128 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! lion effroyable, il doutait, il s'enhardissait à douter. Allons donc ! Est-ce que c'était possible cela? Et, dans sa naïveté d'honnête homme, il opposait à ces avertissements d'enfantines objections... Sa femme, Thérèse, la fille de petits bourgeois, qui n'avaient rien, et qu'il avait presque tirés de la misère, en faisant, lui, parvenu déjà à l'âge mûr, un véritable mariage d'amour? Est-ce qu'elle oublierait jamais qu'elle lui devait la vie facile , la vie large qu'elle avait depuis qu'elle portait son nom? Dans ce désespoir contre lequel il cherchait obstinément à lutter, il avait les ingénuités de ceux qui, fils de leurs œuvres, n'ont jamais eu le temps de connaître les dessous de la vie, tant le travail a absorbé toutes leurs facultés, et qui ne veulent pas croire au mal. Ne l'avait-il pas rendue heureuse, cette Thérèse qu'il avait adorée avec les ardeurs d'un amoureux de vingt ans? Certes, il portait le poids d'une lourde responsabilité, avec l'usine qu'il dirigeait, mais l'inflexible 129 les affaires l'avaient-elles jamais empêché de satisfaire un caprice do sa femme? S'il eût tenu sa beauté sous cloche, s'il eût été un tyran, soit! Mais il la conduisait dans le monde, au théâtre, partout où elle souhaitait de triompher, dans l'éclat de sa splendeur de blonde! Il en était quitte pour se remettre à sa table de travail en revenant. Il cherchait de bonne foi ses torts possibles et, ne s'en trouvant point, il jugeait, avec candeur , une faute invraisemblable. Il était de ceux-là qui, ayant toujours respecté la femme, dédaignent généreusement de voir en elle l'être faible, absurde et cruel que toutes les tenta- tations trouvent follement accessible! Puis, brusquement, par une réaction, il lui sembla que la vérité lui entrait dans le cœur comme une lame aiguë, qu'elle pénétrait dans tout son être, que l'on ne mentait pas, qu'elles étaient bien réelles, ces accusations terribles ! Ce fut en un instant que cette intime persuasion l'envahit, après le long combat qu'il venait de livrer, obstiné, contre l'évidence. 9 130 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! Alors, ce fut la fièvre, le délire! Il eut des visions sanglantes, il aurait voulu pouvoir la tuer, la coupable sans cœur qui déchirait toutes les libres par lesquelles il tenait à la vie ! La tuer? Non, la punir! Il allait être un justicier! Ce supplice sans nom qu'elle lui faisait souffrir, il le lui rendrait! Il l'humilierait dans son orgueil, dans son amour pour cet « autre» qu'elle lui avait préféré indignement. Àh! on le bravait, lui le mari bon, clément et doux ! Ah ! on se raillait de sa faiblesse, de sa crédulité, lui qui avait eu assez de confiance en sa femme pour ne pas la surveiller étroitement, pour ne pas la traiter en maître... Eh bien, on allait voir! A la hâte , il écrivit, cherchant à rappeler son calme, quelques instructions pour son secrétaire, s'efforçant de retrouver, présentes à son esprit, les questions qui l'occupaient tout à l'heure, surpris, maintenant qu'il s'était arrêté à une inflexible décision, d'être en possession de tout son sang-froid, d'avoir l'esprit l'inflexible I 3 I très clair, la volonté très nette en ce qui re- gardait les intérêts de l'usine. Puis, ayant tout assuré en son absence, il partit. III Il arriva à Vichy. C'était le soir. Un soir adorable d'été, où noyée da'ns une transparence bleue, la ville coquette apparaissait. Dans le parc, le long de l'Allier, de tremblotantes lueurs d'argent se jouaient sur les arbres. Une nuit amoureuse, une nuit faite pour fondre les âmes dans une immense tendresse... Il ne se sentit pas baigné par ces tièdes effluves, cependant. Farouche, il marcha d'abord au hasard devant lui. Il ne voulait pas demander son chemin. Il lui semblait qu'on devinât sur son visage ses projets. Mille chimères s'agitaient en lui. Si on allait avertir les coupables de son arrivée! Il imaginait, dans son trouble, 132 QUAND L'AMOUB VA TOUT VA! qu'on avait épié sa venue, et des craintes puériles lui venaient de ne pouvoir les surprendre. Un gamin s'était attaché à ses pas, insistant pour porter le léger bagage qu'il avait. M. Girard, remué d'une grande colère par ce mince incident, leva sa canne sur lui et le battit. L'enfant s'enfuit en poussant de grands cris. Alors, il se crut poursuivi, et il se mit à courir un instant. Puis, comme il arrivait près du Casino, encore très éclairé, il se cacha derrière un petit pavillon, pour se remettre, oppressé par l'effort qu'il avait fait, avec l'âpre volonté d'être bien maître de lui, à tout hasard. S'il les apercevait, tout à coup? Il rôda longtemps autour des cafés, incertain, se demandant ce qu'il faisait là, car c'était absurde, cette promenade de Juif-errant, au lieu de se rendre à l'hôtel où devait être sa femme, et d'attendre sûrement. Et, en effet, il se dirigea du côté des Ambassadeurs, très vite... Mais, devant la porte, une indécision le ressaisit. Comment allait-il s'y prendre pour acquérir les preuves qu'il lui fallait, avant de se faire L 1 N K LK x i itn K connaître? Et il cherchait instinctivement à donner une apparence très calme à son visage, pour que ses questions n'excitassent pas de défiance, — l'air bonhomme d'un voyageur qui n'a qu'envie de dormir. Gomme il avançait vers la porte, deux ombres passèrent près de lui. Il eut un coup au cœur. C'était la démarche de sa femme, donnant le bras à un inconnu. Vivement il fît quelques pas en arrière. Oui! c'était elle. Et la lueur d'un bec de gaz tombant d'aplomb tout à coup, sur le couple, il la distingua nettement. Elle s'appuyait très tendrement sur l'épaule de son compagnon, avec une grâce alanguie. Et ce qui frappa Girard , tout de suite, avec une amertume effroyable, c'est que sa beauté avait pris un aspect qui ne lui avait jamais été révélé à lui, le mari! Un épanouissement de jeunesse, un abandon de femme heureuse. Et, de cette apparence de bonheur qu'exprimait son visage, Girard éprouva vin sentiment plus douloureux 134 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! encore que n'avait été la nouvelle de la trahison bête et lâche de la perverse. Dans un grand malheur qui nous frappe, il y a ainsi des nuances, de petits côtés plus poignants, qui no se confondent pas dans l'ensemble des angoisses qui nous étreignent. Ils pénétrèrent dans l'hôtel — tous deux — avec la tranquillité d'une habitude déjà vieille, après avoir erré un instant devant la porte, comme pour respirer encore un dernier souffle d'air. Et Girard , éperdu , voyait sa femme frissonner amoureusement, avec de petits rires fous, quand quelque confidence, étant dite plus bas, elle sentait sur son cou le chatouillement caressant de la barbe de son ami. C'était un grand garçon, au teint mat, avec des yeux très larges, à fleur de tète, pas beau, mais une carrure de vrai mâle, autant que, dans une impression rapide, il apparut à Girard. Des détails intimes, à cette minute où son esprit, tendu à éclater, cherchait à tout embrasser de cette scène lamentable pour lui, comme s'il se grisait de certitude, lui sautèrent aux yeux. C'est ainsi qu'il distingua qu'il avait une fleur à la boutonnière, déjà fanée, et qu'il portait des souliers, très décolletés, sur, lesquels tranchait l'éclair rouge des chaussettes de soie... IV La scène fut ignoble. Aux sommations du commissaire de police, frappant à la porte de la chambre de l'hôtel, l'amant fut pris d'un tremblement qui souleva le cœur de sa maîtresse. Elle se sentait, elle, dans la colère qui lui blanchissait les lèvres, des instincts de révolte, un besoin de bravade, tin désir de cracher l'insulte à la ligure de son mari. Ah! il l'avait fait épier, ah! il la surprenait en pleine faute I Eh bien, tant mieux! Elle serait vengée par l'épouvantable désespoir du pauvre hère ! Elle eût ouvert la porte, elle-même! et, demi- nue, elle ne cherchait pas à se couvrir, à 136 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! tenter une vaine dissimulation. Exaspérée, pleine de haine, elle criait à travers la cloison : — Oui, c'est moi ; oui, je suis là ! Et, impérieuse, écœurée de la lâcheté de son complice, elle le repoussait, quand épeuré, blême, tremblant, il essayait follement de se barricader avec les meubles... Elle eut un geste menaçant, elle leva sur lui son bras, jusqu'où, dans la fièvre de l'alerte, étaient descendus les dentelles de sa chemise... — Ah, vous! fit-elle... ah vous!... Et des paroles de fille, de misérables expressions lui montant aux lèvres, dans sa rancœur de coupable oubliant son crime, elle ajouta, -en montrant du doigt le malheureux, affolé : — Et c'est pour cet oiseau-là que je me suis perdue ! Cependant, la porte, ébranlée par une poussée vigoureuse, allait céder. « Au nom de la loi »... répétait le commissaire, très haut, enchanté de ce drame qui rompait la mono- ■^^^H l'inflexible 187 tonie de sa vie provinciale, malgré les supplications du maître d'hôtel, éperdu du scandale... L'amant, d'un bond désespéré, ouvrit la fenêtre... On se trouvait au second étage... Il mesura de l'œil la distance, hésita un ins- tant, puis, comme un dernier effort avait livré passage au magistrat, suivi de ses agents, il prit son parti et escalada la croisée vivement... Mais Thérèse Girard, furieuse, ses grands cheveux dénoués, la gorge au vent, sauta sur lui, se cramponna de force à ses vêtements, le retenant, luttant pour l'empêcher de fuir, enfonçant ses ongles dans sa chair, car il se débattait brutalement. Et elle l'injuriait avec des termes de gueuse, lui reprochant sa couardise, blasphémant contre elle-même, qui s'était abaissée à se donner à ce drôle... — Mais arrivez donc, vous autres ! cria-t-elle aux agents, est-ce que vous allez le laisser échapper ? Elle oubliait tout, dans le déchaînement de 1D8 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! sa colère, pour ne plus se souvenir que de l'infamie de cet homme qui, devant le danger, avait songé seulement à s'évader ! Ce ne fut que lorsqu'on l'eût saisi, traîné jusqu'au milieu de la pièce, claquant des dents, balbutiant des excuses, avec son accent étranger, qu'elle consentit à se rappeler qu'elle avait, elle aussi, quelques comptes à rendre... V Pendant les trois mois de prison que dut subir Thérèse, M. Girard respira. Il se sentait sùr de lui, maintenant, fermement résolu à ne pas céder à quelque lâche indulgence... Durant le lamentable procès qui avait abouti à cette condamnation, il avait cruellement lutté contre lui-même, pour ne pas arrêter, d'un mot, l'acte judiciaire. Il la voulait punir, pourtant, la perverse, impitoyablement. Mais quels combats contre sa propre sévérité! Il fallait, pour lui rendre sa colère, qu'il rencontrât ses l'inflexible 139 regards acérés et froids, où la raillerie se mêlait à la haine — et, c'était elle, en effet, même humiliée de la plus effrojable humiliation, qui paraissait l'inflexible... Alors, s'entètant dans le châtiment, toutes les peines que la loi mettait à sa disposition, et dans toute leur dureté, il voulut qu'elles fussent infligées à sa femme. Même au régime dè la prison, il n'admit aucun adoucissemi'iil. Il regrettait qu'il ne fût pas assez infamant à son gré; sa pensée s'arrêtait à ces piloris du moyen âge où la femme adultère était exposée d'une façon bouffonne et terrible à la fois et mourait de honte sous les regards d'une foule cynique... Il en jouissait, de ces cruautés qu'il imposait... Mais des frémissements le secouaient parfois, tout à coup... Après, quand elle sortirait, rcih'venue libre ?... Alors, il s'avouait (lue si son désespoir, ce désespoir que rien ne devait atténuer, était plus calme, c'était parce que sa jalousie était en repos, pendant ce rigoureux internement de la coupable. 140 QUAND L'AMOUR VA TOUT Y A ! Le jour où sa peine expira, en eiï'et, de nouvelles [angoises le reprirent. Où allait-elle aller? A. qui demanderait-elle ses ressources? Dans quels bras tomberait - elle ? Oui, sans doute, cela avait été la condamnation prononcée par lui, dans son inflexibilité de justicier, de la laisser rouler d'abîme en abîme, de lui faire amèrement souvenir, au milieu de son existence bobème, du bien-être heureux de jadis, des heures calmes d'une vie honorée et respectée... Mais quoi! il se révoltait à présent, sentant la brûlure folle des désirs lui ronger les entrailles, se rappelant la troublante beauté de l'infidèle, des visions de chairs insolemment blanches passant devant ses yeux éblouis... Lui qui avait mené une vie sévère, qui, même épris violemment, n'avait pas connu les emportements de la passion, il se sentait maintenant les fièvres d'un amoureux de vingt ans, des soifs de baisers, des furies de sens qui le bouleversaient... Et cette femme serait à un autre !... l'inflexible 141 Oui, à un autre, et à un autre, et à un autre encore, et de chute en chute, elle tomberait si bas, si bas que c'en serait fait de ses coquetteries, de ses élégances, de son luxe... Voilà ce qu'il avait voulu, voilà le dénouement terrible — la basse galanterie, l'ignominie, la fange — qu'il avait souhaité, dans sa colère d'homme à jamais frappé au cœur, à la trahison sans excuse, dont il avait été victime. Sans excuse, oui! sans l'ombre d'un motif qui la pût atténuer ! Thérèse pouvait-elle aimer le bellâtre avec lequel elle s'était si scandaleusement affichée ? C'était chez elle instinct vil de tromperie, perversité irrémédiable... Et ces pensées l'enhardissaient, lui, à se montrer sans pitié... La vengeance! Oh! c'était bien la vengeance, cela. Thérèse ne serait pas toujours belle; ses amants — ce mot-là l'affolait — ses amants se lasseraient un jour d'elle... Et il songeait avec une sorte de joie navrée à ce moment où, flétrie, abandonnée, elle verrait de près la misère... Ah, elle le regretterait, alors, lui Thon- 142 QUAND L'AMOUI\ VA TOUT VA ! nête mari simple, loyal et confiant qui l'avait faite riche en lui donnant son nom estimé ! El il se rappellerait le temps où, surprise en pleine faute, loin de s'humilier, elle l'avait bravé et fouetté de ce mot de tille : — Ah ça, mon cher, croyez-vous donc qu'il n'y ait que vous au monde ? VI Des années se passèrent. En apparence, la vie de M. Girard était calme. 11 s'absorbait dans le travail. Il voyait peu de monde, se bornant presqu'à des relations d'affaires, vivant à peine en dehors de sa filature, devenue un centre ouvrier important. Il était d'une humeur égale, ne cherchant pas, par un étalage de prétendues fondations philanthropiques, à réaliser des économies sur son personnel, se contentant d'élever le prix des salaires, maniant au reste l'argent comme avec un mépris. Il avait beaucoup vieilli. Sur i 4 :î ses joues et sur son front, des rides s'étaient creusées, très profondément. Il avait fait démolir, pour une raison qu'on avait attribuée à un caprice, la maison d'habitation qui s'élevait à côté de l'usine. Elle avait été remplacée par un petit pavillon, où il s'était volontairement installé à l'étroit. Devant, un jardinet s'étendait, assez coquettement entretenu. Il donnait directement sur la rue, sans qu'il fût besoin de passer par l'usine. M. Girard y passait beaucoup de temps, seul, assis sur un banc, la tète appuyée sur une de ses mains. Il n'aimait pas, alors, qu'on le dérangeât, môme quand il s'agissait d'intérêts urgents. Il se trouvait dans son jardin, un matin d'été très chaud. Une buée montait, enveloppant d'un voile opaque le paysage de banlieue qui s'allongeait, piqué des toits très hauts des cheminées de fabriques. L'air brûlant apportait des énervements d'orage prochain. Bien qu'il ne bougeât pas, tenant machinalement entre ses mains un journal qu'il ne lisait pas, 144 QUAND l'amoutc va tottt va! des gouttes de sueurs perlaient sur son visage... Tout à coup, il se leva, droit, effaré, tremblant... La porte de la rue s'était ouverte, sans bruit... Une apparition... oui, une apparition ! Thérèse était là, devant lui, immobile. Elle portait une robe tapageuse, en loques. Ses bottines étaient percées, lamentablement... Les plumes de son chapeau étaient défrisées, déteintes. Elle semblait la caricature spectrale de ce qu'elle avait été jadis, avec l'allure fatiguée d'une soupeuse de boulevard qui se laisse aller, et qui ne retrouve d'énergie que lorsqu'il faut fuir devant quelque razzia de police. La figure tirée, bouffie, usée par les fards, disait des aventures sans nom, en effet. L'œil semblait noyé dans le vague. Ses cheveux, ses beaux cheveux blonds, à peine arrangés, étaient mêlés de fds d'un gris sale. Son dénuement gardait, par une habitude, quelque chose de provocant encore, qui était sinistre... Elle fit deux pas vers son mari, puis elle IBMB L'INFLEXIBLE 145 s'arrêta, sans baisser les yeux, très lasse seulement d'avoir marché longtemps, toute seule... M. Girard étouffa un cri... ît resta une seconde immobile, comme elle, les bras étendus... Puis, soudain, il se précipita, et s'age- nouillant devant ce reste de femme, devant cette ruine, il lui prit les mains, les mit sur sa poitrine, avec un geste éperdu, et, dans un sanglot, il ne trouva que ce mot : — Pardon... oh, pardon ! m UNE CONSPIRATION \iî quelle pente insensible de la libre causerie, en élait-on venu, un soir, chez le peintre hongrois Télécky — cet étranger devenu plus parisien que nous — à parler, dans son atelier de la place Pigalle, du nihilisme et des nihilistes? ISO QUAND L'AMOUR VA TOT T T VA ! Il se leva du monceau de coussins, recouverts d'étoffes amusantes, dans lesquels il était frileusement, enfoui, selon son habitude, prit du tabac dans une coupe persane qui se trouvait sur la table et fit une cigarette. Puis il dit : — "Voilà de sombres histoires... Qui de vous connaît celle qu'a contée un jour notre grand Jokaï, le Dumas hongrois?... C'est celle d'un conspirateur malgré lui. Alors, comme on l'en priait, Télécky prit la parole. — Voilà, fit-il, autant du moins que je m'en souviens. 1 Le député Darius Arady, un des plus jeunes membres de notre Parlement, se promenait une nuit sur le quai du Danube. Il était trois UNE CONSPIRATION 151 heures environ... Ce qu'il faisait là? Oh! les préoccupations politiques étaient fort étrangères à ses méditations, et, le cigare aux lèvres, il regardait avec indifférence le merveilleux panorama qui, à cette heure tardive, s'étendait devant lui. Le bon Darius songeait à la jolie « culotte » qu'il venait de prendre au Cercle, événement qui n'arrivait pas pour la première fois dans son existence, et, disposé à la sagesse par la 152 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! perte de quelques centaines de florins, il se disait qu'il était vraiment absurde de s'enfermer dans une pièce surchauffée, autour d'un tapis vert, quand la nuit était si belle! Il s'était engagé sur le pont suspendu qui relie les deux villes : sur la rive droite c'est le vieux Bude, sévère, silencieux,morne, avec son château royal et sa forteresse perchés sur un mont ceint de murailles délabrées. Sur la rive gauche, c'est Pesth, moderne, coquette, tapageuse, pimpante avec ses palais qui bordent le fleuve. Il allait devant lui, quand, à quelques pas une ombre surgit... Cette ombre était une ombre féminine. A la vague clarté d'un réverbère lointain, Darius distingua même une silhouette jeune, gracieuse, deux longues tresses brunes qui tranchaient sur un méchant châle rouge... L'ombre s'appuyait sur le parapet, semblant contempler le bleu Danube comme si elle en eût mesuré la profondeur. Darius, piqué par la curiosité, s'approcha UNE CONSPIRATION [83 d'elle : la jeune fille, se sentant aperçue, tressaillit, et, d'un geste rapide, se fit de son châle un capuchon et s'en couvrit le visage. Ce mouvement l'intrigua davantage. Il devinait que l'inconnue mystérieuse était jolie. Il allait l'aborder par quelques mots banaux quand elle s'échappa tout à coup en courant et escalada le parapet. Prompt comme l'éclair, Darius s'élança et parvint à la saisir par ses magnifiques tresses. — De grâce, laissez-moi! fit-elle d'une voix suppliante. — Je vous fais mal?... Eh bien, descendez! Et comme ses paroles demeuraient sans effet, Darius la prit doucement entre ses bras et l'arracha à sa dangereuse position. Il put alors la contempler de près : jamais il n'avait vu beauté plus accomplie. Quels yeux! môme à la lumière du gaz, c'étaient de vivantes étoiles! Le jeune député prit une voix paternelle et lui demanda la raison de cette tragique détermination... Elle ne répondait pas, effrayée 154 QU AND l'aMOUU VA TOUT VA ! et confuse. Confuse peut-être aussi de ses misérables vêtements. Enfin, comme un accent de sincère pitié perçait dans les questions de Darius, elle se rassura peu à peu, et lui conta une lamentable histoire... Son père, une sorte de fou, d'inventeur mystique... et ivrogne, qui avait une fabrique de pièces d'artifice dans un des plus sombres quartiers, allait être vendu à la requête de créanciers longtemps patients. N'ayant plus d'autres ressource que la beauté de sa fille, cet aimable vieillard avait songé cyniquement à l'exploiter... Agnès s'était révoltée... Elle s'était enfuie. Elle voulait mourir. — Allons donc! fit Darius, on ne meurt pas comme cela. 11 avait le goût des aventures. Celle-ci le tentait, sans nulle basse pensée galante. Mais il avait bien été forcé de s'apercevoir que la jeune fille avait les mains singulièrement fines et la taille adorable... Il dit : UNE CONSPIRATION lf>5 — Quelle somme doit votre père? — Cinq cents florins... mais à quoi bon cette demande? — Une idée qui me vient!... Voulez-vous me conduire chez lui? Agnès (elle se nommait ainsi), qui commençait à prendre confiance, eut un sursaut d'affolement. Darius dut dépenser encore une éloquence dont il n'était pas coulumicr au Parlement pour la rassurer sur ses intentions, inspirées par la plus pure philanthropie, et, au hasard, pour achever de la convaincre, il lança ces mots : — Je cherchais précisément une affaire d'association dans une fabrique. Le propos était étrange dans sa bouche. Ces paroles, dites en l'air, allaient le mener loin, l'infortuné député! 156 QUANT) L'AMOUR VA TOUT VA ! Il Séduit par l'originalité de la chose — c'était, comme vous voyez, un fantaisiste — Darius Arady fit comme il l'avait dit. Le jour se levait : gravement, il se rendit dans la ruelle ignoble où se trouvait la fabrique de l'artificier. — Bigre! ne put-il s'empêcher de dire, ce n'est pas luxueux, ici. Agnès le regardait, anxieuse, inquiète, ne pouvant croire à la réalité des désirs de son compagnon, tremblant à l'idée de reprendre la vie misérable dans laquelle elle se débattait, enviant l'immense repos au fond des eaux bleues qu'elle avait rêvé, le lit dans les hautes herbes où elle eût été déjà couchée, sans cette bizarre rencontre. On arriva au logis. Il était sordide. Maître Haggens, l'artificier, était étendu bravement rxic cnxspiiiATroN 157 sur le plancher, n'ayant pu gagner son grabat, abominablement ivre. Il fallut bien une demi-beure avant qu'il reprit conscience de lui-même. Ce fut, vous le devinez, avec une stupeur profonde , quand ses idées lui furent à peu près revenues, qu'il accueillit la proposition de Darius qui, avec un imperturbable sérieux, lui offrit d'acbeter cinq cents florins la moitié de la propriété de la fabrique. Darius s'imaginait que maître Ilaggens allait l'accueillir comme un sauveur... mais non, le diable d'bomine, ne pénétrant pas encore le motif de la demande, mais imaginant bien « qu'il y avait quelque chose là-dessous » avait flairé une aubaine inespérée. Cinq cents florins! C'était juste ce qu'il devait. Que lui importait au fond, d'être vendu? Il voulait tirer de l'occasion tout ce qu'elle pourrait donner. Il lit le renchéri. — Qui êtes-vous, d'abord? demanda-t-il. Darius prononça le premier nom qui lui vint aux lèvres : 158 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! — Ignace Korybanya... Maître Haggcns reprit : — C'est que la place d'associé est prise ! Darius ne put retenir un mouvement de surprise. Il jeta un regard sur le piteux intérieur où il se trouvait et sur l'artificier lui- même, dont la salelu était repoussante. Qui pouvait bien être l'associé d'un pareil homme? — Ab! monsieur, murmura à son oreille la voix douce d'Agnès, je vous avais bien dit que c'est en vain que vous essayeriez de me sauver ! Cette voix, qui lui était chère déjà, lui rendit au contraire le ferme désir d'aller jusqu'au bout de l'aventure! — Un associé! fit-il, eh bien, nous lui rendrons ses capitaux. — Kozak n'a rien versé, mais c'est lui qui est chargé des travaux... Songez qu'un homme qui fabrique de la poudre doit toujours avoir la tête à lui : un moment d'imprudence, et tout le quartier sauterait... Kozak est un homme précieux. UNE CONSPIRATION J59 — Allons le voir ! — Soit! dit Haggens, comme cédant malgré lui au désir de Darius, et, prenant une lan- / / terne, il ouvrit une porte qui conduisait à une cave. Et tandis qu'il éclairait son hôte, en lui faisant descendre un escalier immonde, il se 100 QUAND L'AMOUR VA TOUT \\\ demandait où diable le sieur Ignace Korybanya en voulait venir. En tout cas, puisqu'il tenait tant à lui confier son argent, il ne se ferait prier que pour la forme. 111 Darius se trouva en présence d'un étrange personnage dont il était dillicile de préciser L'âge, Lien qu'il parût plutôt jeune encore. Sa barbe, très épaisse, croissait en désordre et ressemblait à un ebamp d'épis traversé par la grêle. De longs cheveux jaunes, absolument incultes, tombaient jusque sur ses épaules. Sa peau formait des rides sur ses os ; le feu sinistre de ses yeux perçait à travers ses lunettes. Il y avait en lui du sauvage et du savant allemand. Haggens présenta Darius sous son nom d'emprunt et le laissa seul avec Kozak. Celui- UNE CONSPIRATION' 16 1 ci, étendu sur une sorte de lit de camp, au milieu de la cave que l'artificier appelait pompeusement l'atelier, se dérangea à peine d'abord et regarda le visiteur d'un air passablement renfrogné. Puis, tout à coup, il se souleva, s'appuya sur son coude, et dit : — Le moment est donc arrivé? — Oui, fit Darius à tout hasard, en dévisageant l'étrange personnage, il est arrivé! — Alors, je te donnerai les gouttes du Phlé« geton. — Les gouttes du...? C'est cela, c'esl pré« 11 162 QUAND l'àKOUB VA TOI T V.\! cisémeut cela, reprit Darius, qui avait peine à garder son sérieux. Et, contemplant cette espèce de fou, il pensait cpie, entre de telles mains, il n'était pas bien étonnant que la fabrique n'eût pas fait de brillantes affaires. — Eh, mon frère, dit tout à coup Kosak, pourquoi cette réserve, je sais qui tu es... — Mais je suis Ignace Korybanya, négociant... Kozac eut un rire froid, qui découvrit des dents de vieux loup. — Non, mon frère. Aie plus de confiance! Je connais ton nom. Je L'ai vu souvent dans cette autre usine où vous travaillez contre nous, à la Chambre. J'ai assisté souvent aux séances. Je sais même que ta place est à (Jroile... tant mieux! il faut savoir dissimuler! Je ne me lie pas à la gauche : tous ces radicaux sont des bavards. Tu t'appelle Darius Arady! Pour le coup, Darius ne put retenir un léger sursaut. Ali çà, où diable s'était-il fourré? — Je sais bien, poursuiviUvo/.ak que tu dois UNE CONSPIRATION K.U tout cacher à ce vieil ivrogne d'Haggens... il serait capable de trahir la cause sacrée pour un verre de vin. Mais Agnès, sa fille, peut tout apprendre. Elle nous sera dévouée. Ce nom d'Agnès rendit à Darius le goût de l'aventure. — J'avais deviné juste, reprit l'étonnant Kozak ; j'avais toujours pensé que tu étais des nôtres... Ainsi, convenons de tout pendant que nous sommes seuls. Tu nous apportes les fonds nécessaires, et, pour sauver l'apparence, tu achètes nui part d'associé... lion..... Au fait, il faudra verser l'argent bientôt : nous en avons grand besoin... Maintenant, pour détourner les soupçons, lu feindras une liaison avec Agnès; chaque jour, elle viendra te voir, et, chaque jour, elle t'apportera une cartouche de dynamite. — Diable! fit Darius, interloqué, et qu'en ferais-je? — Eh mais, tu les garderas [tour faire sauter le Parlement... Darius s'était mis en garde contre tous les 104 QUAND L'AMOUR VA TOUT VAÎ éloimements, mais il n'avait pas prévu ce Irait final. C'est que le seigneur Kozak n'avait pas l'air du tout de plaisanter. Darius commençait à trouver que les rencontres sur le pont de Pesth, la nuit, peuvent mener loin. Cependant, il se contint et laissa parler le conspirateur. — Ecoute, reprit Kozak. En en posant les fondements, on a pensé que celle maison abriterait des traîtres et on a pris des précautions..., mais ils se trompent bien, s'ils croient éviter leur destinée! Tu sais qu'il y a dans la salle, devant les fauteuils des ministres, trois soupiraux grillés. On peut très bien y glisser une fusée. Ta qualité de député te donne le droit d'entrer avant l'ouverture de la séance, quand il n'y a encore personne. Tu peux donc te ebarger de tout. Les cartouclies placées, tu attendras le moment où tout le inonde sera réuni — celui d'un vote important, par exemple... Oh! ce sera un saut superbe, une catastrophe épique... UNE CONSPIRATÏON I 65 — Oui, fit Darius, et pour l'exécuteur aussi. — Du tout 1 ne sacrifions pas nos fidèles pour rien... Dès que la mine sera placée, tu attacheras à la mèche de Bickford un fil de laiton, qu'on peut conduire sous le tapis jusqu'à la tribune présidentielle... Là se trouve un appareil électrique à l'aide duquel le président invite à rentrer dans la salle les députés qui sont dans les couloirs... Au moment d'un vote, les députés encombrent l'estrade de la tribune et la séance est toujours suspendue. Au milieu du brouhaha, tu attacheras, toi, le fil de la mèche de Bickford au fil de l'appareil électrique. Puis tu t'élanceras hors de la salle, tu te jetteras dans une voiture, tu brûleras le pavé, car — cinq minutes après — le président, en pressant le bouton de la sonnette donnera aux députés le signal d'entrer... dans l'autre monde — ajouta Kozak d'un ton caverneux. Darius cherchait une façon honorable d'écouter ce stupéfiant entretien quand des cris douloureux arrivèrent jusqu'à lui. 106 QUANT) T,'.\MOTTTi VA TOUT VA ! ' — Qu'est cela? fit-il. — Rien, dit Knzak, imperturbable... C'est Haggens qui bat encore Agnès, sans doute. Toute la pitié qu'avait éprouvée Darius, à l'aspect de la charmante jeune fille — si misérablement condamnée à cet enfer — lui revint au cœur. — Bah, pensa-t-il... Il sera toujours facile de se débarrasser de ce toqué... Le principal est de sauver Agnès... EL puis, faut-il le dire, la perspective de la voir tous les jours, quel que soit le prétexte, lui semblait maintenant chose assez tentante. Il reprit sa bonne humeur. — C'est convenu, mon frère Kozak, tu parles d'or...Tu me trouveras fidèle au poste... Mais n'oublie pas de m'envoyer régulièrement les cartouches. Il allait se retirer, quand Kosak le rappela. ■— Tu es avec nous par le cœur, c'est bien. Mais tu ne portes pas notre signe de ralliement... Découvre ton bras; je vais y graver 1 •NE G0NSPIRATION I67 le tatouage grâce auquel nous nous reconnaissons. Darius eut un haut-le-corps. Bravement, toutefois, il releva sa manchette. — Au fait, dit Kozak,nous nous reverrons... Ce sera pour une autre fois. Darius respira. — Si nies ('lecteurs me voyaient, pensait-il, eux qui m'ont envoyé à la Chambre pour broyer l'hydre de l'anarchie! IV Darius remonta auprès d'Haggcns. Celui- ci était attablé devant une bouteille d'eau- de-vie. — Eh bien! dcmanda-t-il d'une voix pâteuse. ■— L'affaire est conclue, et voici la moitié de la somme convenue, fit Darius, en dépo- 108 QUAND I,'.\MOin VA TOUT VA ! sant des billets de banque sur la table. Mais je pose mes conditions. — Lesquelles? — J'exige, entendez-vous, j'exige que vous respectiez voire fille, désormais... Elle doit vous être sacrée. M.Kosakvous expliquera pourquoi. — Ma fille... mais la chère enfant n'est-elle pas traitée comme une reine ici? dit l'ivrogne, attendri subitement par la vue des précieux petits chiifons de papier, qu'il serra dans un portefeuille graisseux... Enfin, soit! Tu entends, Agnès, tu es sacrée pour moi! Tu es libre, ma fille, tu es libre, maintenant,de faire ce que tu veux... Allons, accompagne monsieur jusqu'à la porte... Excusez-moi, mon cher associé, de ne pas vous reconduire... Je suis, — et il montra la bouteille, — je suis en conversation !... Agnès sortit avec Darius, et au moment où. relevant le col de son pardessus pour tâcher de n'être pas reconnu, — car il faisait grand jour à présent; — il prenait congé d'elle, il mit sa petite main entre les siennes. ONE COXSP Ili \TI()\ 1 0 0 — Eh bien, lui dit-il, vous voyez que tout s'arrange... Plus de mauvaises idées, n'est-ce pas, maintenant? Vous le jurez. Deux larmes, — deux perles,— brillèrent dans les yeux de la jeune fille, et elle ne répondit pas, — parce qu'elle ne pouvait pas répondre. Darius appela un cocher, se fit conduire chez lui, et, après cette nuit mouvementée, s'étendit sur son lit. — Ouf! fit-il, j'ai bien gagné du repos I Quand il se réveilla, — longtemps après que l'heure de la séance de la Chambre fût passée, — il se demanda un bon moment s'il n'avait pas rêvé, et il se mil à regretter, en effet, que tout ceci ne fût pas un rêve. Car, de sang-frbid, son équipée lui paraissait bonnement absurde. Quelle diablesse de mouche l'avait piqué? 11 avait commis là une jolie imprudence... .Mais, tandis qu'il se passait de l'eau sur le visage, il se rassurait peu à peu. Quelle apparence y avait-il qu'il revît tous ces gens-là ? Il 170 quand l'amoub va tout va! avait été dupe d'un mouvement de pitié, d'un instinct généreux; il s'était laissé prendre dans un guêpier. Gela lui coûtait un peu cher, mais, baste! il se et referait » au Cercle, le soir. Il s'habilla, pour dîner, sortit, alla lire les journaux, et fut surpris de revoir sans cesse, par la pensée, le joli visage d'Agnès, si triste, oh, si triste, dans sa résignation douce ! Avec quelle émotion profonde elle lui avait exprimé sa reconnaissance ! Il s'inquiéta, à la fin, de la persistance de cette vision, chercha quelque autre préoccupation et ne s'y intéressa point; une sorte d'é- nervement le prenait... Il rentra chez lui, passa son habit pour aller tuer la soirée à l'Opéra... et, irrésistiblement, se trouva emporté par un désir fou d'aller errer du côté de l'étrange bicoque de maître Haggcns. Il s'aventura, à pied, dans le sombre quartier où elle s'élevait. Une vieille barricadait la porte de la maison, pour la nuit. Darius l'aborda, et, avec une UNE CONSPIRATION 171 sorte do crainte, murmura le nom d'Agnès. — Ah! dit-elle, c'est vous qui êtes venu hier... La pauvre petite vous intéresse donc bien?... Et, comme si elle achevait une pensée qu'elle n'osait exprimer tout haut, elle reprit : Autant vous qu'un autre, après tout! Ces paroles impatientèrent Darius : — Que s'est-il passé aujourd'hui? fit-il. — Bah! ce qui se passe tous les jours... Après votre départ, Haggens, qui était ivre, a querellé sa fille... Des scrupules singuliers d'honneur, de vertu, que sais-je?... Il devait être plus gris encore que de coutume!... Il a fallu que Rozak s'interposât... Oui, un vrai miracle! Lui qui ne parle jamais que de coups de couteau et qui menace sans cesse ! Je ne m'explique pas ce changement, en vérité... — Et... et après? — Elle s'est jetée sur son lit... elle a la lièvre... Ah! tout n'est pas rose dans sa vie, et je lui souhaite de bon cœur que vous l'arrachiez à cet enfer... puisqu'elle vous plaît! Darius eut un petit tressaillement, glissa il-2 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! deux florins à la vieille et se retira, se sentant en proie à une lièvre, lui aussi. Il ne riait plus de son aventure. Un trouble violent s'emparait de lui, et, pour la première fois depuis longtemps, une mélancolie profonde l'envahissait, lourdement. \ Deux jours, puis trois jours se passèrent, sans événement, sans rien qui comptât, dans le train-train de son existence habituelle. Il devait prendre la parole dans une discussion qui touchait aux intérêts de la province qu'il représentait, et il préparait son discours, mollement, sans enthousiasme. Cherchant une idée, la plume à la main, il s'était accoudé à sa croisée, machinalement, quand, soudainement, il aperçut dans la demi- obscurité de la nuit qui montait une ombre UNE CONSPIRATION 173 arrêtée en face de ses fenêtres. Il reçut comme un coup au cœur, et, se penchant, il dit, à demi-voix : — Agnès ! Agnès leva la tête. Darius lui fit un signe. Elle ne bougea point... La rue était déserte à ce moment. Il insista : — Que faites-vous là? ma chère enfant? Il entendit un sanglot étouffé. Il reprit : — Venez, oh, venez ! Elle hésitait encore. Alors, ce fut lui cpii descendit, et, la prenant par la main, il l'emmena chez lui. Elle tremblait comme une feuille et, dans cet effarement, sa beauté semblait plus exquise. Elle dit : — Je voulais vous voir... je n'osais pas ! Darius essaya de prendre un ton enjoué, mais son rire sonnait faux. 11 voulut la faire asseoir, elle refusa, et, comme son regard rencontrait une glace, dans un geste d'une pudeur adorable, elle se couvrit le visage de ses deux mains. 174 QUAND LAMOUIl VA TOUT VA ! — J ai peur pour vous, murmura-t-elle... Qu'avez-vous fait, en cherchant à me sauver ! Vous vous êtes livré à un fou... il vous perdra. — Bah! je n'ai peur que de voir ces beaux yeux-là mouillés de larmes! — Si vous saviez !... Oh ! cœur généreux!... Et, ne se maîtrisant plus, elle se laissa pleurer. Le bon Darius, fort émotionné, tentait de la calmer, de la rassurer, balbutiant des mots qu'il n'achevait pas. Et une douceur singulière, un charme intense le gagnait peu à peu, au milieu do son trouble. — Ah! si j'avais pu intervenir, au moment de votre conversation avec Kozak... car j'écoutais et j'ai tout entendu... mais — et elle eut un instinctif mouvement de frayeur et d'horreur — il m'aurait tuée !... Vous avez pu croire qu'il ne s'agissait pour vous que d'une plaisanterie... Hélas, le malheureux était sérieux, lui...Prenez garde, je vous en conjure, prenez garde... il est capable de tout! Et alors, d'une voix entrecoupée, elle lui tINK CONSl'l H AT I 0 X 1 78 une cartouche de dynamite... oui, un effroyable engin de destruction... Ces cartouches, elle les avait jetées dans le fleuve, à l'endroit le 176 QUAND L'AMOUR VA TOUT VAÎ plus profond... mais le moment viendrait où Kozak saurait la vérité et... — Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir! dit-elle en appuyant son joli visage sur le coussin d'un sopha sur lequel elle était tombée, épuisée... Par la fenêtre ouverte, des senteurs parfumées arrivaient des jardins longeant la rive du Danube. La splendeur de ce soir d'été énervait. On voyait au-dessus du pont, les flots argentés par la lune se briser doucement sur les piliers des arches, avec un murmure rythmique. Au loin la ville apparaissait baignée dans une teinte bleue. Aucun passant ne troublait ce silence et cette solitude. Darius, penché sur elle, avait pris ses mains et son souffle effleurait par moment le front de là jeune fille. — Ah! qu'ai-je fait, qu'ai-je fait, reprit Agnès en vous livrant à ce misérable... à mon père aussi... Pourquoi m'avez-vous rencontrée?... Je voudrais n'être plus! . UNK CONSPIRATION 177 — Agnès, Agnès! s'écria Darius ne pouvant plus se dompter, ne parlez pas ainsi... Je vous aime ! Agnès porta la main sur son cœur, comme si elle eût ressenti une commotion terrible. Elle jeta un regard éperdu sur Darius. — Au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus sacré au monde, dit-elle, taisez- vous!... ne répétez pas ces mots qui me rendent folle... et que je n'ai pas le droit d'entendre I Vous êtes bon, je vous bénis, je voudrais me dévouer pour vous... Vous avez eu pitié de moi, n'est-ce pas, comme la nuit où vous m'avez trouvée sur le pont, et aujourd'hui, en vous jouant, par charité, vous voulez me faire croire qu'il serait possible... Qu'une pauvre fille comme moi adore le seul être qui lui ait montré quelque intérêt, c'est tout naturel!... Que le secret de mon cœur, que j'enfermais si bien en moi, m'échappe en ce moment, qu'importe! mais vous... vous... Est-ce que ces bonheurs-là sont possibles? Elle suffoquait. Malgré les larmes qui les \± 178 QUAND l'aMOT'R VA TOUT VA ! noyaient, ses yeux brillaient d'une lueur étrange... Elle était transfigurée. Sa beauté était radieuse. — Dites-moi donc, supplia-t-elle, que vous riez, que vous vous moquez! Que suis-je pour vous? Est-ce que tout ne devrait pas vous mettre en garde contre moi? Est-ce que mon père n'a pas voulu me livrer à vous? Ne vous êtes-vous pas déjà assez engagé et compromis en me venant en aide?... Laissez-moi à ma destinée : fuyez-moi, fuyez-moi! — Agnès, répéta Darius tout bas, à son oreille, en effleurant son visage d'un bai«er, je vous aime ! Il l'avait prise dans ses bras, comme une enfant. Elle se laissait faire, s'abandonnant chastement à cette étreinte. Une fois encore, se penchant sur ses lèvres, il lui dit, sentant un frisson courir dans ses veines. — Je t'aime ! — Ah, Dieu! fit-elle alors doucement, comme si elle avait craint de rompre le charme, UNE CONSPIRATION 17.8 vous avez donc compris ce qui se passait en moi ! vous ne me méprisez donc pas, vous devinez donc que ma vie est à vous, que je suis votre esclave, votre bien, votre chose... que je vous aime, moi aussi, comme aucun mot humain ne peut le dire. Elle s'arrêta brusquement, presque farouche, se leva tout à coup, et, au milieu d'un éclat de rire qui ressemblait à un sanglot : — Ah ça, s'écria-t-elle, qu'est-ce que je fais donc! Est-ce qu'il m'est permis de parler ainsi ? Est-ce que je puis vous faire tout oublier?... Non, je n'ai rien dit, je n'ai rien entendu, vous ne m'avez pas parlé... Son exaltation était extrême. Elle resta quelques secondes debout, en proie à un trouble effrayant... Subitement, elle prit les mains de Darius, les embrassa avec fureur, et s'échappa en courant sans que, interdit, il put la retenir... *180 QUAND l/AMOUR VA TOUT VA ! VI Le lendemain, Darius, qui, vous pouvez le croire, avait fort mal dormi pendant la nuit, se rendait au Parlement, quand un homme, devant les grilles de la porte, le frôla au passage. L'homme disparut, mais si rapide qu'eût été son mouvement, Darius avait eu le temps de reconnaître Kozak. Agnès n'avait donc dit que la vérité : cet enragé conspirateur, que réclamaient les asiles d'aliénés, poursuivrait opiniâtrement son but. La situation devenait grave, et il eût été assurément fort embarrassé, s'il avait eu le loisir de songer longuement à l'absurde aventure dans laquelle il se trouvait empêtré. Mais il ne pensait qu'à la jeune fille... Non, il n'avait pas menti, en lui disant qu'il l'aimait... Cet 181 amour était ardent et sincère, et si fort que, malgré la raison, malgré le péril, il n'avait qu'un désir : revoir Agnès! Il assista distraitement à la séance, prit part, plus distraitement encore, aux travaux d'une commission et quitta le palais presque à la nuit. Au moment où il sortait, il remarqua qu'il était suivi. Dans une rue étroite qu'il traversait, Kozak l'aborda. Darius eut une bonne envie de l'étrangler tout d'abord, mais ce moyen sommaire de se débarrasser d'un fàcbeux ne va pas, [aujourd'hui , sans causer quelque scandale. Il se résigna. — Tu as les cartouclies? demanda Kozak. — Oui. — Pourquoi as-tu tardé?... L'occasion était favorable aujourd'hui. — Mon très cher frère, fit Darius, tu es trop impatient, que diable! — L'heure de la justice a sonné. — Ta montre avance! 182 QUAND L'AMOUR VA TOUT Va! — Tu plaisantes... Est-ce que tu nous trahirais? Sais-tu que nous nous débarrassons sans tarder des faux frères? — Nous y voilà, pensa Darius, l'animal est entêté ! — Écoute ! Agnès te portera demain une dernière sommation... si demain soir le Parlement n'a pas sauté, tu es condamné par nous! — La perspective est charmante! — Oh! sois tranquille, nous saurions t'at- leindre partout! tu ne nous échapperais pas! Kozak disparut comme un personnage de mélodrame, en s'enveloppant dans son manteau, et laissa là Darius, fort en colère, et regrettant de n'avoir pas cédé à son premier mouvement. Il avait un peu besoin de s'étourdir. Il dîna à son cercle, et joua toute la nuit un jeu d'enfer. Mais les huit et les neuf s'abattaient devant lui, sans que, à travers l'obsession qui le poursuivait, il cessât d'entrevoir Agnès, si belle, les cheveux dénoués, tremblante, avouant elle aussi, son amour ! UNE CONSPIRATION 183 Rentré chez Lui, au petit jour, il ne se coucha pas. Il l'attendait! Kozak n'avait-il pas annoncé sa visite?... Et il ne la laisserait pas repartir. Non ! il l'arracherait à cette vie misérable, il la cacherait quelque part, il la forcerait bien à croire à sa passion. Elle ne vint pas. Il ne voulut pas sortir, s'acharnant à l'espérer, avec des angoisses, maintenant, avec toutes les affres de l'attente... Et la journée se passa ainsi, dans une désespérante lenteur. Une petite pluie tombait, noyant la ville dans une brume, et ce temps triste s'harmonisait avec son énervement. Il restai! debout, devant les vitres cluses, tambourinant sur les carreaux, se sentant, dans son affreux isolement, incapable de rien faire. Par ce temps sombre, son domestique apporta les lampes de bonne heure. Il déposa en même temps sur la table les journaux, du soir. Darius en prit un, au hasard, et le déplia, sans lire réellement, laissant seulement errer ses yeux sur les colonnes compactes, du bul- 184 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! letin politique aux « dernières nouvelles ». Et voici que, tout à coup, il eut une horrible secousse... Ses yeux se brouillèrent, un tremblement le prit... Il eut besoin de toute son énergie pour relire le passage qui venait ainsi de l'affoler... On y parlait d'une catastrophe arrivée le matin, dans un faubourg : une fabrique d'artifice avait sauté, ensevelissant sous les décombres deux hommes et une jeune fille... UNE CONSPIRATION 185 A ce qu'on eu pouvait juger, le feu avait été mis volontairement par une des victimes... Blême, hagard, la gorge sèche, stupide d'effroi, Darius eut un éblouissement et il chancela', pleurant, pleurant comme un enfant. Puis il voulut douter, et relut tout haut ces affreux détails de l'accident. Agnès morte, morte volontairement sans doute, de cette mort épouvantable, et pour le sauver, lui! 11 essaya de retrouver un peu de sang-froid et il déroula dans son esprit les phases de cette idylle ébauchée, qui se dénouait si tragiquement... Il s'expliquait tout, maintenant. Il devinait quelque lutte navrante entre Agnès elle fou, à son sujet... Oui, d'abord, elle avait résisté, elle avait refusé de porter des instructions sauvages, absurdes, criminelles.,. Puis Ku/.ak avait menacé, avait parlé de vengeance, et pour empêcher l'exécution de ces menaces, elle avait recouru à un sacrifice suprême, expiation pour les autres et sublime 186 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! dévouement pour elle... C'est elle qui avait allumé l'incendie! Tout cela, il le devinait avec une netteté atroce, éperdu à la pensée de ce drame dont il était la cause, la seule cause. Défaillant, il eut la force, cependant, de se rendre sur le théâtre du sinistre. Ce qu'il y apprit le confirma dans ses convictions. Un commissaire, qui l'avait reconnu, lui raconta complaisamment les résultats de l'enquête... — Oui, monsieur le député, la jeune fille tenait encore dans sa main à demi-carbonisée un bout de mèche... Pour sûr, cette malheureuse est la coupable... Darius Arady ne l'écoutait plus. Il s'était avancé jusqu'au hangar où l'on avait porté les trois cadavres, et, dans ces restes informes, affreusement rapetisses et noircis, il cherchait, comble d'horreur! à reconnaître celle qui avait été la douce et triste Agnès. A la lueur des torches fumeuses, il contemplait, muet d'épouvante, ce spectacle hideux... — Ah, Dieu! fit-il, se découvrant devant ce UN VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE UN VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE ans les premiers jours du présent mois, le sous-lieutenant Brissac, vers les dix heures du matin, se trouva dans une situation identique à celle du lieutenant sarde Xavier de Maistre — àcette différence près pourtant que le duel de l'au- 102 QUAND LAMOUR VA TOUT VA ! teur du Voyage autour de ma chambre lui avait valu quarante-deux jours d'arrêt, et que Brissac, pour être arrivé un quart de minute en retard à la manœuvre, n'avait à rester prisonnier que vingt-quatre heures... Yingt-quatre heures sont encore quelque chose ! Il faisait un temps très doux, presque tiède. Le soleil, qui ne s'était point montré depuis longtemps, faisait à l'officier le tour ironique de briller le plus gaiement du monde, comme avec un sourire engageant pour l'exciter à sortir. C'était un dimanche. A travers les vitres closes, il voyait passer dans la rue le défilé des petites bourgeoises pimpantes, qui se rendaient à la messe, avec de jolies mines hypocrites pour voir si elles n'étaient pas suivies... G'était, en effet, à la maussade garnison où le sort avait jeté Brissac, un des rares passe- temps que d'aller se poster, à l'heure de la grand'messe, aux abords de la cathédrale, pour assister à ce défilé féminin. Croyez que les fidèles étaient beaucoup moins nom- VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE I!):! breuses, au reste, les dimanches où, par hasard, MM. les officiers, retenus par le service, ne pouvaient errer par les rues! Comme Brissac, soulevant d'une main ses rideaux, contemplait ce spectacle familier avec un peu de rancune contre son capitaine, auteur de la punition, son ordonnance entra, portant le long panier traditionnel qui contenait son déjeuner. — Saucisses purée de pommes... beaf- steack... mendiants!... Hum, fit Brissac, menu modeste ! — Où faut-il mettre le couvert, mon lieutenant? demanda le soldat. — N'importe où... sur cette table, si vous voulez... L'ordonnance salua et se retira, et Bris- sac se trouva en tôte-à-tête avec ses saucisses. 11 avait bel appétit; elles disparurent assez vite. En un quart d'heure, le jeune officier avait expédié le festin. Il demeura ensuite un bon moment songeur, devant les assiettes 13 ^^■■1 194 OTTANI) L'A MO TIR VA TOTIT VA ! t^^/t^V^r^T^Tk^V^^V^n^^fy^^ vides. L'heure du café avait sonné. Mais on ne fait pas un bésigue tout seul. Jusque-là tout avait bien marché : le supplice commençait. Brissac n'hésita pas à s'avouer bientôt qu'il s'ennuyait ferme. Sous ses yeux s'étalait, insolemment, le billet plié en triangle que lui avait remis l'adjudant, avec le sourire mal dissimulé qu'ont ces gens-là, en ces cas délicats. Brissac se vengea contre ce maudit papier de l'isolement auquel il était condamné; il en fit une boulette, et l'envoya dans le feu, avec, la satisfaction que donne une légitime exécution. C'était à merveille : le malheur fut que cet autodafé n'employa qu'un instant. Et le sous-lieutenant, regardant sa montre, fut assez dépité de la lenteur avec laquelle semblait marcher le temps. Quittant la table, il se mit dans son fauteuil, et tisonna, machinalement. Cette intéressante occupation dura bien dix minutes, après quoi, Brissac ne songea même pas à réprimer un formidable bâillement, et s'écria : VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE 193 — Ah ça! qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire toute cette après-midi! C'est alors que tout à coup, par une association d'idées longuement déduites, il vint à comparer son sort à celui de Xavier de Maistre. — Et moi aussi! dit-il, pourquoi ne ferai-je pas mon Voyage autour de ma chambre? L'idée d'une occupation quelconque à entamer le dérida une seconde. — Gomme c'était simple, pourtant! reprit-il. Et cette phrase du célèbre petit livre qu'il avait précisément relu récemment, lui revint à l'esprit. « Un fauteuil, un bon feu qui permet de se livrer à quelque douce méditation : les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l'éternité sans vous faire sentir leur triste passage 1 » 19G QUAND LAMOUR VA TOUT VA ! — A l'œuvre donc! fit-il. « Après mon fauteuil, dit Xavier de Maistre, en marchant sur le Nord, on découvre mon lit qui est placé au fond de ma chambre... » Le lit de Brissac était également placé au fond de sa chambre. Il y jeta un coup d'œil. Humph ! C'est qu'il n'avait rien (h; très remarquable, ce lit, avec ses affreux rideaux jaunes qui trahissaient tout de suite la chambre garnie. C'était mal débuter dans l'exploration intime qu'il se proposait d'accomplir. D'abord, on y était mal couché : un sommier d'un dur!... Et puis quoi, qu'est-ce qu'il rappelait de bon? Pas de souvenirs folâtres, à coup sûr ! Des sommeils de brute, après des manœuvres éreintantes, des réveils brusques à la voix de l'ordonnance : — Mon lieutenant, il est le quart moins cinq heures!... Lit chaste et solitaire s'il en fût! Lit fait pour dormir et non pour aimer, lit d'un seul oreiller et étroit comme celui d'un collégien ! VOYAGE AUTOUR DE MA CIIA.M II1IK 197 Parbleu! elle eût été flattée la belle qui se fût aventurée là! L'examen du lit conduisit Brissac à celui des murs. Le papier bleu clair, avec des dessins communs, manquait par places. Il n'avait jamais remarqué ces lacunes nombreuses! Mais, c'était lamentable! Si l'ameublement encore eût racbeté cet abandon et cette misère ! Mais quoi, sur la cheminée, l'immanquable pendule dorée, sous un globe, flanquée de chaque côté d'un flambeau de faux bronze. Deux gravures à droite et à gauche de la cheminée. L'attaque du Mamelon-Vert et la prise de Zaalcha, sujets militaires convenant à la destination de cette chambre, occupée de tout temps par des officiers. Quoi encore? Deux chaises et une table. — Ah çà, se dit Brissac, mais je suis piteusement logé... Je ne m'étais jamais aperçu d'un tel dénuement... C'est horrible ici, et triste !... 11 poussa un soupir, et reprit : 198 QUAND L'AMOUR VA T01 T VAÎ — Ah dame!... budget de sous-lieutenant!... qui ne compte que sur le capitaine- trésorier ! Il eut presque envie d'arrêter là son examen. Ces premières étapes ne l'avaient pas mis en belle humeur, lui, si insouciant d'habitude. Cependant, il continua après un moment d'hésitation. Mais son front s'était tout à coup légèrement plissé et il n'avait plus la gaieté franche qui lui était coutumière. — Xavier de Maistre, reprit-il, n'examine- t-il pas longuement le portrait d'une certaine dame de Hautcastcl? Il ouvrit un tiroir de sa table et en retira quelques lettres et quelques papiers gisant au milieu des théories. Une photographie s'en détacha. Elle repré- VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE 199 sentait une jeune femme, très décolletée, la poitrine d'ailleurs fournie. Au dos, Brissac relut cette ligne : « A mon Edouard — Lucia, 12 mai. » — Ah oui ! fit Brissac, et il découvrit l'autre date qu'il avait ajoutée jadis au crayon : « 20 mai. » Ce grand amour avait duré juste huit jours! Lucia! Il se rappelait. Une chanteuse de café-concert, qui faisait la quète après chaque chanson! Une holle victoire! Il y avait encore d'autres souvenirs d'amour. Une lettre, avec des fautes d'orthographe canailles, une réponse de la caissière d'un café, sur un billet écrit au crayon, taché de bière, une blague à labac, avec un cœur brodé en soie verte, témoignage de la tendresse d'une petite couturière... Tout le défilé banal des amours de l'officier pauvre, dans des coins perdus de province ! L'amour? Est-ce qu'il l'avait jamais connu réellement? Il se sentait, cependant, des appétits d'affection... ah oui! de beaux rêves... A quoi bon ? 200 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! Eh mais! une mélancolie le prenait, le brave sous-lieutenant... ■ 11 referma vite ce tiroir-là et en ouvrit un autre. C'étaient des cahiers de notes militaires, des brevets, des pièces officielles, avec le timbre du ministère de la guerre — toute l'histoire de sou humble carrière — l'engagement au régiment, à dix-huit ans ; puis les galons de sous-officier conquis, le passage à l'École, enfin, laborieusement gagnées, les tresses de sous-lieutenant. Six ou sept ans de travail dur, sans le sou, avec des VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE 201 tentations réprimées, des entraînements cher payés, des humiliations de jeunesse, des désirs jamais réalisés. Alors, comme jamais il ne l'avait éprouvé, le sentiment de son isolement, de son abandon, de l'indifférence dans laquelle il vivait l'étreignità la gorge... Eh quoi! c'était cela, son existence! Pas une affection chaude et douce autour de lui ! Des campements dans des villes absurdes, avec juste un coin pour reposer sa tète, sans jamais connaître la joie du vrai chez soi. Errer sans fin d'un bout à l'autre de la France, sentir toujours son gousset vide, rouler de liaisons indignes en liaisons bètes, être une espèce de paria, s'user le corps en exercices écrasants, n'avoir pas une volonté qui vous fût propre... Oh, oh! elles tournaient au noir, les idées du sous-lieutenant Brissac! 202 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! * « * Mais, comme il en était là de sa rêverie, ses yeux tombèrent par hasard sur un objet qui lui avait échappé, dans l'examen de sa chambre : c'était une carte de France, —une vieille carte d'autrefois, dont le nouveau tracé, à l'est, avait été rectifié à l'encre rouge... En même temps, dir quartier voisin, Brissac entendit des sonneries familières de clairon. Elles résonnèrent à son oreille comme un appel mâle et joyeux, et une émotion le prit, une émotion saine, qui chassa brusquement les tristesses veules de tout à l'heure... Le soleil inondait sa chambre. Il faisait étin- celer la garde de son sabre pendu dans un coin. Son dolman, jeté sur son lit lui parut tout à coup attirant et coquet — bien que trop sobre de galons. Il se sentit une vigueur singulière, et il se VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE 203 leva, en riant tout haut de son bon rire franc, naturel. — Ah çà ! s'écria-t-il, la mélancolie ne me va pas!... Au clou, la mélancolie, et plus vile que ça ! Il y avait, sur la cheminée, un paquet de cigarettes. Brissac en alluma une et lança une bouffée capricieuse... — Ce que c'est que de ne pas fumer, fit-il; ça vous rend idiot! Ayant dit, le sous-lieutenant Brissac se rassit, d'un air de belle humeur, devant sa table, en sifflant un refrain de troupier, et, la plume à la main, ne songea plus bientôt qu'au topo qu'il préparait pour l'inspection trimestrielle. DUMAS PERE PAPA DUMAS PÈRE PAPA assurément toujours un événement littéraire que la publication de lettres inédites d'Alexandre Dumas père. Mais la curiosité de tous ceux qui ont lu — et par conséquent aimé — le grand conteur doit être plus vivement excitée 208 QUAND L'AMOUB VA TOUT VA ! encore quand il s'agit d'une correspondance qui révèle le romancier de joyeuse humeur, dont le nom seul éveille l'idée d'aventures héroïques et de grands coups d'épée, sous un côté tendre, paternel, affectueux, sérieux même, qui est assez inconnu du grand public. C'est ainsi que Dumas apparaîtra dans un bien curieux volume qui doit être publié, quelque jour, par un des fidèles du maître. Les intimes de la maison de la rue d'Amsterdam ont connu une jeune et charmante femme, M me Émilie Cordier, qui fut, de 1859 à 1864, la compagne du romancier. C'est à elle — et à la fille qu'il eut d'elle — que ces lettres sont adressées. On ne la désignait guère que sous le nom de l' Amiral. Ce sobriquet lui venait du costume d'enseigne de marine qu'elle porta pendant les deux voyages que Dumas fit avec elle en Italie, la faisant passer tantôt pour son fils, tantôt pour son neveu. Elle ne quitta guère, au reste, les vêtements masculins, qu'en 1864. Le premier voyage était un voyage de ton- DUMAS PÈRE PAPA 2 00 riste et de pur agrément ; le second — celui de 18G0 — avait pour but de faire sur la frégate Y Emma, que Dumas venait d'acheter, une exploration dans les îles de la Grèce. La révolution d'Italie l'empêcha de mettre son projet à exécution, et il préféra suivre les opérations de Garibaldi en Sicile et à Naples. Pendant ce temps, il s'occupa de fournitures d'armes et de vêtements pour l'armée révolutionnaire. Il est fait plusieurs fois allusion à ces transactions dans des lettres écrites — à l'adresse de M. Emile — à. .M" 1 " Gordier. Quand Naples fut tombée au pouvoir de Garibaldi, Dumas habita un moment avec elle le palais royal de Chiatamone. Revenu à Paris avec VAmiral à la lin de novembre 1800, Dumas repartit seul, le mois suivant. L'Amiral dut rester à Paris pour y faire ses couches. Elle eut une fille qui reçut les noms de Micaelle-Clélie-Cécilia. Garibaldi en fut le parrain. 11 210 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! La correspondance de Dumas à cette époque témoigne d'une sorte d'adoration pour son enfant, dont l'avenir le préoccupa d'une façon toute particulière. Quelques-unes de ces lettres furent adressées par lui à ce cher bébé, comme il l'appelle, avant même qu'il ne sût lire : elles prouvent quel besoin d'expansion il avait à l'égard de sa fille. Beaucoup, plus tard, ne sont que de simples billets écrits d'une chambre à l'autre. Ils ne renferment que quelques mots affectueux. Dumas interrompait son travail pour les envoyer dans la pièce voisine et demander une réponse. Quelquefois même on se les passait d'une table à l'autre, quand Y Amiral recopiait auprès de lui quelque manuscrit. C'est vraisemblablement une bonne fortune que do pouvoir donner aujourd'hui la primeur 2 1 1 de quelques-unes de ces curieuses pages, où l'écrivain fait place au père et oublie tout pour son enfant. Nous les prenons au hasard. Voici d'abord la lettre que Dumas écrivit à VAmiral en apprenant la naissance de sa fille. I" janvier 1861. Joie et bonheur sur toi, mon cher amour d'enfant, qui, pour mon jour de l'an juste, m'as donné la bonne nouvelle que ma petite Micaélla était venue au monde et que sa mère se portait bien. Tu sais, mon cher bébé, que je préférais une fille. Je rais le dire pourquoi. J'aime mieux Alexandre que Marie. Je ne vois pas Marie une fois par an et je puis voir Alexandre tanl que je voudrai. Tout l'amour que je pouvais avoir pour Marie se reportera donc sur ma c/iére petite Micaëlla, que je vois couchée à côté de sa petite maman, et a. qui je défends de se lever et de sortir avant que je n'arrive... Je vais tout arranger pour êlre à ['ans vers le \2. Il me serait, malgré tout mon désir, impossible d'y être avant. Si je te ilis cela, mon cher amour, crois bien à. la Vérité de ce que je te dis. Depuis une heure mou cœur s'est agrandi pour faire place à mon nouvel amour. * 11 faut ici que je laisse, comme tu le sais, un certain nombre d'articles avant de partir. Nous avons fondé un comité pour les élections auquel 212 QUAND L'AMOUR VA TOUT Va! je suis obligé d'assister deux fois par semaine, de deux heures à cimj heures. Je chargerai les deux ou trois principaux de mes collègues de soutenir le journal en mon absence... Si, pendant les premiers mois, tu ne veux pas te séparer de notre enfant, nous louerons une petite maison à Ischia, dans le meilleur air el la plus jolie île de Naples, et alors j'irai passer avec vous deux ou trois jours de la semaine, peudani toul le printemps ; enfin, rapporte-t'en à moi d'aimer l'enfant et la mère. Au revoir, mon petit chéri, embrasse bien dona Mi- caëlla qui n'est pas plus grosse que le pouce, me dit M"'" de G..., à laquelle je répondrai par le premier courrier, ainsi qu'à ta mère que j'embrasse. A toi el à l'enfant. Alex. D... ... Songe que je ne reçois ta lettre qu'aujourd'hui 1" janvier, et que tu ne recevras peut-être celle-ci que le 1G. Je l'aime ! Gomme le grand homme s'élève encore, 'n'est-ce pas, dans ces effusions de tendresses? Voici une autre lettre de 1801. L'enfant est malade ; il écrit aussitôt : DUMAS PÈRR PAPA 213 Mon enfant chéri, je réponds à toutes tes lettres ensemble. Bon Dieu, que tu souffres, combien je souffre moi-même... Oui, je t'aime de tout mon cœur, j'aime l'enfant comme on aime sa chair... Notre grand malheur, le seul irréparable serait celui dont les convulsions de Micaélla nous menacent, mais enfin, mon pauvre amour, le malheur ne nous séparerait pas. Toutes les douleurs me rapprochent de toi. Autre lettre, de juin, môme année. On verra à quel point Dumas s'occupait de tout ce qui se rattachait à sa lille : Juin 1861. Tu as auprès de toi notre chère petite Micaélla. J'ai peur que l'air de Paris ne lui soit mauvais. À la campagne elle ne profitait pas, peut-être, mais elle vivait et, si aux tourments que j'ai ici se joignait de nouveau l'inquiétude de la voir plus malade, je ne sais comment je supporterais cela... Embrasse Micaélla. J'enveloppe la mère et l'enfant dans le même baiser. A toi, à toi, à toi. A. D. Ailleurs, il parle d'une visite qu'il a faite à Micaélla : 214 QUAND L'AMOUR VA TOI T VA ! ...J'ai vu hier notre cher hébé : il a des joues comme des pèches, une bouche ù y fourrer le petit doigt et des yeux sans fin. Quant à ses cheveux, je voudrais t'en dire la nuance, mais quoique la tôle soit devenue très propre, elle n'a qu'un tout petit duvet. Il faut nous borner. Citons un billet adressé à l'enfant, le jour anniversaire de sa naissance : Mon cher bébé, Comme ta bonne maman, qu'il faut bien aimer, ainsi que ta petite mère, m'écrit que tu as besoin d'argent, je l'envoie 150 francs pour tes étrennes. Je vais tâcher de t'envoyer aussi un petit panier de bonnes choses qui l'arrivera le 1 er janvier. Il n'y aura rien à payer que le commissionnaire qui l'apportera. Je t'embrasse bien tendrement, Ton père qui t'aime, Ai.ex. Dumas. 24 décembre 1863. N'est-ce pas que c'est là un Dumas tout à fait inattendu et que c'est une chose tou- DTIMAS P È n R PAPA 218 chante de voir l'auteur des Mousquetaires parler, avec tant de câlineries, ce langage enfantin ! LE VOYAGE DE SIRE OLEN AU PURGATOIRE CONTE DD PAYS DE GALLES LE VOYAGE DE SIRE OLEN AU PURGATOIRE u temps du roi Esteveaon d'Angleterre, il y avait un chevalier nommé Olen gui, pour fiancée, avait une belle et chaste demoiselle qu'on appelait Pierronne; et c'était merveille de voir combien tous deux s'aimaient et qu'ils ne vivaient que 220 quand l'amour va tout va! l'un pour l'autre. Tout rudes et tout sauvages qu'ils fussent, les pêcheurs du Pembrokeshire, quand, en rentrant dans le port, ils apercevaient, assis sur une vieille tour dont le pied baignait dans la mer de Caermarthen, leur jeune seigneur, le corps serré dans une jaque d'un rouge éclatant, appuyant sa main sur l'épaule de Pierronne, dont les grands cheveux blonds semblaient à distance un manteau d'or jeté sur sa tunique blanche, ils souriaient, eux les pirates, eux les fiers Bretons, eux les sans-cœur ! — Sire Olen et Pierronne passaient souvent des journées entières à contempler les flots, ou bien ils se regardaient en face, sans mot dire, comme pour fondre leurs deux âmes en une seule. Certes, si jamais couple semblait destiné à monter facilement dans le même sentier la montagne de la vie, c'était bien celui-là! Olen n'avait jamais songé qu'à Pierronne, et Pierronne avait répondu aux caresses d'Olen avant de sourire à sa mère, car ils étaient, elle et lui, enfants des deux frères, et la même nour- LE VOYAGE I)E SIRK OLE N 221 rice galloise leur avail donné son lait. Donc, au milieu des rocs monstrueux plantés autrefois sur le rivage par les géants pour servir de remparts contre lesKymris,au milieu des vertes laudes acres de senteurs marines, avec les montagnes lointaines pour horizon, ils avaient grandi ensemble, et c'est ainsi que, sans s'être quittés jamais, ils avaiènl atteint l'âge de dix- huit ans, étant nés, tant ils étaient faits l'un pour l'autre, le même jour et à la même heure! Olen porlail un collier de lourds anneaux d'argent que Pierronne avait enlacés de sa main, et elle s'asseyait sur un siège recouvert de peaux do loups tués par lui. Encore presque enfant, c'étail à elle qu'il avail porté les cornes d'un taureau qu'il avait combattu. — Ils ne s'étaient pas dit une fois qu'ils s'aimaient : n'étaient-ils pas venus au monde pour s'aimer? Or, il advint qu'une après-midi où tous deux, suivant leur habitude, mêlaient sur la vieille tour leurs doux propos que parfois couvrait le bruit des vagues, Olen s'interrompit tout à coup, et fixa quelques instants sa 2-22 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! compagne d'un air grave. Pierronne s'arrêta au milieu d'un sourire, inquiète. — Ma mie, lui dit Olen, depuis sept jours j'hésite à t'apprendre une nouvelle qu'il me faut te révéler aujourd'hui. Un chevalier comme moi doit-il, quand les Saxons attaquent l'Angleterre, laisser dormir plus longtemps son épée et passer son temps à combattre des bêtes, quand on peut se ruer sur des hommes? — Demain, au petit jour, mon cheval sera sellé. Et je reviendrai glorieux. Et ma gloire sera tienne! A ce discours, et en apprenant l'inflexible résolution de son fiancé, la pauvre Pierronne fut bien marrie. Elle essaya, bien que sans espoir, de le refréner par maintes paroles et supplications. Mais quand elle vit que ses prières étaient inutiles et que d'ailleurs il no pouvait faillir à son devoir, elle lui prit les mains, et avec une résignation triste : — Cher Olen, dit-elle, pars donc! Mais mon cœur se brise, car je ne sais quelle crainte de l'avenir s'empare de moi... LK VOYAGE DE SIRE OLKN 223 Ses yeux, en effet, setaient remplis de larmes. Elle poussa un long soupir. Tous deux se turent quelques instants, navrés. Enfin, elle reprit : — Et ce ne sont pas les ennemis qui me font peur pour toi! Car si tu devais mourir, je mourrais de la même blessure et du même coup d'épée! Mais il me semble que ton départ va rompre notre douce et longue amitié!... Olen, ajouta-t-elle en le regardant fixement, tu ne pourras m'oublier, n'est-ce pas? Olen déposa un baiser sur son front. — Sur mon âme, répondit-il en levant les bras au ciel, je serai loyal, constant et Adèle ! Ils passèrent le reste du jour à errer parmi les landes, sur le rivage où s'était passée leur enfance, sur les hautes falaises jetant leur masse blanche dans la mer comme l'avant d'un navire immense. Ils s'assirent un moment sur un rocher couvert de mousse ; devant eux, une grande plaine s'étendait, se perdant dans une teinte violette. Pierronne cueillit auprès d'elle deux petites branches 224 QUAND i/AMOUR VA TOUT VA ! de bruyères. Elle garda l'une et donna l'autre à Olen. — Ecoute, dit-elle, le jour où ces ramilles se briseront en morceaux, c'est que tu m'auras oubliée! Pour toi, si même aventure t'arrive, c'est que je ne serai plus ! Olen jura Dieu que rien, si ce n'est la mort, ne pourrait finir cet amour pour lequel ils avaient jusqu'alors vécu. Elle essaya alors de sourire, et ils rentrèrent au château de Pem- broke, dont la nuit commençait à envelopper d'ombre les murailles. Le lendemain, au malin, Pierronne, pâle mais courageuse, étant montée sur la tour la plus haute, regardait un cavalier disparaître à l'horizon, soulevant sur son chemin la poussière. I,E VOYAGE D E SIRE O L E N 225 [I Pour Olen, la guerre était un plaisir nouveau. Aussi fit-il une rude besogne et tua-t-il de sa main plus de Saxons que sa roque d'acier n'avait de mailles. Les vieux chefs admiraient sa force et la folie de son courage. Mais lui semblait ne pas se douter de ses prouesses et faire chose naturelle en s'exposant tout le jour, comme par jeu, au trépas. La guerre fut longue. Les batailles succédaient aux batailles. Un an presque entier s'était écoulé depuis qu'Ulen était parti de Pembroke; trois fois il avait envoyé à Fier- ronneun messager pour lui porter le gage de son souvenir. Mais les combats se multiplièrent et les Gallois bientôt n'eurent plus un jour de trêve. Puis il fallut donner la cbassc aux Saxons qui se reliraient, et Olen, qui tnar- 2-2G QUAND I.'amim II VA TOUT VA ! (■liait en tête, se trouva engagé, en les poursuivant, sur des côtes lointaines dont le nom jadis n'était jamais venu jusqu'à lui. Car Olen avait plus volontiers appris à dompter un cheval ou à tirer de l'arc qu'à lire, sous les yeux d'un clerc, dans les livres. Enfin, l'Angleterre fut purgée de ses ennemis, et les chefs, après s'être partagé le hutin, se séparèrent. Olen tressaillit de joie en pensant qu'il allait revoir son pays et qu'il reviendrait homme à ceux qui l'avaient vu partir enfant. Il se fit indiquer le chemin, et se mit en route. C'était alors au milieu de l'hiver. Un soir, surpris par le brouillard et glacé par la pluie froide du Nord, Olen se trouva conduit par son cheval devant la porte d'un château. 11 descendit et demanda l'hospitalité à laquelle avait droit un chevalier tel que lui. La châtelaine, comme c'était son devoir, vint le recevoir, et elle se fut à peine montrée qu'Olen resta ébloui devant sa merveilleuse beau le C'était une jeune femme, vêtue d'une robe LE VOYAGE DE SIIIE OLEN 227 noire traversée de bandes d'or. Un cercle étincelant, dont les feux se jouaient à la lumière des torches retenait ses grands cheveux bruns; cependant, ses yeux brillaient d'un éclat plus intense sous ses épais sourcils. Les traits de son visage étaient fiers et hautains; mais son sourire avait un attrait irrésistible qui jeta OleH dans un charme étrange et douloureux. Olen s'avança jusqu'à elle, et il ne sut que dire. — Vous devez être las, seigneur chevalier, ' lui demanda-t-elle d'une voix qui sembla a Olen une musique céleste, bien qu'elle fît courir dans son corps un frisson, vous voudrez bien partager mon repas? Et en même temps, elle faisait signe à dos valets qui apportèrent une table richement seïvie et couverte de mets exquis. Olen qui, depuis qu'il faisait la guerre) ne s'était nourri que fort mal et n'avait pas' toujours mangé à sa faim, les regardait naïvement avec une sorte de curiosité. La 2 28 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA! dame le lit asseoir auprès d'elle et lui versa à Loire. Puis, tandis qu'il se rassasiait, elle lui parla; et, à mesure qu'il l'écoutait, il semblait à Olen que chacune de ses paroles lui enlevât un peu de sa volonté, et, sans essayer de lutter, car il éprouvait une volupté singulière à se laisser vaincre, il sentait clairement que sa raison s'en allait. Elle parla longtemps. Les souvenirs d'Olen devenaient confus; un moment, le nom de Pierronne traversa sa pensée et il voulut alors se raidir contre la torpeur qui l'envahissait. Mais la châtelaine prit la sambuque aux sept cordes et chanta : et sire Olen ne se souvint plus de rien. Bientôt sa tête s'appesantit. Un nuage passa devant ses yeux, comme s'il eût été en proie à une lourde ivresse. 11 ferma les paupières. Alors la belle chanteuse, regardant d'un air de triomphe le chevalier endormi, et d'un geste presque furieux jetant au loin le mélo- LE VOYAQE DE si H E OLEN 2 2 9 dieux instrument, s'approcha et déposa sur les lèvres d'Olen un baiser farouche. — Le philtre est bon, dit-elle, tu me resteras, je le veux ! III La châtelaine de Wilforck, chez qui la malchance avait conduit Olen, était magicienne. Toutes les ardeurs de la passion s'étaient rallumées en son âme lorsqu'elle avait aperçu le jeune seigneur de Pembxoko, si fier sous son armure, et son art lui ayant révélé que le chevalier avait au cœur un grand amour, clic résolut de lui faire perdre la mémoire. Olen but sans déliante la coupe qu'elle lui présentait, et dès lors tomba sous le charme fatal. Il déposa ses armes, abandonna la grande épée qui jamais ne l'avait quitté et suspendit 230 QUANT) I.'aMIIIHI VA TOUT VA ! au mur sa cuirasse, bossuée en plus d'une place par les grands coups qu'elle avait reçus. Seulement, tandis qu'il menait auprès de Hilda de Wilforck, jalouse malgré la sûreté de ses philtres et tyrannique dans son amour criminel, une vie de fêtes, où de merveilleux raffinements de luxe lui étaient constamment ménagés, il se trouvait parfois plongé dans une tristesse subite dont il no savait la cause. Il regardait autour de lui avec étonne- ment, et on eût dit qu'il cherchait à se souvenir. Alors Hilda sentait en elle une joie féroce, et, avec ce sourire superbe qui l'avait d'abord ébloui, elle lui versait de nouveau l'oubli dans un breuvage magique. Le chevalier passa tout une année dans cette torpeur. Nulle pensée ne lui venait au cœur, car Hilda qui épiait anxieusement les éclairs de la raison qui lui revenait, savait empêcher le feu de renaître sous les cendres profondes qui le couvraient. Mais en combattant si vaillamment les païens, sire Olen avait trop servi la cause de LE VOYAGE DE SIRE OI.EN 231 Dieu pour que le ciel l'abandonnât tout à fait. Un jour qu'il traversait avec sa cruelle maîtresse une galerie où les valets avaient jeté ses armes, son regard, attiré par une force invincible, se tourna tout à coup vers son costume de guerre, rongé par la rouille et gisant à terre comme un cadavre insulté. Souventes fois il avait passé devant, indifférent, mais en ce moment il s'arrêta et parut songer. Hilda fut effrayée de ce regard et s'écarta -de lui, glacée de stupeur, le contemplant d'un œil éperdu. Alors Olen releva la tête et, du pas dont il marchait autrefois, il s'avança. Il saisit brusquement sa cuirasse et sépara d'un effort violent la mamelière du musquin. La cuirasse, depuis longtemps abandonnée, s'ouvrit difficilement, et une petite branche de bruyère, toute jaune, attachée à l'intérieur d'une des plaques, tomba à terre en morceaux. — Ciel! je me souviens, s'écria-t-il en poussant un cri terrible, Picrronne est morte ! 2:î2 quand l'amour va tout va! Il ramassa ces fragments décolorés et pieusement les baisa. La châtelaine de Wilfork ne bougeait pas plus qu'un marbre. Olen se retourna vers elle : — Or ça, dit-il d'une voix calme, ton charme est rompu, magicienne ; mais il faut faire justice ! Il prit sa bonne épée, qui portait encore par places des taches du sang saxon, et la plongea tout entière dans le cœur de l'enchanteresse. — Pardonne-moi cette besogne, ma bonne épée, fit-il en essuyant la lame fumante à la robe noire de la châtelaine. Puis il revêtit en grande hâte son armure, et, par un miracle, le heaume, les gantelets, les tanettes, les genouillères, les yeuses de fer, dès qu'il les eût portés, redevinrent nets et brillants au soleil. Sire Olen alla chercher son cheval à l'écurie et sortit au galop du château maudit. LE VOYAGE DE SIRE OLEN 233 IV Il ne s'arrêta pas une fois sur la route. Son cheval semblait comme lui désensorcelé, et tous deux passaient comme un éclair à travers les villes, les villages, les forets, les plaines. Le neuvième jour de cette course folle, Olen arriva à Pembroke. Du haut de sa selle, il héla le premier paysan qu'il rencontra. — Et Pierronne? demanda-t-il d'une voix tremblante. Le paysan le regarda avec surprise. — Gomment ne le savez-vous pas? fit-il, voici un grand mois qu'elle est trépassée ; Dieu ait son àme ! Le bon chevalier resta comme atterré ; jusque-là il avait encore douté, bien qu'il n'osât plus espérer. Il reprit enfin son chemin et 234 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! en Lia dans le château. On le conduisit à la tombe de Pierronne. Il s'agenouilla et voulut demeurer toute la nuit. Le malin, un moine passa, qui, le voyant plongé dans une si grande douleur, le questionna. — Ah ! mon père ! répondit Olen dans l'égarement de son désespoir, rendez-la-moi ! — Aurais-tu le courage de l'aller chercher sous la terre? dit gravement le moine, qui n'était autre que saint Patrick retournant s'embarquer pour l'Irlande, qu'il convertissait, l'oserais-tu ? Olcn ne répliqua point, mais au regard qu'il lui jeta, le saint comprit que le chevalier était disposé à toutes les audaces. — Brave Olen, s'écria-t-il, cesse donc de te désoler, et suis-moi. Olen se leva et accompagna le vieillard. Celui-ci marcha longtemps devant le chevalier sans prononcer une parole. Enfin, il s'arrêta devant un précipice dont l'œil ne découvrait pas le fond. Patrick dit à Olen : LE VOYAGE DE SIRE 0 LE N 235 — C'est là qu'il faut descendre ; c'est là l'entrée du Purgatoire, où Pierronne, pour quelques menus péchés, attend l'heure de l'éternelle béatitude. Il faut la disputer aux démons. Ne cède à aucune crainte, triomphe des pièges qu'ils tendront au premier être vivant qui soit venu parmi eux, et espère ! Pais, saint Patrick bénit l'épée d'Olen et l'embrassa. Le chevalier coupa son manteau en lanières, qu'il noua ensemble, et, s'en étant i'ail, une corde pour la descente, il disparut bientôt. Le bon saint se mit en prières et resta quatre jours à genoux. V Olen ne fut pas plutôt arrivé dans le gouffre qu'il aperçut de grandes flammes au fond d'un couloir si étroit qu'un homme semblait ne 230 OIT AND L'AMOUR VA TOIT VA ! pouvoir y passer. 11 se mit à ramper, et, meurtri par les pointes des rochers qui en garnissaient l'entrée, il pénétra dans une grande salle éclairée par d'énormes brasiers, autour desquels dansaient des diables, et leurs corps noirs, nus entièrement, recevaient d'étranges reflets des lueurs dont ils étaient enveloppés. Olen s'essuya le front et tira son épée du fourreau. Les diables, en le voyant, furent saisis d'un grand étonnement, dont le chevalier profita pour s'avancer; mais bientôt ils lui coururent sus et lui saisirent les jambes. Malgré sa résistance et les coups qu'il leur porta, ils s'emparèrent de lui, en poussant d'effroyables cris, et s'efforcèrent de le traîner jusqu'à l'un des brasiers. Mais Olen, usant de ruse, jeta au loin son épée, et, tandis que quelques-uns des démons, attirés par la curiosité, allaient [a ramasser, il se dégagea, et, d'un saut, bondissant où il l'avait lancée, la saisit et fit à l'entour de lui un terrible moulinet. Il passa dans une autre salle. La chaleur de- ■2'S8 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! venait si forte que sa cuirasse éclata. Il ouït soudainement un grand bruit, et il lui sembla que si toutes les bêtes et gens du monde eussent été ensemble à crier, ils n'eussent pas fait si grande noise. Un démon monslrueux s'approcha alors et, avec une barre de fer rouge, chercha à le combattre. En môme temps, une pluie de pierres fumantes l'assaillit de toutes part. Olen éleva son bouclier au-dessus de sa tête et évita l'attaque. La caverne allait en s'élargissant. Il aperçut les malheureux à qui les tortures arrachaient les gémissements dont l'écho, mêlé à celui du rire et des menaces des diables, l'avait si fort étourdi. — D'immenses roues de feu tournaient, emportant dans leur cercle des corps à moitié rompus; des fournaises fumaient, d'où sortaient des tètes aux yeux fous et des bras crispés; l'odeur de la chair brûlée le suffoquait. — Il avançait toujours. Il ne se rendait aucun compte du temps et ne se sentait pas de fatigue, bien qu'il eût sans cesse les bras levés pour combattre. Seule- LE VOYAGE DE SIRE OLEN 239 ment, il avait grand soif. Un diable approcha, et lui tendit une coupe pleine de métal en fusion. Mais Olen lui donna un furieux coup de plat d'épée sur sa tête cornue, et étendit le plaisant à ses pieds. Enfin, à travers la fumée noire, il aperçut un escalier prodigieux. Les flammes cessaient à ses premières marches. Les dernières étaient pavées d'or et se perdaient dans un nuage éclatant. C'était celui par où les âmes des justes, qui venaient d'expier de légères fautes, arrivaient jusqu'à Dieu. Leur supplice se bornait à le gravir, et, à chaque échelon, l'effort devenait moins rude. Sur le dernier, et la main appuyée sur le loquet de la porte du Paradis, se trouvait Pierronnc, vêtue d'une longue robe blanche et le front environné d'une auréole, tant elle touchait à l'éternelle gloire! Olen poussa un grand cri, qui lui fit retourner la tête. Elle aperçut son fiancé et ne parut point surprise* Seulement, elle s'arrêta sur le seuil» 240 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! Une minute de plus, et le ciel allait compter une nouvelle élue. Ses regards étaient pleins d'une ineffable douceur, et elle semblait charmée par la musique des anges, dont elle entendait déjà les accords. Olen leva les mains vers elle avec désespoir : c'était donc en vain qu'il était venu la chercher jusque-là, et il ne l'avait aperçue un moment que pour la perdre encore! Car, entre le Paradis et lui, pouvait-ello hésiter ? Pierronne n'hésita pas, cependant. Elle lui tendit les bras et descendit à sa rencontre l'escalier céleste. Et, tandis qu'ils se tenaient embrassés, un concert magnifique éclata dans l'air, qui était devenu tiède, et quand ils se remirent en marche vers la terre, l'un sur l'autre appuyés, les diables, comme frappés d'impuissance, éteignirent leurs feux et les laissèrent passer... C'est alors que le grand saint Patrick, ayant fait le signe de la croix, se releva et remit autour de sa taille sou chapelet de corde. UN PAQUET DE LETTRES UN PAQUET DE LETTRES 'idée des Pattes de Mouche vint, dit-on, à M. Sardou, en examinant, par hasard, un papier avec lequel il allait allumer son cigare. Mettons, si vous voulez, — bien que je ne prétende rien tirer de ce 2 44 QUAND L'AMOUR VA TOUT Va! menu fait qu'une réflexion philosophique, — que c'est par un hasard analogue que je me suis trouvé en possession de quelques billets assez piquants, écrits par une artiste parisienne qui fut, pendant une saison, « étoile » au Théâtre-Français de Saint-Pétersbourg. Je les reproduits tels quels, en tâchant seulement de reconstituer l'ordre dans lequel ils durent être envoyés. À qui?... Je l'ignore. Il semble résulter de leur examen que, peu de temps avant son départ pour la Russie, l'artiste dont il s'agit avait fait provision d'émotions tendres. I Buffet de Cologne, mardi matin. Le train s'arrête... J'ai deux heures à moi avant d'être emportée pour tout de bon vers Pétersbourg... Comment n'en profitcrais-je pas, cher aimé, pour te dire que j'ai le cœur plein de toi, de toi seul!... En te laissant à Paris, il me semble que mon ame est restée... j'ai pleuré toute cette nuit en wagon, comme une folle... Est-elle possible, UN PAQUET DE LETTRES 24S cette atroce séparation, après si peu de jours d'un bonheur si grand, si absolu... Maudit soit le théâtre, mon engagement, mon absurde métier d'actrice, qui m'éloigne de tout ce que j'aime, maintenant!... Six mois sans te voir! Je rêve... Quoi! j'ai pu te quitter, tu ne m'as pas retenue... ah! cruel adoré!... Tiens,cette petite tache-là, sur un coin du papier, c'est une larme... Elle te dira tout ce que je souffre... St tu allais m'oublier, loi! II Berlin, minuit. (Par d('pôcho) Jure-moi que tu ne penses qu'à moi! R... III Wirballcn ^frontière russe), '> h. soir. (Ait crayon) Je t'écris en hâte, pour rien, pour l'écrire, pour me rapprocher de toi, malgré tout... Me voici donc en ce pays d'exil. Ah! ce train, comme je lui en veux d'augmenter, à chaque tour de roue, la distance qui nous 240 QUAND L'AMOUR VA TOUT \ T \\ sépare... Dire qu'il y a trois jours, dans ton petit appartement de l'avenue Marceau, j'étais là, à tes côtés!... Etais-je heureuse! Je revois ton salon encombré de bibelots, cette esquisse de Henner, si belle... et tu trouvais que je ressemblais à cette figure de femme... flatteur, va! Est-ce loin déjà tout cela, mon Dieu! IV Saint-Pétersbourg, canal Catherine, vendredi. J'arrive. Avant tout, un mot à toi, mon cher cœur! Aniouta, ma petite femme de chambre russe, trouve que j'ai les yeux rouges... Je crois bien!... Comment pour- rai-je jouer la comédie, apprendre des rôles, causer au foyer, maintenant?... Tu occupes toute ma pensée! V Mardi; 1/12 octobre. Huit jours! Il y a huit jours de notre séparation! jamais je ne pourrai patienter jusqu'à la fin de la saison!... Je viens de recevoir mon bulletin de répétition pour Advienne Lecouvveur.... Ah, la fable des Doux pigeons! Je crois que j'éclaterai k en sanglots, en la disant! Mille baisers. UN PAQUET DE LETTRES 24 7 VI 8/20 octobre. Succès fou, mon cher aimé ! Dix rappels, des fleurs, des couronnes, une corbeille de violettes... Ici, tu sais si les violettes sont une galanterie suprême... Au foyer, l'Empereur a daigné me complimenter. Le public est charmant, les Russes sont d'un enthousiasme qui vous va à l'âme!... Que n'étais-tu là, toi aussi, pour m'ap- plaudir ! VII 30 octobre. J'ai joué ce soir la Princesse Georges. On me jure que personne ne l'a jouée comme moi au Théâtre Michel... C'est enivrant de se sentir ainsi fêtée! Figure-toi que j'avais une toilette exquise, une robe de satin opale avec guirlande de giroflées jaunes dans le bas, tout autour... quatre volants de Maline... les épau- lettes en dentelles plissées. — Elles enrageaient toutes. Quand Séverine dit sï Sylvanie : « Va-t'en, va-t'en d'ici à l'instant», tu sais, j'ai cru que la salle allait crouler... Ah, le théâtre, on en médit, mais quelles joies il vous 248 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! donne!... Le comte Warilew, le général Korostevetz, des cosaques de la garde, DaskofT, l'aide de camp du tzar, le prince Kourakine sont venus souper chez moi après la représentation... Ils m'avaient fait une surprise charmante : deux grands surtouts de vermeil se trouvaient sur la tahlc... On y avait gravé ces mots : « A l'artiste incomparable — à la vraie princesse Georges »... Tu devines si Rose Morin était furieuse, elle qui a joué le rôle l'an dernier, très froidement... Elle riait là, ne pouvant cacher son dépit. Elle n'a pas dit un mot de la nuit... Au fait, comment vas-tu? j'oublie de te demander de les nouvelles. VIII 12, il novembre. Oui, j'aurais dû l'écrire. Que veux-tu! Il faut pardonner à ton amie, qui est très décidément l'idole de Pétersbourg. Demain encore, je dois dire des vers chez le ministre de la cour. Ma vie est une suite de triomphes. ... Tu sais, Diane Léon, eh bien, elle a fait samedi un four dans Gnbiïellc, oh mais, un four! A propos, fais donc mettre un petit écho dans les journaux de Paris sur mon début dans Daliln, lu me feras plaisir. Je t'envoie un passage traduit de l'article que m'a consacré le Novoïe Vremia, toute une colonne, mon clin .' ...Je reçois une 1res longue lettre de toi, à l'instant, UN PAQUET DE LETTRES 249 et je rouvre la mienne pour le gronder de toutes les bêtises que tu m'écris... Songe donc, si, par hasard, une de ces brûlantes épîtres venait à s'égarer, on se moquerait joliment de moi ! IX 2/12 murs. Mon cher ami, roux seriez fort aimable de passer à la Librairie nouvelle m'acheter la brochure de la Papillonne, de Sardou... Impossible de la trouver ici. — Mille pardons et merci. R... * ¥ * Les serments de comédiennes sont-ils donc vraiment — même quand elle se croient sincères — des serments... de théâtre ? CEUX QUI AIMENT... CEUX QUI AIMENT... — J'entrerai, j'entrerai! répétait-il d'une voix rauque, où il y avait comme un sanglot... La femme de chambre hésitait à l'introduire; elle le laissa dans le vestibule de l'hôtel, au milieu du fouillis de plantes grasses, de fougères, de palmiers et de yuccas qui formaient, autour de l'escalier de fer forgé, une forêt en miniature. Lui, cependant, allant et rifl^l^^llHMMI^H^BHBi^^H 284 QUAND L'AMOUR VA TOUT VAÎ venant à grands pas, se démenait comme un enragé. Amy Reynolds était à sa toilette, dans son boudoir tendu de satin crème, qui faisait ressortir à merveille sa beauté brune. Les che- V6UX dénoués, sans corset, drapée dans son peignoir de foulard, les pieds nus dans ses petites mules cramoisies, elle eboisissait négligemment dans une boite de vermeil une lime fine qu'elle allait passer sur ses ongles savamment rosés. Au sortir du bain parfumé, elle adorait cette beure de flânerie passée en tête-à-tête avec elle-même, et où elle s'appartenait tout entière, loin des fadeurs bêtes et des soupirs d'amour si peu sincères! A la vérité, à ce moment-là. elle se faisait belle pour elle-même, s'aimant beaucoup, et se plaisant à se l'avouer, dans son mépris des bommes. Quelquefois, elle se couchait indolemment sur un sopha, et, dévêtue, jouissant avec orgueil de sa nudité superbe, elle se contemplait dans une vaste glace, en fumant des ci- CEUX QUI AIMENT 888 garettes de tabac fauve. Et elle se laissait aller, alors, à une rêverie, trouvant la vie très bonne, satisfaite d'elle-même et de la voie suivie, souriant à des souvenirs de misère passée, heureuse d'être la femme lancée qu'elle était, ignorant tout à fait les remords... — Bit! se disait-elle, en envoyant rouler sur les fourrures formant tapis sa mignonne savate, la misère!... C'est ça qui ne seraitpasà voir, maintenant ! Ou bien, ramassant dédaigneusement une brochure jetée à terre, elle pensait, sans nul émoi, au rôle vague qu'elle allait jouer, après l'opérette en cours de représentation. Oh! pas une affaire ! On ne lui distribuait que des « pannes » ; mais « c'est ce qui lui était égal » ! Eh bien, quoi, d'autres avaient besoin de s'é- poumonner, d'étudier, de trimer; elle, elle n'avait qu'à montrer ses cuisses, sous un maillot couleur chair, et le public était content, et, encore, ça lui rapportait bien davantage... Les préoccupations artistiques, — une bonne blague, n'est-ce pas? 256 QUAND l'aMOUH VA TOUT Va! Elle avait un petit chien, assez laid, pour lequel elle gardait des tendresses singulières. A cette heure de paresse, sa société lui suffisait. Elle l'appelait, avec des tendresses dans la voix : — Fin... Fifi!... Le griffon venait docilement se placer sur ses jambes, flairant l'odeur affriolante de sa chair et se trémoussant gaîmcnt avec des aboiements discrets qui semblaient lascifs. Oh! il ne fallait pas la déranger pendant qu'elle s'habillait, Amy Reynolds! Merci, c'était toujours assez tôt de recommencer la comédie de tous les jours ! Aussi, ce fut presque courroucée qu'elle accueillit la femme de chambre. — Eh bien, quoi... qu'est-ce encore? — Madame, c'est M. Robillon... Pas moyen i S 7 de le faire partir... Vrai, il est comme un fou! — Robidon?... Mais il est assommant, cet oiseau-là... Renvoie-le. — Il ne veut pas s'en aller. Amy Reynolds eut un petit geste de contrariété, et parut réfléchir une seconde. — Allons! fit-elle, résignée,j'aurai plus vile fait de le balancer moi-même... Fais-le entrer ! Elle ramassa son peignoir sur elle-même, et, Irès ennuyée, attendit. Robillon fit son apparition dans la pièce. C'était un petit homme, très brun, pas laid, quoique très velu, — un type de méridional accent uc Une redingote ridicule, trop grande pour lui, paraissait l'envelopper en entier. Il se glissa humblement jusqu'aux pieds d'Amy et resta là, à genoux, en murmurant, éperdu : — Ernesline... — Ne m'appelles donc pas comme ça, tu sais bien, dit Amy, un peu en colère. 17 2t>8 QUAND l'aMOUR VA TOUT VA ! Puis, vivement, elle reprit : — Qu'est-ce que tu viens faire ici ? — Je t'aime, j'ai besoin de te voir... Je n'y tiens plus ! — Bon! Ce n'est pas une raison! Tu n'es pas sage, tu ne respectes pas nos conventions... Si tu ne tiens pas ta parole, je ne te recevrai plus. Elle avait un peu apaisé sa voix. Elle ne menaçait plus, elle grondait seulement. Elle ajouta : — Voyons, je te permets de venir deux fois par mois... Ça ne te suffit donc plus ? Que dirais- tu si j'étais méchante, si je te faisais fermer la porte au nez? Tu es là aujourd'hui, soit; mais ne recommence plus... Tu me le promets hein? L'autre balbutia, presque inintelligible - ment : — Je te le promets... — Allons, je te donne dix minutes. Et puis tu nieras, n'est-ce pas?... J'ai à faire ! Robillon demeurait toujours à genoux, et, CEUX QUI AIMENT 25 9 par moment, il s'emparait des mains de l'actrice, et les baisait furieusement. Il avait des larmes dans le gosier; et, cependant, une béatitude s'emparait de lui, dans la contemplation de cette belle fille. — Qu'est-ce que tu veux! fit-il, lamentable, c'était si long d'attendre ! Il avait passé son bras autour de sa taille. Elle se laissait faire, le repoussant seulement un peu, par habitude de coquetterie. — Non! pas aujourd'hui... Je n'ai pas le temps. Il suppliait, faisant pitié et faisant rire à la fois... — Si tu savais... j'ai la fièvre! — Bah! dit Amy d'un ton bon garçon, je sais bien que je n'ai rien à te reprocher et que tu m'aimes bien... Mais quoi! la vie est comme ça... Tu ne souhaites pas qu'il m'arrive de la peine, n'est-ce pas? Songe donc... si on te voyait... tu me rendrais impossible ! Robillon la couvrait de baisers, ça et là. Des 260 QUAND L'AMOUR VA TOUT VAÎ gouttes de sueur perlaient sur son front... Il râlait de désirs... — Si j'étais augmenté, pourtant, murmura- t-il, comme effrayé de sa propre audace, si j'étais nommé sous-chef? — Mon pauvre gars, dit Amy avec une douceur qui ne lui était point habituelle, tu es fou! Que veux-tu que nous fassions avec tes trois mille cinq?... Laisse-moi donc où je suis, et contente-toi de me voir... de temps en temps. Tu vois que je suis gentille... je ne te brusque pas... Si je t'ai quitté, ce n'est pas pour venir habiter un cinquième, et avoir froid l'hiver, sous des robes de mérinos... Allons, ne recommence pas tes jérémiades... Embrasse-moi, et sauve-toi! Il s'était levé, elle le poussait vers la porte. Mais il ne s'en allait pas. — C'est affreux, vois-tu, cette vie-là! s'écria-t-il..... Je suis un lâche..... mais je t'aime trop..... Je n'ai pas le courage de rien ! Amy trouvait que l'entretien avait suffisam- CEUX QUI AI MENT 26 I ment duré. Un petit pli se montra sur son front calme. — Des bêtises, maintenant? dit-elle, voyant qu'il résistait. — Non.., gémit-il, dompté, tu vois... je me tais... Mais ne me renvoie pas encore... je sens que je reviendrais, invinciblement... quand je devrais passer des heures et des heures à ta porte... pour t'apercevoir seulement. De nouveau, il s'était mis à genoux, et, comme elle restait debout, il entourait, accroupi, les jambes de la comédienne, de ses bras tremblants... Soudain, la portière de peluche se souleva, et un homme se profila dans l'entrebâillement. C'était un irréprochable gentleman, un viveur vieux, mais très chic. Le front chauve, 262 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! avec une mèche ramenée soigneusement sur le devant. Il poussa un petit cri de surprise : — Elle est bonne! Puis, vivement : — Il paraît que je vous dérange, ma chère Furieuse, Amy Reynolds avait repoussé liobillon. Le gentleman, en riant d'un rire ironique, comme un homme qu'un spectacle abasourdirait, allait refermer la porte. Elle le rappela, impérieusement. CEUX QUI AIMENT 863 — Baron ! Le baron, soumis, mais très étonné, rentra, ne sachant quelle contenance prendre. Amy désigna Robillon : — Cet imbécile... dit-elle d'une voix qui sifflait de colère. — Monsieur est un adorateur? fit le baron, narquois, avec l'assurance du protecteur en titre, en regardant le pauvre diable du haut de son monocle. — Monsieur! s'écria Robillon, ne se possédant plus, avec un étouffement dans la gorge. — Oh! un défi?... Fichtre, mon bon, vous êtes d'un romantique... Robillon fit deux ou trois pas dans la pièce, se tordant les mains, comme s'il était suffoqué par une hésitation qui le torturait... Puis, soudain, il s'avança, et, éclatant, le petit homme s'en fut se placer sous le nez du baron. — Un défi?... non, un ordre!... Sortez, entendez-vous... sortez tout de suite, si vous ne voulez pas... 2 G \ OU A N I) L'A M 0 U U A'A T 0 II T VA ! — BravoI dit le baron, raillant toujours; niais puis-je savoir de quel droit... — Du droit que je tiens de la loi ! Amy Reynolds courut vers Robillèn, furieuse, comme pour lui mettre la main sur la bouche... Il se dégagea brusquement et acheva : — Je suis le mari de Madame.. Son mari, comprenez-vous... C'est clair, hein? Il avait saisi une chaise, et il la faisait tournoyer entre ses doigts comme une arme... Il était terrible, l'exigu méridional... Amy n'écoutait plus, ne voyait plus. Elle s'était jetée sur un sopha, et elle sanglotait, dans l'affolement d'une crise de nerfs. — Oh! oh! dit le baron, impassible, avec un sourire au coin des lèvres, qui ne s'effaçait pas... je m'incline, alors! Et, au moment où il écartait la tapisserie, pour prendre le bouton de la porte, il lui lança ce mot : — Tous mes compliments, mon cher Monsieur... Vous avez une femme charmante! CEUX Q III AIMENT -2 8 .'i Un silence lourd suivit celle scène burles- quement tragique. Àniy pleurait toujours, avec des petits cris de rage, en mordillant son mouchoir... Robillon, lui, était accablé de ce qu'il avait fait, de la brusquerie de sa révolte, après tant d'amnées d'opprobre supporté ! Il était épouvanté de son audace, le malheureux! Est-ce qu'il n'y était pas habitué, à cette honte? Est- ce que cette aumône d'amour, par laquelle il vivait, on ne la lui avait pas fait achètera des conditions de discrétion et de silence auxquelles il avait souscrit? Tout un monde de terreurs l'assaillaient. Àmy allait le chasser, maintenant, beaux droits que les siens! Les tribunaux lui rendraient-ils les caresses affolantes de la perverse? Et il l'aimait, il l'aimait avec rage, — décidé à tout plutôt qu'à la perdre. 206 QUAND L'AMOUR VA TOUT VAÎ 11 restait coi, tout penaud, n'osant regarder sa femme en face. Enfin, il s'avança vers elle, presque en rampant... — Ernestine! fit-il. Il se reprit vite, et l'appela par son nom de guerre. — Amy... Elle leva à peine la tête, n'écoutant pas. — Amy... pardon! L'actrice eut un geste menaçant. — Ah, vous! Il saisit sa main au vol, la prit presque do force, la couvrit de baisers dans la paume, et jetant vers Amy un regard d'une humilité suppliante : — Écris au baron, dit-il, presque tout bas... comme si un reste de pudeur le suffoquait, dis-lui que j'ai menti, que j'étais fou, ce que tu voudras. Et comme elle prêtait enfin l'oreille, imaginant déjà, en sa pensée, ce qu'elle ferait : CEUX QUI AIMENT 267 — Écris, reprit Robillon, tout pâle... J'irai porter la lettre tout de suite... moi-même... je te le jure ! LA VIEILLE MAISON LA VIEILLE MAISON n artiste, oui, mon cher, vous verrez, un artiste de génie ! indifférent à l'argent, à la gloire, dédaigneux des bravos, chantant pour chanter, un bohème * sublime! Je me rappelle l'enthousiasme avec lequel le très subtil dénicheur d'étrangetés parisiennes que j'accompagnais, ce soir-là, répétait ces paroles, en poussant 272 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! la porte d'un petit café du boulevard des Ba- lignolles, où il m'avait conduit. Nous entrâmes. Dans la première salle, silencieuse , où l'on n'entendait guère que le bruit de quelques dominos remués par de placides consommateurs , rien que de vulgaire. Puis, soudain, derrière une banale portière de reps, un escalier s'offrait, conduisant à un sous-sol vaguement éclairé. Et là, la scène changeait; une impression de débraillé, de laisser-aller artiste, succédant à l'aspect correct de la pièce d'en haut. Ce café de rentiers, d'employés tranquilles comme dans leur bureau, do dominotiors passionnés, recelait dans ses ilancs un asile de rapins chevelus ! Le contraste, seul, était bizarre déjà. Au fond de cette espèce de cave, un piano, sur le palissandre usé duquel traînaient familièrement quelques bocks à demi-vidés. Sur un tabouret de paille, devant le clavier, où il.plaquait, de temps en temps, des accords furieux, un grand garçon était assis, un grand garçon blond, vêtu (par ce joli mois de janvier fi A VIEILLE MAISON 8 73 qui piquait ferme!) d'un veston d'alpaga et d'un pantalon clair, et coiffé, pour compléter cet étonnant costume, d'un fez oriental superbe. De petites moustaches ombrageaient ses lèvres ; un visage d'enfant, en somme, très doux, un peu trop pâle, éclairé par des yeux ardents. — Voilà Montessuy, me dit mon ami, le phénomène en question! 11 me présenta aussitôt à l'artiste qui, sans se lever, me tendit la main simplement, comme si nous étions des camarades de longue date. Puis, sans plus faire attention à ma présence, il roula une cigarette et demanda de la bière. Il y avait là, assis sur un divan de cuir fané, des peintres, en vareuse d'atelier et en pantoufles, et des jeunes gens d'un romantisme attardé, avec leurs grands cheveux rejetés en arrière, qui ne semblaient pas millionnaires du tout. Tout ce monde buvait, causait et fumait. 11 se passa près d'une heure ainsi, dans le 18 274 QUAND 1,'aMOUR VA TOUT VA ! brouhaha dos conversations, 'tandis que les nuages de tabac s'épaississaient lourdement. Je dis à mon ami : « Eh bien ? quoi? » Il me répondit : «Attends un peu... tu vas voir. » Et, en effet, au bout d'un instant, quelqu'un se leva et vint vers Montessuy. — Dis donc, fit-il, tu ne nous joues rien, ce soir? — Moi?... répliqua Montessuy, mais oui... si on veut. Alors, soudain, le silence se fit, et pendant qu'il laissait aller ses doigts sur les touches, au hasard d'abord, comme cherchant une inspiration , un vrai recueillement pesa sur l'assemblée. Puis, Montessuy lança en riant, en gamin, quelques notes d'une voix aiguë, bizarre, mordante, ainsi qu'un chanteur qui s'essayerait avant de dégoiser un grand air. Et, brusquement, il commença, faisant gémir et gronder l'ivoire du piano, et j'entendis... oh! j'entendis une étrange, une inoubliable mélodie ! 275 Taudis qu'il jouail, il parlait. Il expliquait le thème qu'il interprétait en musique, s'arrêtant parfois dans sa déclamation lente, triste, et si douce! pour se laisser bercer par le rythme, pour développer l'idée que rendait maintenant l'instrument, sans qu'il fût besoin de la commenter d'aucune prose... Soudain, le piano se taisait; et c'était lui qui continuait, improvisant une étonnante , une extraordinaire légende, mélancolique et macabre, où refleurissait la poésie des temps évanouis ! Comment en rendre l'impression troublante, de ce mélange inouï de musique et de paroles, plein d'arrêts imprévus, de développements intenses, qui n'était pas un récit chanté, mais un drame accompagné d'une harmonie cruellement délicieuse... Il avait jeté un titre à ce poème, à cette mélopée (comment l'appeler?) qu'il modulait, à la façon antique, comme aux âges fabuleux où la Lyre, esclave aux libres coudées, ne devait, après des accords où vibrait son propre génie, que soutenir la voix du poète... Ce titre, c'é- 270 QUA.NÉI L'AMOUR VA TOUT VAÎ tait : La Vieille maison , une évocation mystérieuse du calme endormi des anciennes villes du Nord... J'ai essayé de la noter, cette légende, cette histoire toute frissonnante de terreurs, après la poésie d'un tableau de ruines désolées : « Dans une très étroite ruelle de Bruges, perdue au fond de l'ancien quartier du Mar- ché-aux-Poissons, elle élevait sa façade morne, toute lézardée, et si sombre que dans ses crevasses profondes pas un oiseau n'était venu faire son nid. Des poutres vermoulues, enfoncées dans le ruisseau creusé au milieu de la chaussée mal pavée, étayaient son toit en escalier, à la mode flamande; mais, par derrière, chaque jour, une pierre cédait et roulait dans le canal abandonné où baignait son pied. A l'entrée, la voûte en ogive était couverte d'une mousse épaisse , comme si l'antique porte basse jadis peinte en rouge, traversée par deux bandes de fer travaillé, n'eût pas LA VIEILLE MAISON 277 tourné sur ses gonds depuis bien long* temps... En face d'elle s'étendaient, lugubres, les murs à moitié ruinés d'un grand couvent espagnol dont les cloches éloignées troublaient seules, deux fois par jour, le pesant silence de la rue, et encore eût-on dit qu'en y passant elles essayaient de couvrir leur voix mystérieuse, comme on parle bas dans la chambre d'un agonisant! La vieille maison inspirait aux enfants une sorte de terreur superstitieuse, et ils s'écartaient d'elle instinctivement. Nulle légende, pourtant, ne la diffamait, nulle aventure n'avait pu lui donner un mauvais renom : Ce n'était qu'une vieille maison , — mais si vieille qu'elle leur faisait peur. Bien que rien n'y semblât indiquer la pré sence d'êtres vivants, elle n'était pas déserte, cependant; mais les deux bonnes gens qui l'habitaient avaient sur le front autant de rides que ses pierres comptaient de trous. Eux- mêmes avaient oublié leur âge, et Jacobus Kempinck et sa femme Catherine, les cheveux 278 QUAND l'aMOUR VA TOUT VA ! blancs de neige, le regard éteint, les pas chancelants, depuis longtemps se demandaient pourquoi, comme tous les autres, ils n'étaient pas partis pour le grand voyage. Amis et parents, la tombe leur avait pris tous ceux qu'ils aimaient : ceux-ci, jeunes encore et pleins de force, ceuxdà, chargés de jours et 1res las de la vie. — Il y avait bien longtemps que le marteau de la porte n'avait retenti. Qui donc eût songé à eux? Oubliés, abandonnés, ils ne se plaignaient pas de leur délaissement : ils n'ignoraient pas qu'ils fussent de trop ici- bas. — D'ailleurs, unis comme au lendemain de leurs noces, ils savaient bien qu'ils ne se survivraient pas l'un à l'autre. Et, forts de cette pensée, les deux débiles vieillards, éternellement assis dans leur fauteuil de chcne à la tapisserie passée et sans couleur, attendaient la fin en se souriant encore. Or, un soir d'hiver que Jacobus Kempinck et sa femme allaient prendre le peu de nourriture qui suffisait à soutenir leur corps usé, il leur sembla tout à coup qu'on frappait à la LA VIEILLE MAISON 279 porte. Levant leur tète tremblante, ils se regardèrent un moment, indécis. N'y avait-il pas un quart de siècle que personne n'avait franchi le seuil de la maison ? Ils crurent avoir été trompés par quelque bruit, — encore qu'il fût rare d'entendre du bruit dans cette solitude! C'était, ce jour-là, l'anniversaire de leur mariage, une date qui remontait haut! Et Jaco- bus avait voulu, comme il n'y avait pas manque chaque année, la célébrer par un plus fin repas. Seulement, autrefois, famille, enfants, voisins, tout un monde se pressait autour d'eux dans la grande cuisine aux dressoirs éclatants. Aujourd'hui, ils étaient seuls. — A ces souvenirs de fête, le vieux Jacobus, qui, le le broc de bière à la main, avait jadis été un joyeux compère, sentait bien l'isolement lui peser un peu. Mais, depuis qu'il le subissait, n'avait-il pas dû s'y habituer? Cependant, un second coup, frappé plus fort, avait ébranlé la porte. Catherine ouvrit avec effort la croisée, et vit qu'en effet quelqu'un attendait qu'on ouvrit. Se traînant donc 280 QUAKD l'aHOUB VA TOUT VA ! jusqu'à l'entrée, Jacobus souleva péniblement la barre de bois borizontale qui tenait lieu de serrure, et, à la clarté de sa lampe, tandis que Catherine se penchait avec inquiétude sur la rampe de l'escalier, il aperçut, détachant sa silhouette noire sur l'éblouissante blancheur de la neige qui tombait, et sur laquelle nul pas n'avait laissé de trace, un long personnage cachant sous un long manteau bizarre ses membres d'une maigreur telle qu'on eût dit qu'il n'enveloppait que des os. Et, de fait, on entendait un bruit sec quand ses jambes se choquaient. Son visage disparaissait presque entièrement dans les plis du manteau, relevé sur sa tête, mais il sembla à Jacobus que deux trous profonds remplaçaient ses yeux... Le singulier visiteur dépassa hardiment le seuil, comme une majesté habituée à des égards et monta les marches usées derrière Jacobus stupéfait. Arrivé dans la chambre, il salua gravement Catherine, qui tressaillit involontairement à sa vue, et, |sans dire un mot, croisant ses deux grands bras sur sa poitrine, 282 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! s'assit lourdement dans le fauteuil de Jacobus. Cependant celui-ci cherchait à deviner le sexe de l'hôte inattendu qui se reposait à son foyer avec autant de liberté que s'il eût été chez lui ; car si les vêtements étaient à peu près ceux d'une femme, il y avait dans sa démarche quelque chose de brusque et de viril... Enfin, comme l'étranger gardait toujours le silence, le vieux Jacobus se prit tout à coup - à penser que, si triste que parût le compagnon, il serait bon d'avoir un convive pour ce jour de fête, quand personne sur terre ne songeait plus à eux. A cette pensée, son regard s'alluma, et, oubliant le poids de l'âge, il alla ouvrir le bahut où jadis on serrait la belle vaisselle à fleurs des joyeux repas, et mit un couvert entre celui de Catherine et le sien. Du geste, Jacobus avait fait signe à son hôte de s'approcher de la table. — C'est de bon cœur, dit-il. — J'accepte, répondit l'inconnu, le voyage que je fais est bien long, et je suis très fatigué ! LA VIEILLE MAISON 283 Le souper commença. A toutes les questions, il ne répondait qu'en levant ou en hochant la tête, impassible, ou d'une façon mystérieuse, avec des plaisanteries qui faisaient froid. D'ailleurs, chose curieuse*! Catherine remarquait qu'on n'aurait pu dire s'il mangeait réellement les mets qu'il portait à sa bouche de ses doigts osseux : ses longues dents seules semblaient frapper les unes contre les autres. Elle n'osait le regarder, mais Jacobus, échauffé par la bière et, pour un instant, retrouvant un peu de sa gaité d'autrefois, faisant les demandes et les réponses, parlant de mille choses, étonné des souvenirs anciens qui lui revenaient à l'esprit, riait avec une joie d'enfant de ce qu'il disait, caressait sa barbe blanche, battait des mains ; l'isolement lui semblait maintenant une chose si dure! Au dessert, après qu'ils eurent vidé les brocs de lambic, Jacobus mit sur la nappe une bouteille couverte de mousse, et remplit la grande coupe d'argent qui depuis si longtemps n'avait pas servi. 28 i QUAND LA M OU H VA TOUT VA ! — A la santé de Catherine, dit-il en l'offrant à son convive. Mais, immobile, ses deux longs bras appuyés sur la table, celui-ci poussa subitement un éclat de rire qui produisit le même bruit bizarre d'os entrechoqués entendu tout d'abord. Pâle, le vieux Jacobus regarda un moment avec stupeur l'inconnu qui, comme une effrayante statue, n'avait pas bougé, et sa main tremblante laissa tomber la coupe. — Mais enfin, qui donc es-tu, demanda-t-il sévùrement, toi qui méconnais ainsi mon hospitalité? — Pas de dispute, mon temps est compté! Donnons-nous plutôt l'accolade après souper, répondit l'autre en attirant brusquement les deux vieillards dans ses bras, tandis que son large manteau en forme de suaire, s'entr'ou- vrant dans ce geste, laissait voir le squelette jauni de ses côtes... Et alors, tout à coup, pendant que la Mort emportait sa proie, — comme cédant à un puissant effort et tressaillant sur sa base, les LA VIEILLE MAISON 2 S S poutres qui la soutenaient se brisant, ses pierres, descellées, se détachant, sans fracas, et plutôt avec un soupir pareil au souffle d'une âme qui s'en va, — la vieille maison s'écroula. » Quand Montessuy eut fini, — tandis (pie, sous le charme encore, troublés par cette vision que la musique et les paroles, fantasques variations à la manière d'Holbein, faisaient passer devant nous, nous gardions un religieux silence, il se leva, ironique, narquois, raillant notre émotion, et il s'écria, de sa voix de gamin, cette fois : « Qui paye un moss? » Uu mois après, revenant de Nice, je retournai au petit café du boulevard des Batignolles... Mais Montessuy n'y était plus! Et on m'apprit que lui, l'indépendant, le libre musicien, l'outrancicr et le fantaisiste 280 QUAND L'AMOUR VA TOUT VAÎ de génie, il avait dû accepter, poussé par une détresse sans nom, l'emploi d'accompagnateur dans une troupe d'opérette qui se rendait à Buenos-Ayres ! LE VOYAGE EN CORSE LE VOYAGE EN CORSE es bandits corses, monsieur!*.. Oui, parlons-enj des bandits corses!... Une mystification, monsieur, e pure mystification ! Et le petit homme, barbu et trapu, au pur accent provençal, qui venait dé prononcer ces mots, lova sa, l'onr- 19 290 QUAND LAMOUR VA TOUT VA ! chctte en l'air, avec un de ces gestes méridionaux, si curieusement expressifs, qui rendait à la fois son scepticisme, son indignation, les amertumes passées de quelque prodigieuse duperie. C'était à la table du Saint-Augustin, qui faisait le service entre Marseille et Bastia, pendant le déjeuner qui coupe agréablement cette traversée de dix-huit beures, souvent fort dure. De fait, le paquebot, secoué par les vagues, dansait terriblement ce jour-là, et le nombre des convives qui gardaient bel appétit, par ce mauvais temps, s'était fort restreint. La causerie, réduite à cinq ou six personnes, avait pris petit à petit un ton familier d'inlimité, sous la très peu solennelle présidence du capitaine, un vieux marin jovial dont le rire formidable faisait craquer les boiseries de la salle à manger du navire. Quand on se rend en Corse, il y a toujours un voyageur, qui met sur le tapis, dans la conversation, la question du banditisme. Pour ne pas manquer à la tradition, sans doute, un LE VOVA QK EN CORSE as i de nous avait hasardé, par manière de plaisanterie, je ne sais quelle allusion aux mœurs classiques du pays. Notre compagnon de route, qui n'avait pas parlé depuis cinq minutes, ce qui, pour un Marseillais, est une anormale et inquiétante situation, saisit l'allusion au bond, et, se trémoussant sur le fauteuil mobile, rivé au plancher, reprit sa revanche. — Vous me demandez ce que j'en pense, des bandits, du maquis et du reste, fit-il avec cette merveilleuse assimilation des gens du Midi, qui les faisant se passionner pour tout, les incite à répondre, de bonne foi, à d'imaginaires questions. Eh bien, je vais vous raconter une histoire, qui m'est arrivée à moi- même, Joseph Pépidan, négociant en grains. Il montrait, en imposant son récit, une si belle confiance en l'intérêt qu'il devait avoir, qu'un sourire erra sur nos lèvres... — Vous riez, fit-il,... vous allez voir... Ah! c'est que je les connais mes Corses, maintenant... Or donc, messieurs, je faisais mon 292 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! voyage de noces... J'ai toujours aimé les traversées, lointaines ou non... M" 10 Pépidan, qui était alors une fort jolie brune de vingt-deux ans, ma foi, était de même humeur que moi... Je dis, dans ce temps-là, car à présent, vous ne la feriez point bouger de sa maison, et c'est toute une affaire quand nous allons le dimanche à ma bicoque de la Blancarde ; mais passons, car ce sont là choses qui ne font rien à l'aventure... C'était là une concession dont nous devions nous montrer reconnaissants. Il continua : — Je ne disposais que de quelques jours; nous primes, un beau matin, le paquebot de Corse; et, pardieu, capitaine, je ne sais trop si ce n'était pas celui-là même !... Flatteur de Marseillais! Il se conciliait tout de suite un auditeur important. — Bien possible, dit le marin, s'il filait ses dix-sept nœuds comme celui-ci. — La Corse?... beau pays que la Corse, parbleu! En avons-nous fait du chemin, en une semaine! Ah! cette odeur particulière LE VOYAGE EN COUSE 293 du sol, dont les guides nous parlent, l'avons- nous assez respiréc... Et les curiosités, le Leone de Bastia, les ruines de Mariana, la maison de Napoléon, à Ajaccio, les Grecs de Gargèse et ce Monte-Gradaccio, d'où l'on est censé découvrir toute l'île, et où nous ne vîmes, nous, qu'un immense brouillard... Quoi encore? la maison Gaffori, à Gorte, où une femme soutint seule un siège contre les Génois, — car il pleut de l'héroïsme en cette diable de contrée, —l'île des Pêcheurs, dans l'étang de Diana, où les écailles d'huître remplacent le sol, —ce qui est tout à fait commode pour les gens chaussés de fin, — le château de Sampiero, les pins gigantesques de la forêt de Valdonello... On ne voyait que nous, dans les diligences qui sont véhicules tout à fait extraordinaires là-bas, vous verrez, messieurs... Bref, nous employions le temps comme des touristes anglais, et nous avions les yeux fatigués de trop de beaux panoramas ! « Ali! notre entresol du cours Belzunce, au- dessus des bureaux du magasin! » me disait 294 QUAND l'aMOUII VA TOUT VA ! parfois M" 10 Pépidan, quand, lassée, exténuée, rendue d'avoir gravi un nouveau pic ou d'être descendue dans quelque gorge bien noire, elle s'appuyait sur mon bras, avec de jolis alanguissements tendres. « Que veux-tu, mignonne, ces fatigues-là, c'est forcé... On ne s'amuserait pas, si on ne rentrait pas chaque soir avec une courbature! » N'empêche que moi aussi, — bien que j'adorasse les voyages, — je commençais à en avoir assez... Plût au ciel, en effet, que nous fussions repartis de suite, je n'aurais pas emporté la désillusion qui, aujourd'hui encore, quand je reviens dans ce pays pour affaires, me met pour de bon en colère... A. la vérité, la colère du Marseillais n'avait rien de bien terrible. Elle paraissait plutôt infiniment comique. Il reprit : « J'arrive au fait, messieurs. Un soir, à Sartènc, à l'hôtel Barberi, nous faisions, M mc Pépidan et moi, le résumé de toutes nos excursions. Je crois -que la tournée est complète, dis-je, rassasié pour de bon. LE VOYAGE EN CORSE 205 M'"" Pépidan sourit et fit : Nous partirons donc sans avoir vu un bandit corso! Elle avait \yx Colomba, M""' Pépidan. Je fis un bond. Parbleu! je les avais oubliés! Je hasardai qu'ils n'existaient peut-être plus. Ah bien, faites donc entendre raison aux femmes, — à la mienne, surtout! — Elle s'entêta, s'obstina, déclara que, puisqu'elle avait battu l'île en tous sens, elle ne s'en irait point sans qu'on lui eût montré un bandit, le héros de quelque sinistre vendetta. Diablesse d'idée, a'est-ce pas? Mais c'était ainsi : il n'y avait point à en démordre. Seulement, où le trouver ce bandit? Et j'avais pour dans six jours ma lin de mois, la fin de mois la plus importante de l'année : il fallait que je fusse sans faute à Marseille! Je résistais encore cependant; je traitais le caprice de folie. Rien n'y fit : la nuit fut orageuse. Elle boudait, M"" Pépidàn, et,— cette fois-là, ■—c'était la première! ce fut sur un canapé que je dus m'installer pour dormir, de fort méchante humeur...- Vous riez, capitaine? J'au- ■■■W^^^HH^H^HHB^^MMHMIi lmm; quand l'amour va tout va! rais voulu vous voir à ma place ; un jeune marié qu'on relègue sur un sopha d'hôtel, qu'on bannit de la place à laquelle il a les droits les plus légitimes... Quand les premières lueurs de l'aube percèrent à travers les rideaux de la fenêtre, j'étais transi, gelé... J'enviais les draps bien chauds d'où j'étais exilé... Ma foi, je fus lâche... je capitulai. Je promis le bandit corse. La peste soit, seulement, si je savais où le dénicher! J'exprimai timidement mon désir, le lendemain à l'hôtelier. À ma grande surprise, le digne homme ne broncha point. On eût dit, même, que ma question était prévue. — C'est bien, signor, vous serez satisfait... Un mien cousin, précisément, tient la campagne depuis deux mois... Nos affaires de famille sont parfois fort embrouillées, comme vous savez... Agostini Scora est en vendette avec les Benetutti : le gaillard est un bravo, et il y a quinze jours encore, il a dù, bien à son corps défendant, envoyer à Dieu (Que le LE VOYAGE EN COUSE 2 0 7 Seigneur ait leur âme!) trois gendarmes qui avaient juré de l'arrêter.., — Brrr! pensai-je, il vous raconte cela d'un air naturel... Et j'ajoutai: « Et votre cousin Scora, pourquoi se cache-t-il? — Il a dû tuer, près du pont de l'Ortolo, Giovani Benetutti,dont le beau-frère avait insulté son oncle, et, au col de Groce d'Arbi- tro, Barbaro Benetutti, qui avait fait un jeu de mois sur son compte... Vous comprenez qu'il ne pouvait faire autrement. — Comment donc ! m'écriai-je, pour acbe- ver de gagner sa confiance, il eût été fort ré- préhensible ! — Je vois qu'on peut vous livrer son secret sans danger... Prenons donc rendez-vous pour celle nuit, si deux heures de marche dans la montagne ne vous effrayent point... Je vous avertirai de l'heure!... Mais pas un mot, au un lins, sur ce que vous verrez; il y va de la vie d'un homme ! Je jurai tout ce qu'il voulut, et je montai en hâte rejoindre M""' l'épidan qui s'impalien- ■298 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA! tait... Ah! messieurs, ce fut une bien douce réconciliation : les maris n'ont pas toujours tort de céder, voyez-vous ! Il prit une pause, sur cet aphorisme de philosophie conjugale, formulé avec une gravité impayable. ■— Nous déjeunions dans notre appartement, poursuivit M. Pépidan, quand on frappa à notre porte. Le signor hôtelier venait mystérieusement nous donner rendez-vous pour le soir, onze heures. Lui-même nous accompagnerait... Il y aurait, tout sellé, à une demi- heure de Sartène , un mulet pour madame... Pas le moindre danger, d'ailleurs : il savait quels étaient les gendarmes en tournée, et ceux-là n'étaient pas des malins qui pussent prendre la mouche... En nous quittant, il nous fit renouveler notre serment de ne rien révéler. — Mais, puisque nous partons demain pour Marseille, fit judicieusement observer M me Pépidan. A onze heures, nous étions à l'endroit fixé. LE V 0YA GE EN CORSK 299 Il faisait une nuit épaisse, que perçait, seule, la blancheur des roches, dans le défilé où nous allions nous engager. Je pensai, à part moi : « Pépidan, c'est imprudent ce que tu fais là ! » Mais il n'y avait plus à reculer. Et puis, au reste, puisque je n'étais pas un Benetutti, il n'y avait rien à craindre... Ce bon Agostini n'en voulait qu'aux Benetutti ! Nous commençâmes à gravir un très étroit sentier : le diable soit des sentiers corses! Celui-ci était le plus escarpé du monde. A droite, de hauts sapins se balançaient mélancoliquement sous le vent, si denses, si resserrés, qu'ils semblaient former un infranchissable rempart; à gauche, c'était le précipice au fond duquel on entendait le grondement d'un torrent. De temps en temps, une cabane, perchée comme l'aire d'un aigle sur un sommet isolé ! Et notre guide avait alors des commentaires tout à fait joyeux. — Tenez, signor, c'est là que, Dieu l'ait à sa droite en son paradis I Alezani Barbaggio reçut une balle en plein cœur, malgré la nuit, 3 00 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! de Pietro Baracci, un parent de ma femme , signor... Il visait comme un ange, ce Baracci... jamais on ne l'eût attrapé sans ce gueux d'Al- bertaçci, qui avait besoin d'argent pour se marier et qui le dénonça... M""' Pépidan faisait bonne contenance, mais peut-être regrettait-elle alors sa téméraire curiosité. Pour moi, — on me connaît et l'on sait que je ne m'effraye pas facilement, par- dieu ! — j'avoue que je n'étais guère plus rassuré. Que voulez-vous? il faisait noir affreusement et nous ne savions où l'on nous menait. Enfin, la gorge alla en se rétrécissant, le chemin sembla cesser d'être tracé. Chaque pas devenait de plus en plus pénible. Puis, brusquement, au lieu de monter, nous nous mîmes à descendre. Et il fallait presque, maintenant, se retenir au roc pour ne pas être entraîné. L'hôtelier tenait la bride du mulet, qui avait des hésitations à avancer... Comme décor, comme couleur locale, je vous jure qu'on ne pouvait rien trouver de plus corse! Tout à coup, le guide parut s'orienter, il LE VOYAG E F. N CO I! S E 301 s'arrêta, fit de ses deux mains un porte-voix, et lança dans la nuit ces vers d'une chanson en vieux patois : Eccu fallu dalleijliu ae dechida Eligi sa campana o sa foresta... Voilà ce que j'avais à te dire, ô bel oiseau Choisis entre la plaine et la forêt... Il attendit un moment. Une voix lointaine, une voix qui semblait voilée, lui répondit bientôt sur un ton triste de mélopée : In cudas trislas a es bi ànuidau In cudda rossignolos faghen fesla L'une est peuplée d'oiseaux perfides Les rossignols font la fôte dans l'autre. Puis, la voix se rapprocha et continua : Non deghan sas auzones paurosas In mesu de sas tigras coragiozas Les timides brebis ne frayent point Avec les tigres féroces — C'est lui, c'est Agostini, fit l'hôtelier. Une émotion nous saisit. Quel devait être le surt de l'homme qui vivait dans une telle soli- 302 QUAND L'AMOUR VA TOUT VA ! tude! Je pensais que j'aurais voulu les y voir, les écrivains, chaudement installés au coin de leur feu, qui décrivaient la « poésie » d'une pareille existence ! Nous fîmes encore un détour, puis, à travers le feuillage noir, une petite lueur apparut. Près d'un feu mourant, dont les flammes tristes se reflétaient, en vacillant, sur son visage, un homme était couché, enveloppé dans des loques, la tête appuyée sur sa main, dans une attitude pensive !... A notre approche, il eut un brusque sursaut et il se précipita sur une carabine de forme ancienne, au canon élargi vers le haut, — une sorte de tromblon. — Quoi! tu n'es pas seul, s'écria-t-il en s'adressant à l'hôtelier. — Ne crains rien, Agostini, fit celui-ci, ce sont des amis. Il esquissa alors un geste nonchalant et se rassit, soufflant sur son maigre feu de brin- drilles humides. Puis il dit simplement : « Ah... c'est bon... Qu'est-ce qu'ils veulent? » LE VOYAGE EN CORSE 303 La question était embarrassante : allez donc dire à un homme que vous venez le regarder comme une sorte de bête curieuse. Au reste, après cet accueil rébarbatif, Agostini Scora se contenta des vagues explications que je murmurai. — Offrez-!ui vos services, me souffla l'hôtelier : c'est l'usage... — Gomment donc! Mais, avec un tel homme, qui semblait susceptible en diable, les protestations d'amitié ne me paraissaient point faciles à formuler. M m ° Pépidan me faisait des signes aussi, de son côté. Elle était reprise par Colomba, M me Pépidan; elle s'extasiait! Elle lui dit: « Voulez-vous me donner la main, monsieur? » Il eut un beau sourire triste, qui éclaira sa physionomie farouche, et, plus galamment que je ne l'eusse pensé, il mit un baiser sur le bout de ses doigts. « Que le ciel se souvienne de cette marque de pitié que vous donnez au pauvre proscrit, signora! » 304 QUAND 1,'aMOUR VA TOUT VA ! Le « pauvre proscrit » m'intéressait pour tout de bon. Le plus discrètement que je pus, je tirai un billet de cent francs de mon portefeuille et, n'osant le donner moi-même, je le remis à notre guide. Celui-ci eut, le traître! un mouvement d'hésitation, puis il se décida à le glisser dans la main du bandit. Dame, la fierté corse, vous savez ! —■ J'aimerais mieux de la poudre et des balles, fit Agostini, redevenant tout à fait sauvage... mais acceptant mon présent, cependant. Il souffla sur son feu, présentant ses mains à la flamme, d'un air morne, cessant de s'occuper de nous. « J'ai froid », dit-il. J'eus une inspiration de fraternité... antique... Je me débarrassai d'un fort confortable pardessus, que je portais, et je le jetai sur ses épaules. Il ne me dit pas merci (sa dignité le lui défendait), mais il s'en enveloppa aussitôt, avec aisance, sans quitter son attitude méditative... Nous repartîmes-. En refaisant la longue route qui nous séparait de Sarlène, je grelot- LE VOYAGE EN COUSE SOS tais... J'attrapai un rhume qui me suivit jusqu'à Marseille, — un rhume destiné à me faire longtemps souvenir du maquis! Enfin, nous arrivâmes à l'hôtel et ne nous réveillâmes guère le lendemain qu'à midi. Quel voyage! Mais nous avions vu de près un bandit corse! Vers cinq heures, nous nous rendions au bureau de la diligence, très impressionnés encore, très émus. Au moment où l'on chargeait notre malle sur l'impériale de la voiture, connue je regardais au hasard de droite et de gauche, je ne pus, tout à coup, retenir un geste de surprise. — Qu'as-tu donc, monsieur Pépidan? me dit ma femme... — Tiens... là... vois toi-même ! A une table de cabaret, un joli cabaret tout ensoleillé, sur les murs duquel de la vigne vierge grimpait, qui venions-nous d'apercevoir? Agostini Scora, le bandit, le proscrit, l'assassin, Agostini lui-même, trinquant avec deux gendarmes, qu'il régalait. — Allons, en voiture! fit le conducteur. ao 306 QUAND L'AMOUR VA TOUT Va! Au moment où nous montions, Agoslini nous aperçut, et il se mit à rire... Agostini, Messieurs, était un faux bandit, innocent comme vous et moi de tout sang versé, et n'ayant rien à dissimuler à la gendarmerie de son pays ! D'accord avec l'hôtelier, avec lequel il partageait, il jouait le rôle de brigand, pour la plus grande satisfaction des étrangers épris de romantisme... Il y avait dix ans qu'il vivait de ce métier-là, qui lui semblait fort bon. Moi qui avais risqué une fluxion de poitrine pour qu'il fût bien chaudement couvert !... — Et les voilà, Messieurs, ajouta M. Pépi- dan, vos fameux bandits corses. TABLE DES MATIÈRES TARLE DES MATIÈRES • Tagfs. Mariage riche...................... ■ La Notaresso................... • ■ • 33 Comment s'écrit une lettre d'amour.......... 67 Nouveautés d'hiver.................. 81 Le Mirlilon...................... 98 L'Institutrice.................... 109 L'Inflexible....................... 121 Une Conspiration................... '49 Un Voyage autour de ma chambre........... 191 Dumas père papa..................... 207 Le Voyage de sire Olen............. 219 Un Paquet de lettres . . ................ 243 Ceux qui aiment...................... 253 La Vieille Maison.................. 271 Le Voyage en Corse................. 2S9 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE ILLUSTRÉE VOLUMES IN-16 GRAND JÉSUS, ILLUSTRÉS D'EAUX-FORTES ET DE GRAVURES DANS LE TEXTE AUDOUARD (OLYMPE) SILHOUETTES PARISIENNES Belle eau forte du portrait de l'Auteur et 31 portraits 1 volume grand in-16.......... 5 fr. P. GINISTY QUAND L'AMOUR VA, TOUT VA Eau-forte et illustrations de Henriot 1 volume grand in-16....................... 5 fr. LOPE DE RUEDA LA COMÉDIE ESPAGNOLE Traduct. do Germoni) de Lavions, illustrations de Gilbert 1 volume grand in-16..... 5 fr. G. LIVET LES RÉCITS DE JEAN FÉRU Illustrations de E. DETAILLE, H. OERVBX, Desmoulins , Merwart , Thivier, Steinlen 1 volume grand in-16........... 5 fr. ARMAND SILVESTRE CONTES A LA COMTESSE Splendidos illustrations do Kauffmann 1 volume grand in-16................................... 3 fr. JULES LIBER LES PANTAGRUÉLIQUES Illustrations à eaux-tories de Mesplès 1 beau vol. gr. in-16 sur papier verge......... 12 fr. ALFRED DELVAU LES HEURES PARISIENNES Illustré de 23 eanx-torles el portrait de Delvau 1 beau vol. gr. in-16 sur papier vergé......... 12 fr. l'AMS. — IMP. C. MARPON ET I, FLAMMARION , HUE RACINE, Jfl. PUJi