L'UNIVERS JUGÉ PAR LUI-MÊME • ». um*m*»-+* des Augu,,ins ' 5& - L'UNIVERS JUGE PAR LUI-MEME ou ÉTUDES ET DOCUMENTS SUR LE JOURNAL L'UNIVERS DE 1845 A 185."). PARIS E. DENT U , LIBRAIRE-ÉDITEUR, PALAIS-ROYAL, GU.KRIE D'ORLEANS, 13. 1856 AVERTISSEMENT Un fait religieux d'une évidente gravité s'est produit de nos jours en France. Un Journal, rédigé par quelques laïques et par un ou deux prêtres, se donne chaque jour pour le mandataire des catholiques ; et, à ce titre, il a occupé et occupe encore , dans les affaires religieuses et ecclésiastiques, une place dont il serait plus qu'inutile de nier l'importance. Il est vrai, et nous devons l'ajouter, l'Église n'a jamais autorisé ni reconnu le maudat que ces journalistes se sont attrihué ; il est évident, pour tout homme attentif et de bonne foi, qu'ils n'ont reçu cette mission que d'eux-mêmes. Sans doute les Evêques ont cru pendant quelques années pouvoir se taire; mais ce silence trouvait dans la difficulté même des circonstances, dans l'esprit d'indulgence des premiers pasteurs, et aussi - VI - dans les charitables avertissements qu'ils n'ont jamais cessé de donner à l'Univers, des explications suffisantes ; et assurément, si ces avertissements étaient de nature à se produire devant le public, ils justifieraient la longue patience de l'épiscopat. Mais depuis quelque temps, les doctrines, la polémique et la violence obstinée de l'Univers ont ému et préoccupent plus vivement les Évèques et les hommes religieux. Avertis par les réclamations qui ne cessent de s'élever de toutes parts contre ce Journal, frappés plus que jamais des inquiétudes qu'il fait naître au sein et en dehors du clergé, nous avons eu la pensée de l'étudier de plus près, et de nous rendre compte par cette étude approfondie des préoccupations si graves dont il est devenu l'objet. Nous nous sommes décidés, non pas seulement à parcourir, mais à lire attentivement, à examiner avec soin la collection entière de l'Univers pendant l'espace des dix dernières années, de 4845 à 1855 : travail immense, puisque nous avions devant nous plus de vingt volumes in-folio. Mais, après l'avoir commencé, nous avons été soutenus dans ce rude labeur par la conviction, de jour en jour plus profonde, que c'était rendre, pour le présent et pour l'avenir, un vrai et important service à l'Église. Nous avons donc compulsé, étudié chaque volume, jour par jour, année par année, notant et recueillant avec soin les faits principaux, les passages les plus importants, les doctrines les plus dignes de remarque. — VII — Les notes que nous avons prises et les citations que nous avons extraites se rangent d'elles-mêmes en deux classes distinctes : Les unes se rapportent plus spécialement à l'ordre social, et révèlent les doctrines, l'enseignement, la direction et la polémique de Y Univers en ce qui touche aux rapports de l'Église avec la société temporelle ; Les autres ont trait aux dogmes religieux, au gouvernement et à l'enseignement des choses saintes. Ils font connaître plus spécialement l'action et la conduite de ce journal au sein de l'Église même. Cette division était indiquée par la nature des choses : nous l'avons adoptée d'autant plus volontiers, qu'elle répond assez bien à l'ordre chronologique des textes que nous avons recueillis dans la collection de Y Univers. Depuis le 4 "janvier 4845, point de départ de notre travail, jusqu'à l'année 4850, sans négliger les doctrines et les faits religieux et ecclésiastiques, nous nous sommes plus particulièrement appliqués à recueillir et à étudier les faits et les doctrines de l'ordre temporel et social. Au contraire, de l'année 4 850 jusqu'à ce jour, nous avons eu principalement à nous occuper des faits, des doctrines et des controverses relatives au gouvernement et à l'enseignement de l'Église. Nous publions aujourd'hui la première partie de ce travail, en y joignant, à la fin seulement, quelques considérations qui touchent à la seconde partie. Nous ne dirons pas ce que l'étude que nous venons d'achever nous a révélé d'extraordinaire ; nos réflexions personnelles seraient ici à peu près inutiles : nous prenons un parti plus simple, c'est de livrer à l'examen des esprits graves et des hommes religieux l'ensemble des documents que nous avons nous-même sous les yeux, et comme un tableau fidèle et complet qui, seul , peut établir une information suffisamment démonstrative. Cet examen sera pour eux, nous n'en doutons pas, comme il a été pour nous-mêmes, plein d'enseignement et de lumière sur un passé trop promptement oublié, et, aussi, fécond en conseils pour un avenir dont les périls ne sont pas écartés. 11 offrira des révélations inattendues et des documents importants aux membres du clergé, même à ceux qui lisent habituellement l'Univers. Tous pourront y trouver enfin les éléments d'une opinion raisonnée et définitive sur un Journal qui, plus qu'aucune autre feuille publique, a eu le privilège de soulever de toutes parts la contradiction et de diviser les esprits. Il est temps en effet de savoir si les sévérités dont YUnivers a été l'objet étaient sans motif; Si les reproches et les protestations éclatantes des hommes les plus éminents n'étaient pas un impérieux devoir; S'ils ont eu tort de pousser le cri de l'honneur blessé et de la conscience indignée 1 . M. Veuillot, essayant de répondre aux graves paroles de M. de Falloux, et voulant conjurer leur imposant retentissement, disait : M. le comte de Falloux : Le parti thltiolique. Chez. Ambniu Bray. « Il faut qu'un journal catholique puisse être jugé « non sur des plaidoyers, mais sur ses œuvres 1 . » Il ajoutait, deux jours après : « Nos lecteurs nous « pardonneront de leur raconter tant de petites choses. « Beaucoup plus que la métaphysique de M. de Fal- « loux, ces petites choses sont le fond des choses 2 . » Nous suivrons cette règle. Nous ne ferons pas de métaphysique, quoique ce nom ne convienne en aucune façon aux appréciations si élevées de M. de Falloux. Nous n'aurons pas la prétention de refaire ce qui a été fait par cet homme d'Etat, avec une supériorité de vues qui n'est contestée par personne, excepté par ceux qui ne trouvent, comme l'Univers, qu'une nuance imperceptible entre M. de Falloux et M. de Vaulabelle. M. Veuil- lot a raison : il faut voir les œuvres et aller aux faits ; c'est la meilleure manière d'aller au fond des choses. Il faut maintenant tout dire, non par des réflexions générales, mais par des révélations précises; il faut citer enfin l'Univers et le faire connaître par ses propres textes. Evidemment parmi les lecteurs de l'Univers plusieurs ont besoin d'être éclairés. La lecture rapide et quotidienne d'un journal emporte les esprits à leur insu dans son courant ; il faut remonter ce courant avec fermeté et avec attention pour observer tout ce dont il a marqué sa route. Quoi qu'il en soit, il est temps pour tous, nous le croyons, de réfléchir sérieusement sur une telle lecture, 1 24 juin 18S6. * 26 juin 1856. sur l'école et les disciples qu'elle tend à former, sur les conséquences qu'elle peut avoir pour le clergé et les catholiques, en un mot sur le bien ou le mal qu'elle peut produire. Nous allons donc faire connaître ici, par l'Univers lui-même, les doctrines que ce Journal a professées sur les points qui importent le plus aux catholiques, au clergé et à toute l'Eglise : L'Univers et l'esprit révolutionnaire ; L'Univers, l'Eglise et la démocratie; L'Univers et la liberté illimitée de conscience et des cultes ; L'Univers, l'Eglise et l'Etat ; L'Univers et les libertés constitutionnelles; L' Univers et la polémique religieuse; Tels sont les titres sous lesquels se rangent nos citations. On le voit, ces questions de détail ne sont pas de petites choses, mais les plus grandes qui puissent toucher aujourd'hui aux plus chers intérêts de la Société et à l'honneur de l'Eglise. Il eût été désirable peut-être que cette publication n'eût pas éprouvé un si long retard; mais notre travail, bien que plusieurs aient dû s'y employer, exigeait surtout de longues investigations, très-consciencieuses, et par conséquent très-minutieuses, ce qui ne se fait et ne s'obtient qu'au prix du temps. Nous nous en excusons, parce que, après nous avoir lu, le reproche qu'on nous adressera ne sera certainement pas celui d'avoir révélé tout cela trop tôt. On le voit, du reste, ce n'est pas un livre que nous avons prétendu faire et offrir au public : ce sont simplement des preuves à l'appui, des documents nécessaires, des pièces justificatives que nous avons recherchés et que nous produisons. Le principal auteur du travail est Y Univers lui-même ; voilà pourquoi il a paru inutile ici d'en nommer d'autres. Nous garantissons d'ailleurs la parfaite authenticité de nos citations. Chacun pourra les vérifier en consultant une collection de Y Univers, et en se reportant aux dates que nous avons indiquées avec toute l'exactitude possible. CHAPITRE r L'Univers et l'esprit révolutionnaire, jusqu'en 1 852. L'Église tolère une grande liberté, une grande diversité dans les opinions politiques. Les honnêtes gens, les gens raisonnables font comme elle. Mais, comme elle aussi, ils repoussent tout ce qui porte le caractère révolutionnaire : les théories, le langage, l'es- prit, les tendances qui vont au bouleversement de tout ordre établi, qui fomentent la haine et le mépris du pouvoir, qui provoquent les insurrections, qui jettent l'insulte à toutes les formes de gouvernement, qui applaudissent à toutes les révolutions, en proclament la légitimité, en appellent le prolongement et la durée ; voilà ce que jamais ni 1 Église ni les honnêtes gens n'ont pu admettre. Eh bien! il s'est trouvé en France un journal religieux qui a professé et lait tout cela, qui a excité toutes ces tristes passions, et tenu sans relâche, pendant plusieurs années, contre tout ce qu'il y a dans le monde de plus respectable, le langage même de la démagogie. Et ce journal s'est dit et se proclame aujourd'hui encore catholique avant tout, le pins catholique, quedis-je? le seul catholique de tous les journaux ! 1 Et il faul ajouter que c'est toujours au nom de l'Évangile qu'on l'a vu condamner toutes les monarchies ; c'est l'Évangile à la main qu'on l'a entendu appeler et encourager tous les peuples à la révolte; c'est dans l'Évangile qu'il est allé chercher la source môme de la démocratie. Nous ne nous dissimulons pas que ce sont là des accusations hien graves ; aussi nous ne prétendons pas être crus sur parole. Én choses si sérieuses, il faut citer ses preuves; et quels que soient la tristesse et même le scandale de ces citations, quel que puisse être l'élonnenient des lecteurs, c'est la partie importante, c'est même la seule nécessaire du pénible travail dont notre conscience nous a imposé le devoir. Écoulons d'abord VUnivers deux jours après la Révolution de Février, et voyons en quels termes il parlait de la monarchie au lendemain de sa chute. Après s'être vanté d'avoir dit, même avant M. de Lamartine, que la Révolution française esl un écoulement du Christianisme, il ajoutait : « Qui songe aujourd'hui en France à défendre la monarchie? Qui peut y songer ? La France croyait encore être monarchique, et elle éttiit déjà républicaine. » (27 février 1848.) Puis bientôt, insultant la monarchie tombée, il disait : « La MONARCHIE meurt de GANGRÈNE SÉNILE. File attend à peine qu'on lui dise : Nous ne voulons plus de loi ; va-t-en! le coup n'est plus nécessaire, le geste suffit. » (21 mars 1848.) Avant ces dernières paroles, il avait déjà dit : « La question aujourd'hui n'est plus entre la monarchie et la république.....La monarchie n'est plus ; les rois l'ont tuée. — Ce oui en restait hier n'était plus qu'en nom. » (19 mars 1818.) Puis, enfin, le 16 avril, le secret de ses sentiments intimes lui échappait, et il s'écriait avec transport : « La démocratie triomphera..... La terre natale de la démocratie est l'Évangile ! » (16 avril 1848.) Et, comme les monarchies se mettaient cependant de tous côtés en défense, l'Univers, insistant, leur jetait le défi, et annonçait hardiment que leur temps était à jamais fini : « Un instinct plus fort que les armées crie en Europe que (ère des couronnes est finie, et que la volonté des peuples n'est pas à la merci d'une bataille. Il peut y avoir quelque temps encore quelques hommes sur le trône : il n'y a plus de dynasties. La démocratie s'avance de tous les côtés à la fois, puissante, irrésistible, victorieuse par l'enthousiasme et par l'effroi qu'elle inspire. » (16 avril 1818). Mais ce n'était pas assez de proclamer le renversement de toutes les monarchies, il fallait encore les flétrir dans leur première origine, et c'est le 10 décembre queï Univers se plaisait à écrire : « Nous disons qu'en général les pouvoirs humains sortent presque toujours dune source impure, qu'ils naissent la plupart dans l'iniquité; que la plupart, en un mot, ont longtemps à porter le poids d'un péché d'origine. » On se souvient de l'époque formidable, où, à la suite de la Révolution de Février, l'Italie et l'Allemagne parurent en feu : à ce moment-là même, et à la nouvelle des insurrections qui se succédaient coup sur coup, et jetaient la terreur dans tous les esprits, l' Univers ne voyait qu'une oc- < asion do prodiguer l'outrage aux rois qui succombaient : « Quel est celui d'entre ces rois, s*écriait-il, ......qui ne se riait pas du mépris des peuples autant que de leurs droits'.' Quel est celui qui ne s'appuyait point sur les PLUS mus et uus PLUS coupables INSTINCTS pour gouverner, réduire et asservir les hommes? Quel est celui qui, dans sa chute et sa ruine, emportera l'estime ou seulement lu pitié de la patrie? » Puis, recommandant les monarques à la clémence des peuples, il ajoutait avec un accent prophétique : « Que les peuples soient partout cléments..... Qu'en abattant le trône, ils abattent aussi l'échafaud : le trône ne se relèvera pas. Où la foudre a frappé, que viendrait faire le glaive? Pour éteindre une race royale, il faut qu'elle se transforme et devienne une race de citoyens. » (21 mars 1848.) Enfin il disait, le 16 avril : « La destruction du vieil édifice européen est aujourd'hui consommée ; elle sera complète et irrémédiable. » On le voit, ce n'est pas de tel despote, de tel tyran qu'il s'agit ici : ce sont les rois, tous les rois de l'Europe ; c'est, avec tout le vieil édifice européen, la royauté, la monarchie elle-même qui est ici jugée, condamnée, outragée. — Et qu'on veuille bien songer parmi quelle effervescence de passions populaires tout cela était écrit, proclamé à la face du monde, dans un journal religieux ! — Encore ne citons-nous que quelques textes pris entre mille autres ! Cette joie déplorable, qui éclatait ainsi à la vue de tous les trônes renversés ou menacés, n'était égalée que par la passion ardente de ces mêmes hommes pour les principes républicains, et par le sentiment d'aise et de bonheur que faisaient éprouver à leur esprit et à leur cœur la Révolu- — ri — lion de Février et le triomphe de la démocratie. Ils écrivaient, le lendemain des journées de Février : « Revenue d'un premier mouvement de trouble, elle la France) s'appliquera sagement, courageusement, invinciblement, à se donner des institutions eu rapport avet les doctrines quelle a depuis longtemps DÉFINITIVEMENT acceptées. « (27 février 1848.) « Chacun sent que la monarchie a définitivement perdu sa cause, que la France est entrée définitivement dans une voie nouvelle, qu'elle est définitivement républicaine..... Point de parti contraire au principe républicain ! Point ^équivoques sur In portée de ce principe ] La meilleure des républiques, c'est la République. » (1" mars I8i8.) « Les principes républicains n'ont trouvé d'obstacle nulle part. Ils ont pris place dans la société française connue des ai finit* nés avant tenue, mais que tout le monde en somme attendait, et dont personne surtout ne CONTESTE LA LÉGITIMITÉ. » ! 18 avril 1818.) « Comment ! vous ne pouvez pas croire que la Révolution de Février ait parlé d'une manière efficace au cœur et à l'intelligence de vos concitoyens? Vous ne pouvez pas croire qu'ils aient reconnu LA main de DlEi) à ce grand coup ? Vous ne pouvez pas croire qvCcn voyant lu royauté morte, ils aient cessé de la croire vivante? Ah ! ce n'est pas nous, c estvous qui n'avez pas foi en votre œuvre ! » (S avril I8i8.) L'Univers avait dit déjà, le 1 er mars : « Ne voyons-nous pas l'oeuvre de Dieu? Ne voyons-nous pas que Dieu dans ses impénétrables desseins a suscité des mains qui n'étaient pas les nôtres pour renouveler dans les institutions de la France et du monde ee levain de F Evangile dont nos pères les remplirent à l'origine et (pie la royauté infidèle y avait affadi ? » Peu de temps avant les terribles journées de Juin, VUnivers accueillait l'adresse suivante d'un correspondant — « — d'Amérique, qui, républicain par conviction, félicitait les rédacteurs de Y Univers de l'esprit et de la tendance de leur journal : « Votre attitude, surtout depuis le 2"i février, esl ce qu'elle doit être : vous adoptez toutes les conséquences de LA démocratie, et vous voulez que tous jouissent de ses bienfaits. Répétez sans cesse à vos concitoyens que c'est le seul moyen pour eux de jouir enlin de la paix intérieure, après tant de révolutions. Qu'ils jettent les yeux sur nous, qu'ils nous imitent, autant que le caractère français peu! se plier aux usages d'un autre peuple, et ils seront sauvés. » 10 juin 1848.) Enfin, le 20 juin 1848, au milieu des menaces de cette époque sanglante, Y Univers n'était effrayé que d'une chose, à savoir des courageux efforts des défenseurs de l'ordre pour sauver la France. Ce qu'il y avait d'esprit monarchique et anti-révolutionnaire, dans le projet de Constitution de l'Assemblée nationale, le désespérait : « Nous avons été pendant une heure oppressés par la lecture de ce projet (de Constitution), dont chaque article était un démenti à la célèbre formule dont la république a fait un axiome. Les libertés publiques dont nous jouissions sous les anciens gouvernements sont effacées d'un trait de •plume; les institutions despotiques que nous a léguées le passé sont étendues et fortifiées. Nous sommes CENT FOIS PLUS en monarchie que soi s Lons XIV ou Napoléon....... » Il avait écrit, peu de temps auparavant : « Nous l'avons vu plus d'une fois depuis un mois : il suffit de quelques heures pour organiser une émeute, et une émeute est une révolution. » (28 mars 1848.) Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'en tout cela il faut reconnaître la, main de Dieu ; de sorte que résister à la démocratie révolutionnaire de Y Univers est impie, comme plus tard il sera hérétique de résister à toute théorie nouvelle qu'il lui plaira d'adopter! La règle invariable de ces nouveaux docteurs consiste à mettre toujours Dieu et l'Église dans chaque extrémité contraire où ils se précipitent, et à rendre ainsi la Religion complice des plus malheureux excès. Mais c'est peu que la France soit républicaine et démocratique : il faut aux rédacteurs de Y Univers une démocratie universelle. A cette fin, il faut révolutionner l'Europe entière, provoquer partout l'insurrection ; partout, au nom de la liberté et de la religion, soulever les peuples contre les rois, et les nations les unes contre les autres ; il faut déchirer et refaire la carte du monde, et que ce soient les peuples eux-mêmes, les peuples assemblés dans les clubs, et en armes dans les rues des capitales et sur les champs de bataille, qui remanient cette carte à leur gré, sans s'inquiéter du sang que cela doit coûter. C'est à quoi Y Univers convie toutes les nations de l'Europe : l'Irlande contre l'Angleterre, la Sicile contre le royaume de Naples ; le Milanais, la Vénilie, la Hongrie contre l'Autriche ; la Pologne, les provinces Rhénanes, les États d'Allemagne contre la Prusse, la Russie et les royaumes du Nord ; tous les peuples en un mot contre tous les rois. Maris c'est ici surtout qu'il faut citer : (( Les peuples faibles et opprimés doivent naturellement saluer avec allégresse les événements qui viennent de s'accomplir en France.....La nouvelle que la République était proclamée en France a réveillé dans toute l'Irlande les glorieux souvenirs de 1789. De notre première révolution date ce qu'on a appelé la troisième émancipation irlandaise. Les événements de 1848 ne sont-ils pas destinés à compléter l'affranchissement qui reçut une si grande impulsion en 93?..... » [6 mars 1848.) La jeune Irlande a-t-elle l'air d'hésiter contre l'Angleterre, l' Univers, fidèle à ses habitudes de style, recourt à la moquerie pour exciter la guerre civile : « La jeune Irlande déelarera-t-clle la guerre à l'Angleterre? Elle le doit; après ses fanfaronnades, il ne lui est plus permis de reculer sans être écrasée sous le poids du ridicule. A périr, nous espérons, pour son honneur, qu'elle préférera succomber les armes à la main. » (lo avril 1848.) Puis bientôt, c'est la Sicile qu'il appelle à la révolte; et celte invitation n'a été que trop écoutée : « Nous aimons la Sicile, et nous reconnaissons le droit qu'elle a de se soustraire à la domination napolitaine. » (26 juillet 1848.) Et avant celte date, on avait vu déjà se reproduire comme sans relâche les mêmes provocations, jusqu'à ce qu'enfin le sang ait coulé là comme ailleurs : « Je crois que les ministres napolitains se trompent et que leur détermination de se retirer delà guerre pour I indépendance est mie grande [mite. Charles-Albert n'en sera pas moins populaire et Ferdinand en sera beaucoup plus odieux... Il n'y a ici aucun homme d'État à lu hauteur des circonstances.,... « Je pense que la Sicile est en quête d'un roi, et que, jusqu'à présent, nul prince n'a voulu répondre à ses vœux. Charles-Albert lui-même hésite ; il trouve, comme les autres, que le roi de Naples n'a pas encore suffisamment perdu ses droits sur la Sicile ; il préfère attendre que ce prince les ait perdus ait mains an même degré sur une autre couronne. » '17 juin 1848.) Dès le 2 mars, l' Univers avait, du reste, publié avec bonheur le célèbre pamphlet du P. Ventura sur la question sicilienne en 1848, » travail remarquable, disait-il, et dont la traduction a été faite pour Y Univers sous les yeux de l'illustre religieux. » Or, voici un des passages de ce travail, qui demeurera comme un des monuments les plus tristes de l'emportement des esprits, à cette lamentable époque : « Le gouvernement napolitain avait jusque-là pofté à la Sicile) le fléau de la corruption, de l'appauvrissement, de la guerre, de la faim, de L'occupation étrangère*; il ne lui restait plus qu'à lui porter celui de la peste. // voulut, cl il réussit 'i lui faire présent de ce dernier, fléau. En effet, violant par la force les lois sanitaires, et malgré les protestations et les réclamations des autorités locales, il lit * aborder à Païenne un bâtiment chargé d'uniformes de soldats portés par les militaires morts à Naples du choléra, ET IL EUT AINSI LA SATISFACTION CRUELLE D'iNOCULER A LA SlCILE cette maladie terrible qui moissonna dans la seule ville de Palerme quarante mille habitants. « D'autres villes de l'île ne voulant pas encourir le triste sort de Païenne tirent des cordons sanitaires...... Eh bien ! ce l'ut un crime pour ces malheureuses cités d'avoir refusé d'être empestées... Un homme, dont le nom est déjà associé dans l'histoire aux noms des monstres les plus cruels de 1 antiquité, y tut envoyé avec des pouvoirs illimités..... On eut la barbarie de massacrer de tout jeunes gens sous les yeux de leurs parents. Les femmes mêmes ne furent pas épargnées..... » (2 mars 1848.) Certes, si le roi de Naples a pu conserver jusqu'à ce jour son trône et sa vie, ce ne sont pas les accusations atroces qui ont manque' 1 contre lui. Quoi qu'il en soit, en attendant la révolte dans le — 40 — royaume de Naples, l'Univers s'étail empressé de saluer l'insurrection milanaise : « La nouvelli» de la. révolution à Vienne, tombant comme la foudre au milieu des combattants, ne peut manquer de décider la lutte en faveur de I'hérqïqcb population milanaise. » (2 mars 1848.) Ce malheureux journal n'a, cela va sans dire, que des ('loges pour les insurgés et pour les révolutionnaires étrangers, qui, à Milan comme partout, excitaient le peuple à la révolte, et des paroles de mépris pour les vieux généraux fidèles à leur souverain et à leurs serments : « Tous les citoyens français qui habitaient Milan se sont mêlés à cette lutte avec une ardeur et un courage admirables.... Ainsi finit, à l'éternel honneur des Milanais, cette lutte de cinq jours et de cinq nuits.....Et cette belle œuvre, ils l'ont accomplie sans aucun secours étranger, par le fait seul de leur courage individuel, qui n : a pu être égalé que par leur modération et leur humanité. » (30 mars 1818.) « La lutte à Milan parait a voir été acharnée ; les habitants, malgré leur héroïsme, auraient peut-être succombé, car Radetzki, furieux, avait juré la destruction de la ville; mais, heureusement, il n'a trouvé des instruments dociles (/ne dans une assez faible partir de ses troupes. Non-seule- ment les Hongrois, mais encore les chasseurs tyroliens et les grenadiers lombards se sont rangés du côté du peuple. » (26 mars 1848.) Si quelque part la révolte est comprimée, Y Univers se hâte de prédire que ce n'est pas pour longtemps : « La Confédération germanique est dissoute par cet événement. Non-seulement la chaîne est rompue, mais chaque anneau sera brisé. Le roi de Prusse, en rétablissant l'ordre dans les rues de Berlin, n'a gagné que quelques courts instants de trêve. Quelles que soient les concessions qu'il — 11 — s'apprête à faire, elles ne lui feront pas pardonner ses lenteurs. » (21 mars 4818.) Enfin, la chute probable et définitive de toutes les monarchies, la destruction du vieil édifiée européen, est un speclacle qui le fait tressaillir de joie, et il convie la France à ne pas laisser cette œuvre inaccomplie : « En quinze jours, l'Europe tout entière a changé de face et de forme : en quinze jours des événements immenses peuvent s'accomplir. Quel gouvernement oserait se dire aujourd'hui qu'il a quinze jours d'existence? (28mars 1848.) Le journal catholique n'épargnera pas même le terrain de la souveraineté pontificale: c'est l'Italie, l'Italie tout entière, comme l'Allemagne, qui va se constituer en une ou plusieurs républiques : « La destruction du vieil édifice européen est aujourd'hui consommée ; elle ser# complète, irrémédiable. Tandis que Charles-Albert rêve le sceptre de la Haute-Italie, et que Ferdinand et Frédéric - Guillaume se disputent le titre d'empereur d'Allemagne, I'Italie et l'Allemagne se demandent si elles se constitueront l'une et l'autre EU républiques unitaires, ou si elles se diviseront en républiques fédérées. La question n'es/ pus prématurée, quoique les princes allemands soient encore dans leurs capitales, et qu une armée autrichienne tienne encore les clefs de l'Italie. » (16 avril 1818.) A cette triste époque, ou s'en souvient, l'Angleterre seule jouissait d'une tranquillité relative, au milieu des bouleversements du reste de l'Europe : cet état de choses parut à X Univers une anomalie et comme un scandale qui ne pouvait durer longtemps. En conséquence, il prit l'initiative pour sommer les hommes qui avaient en main l'autorité de ne pas rester en arrière, et de hâter leur marche Irop lente dans la voie du progrès démocratique : - 12 — « Nous savons que l'Angleterre possède des institutions qui lui ont permis de traverser les siècles en évitant les secousses révolutionnaires; mais la marche lente qu'elle a suivie jusqu'à ce jour dans la voie du progrès démocra- tiqur. ne saurait prévenir les dangers qui la menacent aujourd'hui dans son propre sein. Les institutions britanniques peuvent se prêter aux exigences impérieuses de /'eue nouvelle ; mais les hommes qui ont en main l'autorité doivent SE HATER d'en ÉLARGIR LES BASES. » (22 018X8 1848. M. Cobden était son héros : « Nous nous réjouissons pour l'Angleterre de l'initiative que prend M. Cobden. Son programme est intelligent . Les réformes dont il va poursuivre la réalisation sont aussi sages qu'urgentes ; elles nous paraissent de nature à donner à toutes les classes qui ont des griefs à l'aire redresser la somme de satisfaction la plus large qu'elles puissent attendre. La plupart îles abus que la nouvelle ligue va combattre sont des restes absurdes hes temps féodaux, qui révoltent les plus simples notions de justice. » (29 mars ISW. L'un de ces abus, c'était la franchise de tous droits de succession pour les seigneurs; l'autre, c'est le droit d'aînesse. Écoutons Y Univers : « La question du droit d'aînesse est depuis longtemps jugée L'Angleterre aura été le dernier Etat de l'Europe où l'aristocratie ait joui de ces abus; mais il est à désirer qu'elle ait l'intelligence de céder à temps, si elle ne veut être emportée avec eux. » Et plus loin, encore à l'honneur de M. Cobden et de son programme : 1 On sail que l'ï/mwrs (le 1851, 55 et 56 est devenu le champion zélé du droit d'aînesse, non-seulement en Angleterre où ce droit existe encore, mais en France où il a été détruit depuis trois quarts de siècle, et où ce savant journal soutient que le rétablissement du droit de primogénitnre est absolument indispensable à l'ordre public et social comme à ragriealture. — 18 — « Le programme de M. Cobden nous paraît être pour l'Angleterre un programme de salut. Les événements qui bouleversent l'Europe ne permettent guère de douter de son succès. » (29 mars 1848.) Ainsi, tandis que les honnêtes gens de tous les partis tremblaient d'effroi à la vue des événements que le génie déchaîné des révolutions accomplissait coup sur coup dans toute l'Europe, c'était un journal religieux qui battait des mains, qui applaudissait à toutes les insurrections, que dis-je? qui sauctiliait toutes les émeutes, qui les provoquait, les encourageait, qui flattait partout et envenimait les passions populaires en Angleterre et en Irlande, en Sicile, à Naples, dans le Milanais et dans l'Italie entière, à Berlin, à Vienne, en Hongrie, dans toute la Coulédéralion germanique..... L'Univers prévoyait bien que , de ces entreprises anar- chiques, une conflagration universelle, une guerre européenne pouvait naître par l'intervention de la France républicaine, venant en aide aux peuples révolutionnaires, et dans celle prévision il engageait la France à ne pas refuser son concours : « Pour qu'une guerre européenne devint possible, il faudrait ou que Y Autriche écrasai l'Italie, ce qui entraînerait notre intervention, ou que la Pologne vaincue dans son dernier effort, et ne pouvant point compter sur l'Allemagne, nous demandât un secours que l'on ne songerait p//s sans doute à lui refuser. » (12 avril 1848.) Et maintenant il est juste de se demander : Mais celte manie de révolutions n'a peut-être été qu'un accident, infiniment triste il est vrai, mais passager dans l'esprit et le langage des rédacteurs de l' Univers ?—Nous ne pouvons le penser, et nous sommes obligés de dire au contraire — 44 — que les événements de 1848 semblent n'avoir fait que révéler d'une manière éclatante les instincts révolutionnaires qui avaient toujours été le fond de leur âme. Dès l'année 1846, du nord au midi, la politique de Y Univers plaidait partout le remaniement de la carte de l'Europe et menaçait l'Autriche, la Russie, la Bavière, la Prusse, l'Italie, etc. Voici en quels termes il parlait, dès 1846, du mouvement italien fomenté par l'abbé Gioberli el par les autres révolutionnaires piémontais : « Déjà un grand nombre de cœurs généreux que de coupables théories avaient entraînés, il y a quelques années, dans les loges des Carbonari, manifestent des tendances qui peuvent être hautement avouées, même devant ceux qui sont le moins disposés à y applaudir. Nous voulons parler ici de ce qui n'est pus encore un parti, niais le sera bientôt, de ce nombreux public qui commence à se former autour de plusieurs écrivains distingués, et pour la plupart chrétiens fervents, lesquels, sans se préoccuper des institutions politiques, font de C expulsion de l'étranger le premier de leurs vœux, et déclarent sans détour qu'il ne peut être réalisé que par Xavènement du chef de la maison de Savoie air trône lombardo-vénitien. » (3 juin 18 40.) Si plus lard l'Univers redoute une guerre entre l'Autriche et l'Italie, c'est uniquement dans la crainte que le despotisme militaire ne compromette les intérêts de la révolution qui se prépare : « La liberté extérieure s'obtient, il est vrai, à coups de canons; mais la liberté intérieure s'accommode mal de ce despotisme militaire sous lequel il n'y a point de victoires. La République et l'Empire ne nous donnèrent qu'une effroyable servitude, malgré les lauriers qu'ils nous valurent... Il y a là une leçon pour le monde, dont la France a fait les frais, et ce serait grand dommage qu'elle fût entièrement perdue.» (1Bseptembre 1X47.) L'Univers, parlant quelques jours auparavant des affaires d'Italie, prêtait à l'Autriche la politique que voici : « L'influence de l'étranger en Italie repose sur les embarras intérieurs des gouvernements de la Péninsule, et surtout sut' La tutelle qu'il s'est arrogée sur la papauté... L'Autriche l'a compris; elle a cherché à retenir par la ruse et pur la violence un ■pouvoir qui n'a en soi rien (Illégitime. Personne ne doute que la conspiration qui a menacé d'ensanglanter Rome n'ait été fomentée par elle et le parti RÉTROGRADE dont elle soutient les espérances. » (24 août 1847.) « Outre un intérêt éventuel de conquête, l'Autriche a donc les motifs les plus puissants pour s'opposer, au degré où elle peut, à toutes les mesures qui seraient île nature à pacifier d'une manière permanente le centre de la chrétienté. » (14 août 1846.) « Encourager les insurrections pour avoir à les réprimer, est une tactique dont l'AUTRICHE a puis LES HABITUDES depuis les événements de la Gallicie. » (24 août 1847.) S'agit-il de flétrir des crimes politiques dont le véritable caractère est encore inconnu, mais que tous les honnêtes gens ont vus avec effroi, c'est sans la moindre hésitation que l'Univers les attribue au gouvernement lui-même, el voici en quels termes il pousse à de sanglantes représailles : « 11 semble qu'il y ait entre l' Autriche et la Russie une exécrable émulation de cruauté, et que ces deux gouvernements luttent à qui sera le premier ivre de sang humain. Mais 1' Autriche L'emporte peut-être ; La brutalité russe n'est pas si lâche : le czar fatigue ses bourreaux, M. de Met- ternich soudoie des assassins..... En France, des actes semblables à ceux que le monde lui reproche ne pourraient déshonorer le pouvoir que si le pouvoir était aux mai.\s des derniers bandits ; et ces bandits ne tarderaient guère à recevoir la juste punition dé leurs forfaits. » (31 mars 1840.; — n; — « Le cabinet de Vienne..... n'est plus pour les peuples que l'héritier des traditions gouvernementales des Henri IV et des Barberousse. » " (1 A août 18 4(>. ) Il disait encore, quelques mois avant Février 1848 : « Nous trouvons que l'Autriche a eu parfaitement raison de se rapprocher du vorort de Berne au moment où elle prenait possession de Ferrare. L'un et l'autre gouvernements, également spoliateurs, sont vraiment dignes l'un de l'autre... Ce ne sera, du reste, qu'une preuve et un signe de plus de l'affinité naturelle du despotisme absolutiste el de rabsolutisme radical. » (11 septembre 1847.) Aussi, c'est la religion elle-même qui est presque réduite, suivant Y Univers, à désirer les révolutions. Autrefois, au lieu d'insulter les princes coupables, on priait Dieu de les éclairer et de leur pardonner. Mais VUnivers a changé tout cela : « Les actes des empereurs de Bussie et d'Autriche, les abjectes folies du roi de Bavière font amplement voir ce qu'il faut attendre du pouvoir royal, sans contrepoids dans le sanctuaire ET dans i.ks lois. Il a reçu inutilement de sanglantes leçons : il est toujours le même, il n'a pas changé. La religion végète à son ombre, asservie et avilie comme les peuples, en partie; inutile, privée de toute action sociale, impuissante à prévenir d'inévitables révolutions, PRESQUE réduite a les désirer. C'est l'ordre sans vie, c'est la religion sans liberté. » (7 décembre 1847.) Enfin, au lendemain des journées de Février, la passion révolutionnaire longtemps comprimée en Autriche s'échappe en bouillonnant. L Univers triomphe, à celle nouvelle, et s'écrie : « Personne ne sait en France si, à l'heure où nous écrivons, l'empereur est encore sur le trône. Ce que tout le monde sait très-bien, c'est qu'il n'y est pas /mur longtemps. Un tel POUVOIR ne tombera POINT \ DEMI. Dans Ions les cas, — 17 — cette grande puissance de la maison d'Autriche, ce joug qui étouffait tant de nationalités est à jamais brisé. La LOMBAUDIE EST LIBRE, LA BOHÊME EST INDÉPENDANTE, LA GaL- LICIE S'ÉCHAPPE DES ENTRAILLES DÉCHIRÉES DU MONSTRE QUI l'avait mutilée avant de l'engloutir : gage certain d'une résurrection entière et prochaine! » (21 mars 1848.) En même temps que Y Univers appelait et encourageait dans ces termes les mouvements insurrectionnels contre l'Autriche et la Russie, il sommait avec menaces le roi de Prusse de donner plus entière satisfaction aux instincts démocratiques de ses sujets : « On ne joue pas impunément, lui disait-il, soit avec le système représentatif, soit avec la démocratie, et il faut se résigner à leur faire de bonne grâce leur part légitime, quand on ne veut pas rendre inévitable et prochain un nouveau partage du pouvoir social. » (9 février 18-47.) Quant aux concessions libérales déjà faites par le roi de Prusse, Y Univers constate qu'elles n'ont été accordées qu'avec hésitation; il discute les cas de conflits violents et sanglants, et conclut ainsi : « On musôle aisément les révolutions vieillies et éden- tées comme l'est maintenant la nôtre ; mais quand elles sont pleines encore des folles illusions de leur jeune âge, on ne les dompte qu'en ouvrant une vaste carrière à leurs légitimes instincts. » (9 février 1847.) Enfin, revenant sur le même sujet, il juge ainsi la constitution prussienne : « Ce qui nous parait le plus dangereux dans cette artificieuse combinaison, c'est le dernier mot que le roi se réserve en cas de dissentiment. Si les élections urbaines et rurales jouissaient d'une plus grande liberté, elles amèneraient dans les Etats-généraux une opposition démocratique. A défaut d'une voie régulière pour s'exprimer, l'opposition s'agitera jusqu'à ce qu'elle ait trouvé la satisfaction de ses 2 — 18- justes griefs, et l'esprit public ne reprendra du calme que lorsqu'à se sentira réellement représenté dans les Etats- généraux. « Quoi qu'il en soit, si la constitution prussienne est peu de chose au point de vue abstrait, c'est, en l'envisageant dans ses inévitables conséquences, un pas immense et une révolution. » (24 février 1847.) On le voit, les citations des temps antérieurs à 1848 expliquent celles des temps qui ont suivi. C'est toujours le môme esprit, l'esprit révolutionnaire. Aussi, quand l'ordre commence à se rétablir en France et en Europe, quand une réaction courageuse se déclare contre les idées et les mouvements anarchiques, quand les trônes ébranlés reprennent un peu de solidité, et que la révolution peu à peu perd du terrain, à la fin de 1848, l'Univers, loin de s'en réjouir, s'en afflige; on voit à ses murmures que les événements tournent contre ses désirs. Ce qui le préoccupe en Allemagne, en Italie, en France, ce n'est pas le rétablissement de Tordre, c'est l'avenir de la révolution: « Oui, nous jouons un pauvre rôle dans les affaires d'Italie; nous abandonnons des peuples que nous avons promis de secourir..... Il est déplorable assurément que nous nous soyons tant avancés. » (3 octobre 1848.) Les concessions libérales faites par l'empereur d'Autriche ne lui inspirent aucune confiance : « Nous voulons protéger ce pays contre la domination d'un prince trop nouvellement converti au libéralisme pour qu'il n'y ait pas lieu de douter de la sincérité de ses sentiments. » (26 août 1848.) « Il ne faut pas voir seulement dans les Magyars les hommes qui voulaient tenir sous le joug les Croates, les Valaques, etc. ; il faut y voir aussi ceux qui revendiquaient — 1<) — leur l'mlr)tendance nationale, ceux qui refusaient à la cama- rilla de Vienne le droit d'annuler les conditions de leur accession à l'empire d'Autriche, et de transformer leur pays en départements autrichiens. » (23 août 18M).) Quant à l'ordre intérieur des Etats, ce que Y Univers redoute par-dessus tout, ce ne sont pas les divisions, les luttes perpétuelles : c'est le principe d'unité. Les insurrections lui semblent peu à craindre, là où existe pour le peuple la liberté illimitée de la tribune et de la presse, car : « Ce qu'il y a d'admirable par-dessus tout dans La liberté, c'est que le caractère de l'homme y reprend sa noblesse et sa vigueur. » (2 mars [848.) « Les insurrections ne sont à craindre que dans les pays où le peuple est privé du droit de parler, d'écrire et de l'KOCKSSlONNElt. )) Ceci nous fait souvenir de ces processions menaçantes qui venaient à un jour donné jeter l'épouvante dans Paris. La circulation était interrompue, les boutiques se fermaient, les gens paisibles rentraient dans leurs demeures. Eh bien ! c'était là pour le journal catholique le beau idéal de la liberté; et c'était le 12 avril 1848, quatre jours avant la fameuse procession du 16, qu'il écrivait ce qu'on vient de lire. Du reste, Y Univers use du grand nom de Devoir avec la même aisance que du saint nom de l'Evangile; l'un et l'autre viennent tour à tour autoriser ses provocations révolutionnaires : « Notre devoir est de soutenir partout l'esprit de liberté contre le principe d'unité absolue qui, dans tous les pays de l'Europe, menace d'absorber tous les droits de l'homme . dans ceux de l'Etat. » (25 juillet 1848.) Ce devoir, Y Univers le remplit en France, même au lendemain de Mai et de Juin. Sa grande sollicitude est pour la liberté, qu'il voit compromise par la fermeture des clubs — 20 — et par la dissolution des ateliers nationaux. Voici ce qu'il disait dès le lendemain de la journée du 15 mai : « Victorieux, les représentants sauront, nous n'en doutons pas, donner à leur dignité outragée la satisfaction qu'elle réclame et que l'intérêt même de la patrie exige, sans faire expier à la liberté le crime des factions. » (16 mai 1848.) Il exprimait les mêmes alarmes le 28 juin, et ajoutait le 3 juillet : « Croit-on que le désarmement, que les mesures de police, que les lois proposées contre la presse et contre les associations, puissent sauver la société ? Ce sera beaucoup si ces moyens lui procurent un répit de quelques années, pleines encore de trouble et d'angoisses. » (3 juillet 18-48.) Puis au mois d'octobre, quand l'élection à la présidence se prépare, quand la France commence à respirer, dans l'espérance au moins de l'ordre matériel, Y Univers semble craindre que la révolution ne lui échappe, et il exprime ainsi ses inquiétudes et ses regrets : « Nous avons l'instinct de l'obéissance. Paul-Louis Courrier, qui nous connaissait, disait, il y a une trentaine d'années : Nous sommes un peuple de valets; nous sommes toujours les mêmes, nous passons sans transition de la révolte la plus audacieuse au servilisme le plus bas..... « Plus une nation est forte contre le pouvoir, plus elle est libre, ajoutait-il. Le pouvoir a une tendance invincible ■X empiéter ; s'il se rencontre pas d'obstacles, il devient rapidement absolu. La science de la politique et de la liberté consiste à garantir contre ses excès les droits des citoyens. » (20 octobre 1848.) Ce n'est même qu'avec douleur qu'il abandonnait plus tard la liberté des clubs : « Nous sommes contre les clubs comme nous étions, en 1848, contre les banquets; mais ce n'est pas sans regret et sans douleur. » (28 janvier 4849. — 21 — C'est jusqu'en 1851 que VUnivers a défendu la Révolution de Février; et le 18 avril il la défendait encore par cette considération que les vérités religieuses, dont elle a rompu les chaînes, sont plus nombreuses que les détenus politiques dont elle a ouvert les cachots : « On ne devrait pas autant l'oublier, ajoute-t-il, dans le procès qu'on lui intente et qu'on allonge tous les jours. » (18 avril 1851.) Enfin, il est un mot cher à tons les théoriciens de l'insurrection, un mot inscrit sur le drapeau de tous les révolutionnaires depuis 93, c'est que la révolte est le plus saint des devoirs. Ce mot n'a pas manqué à Y Univers. Nous le trouvons fréquemment sous la plume de ses rédacteurs. Nous l'y trouvons dès 1847, avec quelques ménagements sans doute, mais avec trop d'insistance pour que la signification en soit douteuse. Ainsi il disait au mois de novembre 1847 : « C'est quand le pouvoir vient tyranniser la conscience... QUE LA RÉVOLTE EST RÉELLEMENT le plus SAINT DES DEVOIRS. » (20 novembre 1847.) Celte proposition n'était du reste que la conséquence d'une théorie que VUnivers avait développée longuement deux mois auparavant. A l'encontre de M. Liadières, VUnivers n'admettait pas que l'exemple des premiers chrétiens, qui ont enduré pendant trois siècles les plus horribles persécutions sans se révolter contre les empereurs, fût suffisant pour obliger le Français du xix e siècle : « Eh quoi ! s'écriait-il, nous n'aurions d'autre droit que celui de mourir et de prier pour la conversion des tyrans ! » . (24 septembre 1847.) L'exemple d'Harmodius, d'Arislogiton et du premier des Brutus, lui semblait beaucoup plus sûr et plus concluant •pie celui des martyrs : — -2-1 — « Il est manifeste que les entreprises contre sa personne (de l'usurpateur) sont dus actes bons et honorables. L'anti- quité païenne en a jugé ainsi à ( égard d'Harmodius et d'Aristogiton, et à tégard du premier des Brctus. » (1848.) Ici du moins XUnivers admettait qu'il peut y avoir dans le paganisme quelque vérité et quelque vertu ; mais hélas! où allait-il les chercher ? En 1851, même doctrine : « Le droit d'insurrection peut être le plus saint des devoirs, dans certains cas. » (18 avril 1851.) Telle était la traduction donnée par 1 'Univers aYEstole subditi potcslatibns sublimioribus, de saint Paul. Ainsi, c'est dans le temps même où tous les trônes de l'Europe étaient chancelants ou à terre, c'est quand cette formule sacramentelle de l'insurrection retentissait dans les clubs et dans les rues, était répétée par toutes les feuilles révolutionnaires, c'est alors que Y Univers la répétait à son tour, l'interprétait, la commentait avec complaisance, et se faisant le casuiste religieux de la révolte, énumérait les cas et les conditions où l'insurrection armée contre le pouvoir était non-seulement permise, mais revêlait le caractère sacré du plus saint des devoirs! Au reste, tout se tient dans X Univers. S'il sanctifiait la révolte armée, c'est que la révolte produit la révolution ; et la révolution devait à son tour établir dans le monde le règne universel de la démocratie. Or, pour les rédacteurs de VUnivers, la démocratie n'était pas seulement un régime politique plus heureux et plus légitime que tous les autres, c'était une religion : ce n'était pas seulement l'avènement du règne du peuple, c'était l'avènement du règne de l'Église et de l'Evangile sur la terre. Nous n'exagérons rien; qu'on veuille lire le chapitre suivant. CHAPITRE II L'Eglise et la Démocratie. Ce n'élait pas assez pour Y Univers de professer, comme nous venons de le voir, les maximes les plus révolutionnaires , de les propager dans toute l'Europe, d'applaudir à toutes les révolutions, de les encourager de toutes parts : il fallait rendre la religion complice de tous ces excès. Car tout cela, au nom de qui et par quelle autorité Y Univers a-t-il prétendu le faire ?— Chose étrange ! c'est au nom de l'Évangile, au nom du christianisme et par l'autorité de l'Église elle-même. Oui, il était réservé à ce siècle de voir un journal religieux déclarer nettement, à plusieurs reprises, que la Révolution est un écoulement du Christianisme , que ses prémisses sont dans l'Évangile, et, enfin, que la démocratie est fille même dr VÉqlise. C'est ici qu'il faut se hâter de citer, car tout cela est tellement extraordinaire, si identique avec des hérésies souvent condamnées par l'Eglise, qu'on se prend quelquefois à douter si l'on a hien lu, ou si l'on n'a pas sous les yeux quelques pages des journaux qui affichent le plus ouvertement la guerre contre la religion : « M. de Lamartine a dit que la Révolution FRANÇAISE était un écoulement du Christianisme : cette parole est vraie, et nous l'avions prononcée avant lui. » (27 février 1848.) Et encore : « La Révolution a ses lointaines prémisses dans l'Evangile ; la conséquence, lointaine aussi peut-être, en sera évangélique : Dieu le veut ; qu'importe que quelques hommes, que beaucoup d'hommes ne le veuillent pas ! » (23 avril 1848.) Tout cela n'était pas nouveau, en i 848, dans les pensées de Y Univers. Il disait dès l'année 1845 : « Nous l'avons dit et nous le répétons : une ère nouvelle commence, fruit des longues révolutions qui nous ont agités, la démocratie s'élève, et l'église est la, comme la mère auprès du berceau. » (7 décembre 1815.) Mais ce n'est pas seulement la Révolution de 1848, c'est notre première Révolution; ce sont les prêtres les plus égarés, les plus impies de cette époque, qui ont pris, pour accomplir l'œuvre révolutionnaire, des inspirations dans l'enseignement catholique : « L'abbé Sieyès a eu plus de mémoire et de science théo- logique que d'invention, lorsqu'il a tracé, au flambeau des études sacerdotales, cette célèbre déclaration des droits de l'homme. » (16 septembre 1846.) C'était peut-être aussi au flambeau des mêmes études que Sieyès votait, pour Louis XVI, la mort sans phrases... L' Univers écrivait encore en 1848 : « Un certain nombre de socialistes ont été élevés dans les séminaires ; en perdant la foi, ils avaient à choisir entre divers systèmes d'erreurs ; ce qui restait de christianisme dans leurs âmes les a entraînés de ce coté.. Qu s'en étonnerait? « (22 septembre 1848.) — 25 — Aussi, grâce à celle origine sacrée d'où Y Univers lirait la révolution, déclarait-il, dès l'année 1846, que Sieyès et les autres révolutionnaires « valaient infiniment moins que leurs idées. » (8 mai 1846.) Mais non-seulement la révolution démocratique est dans l'Evangile, dans la théologie, dans l'enseignement des séminaires ; Y Univers la place aussi dans le grand enseignement de l'Eglise catholique, et dans les actes de ses pontifes : « Il est des gens, d'ailleurs parfaitement honorables, dit-il, et qui s'imaginent que les rétrogrades de Rome ont parmi nous de nombreux partisans. C'est une erreur. » (21 septembre 1847.) Nous touchons ici encore une fois au caractère dislinc- lifde X 1 Univers, le seul auquel il soit resté fidèle à travers les variations fabuleuses de sa carrière : c'est de se proclamer sans cesse l'organe avoué de l'Église entière; c'est de répondre, avec le P. Ventura, h ceux qui seraient tentés de supposer chez lui quelque aberration individuelle, dont l'Eglise n'est pas responsable : « Le fait est que notre doctrine nous est commune avec tous les évéques de l'Irlande, de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne et des Amériques... Et nous pourrions peut- être nous élever plus haut, s'il était permis de faire intervenir dans les discussions privées la plus grande et la plus sacr-ée des autorités, w (22 septembre 1847.) Cette permission, Y Univers n'avait pas hésité à se la donner un mois plus tôt, comme il n'hésitera pas à la prendre encore un mois plus tard. Ainsi, dès le 25 août 1847, après la révolution suisse, au moment où se préparait à Rome la plus alfreuse des révolutions, peu de temps avant (pie le Vatican fût assiégé el Pie IX en exil, Y Univers écrivait : — 26 — « Jl nous est permis de dire que le discours du père Ventura est la. consécration la plus glorieuse et la plus complète des doctrines que nous n'avons cessé de soutenir... Qu'y voit-on cependant? Rien qui puisse étonner les esprits un peu éclairés. » L'Univers ajoutait que le P. Ventura parlerait pour Pie IX, comme Aaron parlait pour Moïse. » Et deux mois après : « Ce beau discours du P. Ventura est notre catéchisme politique et la consécration romaine, donnée avec une suprême éloquence, à des idées que nous défendons en France depuis longtemps. » (13 octobre 1847.) Enfin, le 7 octobre 1847, Y Univers écrivait : « Les idées politiques de Pic IX ont été hautement exposées dans les ebaires de Rome par un homme éminent à qui il avait donné mission de célébrer O'Connell. » Veut-on savoir quelles étaient ces idées politiques prêtées si témérairement au Souverain-Ponlife ? Les voici : « Pie IX nous qouverne dans la terre de la liberté. Plus de chaînes pour les croyances ! plus de verroux sur les doctrines ! plus de bourreaux contre ceux qui s'offrent aux luttes de la raison!... La loi reliyieuse a cessé d'être la loi politique. Depuis longtemps déjà, Rome a muré les prisons du Saint-Oi'fice, et les foudres pontificales ne sont c-u'un JUGEMENT DE l'eSPRIT CONTRE l'eSPRIT, DONT LA PRESSE ET l'opinion sontici-ras les seuls exécuteurs... » (7 déc. 1847.) Résumons : Ainsi, la doctrine politique d'après laquelle la révolution est un écoulement du christianisme et une lointaine conséquence de l'Evangile; la doctrine qui représente la célèbre déclaration des droits de l'homme comme un produit de la science théologique et comme une page tracée au flambeau des études sacerdotales; qui établit entre le christianisme et — "11 — le socialisme une sorte d'affinité secrète, de sorte qu'on ne peut trouver étonnant qu'en perdant la foi, les élèves des séminaires soient entraînés de ce côté de l'erreur pré- férablemenl à tout autre par ce qui leur reste de christianisme ; la doctrine politique repoussée par les rétrogrades de Rome, mais professée par le P. Ventura; cette doctrine qui veut la séparation de la loi religieuse d'avec la loi politique, c'est-à-dire la liberté absolue des doctrines, des croyances, de la raison, et n'admet d'autres exécuteurs ici-bas des foudres pontificales que la presse et l'opinion, cette doctrine démocratique, Y Univers déclare, avec le P. Ventura, qu'elle lui est commune avec tous les évêques de l'Irlande, de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne et des Amériques, qu'elle a reçu la consécration romaine, et que Pie IX a entendu l'adopter et l'introduire dans ses propres Etats, Mais c'est peu de représenter le Souverain - Pontife comme le fauteur des libertés les plus extrêmes, on en fait le promoteur de la démocratie universelle : « Le grand mouvement démocratique qui agite F Europe et qui vient de s'épanouir si glorieusement en Franck, a eu son rerceau dans Rome , où, suivant la belle expression du P. Ventura, la démocratie, cette héroïne sauvage, a reçu le baptême des mains de Pie IX. » (19 mars 1818.) « La démocratie triomphera____ C'est Pie IX qui porte la doctrine de l'humanité. La terre natale delà démocratie est l'Évangile. » (16 avril 1848.) Ainsi, la démocratie triomphante de 1848, qui bouleversait l'Europe, renversait les trônes et s'était si glorieusement épanouie en France aux journées de Février, en attendant les journées de Juin, a eu pour terre natale l'Evan yile. Cette héroïne sauvage a eu son berceau dans Rome, a reçu le baptême des mains de Pie IX, et l'Eglise s'est tenue auprès d'elle, à sa naissance, comme la mère auprès du berceau de son enfant ! « Et observez bien, continue l' Univers, que Pie IX n'a pas attendu que la liberté lui lut imposée par les pressions insurrectionnelles pour Fapproclier de son cœur et pour l'y presser; mais qu'il l'a fait alors que la puissance politique était encoi'e tout entière DANS un sens rétrograde ; lors donc qu'il l'a approchée de son cœur et bénie, il l'a fait dans des vues réfléchies et profondes : il a voulu sceller son alliance définitive avec la société moderne. » (1848.) El dès 1847, Y Univers ne tenait pas un autre langage : « Pie IX, donné plus tôt au monde , aurait continué Y œuvre de ses prédécesseurs sans songer à sortir de leur voie, parce que le monde n'en comportait pas une autre. S'il s'est frayé une route différente, c'est que les temps avaient changé, et peut-être qu'en ce moment le principal de ses mérites est d'avoir aperçu et révélé cette vérité..... Il fallait, pour dissiper des doutes trop légitimes, que les actes du vicaire de J.-C. montrassent qu'une nouvelle ère allait commencer pour l'Eglise. » (17 juin 1847.) Il est vrai que, plus tard, après avoir fait du Souverain - Pontife un démocrate et un promoteur de liberté démocratique, Y Univers, \m refusera môme l'honneur d'avoir essayé librement de sages réformes dans le gouvernement de ses Etats temporels, et le représentera comme ayant eu la main forcée dans le choix de son principal ministre : « Si l'on demande comment Pie IX a pu confier le ministère à M. Rossi, il sera facile de répondre : le pape a eu la main forcée ; il a pris M. Rossi... comme Louis XVI a pris Tnrgot. » (6 décembre 1849.) Mais cette affirmation absolue du lendemain, non moins contraire aux véritables sentiments du Souverain-Pontife que l'affirmation absolue de la veille, ne prouve autre chose que celte malheureuse facilité avec laquelle Y Univers soutient le pour et le contre, et l'habitude invétérée qu'a ce journal d'engager et de compromettre, dans la défense des thèses les plus contradictoires et les plus extrêmes, l'autorité de l'Église et de son auguste Chef. Ces contradictions n'empêchent donc pas qu'avant 1850 tout principe illibéral ne fut rien moins, pour Y Univers, qu'une hérésie antichrétienne : « Nous avons haï tout principe illibéral comme anti- ciirktien. » (15 mars 1848.) Dès le 2 décembre 1846, le refus de donner la liberté de la presse ne lui paraissait rien moins, de la part d'une puissance chrétienne et civilisée, qu'un déplorable scandale : « Tandis que la liberté de la presse commence à exister en Turquie, disait-il, sinon de droit, du moins de l'ait, il est DÉPLORABLE QU'UNE PUISSANCE CHRÉTIENNE , civilisée (l'Autriche) donne, dans Constantinople, le scandale d'un exemple contraire. » Du reste, il voyait la démocratie partout : il la voyait non-seulement dans le christianisme, dans l'Évangile, dans la théologie, dans l'enseignement des évêques et dans les actes du Souverain-Pontife ; il la trouvait dans l'histoire, comme une sauvegarde pour la liberté de l'Église : « L'histoire est là pour prouver que l'action de la papauté fut presque toujours d'autant plus libre, que le peuple proprement dit exerçait une influence plus prépondérante sur la marche générale des affaires. » (24 mars 1847.) « Plus le gouvernement monarchique est fort, plus l'Église est asservie..... Elle n'est tout à fait libre que dans la grande et glorieuse république des Etats-Unis. » (27 février 1848.) — 30 — Voici, il est vrai, un autre langage, bien différent, que nous rencontrons également dans Y Univers; mais les dates expliquent la différence. Ainsi, après avoir dit que Pie IX a serré la liberté contre son cœur, qu'il l'a bénie et a voulu sceller avec elle Valliance définitive de l'Église, que l'Église est mère de la démocratie, que tout principe illibéral est antichrétien, les mômes hommes oseront bien écrire, en 1855 : « On veut à toute force faire Rome libérale, elle qui a dit si nettement, le jour de l'Assomption 1832, qu'elle ne f avait jamais été, et quelle ne le serait jamais., » (22 décembre 1855.) Après avoir dit, en 1848, que toutes les monarchies attentent plus ou moins à la liberté de l'Eglise, que l'Église n'est tout à fait libre que dans la grande et glorieuse république des États-Unis, les mômes hommes oseront bien écrire, en 1853 : « Elle (l'Eglise) a moins souffert des doctrines et des hommes de pouvoir que des doctrines qu'on appelle doctrines de liberté et des hommes qu'vse disent eux-mêmes hommes de liberté. Là elle a trouvé souvent des défenseurs et des PROTECTEURS; ici, elle n'a guère rencontré que des adversaires____ Entre la liberté politique, telle qu elle a été pratiquée dans les temps modernes, et la liberté de l'Eu lise, LES FAITS RÉVÈLENT UN ANTAGONISME CONSTANT. L'ÉGLISE REGARDE LA LIBERTÉ POLITIQUE AVEC DÉFIANCE. L'ÉGLISE REPOUSSE, combat , condamne souvent les thèses que la liberté politique soutient avec le plus d'ardeur; la liberté politique, de son côté, traite l'Église avec inimitié. » (18 janvier 1853.) On le voit : autres temps, autres principes. L'Église est ici contraire à la liberté politique ; là elle était contraire au pouvoir politique. Il n'y a qu'une chose qui ne change pas dans l'Univers, c'est le nom auguste de l'Église, invo- — :ii — que toujours pour consacrer chaque nouvelle contradiction. Ajouterons-nous que Y Univers avait semblé pressentir, dès 1849, que de semblables modifications pourraient se produire en lui quelque jour : « Hélas! faisait-il observer, il y a des natures qui ne changeront pas ; les anarchistes de la veille sont volontiers les absolutistes du lendemain. » (30 mai 1849.) Et déjà, en 1848, il avait jeté cette injure aux conservateurs de l'Assemblée constituante : « La liberté est odieuse à tous ces libéraux de la veille, devenus les absolutistes du lendemain. » (22 septembre I8W.) Enfin, ils ont été jusqu'à écrire les lignes suivantes : « Comme il y a bonne apparence que les hommes ne cesseront pas d'être ce qu'ils ont toujours été, il est probable aussi que la monarchie continuera de dominer parmi eux. Seulement de chrétienne, ils pourront la rendre, impie et despotique. Mais, dans cet état même, on verra les plus sages la préférer encore à toute autre chose, parce que si les peuples chrétiens arrivent à ce degré d'abaissement de voir régner sur eux des despotes impies, le comble de leur MALHEUR et de leuk HONTE serait de manquer de maîtres. » (10 janvier 1852.) Nous renonçons à exprimer le sentiment que nous inspirent de telles paroles ; nous nous bornerons à redire que le mal serait moins grand si le nom et l'autorité de l'Eglise, cette maîtresse immuable de la vérité, n'étaient constamment invoqués à l'appui de si inconcevables contradictions et mis en avant pour consacrer de telles énormités. Revenons à nos citations de la veille. L'Univers disait encore : « L'Europe du moyen âge a été une confédération de démocraties chrétiennes. La législation des papes et des conciles est une législation DE liberté. » (27 lévrier 1848.) — 32 — Pendant que durera la veine démocratique, il cherchera et trouvera la démocratie partout. Ce n'est pas assez de l'Église, il la lui faut jusque dans le ciel. Tout à cette idée fixe, l'Univers montre au National dans « les héros des fêtes de l'Église » des hommes de progrès et de liberté, qu'on peut honorer sans faire injure au sacerdoce de l'humanité.... Il lui montre dans « les apôtres, voyageurs hardis, » dans « les martyrs, guerriers courageux, » dans « les docteurs, écrivains de mérite, défenseurs de la liberté naissante, » dans les saints enfin de tous les pays, propagateurs de la lumière, bienfaiteurs pur excellence de l'humanité, types du dévouement fraternel, « la sublime démocratie du ciel. » (2 avril 1849.) Il n'est pas jusqu'à la Compagnie de Jésus, où VUnivers ne découvre la révolution, et l'esprit démocratique de la société moderne. En répondant à cette phrase: « Le jésuitisme, c'est la contre-révolution..... » « Si la l'évolution, dit-il, c'est l'affranchissement des droits de l'individu, des droits de la famille, des droits de la conscience, des droits du peuple, opprimé par quelques hommes audacieux qui l'ont de l'Etat une sorte de Dieu- tout....., non, le jésuitisme n'est pas la contre-révolution ; il est au contraire la révolution..... telle qu'elle a été faite depuis dix-huit siècles par le christianisme, dont il est une végétation puissante. « Mais comment? Le jésuitisme, n'est-ce pas 1' absolutisme, le despotisme, le droit divin? Non, il place l'origine immédiate du pouvoir dans le peuple ; il sympathise avec les institutions américaines ; il fonde ces réductions du Paraguay, le plus hrillant idéal républicain qu'il ait encore été donné à l'homme de réaliser.—Étudiez son organisation intime : quel merveilleux rapport avec la société moderne! Tous les trois ans, il réunit en conférence des députés de toutes les provinces où il réside ; il possède une congrégation générale qui exerce le souverain pouvoir, qui législate; il élit son général, comme la république son président, a. la majorité des voix. Ce général est chargé de l'exécution des décrets du pouvoir législatif ; il ne gouverne /joint arbitrairement..... , il est des cas ou il peut être déposé..... Où est donc cet antagonisme incessant que l'on prétend établir entre le jésuite et la société moderne ? Nous le cherchons, nous ne le trouvons pas : nous trouvons même toi;t l'opposé. » (3 septembre 1848.) Résumons. — Ainsi, d'après l'Univers : 1° La Révolution française est un écoulement du Christianisme ; 2° La révolution a ses lointaines prémisses dans l'Évangile ; 3° La déclaration des droits de lliomme a été tracée au flambeau de la science théologique et des études sacerdotales; 4° Un certain nombre de socialistes élevés dans les séminaires ont été entraînés dans le socialisme par ce qui leur restait de christianisme ; 8* L'Evangile est la terre natale de la démocratie; 6" La révolution démocratique qui a bouleversé l'Européen 1848, et particulièrement la révolution de Février, a eu son berceau à Rome : celte héroïne sauvage a reçu le baptême de Pie IX, et par ce baptême est devenu l'enfant de l'Église, laquelle s'est tenue comme une mère près de son berceau ; 7° La théorie démocratique de la liberté absolue des doctrines, des croyances, des hdtes de la raison, sans autre contrôle que celui de la presse et de Vopinion, a reçu la consécration romaine ; 8° Pie IX a entendu l'adopter, l'introduire dans ses propres Etats ; 3 — 34 — 9° Par ses actes, le vicaire de Jésus-Christ a montré qu'une ère nouvelle allait commencer pour l'Eglise ; 10° Il a abandonné Y œuvre de ses prédécesseurs, esl sorti de leur voie, s'est frayé une route différente, et le principal de ses mérites était peut-être d'avoir aperçu et révélé que les temps ayant changé demandaient une voie nouvelle ; 11° Cette ère nouvelle de liberté démocratique, Pie IX l'a ouverte librement, spontanément, dans des vues réfléchies et profondes, afin de sceller son alliance définitive avec la société moderne; 12° Tout principe illibéral est anti-chrétien, et le refus de la liberté de la presse est un scaîidale déplorable chez une puissance civilisée et chrétienne: 13° Au témoignage dr- l'histoire, le gouvernement démocratique est de lous les gouvernements le plus favorable à l'action des papes el à la liberté de l'Eglise; la liberté de l'Église est incompatible avec le gouvernement monarchique ; plus celui-ci est fort, plus l'Église est asservie; L'Église n'est tout a fait libre que dans la grande république démocratique des états-unis; 14' Les héros des fêtes chrétiennes sont les apôtres du progrès et de la liberté, et tous ensemble forment la sublime démocratie du ciel ; 15° Le jésuitismê est la révolution, la démocratie, le gouvernement républicain, tout ce qu'il y a de moins opposé, de plus conforme à l'esprit démocratique. Voilà ce qu'a enseigné Y Univers pendant les années 1845, 1846, 1847, 1848 ; et cela au nom de l'Evangile, comme toujours, et de l'autorité de l'Eglise. Oui, dira-t-on peut-être, il y a dans (oui cela des erreurs déplorables et très dangereuses ; les avoir professées hautement, pendant plusieurs années, et au nom de la Religion, est un grand malheur; mais ce qui diminue le mal et le danger, c'est que Y Univers s'est rétracté. Nous ne pouvons admettre cette excuse : Non, Y Univers ne s'est pas rétracté. Au contraire, il déclarait, le 22 juillet 1849, que « loin de songer à s'excuser de son passé, il « s'en glorifiait comme de l'œuvre la meilleure, et que celle « œuvre commencée sous la monarchie, il la continuerait « sous la république. » Deux années après, peu de temps avant le coup d'Etat, il écrivait encore : « Nous voudrions bien savoir.....quel est le principe (|ue nous avons renié après l'avoir servi ? » (8 juin 1851.) \J Univers n'a donc rien désavoué, rien rétracté ; il s'est simplement contredit, selon les intérêts des temps, selon le besoin de ses causes diverses : ce qui n'est pas la môme chose. Et ce qu'il faut ajouter, c'est que ses contradictions les plus extraordinaires, loin d'avoir jamais eu, ni dans le fond, ni dans la forme, rien qui permette d'y voir une rétractation, un désaveu, prenaient, au contraire, le ton le plus assuré et le plus hautain, et, nous le devons ajouter, quoiqu'il nous répugne de le dire, un véritable caractère d'impudence. Qui ne sait la guerre violente, acharnée, sans mesure, qu'il a faite et fait encore aux catholiques les plus dévoués, à MM. Ozanam, Maret, Lacordaire, Lenormant, de Montalembert, etc., etc., les accusant de tous les excès et de toutes les erreurs dont il avait lui-même été coupable, et se proclamant seul toujours irréprochable ? — 3e — Que de fois, depuis cinq ans, n'a-l-ii pas foudroyé tous ces catholiques éminents avec l'Encyclique de Grégoire XVI, que lui-même avait mise dans un oubli si profond pendant tant d'années ! En 1852, voici sous quels traits, en quels termes, il parlait d'eux et les présentait aux yeux du monde chrétien : « Cette chaude et malsaine atmosphère des révolutions, qui fait fermenter les meilleurs cerveau./ , les troublait d'étranges mirages et de formidables visions. Ils pressentaient une ère nouvelle; ils voyaient la démocratie tantôt COMME on messie qui allait renouveler la face de la terre et ramener l'humanité souffrante aux ombrages de l'Eden, tantôt comme le monstre qui sera déchaîné à la iin des temps. Dans ce mélange d'enthousiasme et de terreur, ils fondèrent un journal pour réconcilier, disaient-ils, I'Eglise avec la Liberté. Nous montrant sans cesse leur fantôme, ils nous disaient tout ensemble : Adorez et prenez garde!.....Sans épargner ni la menace, ni Y injure, ni Yanathème, ces catholiques nous voulaient démocrates..... et les personnes qui ont lu leur journal peuvent dire s'ils furent CHICHES de sonorités oratoires sur le beau thème de la religion et de la liberté____ » (13 novembre 1852.) Voilà avec quelle convenance et quelle équité il qualifiait ces hommes honorables , employant, pour les flétrir, les termes mêmes dont il s'était lui-même et le premier tant de fois servi pour enseigner les plus détestables erreurs ! Comme si ce n'était pas lui qui avait crié si souvent « et si haut : « La terre natale de. la démocratie, c'est « l'Evangile ; — Le grand mouvement démocratique gui « agile l'Europe, et qui vient de s'épanouir si glorieusement « en France, a eu son berceau dans Rome ; — La Révolution « française est. un écoulement du Christianisme : » — 37 — — lui qui avait parlé lant de l'ois avec enthousiasme de 1ère nouvelle qui commençait* — lui qui avait fait tant de phrases déclamatoires sur la religion et la liberté ; — lui qui avait dit : « Pie IXnous gouverne dans lu terre « de la liberté; plus de chaînes, plus de verrous, plus de « bourreaux, etc., etc. » Nous n'ajouterons aucune réflexion à tout cela. Qu'on nous permette seulement de demander ici simplement si l'histoire de l'esprit humain , si l'histoire surtout de l'Eglise catholique présenta jamais un autre exemple d'une palinodie dont la bonne loi et l'honneur aient plus le droit d'être étonnés? CHAPITRE III La liberté illimitée de conscience et des cultes, du Phalanstère et des Clubs. Aujourd'hui, l'Univers n'a pas assez d'analhèmes contre la liberté de conscience; chaque matin il s'arme des foudres de l'Eglise pour en frapper tous ceux qui, à divers litres et à différents degrés, admettent cette liberté. Et cependant nul n'a jamais revendiqué une liberté de conscience plus illimitée, plus radicale, plus révolutionnaire que celle dont Y Univers s'est fait l'apôtre. Et cela, comme toujours, au nom des catholiques, et se posant en organe officiel de l'Eglise. Ici, moins que jamais, nous ne voudrions être cru sur parole. Nous avons à rapporter de telles choses, des aberrations si malheureuses et des doctrines si extrêmes, que nous sentons de plus en plus le besoin de citer textuellement. Et encore nos lecteurs éprouveront-ils, à celle lecture, un étonnement et une défiance que nous avons éprouvés les premiers contre nous-mêmes, lorsque tout — 39 — cela est tombé sous nos yeux. Qu'on veuille donc lire tout ce qui suit et jusqu'au bout : Dès 1845, l'Univers demandait la liberté pour les Fou- riéristes et leurs plialanstères aussi bien que pour les catholiques. « Les catholiques veulent et demandent la liberté pour toi t le .monde : qu'on nous laisse nos ordres religieux, et QUE LES FOURIÉRISTES FASSENT DES PHALANSTÈRES AUTANT Qu'lLS POURRONT. » (9 juillet 1845.) « De quoi avez-vous done à vous plaindre ? disait encore Y Univers aux phedanstériens...... Si vous n'avez pu rien fonder à Condé-sur-Vesgres et à Citeaux, est-ce parce que l'on vous a contesté le droit de vous réunir?... Non... Quand il vous prend la fantaisie de prêcher vos doctrines, nul ne s'y oppose.....Remarquez que nous ne protestons pas contre cette tolérance; loin de la, nous voi lons qu'on la TRANSFORME EN DROIT. » (14 août 1846.) « La liberté d'association, nous la réclamons pour nous; c'est dire que nous la réclamons pour tout le monde. » (24 septembre 1846.) Mais non-seulement il faut transformer en droit la liberté du phalanstère et de ses doctrines ; le droit des phalanstériens est si précieux, si avantageux pour la société, qu'il faut que la France le paye, comme elle payait les ateliers nationaux : « La France est généreuse, elle paye volontiers la gloire et la foui; de ses enfants. Nous ne lui reprocherons jamais de dépenser en pure perte les millions qu'elle emploiera à éclaircir un problème dont dépend le sort des travailleurs; ELLE FERA IMint LE PHALANSTÈRE DE M. CONSIDÉRANT CE QU'ELLE A FAIT POUR LES ATELIERS DE M. LOUIS BLANC, ELLE »'EXÉCUTERA de bonne GRACE. Que M. Considérant demande une lieue CARRÉE DE TERRAIN, ET ELLE NE LUI SERA PAS REFUSÉE, PAS PLUS que d'autres secours, si c'est nécessaire. » (19 mai 1848.) — m — Le 19 août, e» demandant que la liberté d'enseignement fût donnée aux doctrines catholiques comme à toutes les autres, il allait jusqu'à dire : « Nous supplions la République de les abolir (nos privi- léges), pour donner à toits, aux phalatistériens comme aux catholiques, mais aux catholiques aussi comme aux phalanstériens, la liberté Renseigner à qui, pur qui et connue ils voudront, LEUR RELIGION ET LEUR THÉOLOGIE. » 19 août 1848. VUnivers disait encore, eteétait peu de temps après que les clubs nous avaient donné les affreuses journées de Juin : « Le droit d'association est absolu, imprescriptible, INALIÉNABLE. Il EST AUSSI ESSENTIEL A l' HOMME LIBRE QUE LE droit de vivre, dont il est F application la plus énergique..... Comment limiter un droit naturel? Qui posera la limite? Si c'est l'Etat, il la placera où il voudra ; que restera-/-// au citoyen ? « Soyez forts, ajoutait-il, et vous n'aurez pas a craindre d'insurrection. Il n'y a pas d'insurrection aux Etats-Unis. » 26 juillet 1848.) 11 lient beaucoup, on le voit, à ce rapprochement, oubliant que les Etals-Unis sont précisément le lieu où les violences populaires sont peut-être les plus fréquentes et les plus impunies; il y revient encore le surlendemain : » M. Frédéric Arnaud a déclaré que le droit d'association était naturel ; QUE l'homme le tenait de Dieu et non du législateur, et qu'il n'appartenait à personne de le réglementer. On a jeté à la tôte de l'orateur un grand argument, les journées de Juin. Il fait être FRAPPÉ d'une cécité incurable pour ne pas voir clair aux événements de Juin. Là république rouge, depuis jusqu'à nos jours, vit d'une seule pensée, la dictature! Les clubs qui ont mûri l'insurrection niaient la liberté; loin de donner dans F excès de la liberté, ils n'en admettaient pas même r usage. Plut a Dieu que la — il — LIBERTÉ ABSOLI K D'ASSOCIATION BUT EXISTÉ AVANT LE 21 «JIM ! L'émeute n'eut pas ensanglanté nos rues. Est-ce t'il y a des ■insurrections aux États-Unis! (28 juillet 1818.) Et non seulement Univers pensait ainsi; mais il exigeait que tous les catholiques donnassent à ces principes une adhésion franche et absolue : « Liberté d'association et liberté de conscience, voila NOTRE MOT D'ORDRE ET DÉ RALLIEMENT..... NotlS EXIGEONS MWC adhésion franche et absolue à ces deux principes qui peu- venl seuls relever la France et sauver la République. » (7 mars 1818.) De ces textes et de beaucoup d'autres que nous omettons il résulte : 1° Que Y Univers a demandé pour lout le monde la liberté illimitée de se réunir, et pour chacun le droit d'enseigner sa théologie et sa religion ; 2° Qu'il l'a réclamée pour les « phalanstères des Fou- « riéristes et de M. Considérant, et pour les clubs, » non comme une tolérance, mais : Comme un droit naturel, absolu, imprescriptible, inaliénable, aussi essentiel « l'homme libre que le droit de vivre ; Comme un droit divin qu'aucune puissance, que personne n'a le droit de réglementer : 3° Que non-seulement il a proclamé et reconnu pour les phalanstériens et les clubistes la liberté absolue et illimitée de réunion et d'enseignement théologique et religieux, mais encore qu'il a réclamé pour les phalanstères le droit d'assistance, sous prétexte que la France était assez généreuse pour payer la folie de ses enfants, et qu'elle devait s'employer a éclaircir un problème dont dépendait le sort des travailleurs ; c'est-à-dire que. le premier, il a eu l'idée et la prétention, contre laquelle il protestera un an plus tard avec M. Des- _ 42 — « jobert, de taire patroner par le pays tout entier les « théories immorales de Fourier et de ses disciples ; » (15 avril 1849) 4° Qu'après les journées sanglantes de Juin, non-seulement il ne voulait aucune restriction à « la liberté absolue d'association » et des clubs, mais encore déclarait « frappés d'une cécité incurable » ceux qui ne voyaient pas que « les clubs qui avaient mûri l'insurrection, loin de donner « dans l'excès de la liberté, n'en admettaient pas même « l'usage, et que, si la liberté absolue d'association eût « existé avant le 24 juin, l'émeute n'eût pas ensanglanté « nos rues. » Voilà comment YUnivers entendait la liberté! Voilà comment il exigeait que les catholiques l'entendissent ! Et tout cela, du reste, n'était pas nouveau pour ce journal. Nous invitons les catholiques et les prêtres qui ont le malheur de se nourrir chaque jour de la lecture de cette feuille à lire attentivement et à méditer ce qui va suivre. S'il fut jamais un enseignement scandaleux, c'est assurément celui de MM. Michelel et Quinet au Collège de France. On sait tous les déplorables souvenirs qui s'y rattachent: eh bien! cet enseignement a trouvé dans YUnivers, comme « les théories immorales de Fourier et de ses « disciples, » le patronage et l'appui le plus ardent, le plus persévérant contre le pouvoir. En voici les preuves. Un journal avait protesté en ces termes contre une pétition pour la suppression des cours de ces deux professeurs : « Pour notre compte, nous signerons volontiers « une pétition toute différente, et nous demanderons à « l'État de continuer à professer et à faire professer toute '< doctrine qui lui paraîtra convenable, quelque détestable « qu'elle soit en elle-même..... » L'Univers reproduit cette protestation et en adopte les principes en disant : « Ces sentiments sont les nôtres, et nous nous y associons complètement. » (18 mars 1815.) Aussi, un grand nombre de catholiques de Marseille ayant demandé la suppression des mêmes cours, Y Univers déplore cette démarche, et voici les principes qu'il proclame : « Triste temps où les plus sages, en estimant la foi en Dieu et en la liberté, croient ne saluer que d'heureuses et loyales illusions ! Combien faudra-t-il d'années et de combats encore pour que ce qui n'a pas cessé d'être utile et vrai dans le monde paraisse acceptable et praticable dans cette société si fatalement bouleversée? » (15 avril 1845.) Le Courrier Français ne peut croire qu'un journal catholique professe par conviction une doctrine aussi extrême, et il émet le soupçon que Y Univers ne demande la liberté que par tactique : « Sans protester, » répond l'Univers avec indignation, « sans protester une fois de plus contre cette accusation— ce n'est pas là la question. Il s'agit seulement de savoir si la liberté est une chose bonne en elle-même et si elle nous est due. » (18 avril 1845.) « Quant à nous qui avons toujours demandé la liberté pour tout le monde, qui n'avons jamais invoqué contre nos adversaires le secours de la violence, nous désapprouvons tout aussi vivement quh le Siècle, les mesures annoncées contre MM. Michelet et Quinet.....Les divagations, les hallucinations et les blasphèmes de MM. Michelet et Quinet nous semblent en effet beaucoup moins a craindre QUE TOUTE MESURE PRISE CONTRE LA LIBERTÉ. » (2 juillet 1854.) À cette époque, {'Univers ne s'inquiétait guère des règles de sagesse et de prudence que l'Église a posées sur ces matières si périlleuses : il voulait la liberté de l'attaque et de la défense; il la voulait, non par générosité, niais par respect pour ses convictions. Quoi qu'on dise ou fasse à rencontre, Y Univers ne retranchera rien à la largeur de ses principes. Il est le mandataire de la religion, et c'est en son nom qu'il refuse toute protection terrestre : « Nous voulons que nos adversaires gardent la liberté de l"attaque, et en usent comme il leur plaira. Nous parlons ainsi non par générosité pour des ennemis qui n'exigent pas un tel effort, mais par respect POUR NOS convictions...... « Quant à nous, des adversaires sérieux ne nous feraient RIEN RETRANCHER A LA LARGEUR DE NOS PRINCIPES. Nous ne demanderions pour la religion ATTAQUÉE PAR TOUTES LES PASSIONS, PAR TOUTES LES FUREURS et par Ions lis talents, tpie la liberté de se défendre : la liberté serait la seule arme dont nous voudrions user, le seul REMPART dont nous voudrions nous couvrir, le seul protecteur sur la terre que nous ne REDOUTERIONS PAS. » (10 juillet 1845.) La Presse, moins libérale que l'Univers, demandant à propos de MM. Michelet et Quinel « que les professeurs se « renferment dans les termes de leurs programmes, qu'ils « n'engagent point de lutte passionnée contre les cultes recon- « mus, qu'ils respectent les pouvoirs de l'Etat et l'ordre de choses « par lequel est régie la société, » Y Univers trouvait ces exigences exorbitantes, et s'écriait : « Avec les doctrines de la Presse, TOUT MOUVEMENT, tout COMBAT SERAIENT INTERDITS AUX ESPRITS. Le POUVOIR LES PARQUERAIT \ .mivis dans tel or tel système qu'il lui plairait de leur imposer, c'est-à-dire, toujours dans son système a lui. Il veut aujourd'hui qu'on respecte lÉglise : croyons le pieusement.....Mieux vaut la liberté. » Il juillet I8K>. « Les catholiques demandent les garanties de la liberté. Ces garanties, en attendant qu'ils les aient obtenues pour eux-mêmes, ils combattent pour les conserver à leurs ad\ rosaires ; non pas qu'ils attendent rien de la générosité de ces derniers, mais parce qu'ils veulent maintenir dans TOUTE s.v force UN principe indestructible , dont leur persévérance, leur courage et leur bon droit sauront bien un jour tirer parti. » (15 juillet 1845.) Peu importe d'ailleurs à \Univers les fautes, les irréparables malheurs qui peuvent résulter de cette liberté illimitée de conseiller et de faire le mal, même à la jeunesse : celte jeunesse est à plaindre, sans doute , et XUnivers la plaint; mais, avant tout, il faut que le professeur d'impiété soit libre, et Y Univers va jusqu'à assimiler à l'anéantissement du libre arbitre l'interdiction par les pouvoirs temporels de faire le mal, de troubler la société, et d'inspirer aux jeunes gens une rage d'impiété : « Nous allons encore une l'ois exposer toute la pensée de nos adversaires et la nôtre....... Nous avons plaint....... cette jeunesse enfiévrée par BUS (MM. Micbelet et Quinet) d'uni: rage d'impiété, qui se traduira plus tard en fautes et en irréparables MALHEURS. '.... Mais nous nous sommes souvenus que le droit à lu liberté est indépendant de l'usage que certains hommes en font', IL n'est pas plis ENTRÉ dans notre esprit de demander au gouvernement d'interdire MM. MiCHELET et Quinet, que nous ne demandons a Dieu de nous ôter le libre arbitre parce qu'il y a des méchants. » (18juillet 18i v i.) (( Nous aimons plus la liberté que nous ne redoutons le mal quelle peut faire. » « Contre la liberté des doctrines mauvaises ou jugées telles, il y a la liberté des doctrines contraires. » « Nous vous aimons mieux insultants qu'hypocrites..... La liberté épure encore une partie de vos erreurs. Soyez libres pour n'être point lâches. » (20 juillet 1845.) M. le comte de Salvandy ayant en le courage, à une époque difficile, de rappeler M. Quinet à son devoir et aux limites de son programme, l'Univers non-seulement condamne le courageux ministre, mais il trouve que l'obéissance du professeur est une lâcheté; il l'excite à la révolte? et déclare que cette révolte est un devoir : « En ce qui concerne M. Quinet, ROCS CONDAMNONS, comme nous /'(irons toujours fait, la (•«induite de M. de Salvandy; mais en même temps nous devons ajouter on: LE PROFESSEUR A CÉDÉ TROP FACILEMENT et s'est pris tout à COUp pour son programme dun amour fort suspect. Son devoir était de protester et de passer outre. Ce n'est pas en reculant AINSI DEVANT L' ARBITRAIRE Qtj'ON SE MONTRE DIGNE DE LA LIBERTÉ. » (14 janvier 1846.) Déjà il avait insisté sur cette étrange idée du devoir, le 9 décembre précédent : « Nous espérions qu'après avoir protesté contre l'arbitraire MINISTÉRIEL , M. (Juillet ESSAIERAIT d'y RÉSISTER. C'était son DEVOIR : on n'est vraiment pas digne d'être libre, quand on se laisse priver si facilement de sa liberté.» (9 décembre INI,").) Et il disait au môme professeur, le 14 avril 1816 : « Quand on a l'honneur de représenter un principe de liberté, il ne faut pas se borner à protester, en fuyant, contre l'arbitraire ; il faut au moins essayer de lui résister.» Voilà, encore une fois, comment entendaient et définissaient le devoir des écrivains qui se donnent la mission d'enseigner les peuples, la jeunesse et le clergé lui-même, au nom de l'Église catholique ! Enfin, en 1848, à la veille des journées de Février» M. de Salvandy ayant profilé de l'occasion d'un désordre survenu au cours de M. Michelet pour interdire ce professeur, YUnivers éclate en -ces termes contre le ministre, et • — 47 — lui reproche d'avoir mis fin à un enseignement impie et scandaleux : « La décision prise par M. de Salvandy est vraiment INJUSTIFIABLE..... « Si les élèves troublaient l'ordre avant l'arrivée du professeur, il fallait prendre contre eux des mesures de police, et non ps interdire le professeur lui-même..... « M. de Salvandy est hiérarchiquement le chef de M. Michelet, il n'est point son tuteur. » (o janvier 1848.) Le Journal des Débats lui-même trouvant qu'une lettre de M. Michelet qu'il reproduisait dans ses colonnes justifiait pleinement la mesure prise par le ministre, YUnivers lui répond : <( Le Journal des Débats reproduit cette lettre (de M. Michelet) dont le style est fort bizarre, maintenant que le professeur qui écrit de telles eboses ne peut évidemment pas donner un enseignement raisonnable. Nous l'avons déjA dit : là n'est point la question. M. Michelet n'a nullement été suspendu pour cause de santé.....En attendant, nous maintenons que M. Michelet \ le DROIT POUR LUI. Punir le professeur des fautes de son élève, c'est, en pareil cas, aussi contraire à la loi qu'au bon sens____ » « Oui, en 1848, nous protestons, comme en 1845 nous avons protesté, contre cette intolérance avec laquelle un gouvernement prétendu libéral ose poursuivre la parole libre..... Voilà comment les néo-catholiques entendent la liberté. » (11 janvier 1848.) En 1850, les leçons de la Révolution de Février ne l'empêcheront pas de défendre avec la même ardeur la parole libre de M. Deschanel, professeur de rhétorique au collège Louis-le-Grand. A propos d'un arrêté de M. de Parieu, ministre de l'instruction publique, qui suspendait provisoirement ce professeur de ses fonctions, pour un article • _ ,|8 — itnpio et anarchique, publié dans la Liberté de penser. l'Univers s'écriait : « L'article de M. Deschanel est quelque chose en effet de fort répugnant, et, en outre, quelque chose de fort pauvre.....Mais cela ne nous empêche pas de trouver les scrupules de M. de Parieu fort étranges et fort déraisonnables..... M. Deschanel a parfaitement le droit d'écrire, COMME IL LE FAIT..... « Dans le fait, M. Deschanel est révoqué parce qu'il est socialiste : voilà le seul motif réel de la mesure dont il est l'ohjet. Seulement, en se donnant cette satisfaction qui ne l'avance guère, le ministre a voulu faire preuve de zèle pour la religion et paraître donner une satisfaction ara catholiques. Il se trompe extrêmement. Ce ne sont point la LES SATISFACTIONS QUE LES CATHOLIQUES LUI DEMANDENT. Ils n'en veulent d'autres que le droit d'opposer le libre enseignement de l'église à l'ineptie fol le et à l'incurable impiété de ces disciples de l'éclectisme gui ne daignent ni ne sauraient même plus garder les hypocrites dehors de leurs maîtres. » (20 février 1850.) Ainsi donc, sans respect pour celte malheureuse jeunesse, sans pitié pour la société bouleversée, l'Univers réclamait pour des professeurs payés par l'Etat, défendait comme un droit qui leur appartenait et que l'Etat ne pouvait leur enlever sans se rendre coupable « d'intolérance, « d'injustice, d'arbitraire, de violence injustifiable : » 1° La liberté de « divagation, d'hallucination et de blas- « phème ; » 2° La liberté « d'attaquer la religion par toutes les pas- « sions, par toutes les fureurs, par tous les talents ; » 3" La liberté de « professer toute doctrine, quelque dé- « testable qu'elle soit en elle-même ; » 4° La liberté « d'engager des luttes passionnées contre — £9 — « les cultes reconnus, de jeter le mépris sur les pouvoirs de « l'Etat et l'ordre des choses par lequel est régie la société ; » 5° La liberté «dMnjurier et calomnier systématiquement « un culte reconnu par l'Etat ; » 6" La liberté « d'enfiévrer la jeunesse d'une rage d'im- « piété, qui se traduira plus lard en fautes et en irrépa- « rables malheurs ; » 7° La liberté enfin de « l'ineptie folle et de l'incurable « impiété. » En réclamant cette liberté sans limites pour MM. Mi- chelet, Quinet et Desehanel, non-seulement contre le gouvernement, mais contre le Journal des Débats et contre la Presse, Y Univers déclarait qu'il agissait, « non par géné- « rosité, mais par respect pour ses convictions ; » qu'il entendait défendre un principe « qui n'a pas cessé d'être « vrai et utile dans le monde, — une chose bonne en « elle-même et qui est due, — un principe indestructible, « — aussi essentiel au citoyen dans l'ordre social que le « libre arbitre est essentiel à l'individu dans l'ordre « moral. » L'Univers refusait à l'Etal le droit d'interdire, même à des professeurs payés par l'Etat, renseignement des erreurs les plus détestables, les plus capables de troubler l'ordre public et de préparer pour l'avenir d'irréparables malheurs. Et, quelles que soient notre tristesse et notre humiliation en le rappelant, nous ne pouvons le taire : l'Univers, en professant et propageant de tels principes, s'obslinait à parler au nom des catholiques ! Il se présentait comme le champion le plus fidèle, le plus sûr de l'Eglise elle-même ! Et il disait dès-lors comme il dira plus tard en 1852 : \ — 60 — « Les doctrines ultramontaines sont en effet les nôtres ; l' Univers les a toujours soutenues, il les soutiendra toujours , et il aimerait mieux succomber que de renoncer seulement à les soutenir. » (30 juin 1852.] Et en 1855, les mêmes hommes osaient bien menacer de l'Encyclique de Grégoire XVI M. Nicolas et quelques autres catholiques, qui trouvaient qu'en dénonçant publiquement le Siècle à la police pour imposer silence à ce journal, XUnivers avait tenu une conduite imprudente ! Les rédacteurs de X Univers avaient donc complètement oublié que durant plusieurs années ils avaient partagé, défendu et dépassé même les principes du Siècle, de la Presse et des Débats en matière de liberté et de licence religieuse, et qu'ils avaient dit : (15 avril 1847.) Ce n'était pas seulement pour les protestants de toutes les dissidences, c'était pour les juifs, c'était pour toutes les sectes, quel't/m'uers voulait et réclamait la liberté des cultes, et cela, comme toujours, au nom des catholiques de tous les pays, dont les rédacteurs de ce journal sont les mandataires perpétuels : « Nous applaudissons à l'entrée des juifs dans le Parlement, et nous sommes heureux de voir que le jeune comte d'Arundel et Surrey'a porté à la tribune de la chambre des Communes les principes que les catholiques réfendent dans tous les pays. Il a demandé pour les citoyens juifs, comme pour tous les autres, l'égalité dans la liberté. » (21 décembre 1847.) « NOUS SOMMES TROP ZÉLÉS PARTISANS DE LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE pour contester les droits politiques des citoyens anglais qui professent le culte Israélite. Nous n'admettons pas qu'un gouvernement quel qu'il soit puisse s'immiscer — sus — DANS LA 01 B8TI0N DE SAVOIR GOMMENT TELS OU TELS MEMBRES l>K LA SOCIÉTÉ ADORENT Dieu. Or, si les juifs jouissent en Angleterre de la liberté de conscience la plus absolue, comment leur refuser l'exercice des droits politiques? » (30 mai 1818.) Dans un article sur la Perse, Y Univers parle de son « désir d'une alliance sincère de la politique anglaise et « française pour faire triompher en Orient le double prin- « cipe de la liberté religieuse et civile. » (10 mai 1845.) Enfin rappelant, le 8 février 1848, loute sa polémique sur la liberté religieuse durant les années précédentes, il se glorifiait « d'avoir toujours défendu les droits de la « liberté des cultes chez les adversaires des doctrines ca- « tholiques ; » et il s'indignait du silence que les « libéraux « et les protestants gardaient sur le concours que Y Univers « avait prêté sans relâche à leurs réclamations. » La Révolution du 24 février ne fit qu'enflammer son zèle pour la liberté illimitée de conscience. Cette liberté, il la réclamait de la République comme il l'avait réclamée de la Monarchie, et il allait jusqu'à déclarer que si la démocratie n'était pas cette liberté, elle n'était qu'un « drapeau « de plus de mensonge et de tyrannie : » « Quant à nous.....nous demandons à la démocratie ce que nous demandions à la monarchie , CE yt'K nous DEMANDERONS a tout GOUVERNEMENT qui nous permettra de lui soumettre un vœu et de lui donner un conseil : la liberté..... « Si la démocratie n'est vas la liberté civile et religieuse, elle n'est qu'un des mille drapeaux de MENSONGE et DE TYRANNIE, SOUS lesquels l'honnête homme peu/ avoir le malheur de vivre. Il nous est indifférent que quelque barbouilleur de devise y dessine le bonnet de Danton, le coq de Louis-Philippe ou l'aigle de Bonaparte. A son ombre se grouperont des hommes jugés d'avance : ils feront du mal, — 56 — Us combleront la mesure, et leur pouvoir périra. » (43 novembre 1848.) Ainsi X Univers a défendu durant de longues années la liberté illimitée de conscience et de ses manifestations extérieures ; 11 l'a demandée égale et au même titre pour tout le monde, pour « toutes les seclcs » sans exception, comme pour les catholiques ; Il l'a demandée non-seulement comme un droit positif garanti par les constitutions, mais encore comme un droit NATUREL, « SACRÉ, GRAVÉ DANS NOS CONSCIENCES ; » COIlime un droit dont aucun gouvernement ne peut surveiller et régler l'exercice à aucun degré « sans despotisme, sans « intolérance, sans se rendre coupable d'un mal qu'on ne « saurait trop combattre; » Il l'a demandée comme une « liberté auguste, que tous « nos devoirs de chrétiens et de citoyens nous obligent de « défendre contre toutes les atteintes qu'elle peut subir; » Il l'a demandée sur ce principe, « qu'un gouvernement « quel qu'il soit ne peut s'immiscer dans la question de « savoir comment tels ou tels membres de la société « adorent Dieu ; » de sorte que tout gouvernement qui n'accorde pas la « liberté religieuse » ainsi entendue « n'est qu'un des mille drapeaux de mensonge et de lyran- « nie sous lesquels l'honnête homme peut avoir le mal- ci heur de vivre. » Ce dernier principe est extrêmement grave. Nous allons voir, dans le chapitre suivant, jusqu'où le portait VUnivers. CHAPITRE IV L'Église et l'État. L'Univers disait le 19 décembre 1850 : « L'Eglise et, l'État sont naturellement unis comme fâme et le corps. C'est la doctrine même des Pères de F Eglise et de ses docteurs; on la retrouve formulée en tenues formels dans tous les monuments de In tradition. » Il disait encore le 14 juin de l'année suivante : « Libre examen, liberté de conscience, souveraineté de la raison, conquêtes de l'hérésie et de la révolution! » II ajoutait le 13 septembre suivant : ). Ces contradictions sont prodigieuses ; mais ce qu'il y a de plus étrange et de plus malheureux, c'est que c'est toujours au nom et de par l'autorité de l'Eglise que Y Univers se contredit si violemment : — m — De même qu'en combattant, en 1849, pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et contre toute alliance entre eux ; de même qu'en soutenant, en 1846 et en 1848, que l'Eglise ne demandait au pouvoir que la seule liberté, la liberté pour tout lr monde, Y Univers déclarait parler pour l'Eglise : « Nous ne sommes, disait-il, nous qui parlons, que de simples laïques ; mais nous affirmons que I'Église ne demande iiiEN de plus, el qu'elle payera d'une gratitude éter- nelle et d'immenses services la reconnaissance de ce droit pur et simple : la liberté. » (27 février 1848.) De même aujourd'hui il soutient absolument le contraire au nom de celte même Eglise, et en appelle tous les matins à l'Encyclique « trop peu étudiée, dit-il, et trop peu remémorée de Grégoire XVI. » (17 avril 1852.) Dans une si étrange et si violente situation, nous croyons devoir, à notre tour, citer cette Encyclique. On verra que si elle est la condamnation formelle des doctrines que Y Univers professait si audacieusement avant 1850 sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat, elle est loin de consacrer tout ce qu'il lui a plu d'affirmer en sens contraire depuis 1850 sur la même question. Les logiciens donnent la raison bien simple de ceci : Deux propositions contraires ne peuvent jamais être vraies l'une et l'autre ; mais elles peuvent parfaitement être fausses à la fois. Or, ici, comme partout, comme toujours, Y Univers soutient les contraires dans l'extrême et dans le faux. VUnivers l'a déclaré bien souvent : il a horreur des doctrines et des hommes de modération et de milieu ; le repos, le bien et le vrai ne sont jamais pour lui qu'aux dernières limites de l'emportement. Nous lisons dans l'Encyclique Mirari vos, en date du 15 août 1832 : — (50 — « Ces beaux exemples ( non pas ceux d'Harmodius et d. t ristogiton, mais ceux des premiers chrétiens ), ces beaux exemples d'une soumission inviolable aux princes, qui étaient une suite nécessaire des saints préceptes de la religion chrétienne, condamnent la détestable insolence et la méchanceté de ceux qui, tout enflammés de l'ardeur immodérée d'une liberté audacieuse, s'appliquent de toutes leurs forces à ébranler et renverser tous les droits des puissances, tandis qu'au fond ils n'apportent aux peuples que la servitude sous le masque de la liberté. C'est là que tendaient les coupables rêveries et les desseins des Vaudois, des Be- guards, tics W'icléfistes et des autres enfants de Bélial qui furent l'opprobre du genre humain et qui furent pour cela si souvent et si justement frappés d'anathème par le siège apostolique. Ces fourbes, qui travaillent pour la môme fin, n'aspirent aussi qu'à pouvoir se féliciter avcc^Luther d'être libres de tout, et pour y parvenir plus facilement et plus vite, ils tentent audacieusement les entreprises les plus criminelles. << Nous n'aurions rien à présager de plus heureux pour la religion et pour les gouvernements en suivant 1rs vœux Au lieu de ces belles et saintes paroles, « Tout cela ne vous regarde pas ; vous n'êtes qu'un gendarme, » àilYUnivers. (30 avril 1845.) Et ces mêmes hommes qui ont ainsi été entraînés à traiter de folie et de nouveauté cet enseignement solennel de l'autorité la plus haute et la plus sacrée qui soit sur la terre, osent bien aujourd'hui se parer de cet enseignement, et rappeler aux catholiques de France, de Belgique et de tous les pays, VEncyclique trop peu étudiée et trop peu remémorée de Grégoire XVI. On le voit, d'ailleurs, ce n'est pas seulement comme — 07 — conséquence de la constitution et de la tolérance civile des cultes que Y Univers voulait un Etat sans religion, sans morale, sans foi ni loi, complètement indifférent aux doctrines bonnes ou mauvaises, innocentes ou dangereuses ; mais ce régime inouï que ne connut jamais une nation civilisée, qu'on trouverait à peine chez les peuplades de l'Océanie, il le voulait comme fondé sur la nature des choses : « Rétablir l'antique alliance entre l'Eglise et l'Etat,» disait-il, * serait contre nature. » (23 juillet 184D.) Aussi demande-t-il la séparation pour tous les pays Câtholiques, sous prétexte que Yégalité absolue de tous les cultes, de toutes les doctrines devant la loi ne préjuge en rien la question du vrai; il déclare que les députés Catholiques de Prusse, qui rejettent cette égalité absolue, « ne comprennent pas les véritables intérêts de l'Eglise au temps où nous vivons', » qu'en se déclarant incompétent et indifférent en matière de religion et de conscience, le législateur « répète tout simplement ce que depuis dix-huit siècles l'Eglise n'a cessé de lui dire, » et que « quoiqu'il fasse » il devra se résigner « à être athée en tant que pouvoir. » (10 juin 18i7.) L' Etat est athée, avait dit un avocat célèbre. Cette expression malheureuse et regrettée avait soulevée dans le temps une répulsion universelle. L'Univers se l'approprie, et c'est au nom de tout ce que, depuis dix-huit siècles, enseigne l'Eglise, qu'il la consacre. Déjà il avait été jusqu'à dire en 1846 et en 1845 : «Ort.se tromperait fort si l'on attribuait à. l'affaiblissement passager de la loi catholique la découverte du nouveau principe de la liberté de conscience. » (lu septembre 1840.) Bien au contraire, ce principe, et le système de la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat qui en découle, est — 68 — Y étal normal des peuples chrétiens parvenus à l'âge mûr. Voilà pourquoi YUnivers n'hésitait pas à déclarer, avec un professeur de Sorbonne dont il s'appropriait le langage : « Je n'accepte pas cette situation comme un moindre mal, ni môme comme vin bien relatif; j'y vois l'état normal des peuples chrétiens parvenus à l'âge mûr, le terme où ils ont dtï aspirer toujours, le seul ou ils puissent s'arrêter avec gloire. » (8 janvier 18iu.) Ce régime de la liberté absolue de conscience, de la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat, est tellement aux yeux de V Univers l'état normal des peuples chrétiens parvenus à l'âge mûr, que le système contraire a été, selon lui, le système propre du paganisme chez les Grecs et les Romains, qu'il est encore aujourd'hui le système propre du paganisme et du schisme en Chine et en Russie, et qu'on ne peut en expliquer le règne au moyen âge que par l'enfance des peuples chrétiens à celte époque : « Ce système avait été celui des Grecs et des Romains ; il domina le moyen âge, et fleurit encore en Russie et en Chine. » (16 septembre 18i6.) Le système de liberté absolue de conscience et de la séparation de l'Eglise et de l'Etat est tellement le terme où les peuples chrétiens ont dû aspirer toujours, qu'un gouvernement chrétien qui ne l'admet pas est un gouvernement révolutionnaire : « Au fond, le cabinet des Tuileries est moins révolutionnaire que celui de Vienne ; car la charte, par laquelle il vit, proclame l'indépendance du for intime dans ses rapports avec l'Etat, tandis que cette indépendance est évidemment niée par l'Autriche. » (14- août 1848.] L'Univers s'appuyait sur ce raisonnement pour engager le gouvernement du Pape à se séparer de l'Autriche et à suivre les conseils de la France. — m — Et comme il a toujours le malheureux besoin de compromettre avec lui les autorités les plus augustes et les plus saintes, c'était plus tard le souverain pontife Pie IX dont il se constituait l'interprète: « Pie IX nous gouvernera dans la terre de la liberté..... Les peuples chrétiens..... ne sont plus ces barbares (du moyen âge sans doute) que la force seule pouvait contenir : leur intelligence demande à n'être plus vaincue par le fer. Ce vœu, Pie IX l'accepte! La loi religieuse a cessé d'être la loi politique! » (7 décembre 1847.) Telles étaient donc les doctrines professées par ['Univers, à l'cncontre et au renversement manifeste de l'Encyclique de Grégoire XVI. Puis tout à coup, en 1851, sans que l'Eglise ait averti le monde catholique qu'elle vient de changer ses éternelles doctrines, ['Univers, — qu'un écrivain chrétien a si justement et si tristement nommé une corde au cou du clergé de France, — ['Univers se jette et s'efforce de tout entraîner avec lui dans une voie tout opposée : « Ce que nous disons, c'est que la monarchie française est née de l'Eglise, que l'union avec l'Eglise est pour elle une condition de vie ou de mort. Le poisson ne vit pas hors de l'eau ; hors des principes catholiques . une monarchie catholique ne saurait subsister. » (15 mars 1851.) Et les autres textes cités au commencement de ce chapitre : « L'Eglise et l'État sont naturellement unis comme l'âme et le corps. » « L'Eglise doit être lihre ; mais elle n'est complètement libre, que si le pouvoir la protège, etc., etc. » Mais, malgré ces brusques et violentes variations, nous devons tenir pour certain que ['Univers est immuable comme l'Eglise; qu'il n'a jamais changé ni de principes, ni de doctrines : « Nous voudrions bien savoir, » s'écriait-il hardiment le 8 juin 1851, » en quoi YUnivers a modifié sa politicpie? Quel est le principe que nous avons renié, après l'avoir servi? » (18 juin 1851.) Et ce qu'il y a de pins étrange, c'est que, sur ce point comme sur tant d'autres, Y Univers se vante de n'être calomnié que par suite de son dévouement au Saint-Siège... L'Eglise tout entière, le Pape, les évèques, approuvent tout ce qu'il a dit de plus contradictoire.....Ceux qui l'accusent ne peuvent être que des gallicans : « Nous errons, s'écrie-t-il, nous errons! Les évèques ne le disent pas, le Pape ne le dit pas..... Avec un peu de franchise, tout se réduirait à un seul mot : nous errons, parce que nous sommes ultramontains. » (25 janvier 1853.) Ainsi donc, ils n'ont jamais erré, même en disant le oui et le non sur la même chose; ils n'ont rien renié : ils étaient ultramontains et infaillibles en combattant pour la séparation et non pour Valliance de l'Eglise elde l'Etat, en déclarant cette alliance funeste, anti-chrétienne, contre nature, révolutionnaire, rejetée par le Saint-Siège ; ils étaient ultramontains et infaillibles en traitant de folie et de nouveauté une doctrine proclamée par l'Encyclique de Grégoire XVI. Et ils sont encore ultramontains et infaillibles en déclarant cette môme alliance,—dans les mêmes conditions,— aussi naturelle que l'union de l'Ame et du corps, nécessaire à la prospérité et à Xexistence même de toute monarchie catholique, anti-révolutionnaire, enseignée par les Pères, et définie par Grégoire XVI. Et quiconque ose dire qu'en enseignant ces deux extrêmes, l'Univers a modifié en quoi que ce soit sa politique, a — 71 — renié un seul principe, n'a pas été constamment approuvé du Pape et des évêques, celui-là n'est pas ultraniontain. Mais nous ne sommes pas au bout des extrêmes. En voici d'autres, sur la même question, qui prouvent que, si les rédacteurs de l'Univers n'ont pas étudié la logique d'Hégel, ils la pratiquent avec une facilité peu commune. L'on sait et nous avons rappelé plus haut ce que l'Univers pense aujourd'hui delà protection de l'Eglise par l'Etat. Il estime cette protection tellement indispensable, qu'à son défaut, il ne croit pas que l'Eglise puisse être complètement libre : « L'Église, dit-il, doit être libre ; mais elle n'est complètement libre, que si le pouvoir la protège. » (18,janvier 1853.) Le principe de la liberté de conscience, — dont il nous disait naguères que c'était une chose sacrée, une liberté auguste, nu droit gravé dans les consciences, etc., etc.,— « ce principe, dit-il aujourd'hui, cent J'ois analhémalisé par l'Église catholique, est incompatible avec l'existence même du christianisme, car il suppose que toutes les religions sont également vraies, également bonnes, qu'il n'y a_____aucune obligation pour les gouvernements de favoriser celle-ci plutùl q/u celle là..... Logiquement , adopter le principe de la liberté de conscience, c'est renier le christianisme. » (S novembre 1853,] « Comment blâmer la sévérité dont les princes ont usé contre les hérétiques?..... Nous ne permettrons donc pas que l'on profite de l'indifférence actuelle..... pour livrer à la haine la mémoire des princes qui ont agi selon les inspirations de la foi et le devoir attaché à leur charge. » (1 er mai 1854.) « On nous permettra de dire que nous ne redoutons pas la lutte; mais vraiment nous ne pouvons demander . la liberté de blasphème l . Les lois qui permettent à la 1 Témoin la polémique de 1815 à 1850 en faveur des clubs, des phalanstères, de MM. Michelet, Quinet et Deschanel. (Voir le chapitre précédent.) — 72 — Nation (journal belge) de tenir impunément ce langage sont un danger et une honte. Des chrétiens peuvent les supporter; nous ne comprenons pas qu'ils les acclament comme l'idéal auquel chacun doit tendre. Les honnêtes gens qui pensent différemment nous paraissent donner le plus triste exemple ou de l'excès de l'esprit de système, ou des faiblesses irréfléchies de l'amour-propre froissé et de l'ambition déçue. » (10 novembre 1854.) A l'assurance de ce langage, au ton tranchant de ces affirmations, à la violence de ces anathèmes, personne assurément n'oserait soupçonner que \Univers ait jamais pensé différemment, ni défendu une autre doctrine, ni mérité la moindre des condamnations dont il frappe aujourd'hui si volontiers tout ce qu'il y a en Franco de catholiques éminents. Voyons cependant comment ces hommes, devenus aujourd'hui véritablement fanatiques de la protection de l'Etat, non-seulement en principe, mais dans ses applications les plus imprudentes et les plus extrêmes, voyons comment ils en jugeaient l'utilité et la légitimité avant 18o0: « Que faut-il à l'Eglise? » se demandaient-ils alors, — « que faut-il à l'Eglise?_____ La liberté, seul bien que les hommes puissent lui mesurer, seul trésor qui lui soit cher, seule richesse à laquelle jamais elle ne renoncera. » Et comment le pouvoir lui donnera-t-il cette liberté ? Est-ce en la protégeant, en la favorisant ! Non : « Nous ne sommes plus au temps où les chrétiens étaient réduits à implorer la protection ou la pitié..... La liberté de l'Eglise a des garanties bien autrement précieuses DAMS la liberté de conscience et dans le droit d'élection et de pétition. « La liberté est écrite dans toutes les chartes nouvelles; il n'en est aucune qui ne la stipule au profit de toutes les I — 73 — consciences, et aucune encore, ce qui constitue une garantie bien autrement précieuse, qui ne la place sous la sauvegarde du droit d'élection et DU droit de pétition. » (2 janvier 1846.) L'Univers a été plus loin ; il a repoussé la protection donnée à l'Eglise comme une injure faite à la vérité, comme une défiance coupable de sa force : « Des services, des faveurs, cela est bon pour une secte. La vérité est pins fière; elle a des droits.....et elle se sent si f orte avec ces droits, qu'elle en fait part sans répugnance ri sans crainte à ses plus ardents ennemis. Son intérêt même est qu'ils puissent la combattre à armes égales ; c'est le meilleur moyen pour elle de vaincre. » (i9jttillet ISKS.) En vain des catholiques effrayés de ces excès objectaient à Y Univers ce que ce journal répète aujourd'hui sur un ton beaucoup plus élevé ; en vain ils lui disaient que « l'Eglise « doit être libre, sans doute ; mais que le pouvoir doit aussi « la défendre contre les passions qui, sans cesse, entre- « prennent d'abattre ses lois, ses dogmes, de la réduire « en servitude. » (18 janvier 1853.) VUnivers s'en irritait. H opposait à ces faux amis de l'Eglise l'exemple de la grande et glorieuse république des Etats-Unis : « On nous crie que la religion a besoin de protection et que la liberté nous tuerait. Nous n'avons qu'à montrer la jeune et vigoureuse Eglise américaine pour répondre à nos faux amis. » (19 juin 1846.) Une autre fois, l'Univers présentait le zèle des princes pieux pour protéger l'Eglise comme une illusion, et cette protection comme le fardeau sous lequel la Restauration a succombé : « On se figurait, pendant les quinze années de la Restauration, et encore après, que tout serait sauvé, si l'on pouvait • ^- 74 — s'appuyer sur le pouvoir, sur la bonne volonté des ministres, sur la piété personnelle des princes. Le trône cependant, et un trône de quinze siècles, n'a pu suffire à porter cette illusion, et il est tombé sous ce poids. » (2 janvier 1847.) VUnivers ne se lassait pas de revenir sur la liberté florissante de l'Eglise aux États-Unis; c'était là, pour lui, l'idéal : « Il suffit de jeter un coup d'œil sur le monde pour chercher où l'Eglise règne avec le plus de gloire : comparez les Etats-Unis et l'Autriche. Dans la république, qui ne la protège pas, elle est libre, elle est florissante, elle étend ses conquêtes ; dans l'empire, qui la protège, elle est sans force, sans influence. » (26 août 1847.) Enfin il ne craignait pas, lui qui se proclame, en France, l'ultrainontain par excellence, il ne craignait pas de jeter l'insulte aux membres les plus élevés de la cour pontificale, aux rétrogrades, comme il les appelait alors, et les accusait de manquer de foi en la vertu de l'Eglise : « Ceux-là croient que l'Eglise est devenue une plante trop délicate pour pouvoir résister au grand air de la place publique, et, par conséquent, qu'elle ne peut plus fleurir que dans les serres chaudes de la faveur royale. » (20 juin 1847.) Il y a plus ; il trouvait exorbitant qu'un catholique exprimât le vœu que le gouvernement fasse respecter le dimanche et la religion : « M. Bonnetfat a bien décrit le mal que causait la violation du dimanche ; il va trop loin , quand , effrayé des ravages que produit l'abandon des pratiques chrétiennes, IL DEMANDE QUH LE GOUVERNEMENT FASSE RESPECTER LA RELIGION. » (26 août 1847.) Et ce sont les mêmes journalistes quiappellentaujourd'hui toutes les lois de simple tolérance civile un danger et une — 7, r i — honte, et qui, changeant tout à coup de rôle et de langage, s'écrient comme les vengeurs de la religion et de la morale outragées : « Les honnêtes gens qui pensent différemment nous paraissent donner le plus triste exemple ou de l'excès de l'esprit de système, ou des faiblesses irréfléchies de l'amour- propre froissé et de l'ambition déçue.» (16novembre (854.) Quelques années auparavant, la protection de l'Église et de la religion était si peu pour les princes ce devoir attaché à leur charge dont Y Univers réclame au jourd'hui si violemment l'exercice, qu'il n'y voyait qu'une véritable usurpation et le moyen le.plus efficace d'asservir l'Église : « Le protectorat de l'Eglise est une de ces charges que chacun revendique avec une ardeur proportionnée au profit qu'il compte en tirer. « On serait heureux de l'arracher à autrui, non pour l'abolir, mais pour l'exploiter. » (H juillet lSi'i.) « L'Empire et la Restauration ont montré que protéger l'Eglise, c'est la comprimer sous une forme brutale ou sous des apparences bienveillantes. » (10 avril 1847.) A celle époque, aucune garantie ne lui paraissait suffisante pour l'Eglise contre le danger de la protection du pouvoir, ni la foi et le courage des évêques, ni la chaire de saint Pierre elle-même ; et il y eut un moment où ce journal, comme à la veille du jour où il demeurerait le seul soutien de la catholicité en France, au milieu de rabattement universel, s'écria avec un redoublement d'audace : « Que faut-il pour dominer les consciences des fidèles, de la majorité numérique de la nation? Avoir des évêques on les livrent ou les vendent, et si les évêques ne peux eut ni être séduits ou achetés, effrayer le pape par le tableau menteur des dangers auxquels sa résistance exposerait l'Eglise. » (10 avril 1847.) — 76 — EL voilà les hommes qui se parent du line d'ullramon- fains, qui s'appellent exclusivement catholiques. Pour faire triompher des idées violentes, qu'ils vont nier ouvertement tout à l'heure, ils ne reculent ni devant la pensée d'un épiscopat séduit ou acheté, ni devant l'hypothèse d'un pape effrayé livrant au pouvoir temporel les consciences des fidèles! Et cela n'est pas dit dans une conversation particulière, mais dans un journal, à la face du inonde! Si encore, pour faire triompher leur opinion du moment, ils s'étaient contentés de ces procédés, trop usités dans la presse ! Mais non. Cela ne leur suffit pas; pour faire plus sûrement violence aux esprits, il leur faut l'usurpation môme du nom et de l'autorité de l'Église. 11 leur faut rendre solidaires de leur journal tous les catholiques, tous les évèques, le pape et l'Eglise universelle : « Le principe de la liberté de conscience, disent-ils aujourd'hui, cent fois anathématisé jpar l' Eglisecatholique, est incompatible avec l'existence du christianisme, car il suppose.....qu'il n'y a aucune obligation pour les gouvernements de favoriser une religion plutôt qu'une autre..... (5 novembre 1852.) Hé bien ! c'est précisément au nom de la môme autorité de l'Eglise qu'ils soutenaient diamétralement le contraire en 1846, 1847,1848, 1849: « Non, disaient-ils, nous ne voulons point qu'on nous protège.....Nous voulons substituer à une existence de protection une existence de droit, constitutionnelle, libre..... Voilà le résultat auquel nous aspirons, nous et tous les catholiques du monde. » (9 octobre 1846.) « Pour que l'Eglise soit libre, il faut que personne ne se mêle de ses affaires, même pour la protéger; il ne lui con- vient pas de prendre le pôle de protégée, a elle qui protège tout. » (2iaoût 1847.) « Ce vœu, Pic IX l'accepte! La loi religieuse a cessé d'être la loi politique..... Les foudres pontificales ne sont qu'un jugement de l'esprit contre l'esprit, dont la presse et l'opinion sont ici-bas les seuls exécuteurs. » (7 décembre 1847.) « .....La seule liberté, la liberté de tout le monde. Nous ne sommes, nous qui parlons, que de simples laïques ; mais nous affirmons que l'Eglise ne demande rien de plus. » (27 février 1847.) Ainsi donc, dans l'intervalle de quelques années, de quelques mois, de quelques jours, VUnivers, déclarant qu'il n'a jamais changé de doctrines, jamais renié ni une cause, ni un principe, a tour à tour écrit et enseigné, et toujours au nom des catholiques et par l'autorité de l'Eglise : 1° Que la protection de l'Eglise par le Pouvoir doit être repoussée comme une injure laite à la vérité, comme une défiance coupable de sa vertu divine, comme le privilège de l'erreur ; — Et que la protection de l'Eglise par le Pouvoir doit être réclamée et admise comme un droit propre de la vérité, comme un privilège qui lui appartient, comme un hommage rendu à son origine divine. 2° Que cette protection est incompatible avec l'indépendance de l'Eglise, qui n'est complètement libre que là où elle n'est pas protégée par le Pouvoir, comme dans la grande et glorieuse république des Etals-Unis; — Et que cette protection est tellement nécessaire à la liberté de l'Eglise, que l'Eglise n'est complètement libre, que si le pouvoir la protège. 3° Que la protection de l'Eglise par le Pouvoir est une usurpation, un instrument de compression sur le clergé et de domination sur les consciences des fidèles ; — Et que cette même protection est non-seulement un droit pour les princes, mais le devoir attaché à leur charge; et que les blâmer d'avoir sévi contre les hérétiques, c'est les blâmer d'avoir agi selon les inspirations de la foi. 4° Que les catholiques, que le Pape, que l'Eglise repoussent cette protection comme un danger, comme un asservissement, ne veulent que la liberté pour tous, que la liberté pure et simple, et paieront la reconnaissance de ce droitd'une gratitude éternelle ; qu'ils demandent que les foudres pontificales ne soient qu'un jugement de l'esprit contre l'esprit, dont la presse et l'opinion sont ici-bas les seuls exécuteurs ; que la loi religieuse cesse d'être la loi politique, etc. ; — Et que l'Église a cent fois anathématisé le principe qui suppose qu'il ny a aucune obligation pour les gouvernements de favoriser la religion catholique plutôt que toute autre ; qu'adopter ce principe, c'est renier le christianisme. 5° Que les catholiques qui demandent que l'Etat fasse respecter la Religion vont trop loin, qu'ils sont de faux amis, des gens timides, des obscurantistes 1 qui ne comprennent rien aux véritables intérêts de l'Eglise, dont ils compromettent l'indépendance ; — Et que les catholiques qui repoussent l'action du Pouvoir, même dans son exercice le plus extrême, le plus dangereux, sont des gens qui donnent le plus triste exemple ou de l'excès de l'esprit de système, ou des faiblesses irréfléchies de l'amour-propre froissé et de l'ambition déçue; des gens qui renient le christianisme, etc., etc.. 1 U août 1846. — 79 — Quelle que soit la modération dont nous nous sommes fait une loi et que nous voulons garder jusqu'à la fin, il nous est difficile ici, nous l'avouons, de comprimer tous les sentiments qui troublent notre cœur. Nous le ferons toutefois ; car nous sentons de plus en plus le besoin de faire taire nos impressions personnelles, et de continuer, dans le silence de nos propres pensées, ce pénible travail. Sans doute il est triste de voir l'Eglise engagée malgré elle dans de telles contradictions, compromise dans la solidarité de telles doctrines, et livrée, par les passions de quelques hommes, à la suspicion des gouvernements, aux dérisions de l'impiété. Mais, grâce à Dieu, grâce à des protestations aussi autorisées qu'éclatantes, cette solidarité funeste entre YUnivers et l'Eglise est loin d'être un fait accompli ! Cela toutefois ne peut suffire à la prudence qui regarde et prévoit : il importe, en matière si délicate, d'enlever toute occasion de malentendu, et une telle solidarité qui serait pour l'Eglise et pour la vérité un si grand malheur ; il ne faut pas, même pour les esprits les plus prévenus, qu'il puisse y avoir aucun prétexte à la supposer. CHAPITRE V L'Univers et les libertés constitutionnelles. « Qu'est-ce que le monde aujourd'hui?)) disait Y Univers, le 27 janvier 1853. » Un salon, où certains personnages qu'on appelle les Débats, le Siècle, le Constitutionnel, Y Assemblée, Y Univers, etc., les journaux enfin, tiennent le dé de la conversation et parlent seuls..... Il n'y a que Napoléon III qui se puisse passer d'eux. Pour le reste, hommes, choses et livres, le monde connaît ce qu'ils ont nommé ; ce qu'ils taisent, on l'ignore. Telle est la puissance des journaux, c'est-à-dire de certains journaux.... Seul de tous les journaux religieux, Y Univers parvient quelquefois à se faire entendre et non pas toujours sans succès..... Il crée des courants d'opinion ; il a des adversaires et des échos. » Nous ne contredirons ni à cette puissance du journalisme en général, ni en particulier à cette influence propre et exclusive dont se glorifie YUnivers. Ce journal crée des courants d'opinions au sein et en dehors du clergé, et — 81 — seul de tous les journaux religieux, il est assez puissant pour en créer. Soit ; mais il y a ici une question beaucoup plus grave. Il s'agit de savoir comment Y Univers a usé de ce privilège ; quels ont été les principes, l'esprit de conduite, la sagesse d'un journal, qui a la prétention et prend l'ef- frayanle responsabilité de prétendre diriger seul el de former l'opinion des calboliques el du clergé dans le domaine de l'ordre social et politique, et même plus qu'il ne faudrait dans celui de l'ordre religieux. En un mot, la question est de savoir quels sont les courants d'opinion que Y Univers s'est appliqué à créer el où vont ces courants. Durant plusieurs années, on vient de le voir, ce journal a travaillé avec ardeur à créer un courant qui emportait les calboliques et semblait vouloir entraîner la barque même de Pierre dans le torrent de la démocratie révolutionnaire. Mais pour être le plus profond et le plus impétueux, ce courant-là n'est pas le seul. A côté, ou en sens contraire, YUnivers a ouvert d'autres courants, qu'il faut maintenant considérer de plus près. Personne n'ignore ce qu'on nomme parmi nous les libertés constitutionnelles. Ces libertés sont le droit d'élection, le droit de discussion, la liberté de la tribune, la liberté de la presse el toutes les autres libertés qui découlent de celles-là, dans l'ordre politique et social. Quel parti YUnivers a-t-il pris dans cette question qui divise l'Europe, question importante aujourd'hui connue il y a cinquante ans, et dont la solution intéresse à un si haut 0 degré l'Etat et l'Eglise? Sur ce grave sujet, que les rédacteurs de l'Univers traitent et discutent chaque matin, quel courant d'opinion ont-ils cherché à créer au sein et en dehors des catholiques? Question de dates : Le pour hier, le contre aujourd'hui ; courants à droite, courants à gauche, également violents et impétueux dans tous les sens les plus contraires : à ce point qu'ici encore, nous l'avouerons, quelle que lût notre attente, nous avons été nous-même surpris. Aujourd'hui, pour l'Univers, on le sait, le régime constitutionnel est l'assemhlage et le règne de tous les vices : « Le mensonge, la présomption, l'envie, l'orgueil l'ont fait pour eux.....Dans les temps ordinaires, c'est le triom- - phe de la médiocrité. En tout temps, c'est l'espérance de la révolte. » (27 janvier 1851.) Le i'égime constitutionnel est encore : « Un mécanisme de gouvernement impraticable et faux, que les neuf dixièmes des citoyens ne comprennent pas, qui détruit l'autorité, qui brise l'unité. » (20 et 27 décembre 1851.) Mettre les citoyens dans la nécessité d'aller voter, de juger des criminels, de défendre l'ordre les armes à la main, les mœurs et la religion dans la presse, comme cela se pratique en Belgique, « c'est trop insulter au bon sens d'une nation , et.....il serait bien temps pour elle d'en rougir. » (17 juin 1853.) Le gouvernement constitutionnel est radicalement vicié par l'élection qui en est le principe : (( L'élection vicie le gouvernement, elle est incompatible avec toute idée d'obéissance et de subordination; il — 83 — est élémentaire que l'électeur est supérieur à l'élu 1 . L» France a sa royauté héréditaire.» (27 septembre 1851.) Aussi c'est à ht révolution française que le régime constitutionnel doit son origine: « Le révolution française a nié le gouvernement ; elle l'a déclaré inepte el mal intentionné..... Le régime constitutionnel est né de cette prodigieuse aberration. » (1 er janvier 1852.) Et les chartes constitutionnelles qui en sont nées à leur tour sont « la profession pratique du mensonge. » (1" décembre 1854.) A ce point que c'est une grosse question de savoir s'il y a des juges et une justice sous un gouvernement constitutionnel : « ^ a-l-il aussi des juges sous un gouvernement constitutionnel? C'est une grosse question. Nous ne la. soulèverons pas pour ne pas [ai n' de la peine à la magistrature de Bel- gigue. » (6juillet 185L) « On n'a pas d'idée de tout ce que peut supporter d'arbitraire, d'injuste et de tyrannique, un gouvernement parlementaire..... Le régime parlementaire donne vraiment de grandes facilités pour violer toutes les règles de la morale et de la légalité. « ( \ juillet 1854.) La liberté du régime constitutionnel n'est donc qu'un vain mol qui n'a pas de sens : « Ce mot de liberté..... a'a pas de sens..... Tout a été perdu < n France, quand on a substitué cette liberté vague et indéfinie aux libertés dont nous jouissions sous [ancienne monarchie. » (l* 1 décembre 1854.) Du reste, « chercher des garanties contre le pouvoir est en politique ce qu'est en géométrie la quadrature du cercle.» (,"> janvier 1854.) 1 D'où il résulte qu'il est Métnentain, par exemple, que les cardinaux Hectemt sonl supérieurs an Pape élu. — 84 — Et à quoi bon, d'ailleurs, les libertés politiques ? « La liberté de l'Eglise comprend toutes celles dont les honnêtes gens ont besoin. » (4 juillet 18oi.) 11 ne suffit même pas aujourd'hui à Y Univers démettre le régime constitutionnel en opposition avec l'ordre , la justice, la morale et la liberté ; suivant sa coutume, il le met en opposition radicale, nécessaire, avec la foi, avec l'Eglise, avec l'enseignement des Papes; tout ce qui est contraire aux idées de Y Univers est toujours hérétique : ce On a dit, répète-t-il, que le système parlementaire repose sur un principe hétérodoxe ; quelque désir que nous ayons d'éviter toute exagération, nous croyons que ce n'est pas assez dire. Le système parlementaire se liant logiquement à la liberté de la presse, à la liberté de conscience, etc.,..... ce système ne repose en réalité que sur [absence de tout principe. » (5 mai 1853.) « Aucune constitution n'avait été aussi sagement pondérée que celle que Pie IX accorda aux vœux de la partie la plus bruyante de son peuple. On n'y trouvait ni la liberté de conscience, ni la liberté de la presse, ni la liberté d'enseignement, ni l'égalité civile, aucun des axiomes rationalistes qui consacrent le libre examen et l'érigent en dogme. » (8 février 18S2.) « L'Eglise regarde la liberté politique avec défiance..... L'Eglise repousse, combat, condamne souvent les thèses que la liberté politique soutient avec le plus d'ardeur. » (18 janvier 1853.) « La constitution belge est la république américaine — la même que Y Univers d'autrefois appelait lu grande et glorieuse république des Etats-Unis — avec un président qui s'appelle roi.... Son essence dogmatique a été foudroyée dans son berceau, au moins pour les enfants de l'Eglise, en 1832, par l'Encyclique trop peu étudiée et trop peu remémorée de Grégoire XVI. » (17 avril 1852.) « Il nous semble que c'est se hâter lentement que de — 88 — condamner en 1851 les libertés démocratiques et sociales qui régissent notre siècle. Le jugement a été porté, d'une manière indéformable pour les catholiques, par Grégoire XVI. » (6 lévrier 18,">3.) Ce qui n'empêchait pas VUnivers de 1847eil848 de lire toutes ces libertés dans l'Évangile, et de leur donner pour patron Pie IX. Enlin, le gouvernement constitutionnel est tellement contraire à la foi, que la sanctification d'un roi constitutionnel est, pour YUnivers, chose impossible : « Plus on y songe, moins on devine comment il sciait possible à un roi constitutionnel et parlementaire de devenir un saint. » Armé de ces affirmations théologiques cl de ces foudres prises, selon lui, aux mains de Grégoire XVI, et de Pie IX, dont il faisait autrefois le patron des libertés démocratiques, 17 nivers en frappe les libéraux des Débats : « Prenez-en votre parti, gens de milieu, votre règne est fini, et le temps n'est plus où vous pouviez blesser d'un sourire soit le bien, soit le mal qui dépassait vos timides conceptions.....Le monde sera socialiste ou chrétien ; il ne sera pus libéral. Si le libéralisme ne succombe pas devant le catholicisme qui est sa négation, il succombera devant le socialisme qui est sa conséquence. » (31 décembre 1851.) Il frappe des mêmes armes les rédacteurs du Correspondant et de Y Ami de la Religion « petit journal, champion inconnu, furibond et dépité des libertés constitutionnelles. » (4 juillet 1854.) Il en frappe les catholiques de tous les pays constitutionnels et n'épargne même pas les catholiques belges. Lui qui disait, le 19 mars 1848 : « Nous comprenons le légi- « time orgueil avec lequel les libéraux belges nous mon- « trent la vraie liberté établie dans leur patrie, et nous — m — il espérons que l'Assemblée Constituante donnera bientôt « ce bien et cette gloire à la France , » il ne peut admettre aujourd'hui que des hommes aussi éclairés et dévoués s'obstinent à aimer et à conserver leur constitution, c'est-à- dire, un régime dont l'essence dogmatique a été foudroyée dans son berceau par Grégoire XVI, et qui n'a point cessé et ne cessera point de fortifier les ennemis de l'Eglise. » (20 janvier 18a3.) Conséquemment il les exhorte à se déclarer les ennemis irréconciliables de ce régime, à repousser toute liberté excepté la liberté de l'Eglise, à rejeter surtout cette liberté jalouse et orgueilleuse de la tribune , laquelle était, dans Y Univers d'autrefois, avec la liberté de la presse, l'asile et le palladium de tous les droits. Ainsi le régime constitutionnel est, suivant V Univers, le règne du mensonge, de la présomption, de l'envie, de l'orgueil ; Il est impraticable et faux, — tellement contraire au bon sens qu'on devrait en rougir; Il est incompatible avec toute idée d'obéissance et de subordination ; Il est né de la prodigieuse aberration de 93 ; Il est la profession pratique du mensonge, — arbitraire, lyrannique, incompatible avec Injustice dont il rend l'exercice impossible ; Il repose sur un principe hétérodoxe, bien plus, sur l'absence de tout principe ; Il est la négation du christianisme, à ce point qu'un roi constittitionnel ne peut se sanctifier ; Les libertés qu'il renferme ont été repoussées par Pie IX, et Grégoire XVI l'avait foudroyé dans son berceau dès l'année 1832, etc., etc. — 87 — Certes, voilà un courant largement el profondément creusé. Déjà ce courant a submergé tout le terrain des libertés purement politiques, d'après ce principe très-simple que la liberté de l'Eglise suffit el que tout honnête homme s'en doit contenter. Et à voir l'impétuosité et la largeur de ce courant, ceux quj le suivent aujourd'hui el voguent au gré de ses Ilots doivent naturellement se persuader qu'il prend sa source dans la région des immuables principes, qu'il a fourni déjà une 1res-longue carrière, et que jamais ses eaux n'ont changé délit ni de direction ; en d'autres termes, que 17 Hivers n'a jamais été dans d'autres pensées. L'Univers lui-même en est persuadé, il le proclame, el quiconque ose, sur ce poinl, hasarder un doute contre lui manque d'équité. En 1852, par exemple, un journal s'aventura à lui reprocher « entre autres choses, d'avoir, après comme avant 4848, demandé à cor et à cri la liberté en tout et pour tous, ne cessant de répéter que la liberté du bien devait nécessairement l'emporter sur la liberté du mal. » «Calomnie!» répond F Univers indigné. « C'est dans l'ancienne Prksse qu'il a vu cela, mais non pas dans VUnivers, ni avant ni après 1848. Voilà pour l'équité.» (26 janvier 1852.) C'est péremptoire ! Ces journalistes sont bien sûrs d'eux-mêmes, el bien sûrs aussi de la confiance de leurs abonnés. Voyons cependant où se trouve l'équité. L'Univers disait en 1850, peu après 1848 : Nous acceptons, pour notre part, le programme (h la Prksse sur la liberté des cultes, la liberté de la presse, la • — 88 — liberté de renseignement, la liberté de la tribune. Oui, chaire contre chaire, journal contre journal, école contre école, discours contre discours, etc.....» (14 janvier I8. v i0.) Deux ans auparavant, VUnivers louait en M. Em. de Gi- rardin, le rédacteur en chef de la Presse, un homme qui, non content de demander pour tous ET en tout une liberté réelle, montrait aussi le courage de la défendre, et il ajoutait: « C'est à ce titre surtout que nous voudrions le voir à l'Assemblée nationale. » (12 septembre 1848. Le programme de Y Univers était tellement conforme à celui de la Presse, qu'il se trouvait plus large que celui des Débats : « Quant à la liberté, notre programme est plus grand que celui des Débats, puisque, outre la liberté des esprits, la liberté des consciences, la liberté des cultes, il comprend encore la liberté des enseignements, que cette feuille rejette. » (22 septembre 1848.) Et ce programme n'avait pas attendu, pour s'élargir à ce point, le glorieux épanouissement des journées de Février. Il était assez large déjà en 1846 pour contenir et mettre à l'aise les libertés démocratiques et phalanstériennes de la Démocratie pacifique : « Puisque la Démocratie pacifique le désire, nous répéterons encore une fois que nous rimions la liberté pour tout //■ monde, et que nous la voulons entière. »(l l janvier 18i(i.) Voilà ce que proclamait Y Univers en 1846, 47, 48 et 50, et on a pu en 1852 porter l'injuslice de la polémique contre lui jusqu'à l'accuser d'avoir professé un libéralisme semblable au libéralisme de la Presse, et d'avoir demandé la liberté en tout et pour tous ! Continuons à citer. Résumant tout son passé , Y Univers disait encore en 1848 : — Si) — « Nous avons haï tout principe illibéral comme anti- chrétien. » Et marquant pour l'avenir la ligne qu'il voulait suivre, il ajoutait : « Il n'y a plus de trône, nous n'en forgerons pas un autre : Dieu dans le ciel, liberté si//' la terre, voilà notre charte en deux mots. » (15 mars 1848.) Il s'écriait encore, le lendemain même des journées de Février : « Aujourd'hui comme hier, rien n'est possible que par la liberté. » (2o février 1848.) Et pour rassurer ceux qui ne s'avançaient qu'en tremblant dans la voie démocratique, laquelle devait aboutir aux journées de Mai et de Juin, il leur disait quelques jours après : « En dépit des promesses, cette route est austère; en dépit des menaces, elle est sûre. L'enfer l'a entourée d'abîmes, mais c'est bien qui l'a tracée. » (2 mars 1848.) Nous retrouvons ici l'incurable habitude de ces hommes de s'appuyer toujours sur Dieu, quoi qu'il leur plaise de penser et d'écrire. L' Univers ne s'en tenait pas à ces formules et à ces protestations générales. Il défendait pied à pied chacune des libertés de son programme, plus grand que celui des Débals. On a vu dans les chapitres précédents comment il soutenait la liberté de conscience et des cultes. Voici en quels termes il plaidait la cause de la liberté de la presse : « Nous voulons tans la liberté de la presse, le droit pour chacun de publier sa pensée sans contrôle. » (9 août 1848.) « La liberté de la presse est un droit imprescriptible, INALIÉNABLE HT INV" «.A BLE. )) (28 août 1848.) 11 voulait que . exercice de ce droit fût sans aucune entrave, et la loi sur la signature des articles lui semblait un abus de pouvoir tel que les Annales des peuples n'en offrent pas un second exemple : « Exiger dans un journal la signature de tous les articles..... c'est Inaugurer une tyrannie dont on n'a pas d'exemple..... Qui a reçu mission de réglementer Ions les journaux et tous le» journalistes de France? Nous trouvons plaisante cette prétention de nous moraliser. » (11 juillet 1850.) A ceux qui trouvaient que les intérêts de l'ordre exigeaient qu'on réglât l'exercice d'un droit dont l'abus avait enfanlé tant de révolutions, ['Univers" répondait dédaigneusement : « Nous ne pouvons voir là qu'une raison banale produite au hasard par un avocat auquel les phrases manquent moins que les arguments. » (15 juillet 18o0.) Il voyait si peu la cause des révolutions dans la liberté de la presse et dans les autres libertés constitutionnelles qu'il y découvrait au contraire un principe conservateur et la meilleure sauvegarde contre l'anarchie : « Toute force matérielle se brise contre l'esprit révolutionnaire... Les Etats-Unis nous apprennent que les libertés publiques sont contre ses efforts une infatigable sauvegarde. » (S juin 1X18.) « La liberté est la meilleure sauvegarde contre l'anarchie. » (9 avril 1848.) En conséquence les gouvernements dépourvus de ces libertés lui semblaient condamnés nécessairement à devenir la proie de Voligarchie révolutionnaire : « Louis XIV a prononcé cette parole révolutionnaire : L'État, c'est moi. Si un homme est l'État, le premier venu qui sait ajuster une carabine et qui ne recule pas devant un crime est le maître de l'Etat. Ainsi s'explique la facilité avec laquelle un Etat passe de l'absolutisme d'un seul à l'oligarchie révolutionnaire. » (5 juin 1848.) - «H — Voilà pourquoi il s'écriait : « Dût la France retrouver sous l'autorité d'un despote les splendeurs à jamais évanouies du grand règne, l'absolutisme est, mauvais. » (1 er janvier 1850.) Voilà pourquoi encore l'empire lui semblait le rêve réalisé de la Convention : « L'Etat, maître absolu de la vie, de l'éducation et de la fortune de tous, tel est l'idéal rêvé par la Convention et en partie réalisé par l'Empire. » Et tout cela Y Univers le disait déjà en 1847 d'une manière plus précise et plus énergique encore : « Favoriser la démagogie quand on attaque la liberté constitutionnelle, c'est de la logique. » (28 octobre 1847.) C'est d'après cette règle qu'il jugeait tous les gouvernements de l'Europe et leur histoire : « L'Italie et l'Allemagne ont été, disait-il, sous des gouvernements absolus, peuplées de sociétés secrètes.» (26 juillet 1848.) C'est pourquoi il redoutait, en 1847, que le gouvernement pontifical ne cherchât dans un retour aux anciennes restrictions un remède aux excès de la mauvaise presse dans la capitale du monde chrétien : « On ne peut se dissimuler que l'attitude prise par la plupart des feuilles de la capitale du monde chrétien ne présente de graves dangers pour la tranquillité publique..... Le mal est déjà grand, sans doute, mais il doit être en partie imputé, nous ne craignons pas de le dire, à ceux qui n'ont point su ou n'ont point voulu se servir de l'arme dont leurs adversaires faisaient un si désastreux emploi. Si nous osions dire toute notre pensée, nous ajouterions que le remède doit être cherché, non dans un retour aux anciennes restrictions, mais dansune direction tout opposée. » (19 décembre 1817.) Il attribuait les revolutio7is qui depuis cinquante ans déchirent F Espagne aux efforts faits par ses rois pour en arracher le vieil esprit libéral et démocratique ; « Lui seul, ajoutait-il, peut sauver l'Espagne en la rétablissant dans ses véritables conditions d'ordre et de liberté. » (S juin 1818.) Et ce langage était parfaitement conforme aux conseils qu'il donnait à ce pays deux ans auparavant quand il lui disait : « b'Espagne fera mieux de songer à ses droits cpi'à sus princes. Qu'elle conquière et qu'elle affermisse la liberté constitutionnelle : c'est le diadème dont elle doit se couronner. » (30 septembre 1810.) La Hollande, au contraire, comme l'Irlande et la Belgique, lui paraissait un des pays où l'Eglise avait alors le j.his de consolations, précisément parce que les catholiques hollandais avaient des écrivains et des orateurs qui, dans la presse et dans les chamiîres plaidaient la cause de l'Eglise avec savoir et éloquence. (28 août 1848.) Enfin, ce qui le préoccupait alors uniquement en France comme à l'étranger, ce n'était pas le principe d'autorité ; c'était le sentiment de la sownission qui lui paraissait dangereux... sous le règne des ateliers nationaux et des clubs !! Il redoutait que ce sentiment ne lût poussé « trop loin et ne fit trop bon marché des justes droits de la discussion et de la lirerté. » (7 mars 1848.) Ce n'est pas dans Xancienne presse que nous avons lu cela, et que tout le inonde peut le lire ; c'est dans Xi'nivers, pendant et après 4848, et dans XUnivers rédigé par les mêmes rédacteurs qui y proscrivent aujourd'hui toutes les libertés et surtout la liberté de discussion, et qui disent : « Le mot de liberté nous vient des pays à esclaves, il est sans usage dans un pays chrétien. » 27 décembre 18oo.) — 98 — Mais peut-être qu'avant 4847 et 1X48 VUnivers aura été pur de tout libéralisme, et que le courant démocratique qu'il a créé sous la république a eu la môme date qu'elle et les mêmes destins; c'est ce que disent, pour l'excuser, certains partisans de l'Univers. Voyons en 1845 : « Cherchant à concilier les besoins du catholicisme avec les entraînements les plus légitimes de ce siècle qui est le nôtre, et que nous acceptons, nous avons l'ait retentir d'une voix convaincue..... //// cri dalliance entre lEvangile et la charte, entre la loi du ciel et la loi du temps et de la patrie : Diel' et la liberté. » (21 janvier 1845. « Il n'y a sur notre drapeau que ce qui doit absolument survivre pour le bonheur de la France : la croix et la CHARTE. » (13 juillet 18 15.) « L' Univers (a été) fondé pour rattacher l'un à l'autre les principes de religion et de liberté....; lorsqu'il s'agit de croyance et de liberté, il combat. » (I" octobre 1846.) Ainsi, l'Evangile et la charte, la croix et la charte, Dieu et la liberté, c'est, on le voit, le même cri, le même courant qu'après 1848 : Dieu dans le ciel, liberté sur la terre, voilà notre charte en deux mots. Mais comment Y Univers voulait-il la charte, comment entendait-il la liberté? Absolument comme son confrère, le journal la Presse. 11 voulait la charte tout entière, la liberté en tout et pour tous, et pour toujours, et jusqu'à mourir pour les défendre : « Ce que nous voulons, c'est la liberté égalé jmar tons, inviolable pour tous. » (4 septembre 18'k>.) « Dussions-nous demeurer seuls sur le terrain de la liberté, nous y resterons. » (27 septembre 184b.) « Nous acceptons la charte tout entière et sans arrière- pensée. (12 septembre 1846.) * — 94 — « Nous défendons Vintégrité et les conséquences dé la charte, altérée* par l'interprétation des sophistes; el toutes ces choses que nous détentions forment, dans le présent et dans [avenir, les plus grands intérêts de la société universelle. Voilà la cause de l'Église et de la liberté. Voilà notre cause. Elle triomphera de la méchancetéet de t'ignorance; mais, dût-elle être vaincue, le premier dêVoit d'un chrétien et d'un citoyen serait encore de la défendre obstinément. \h sien ait noi x i:ï <:u>i:u:i \ m'y vv.wwx. » (7 décembre 1845.) Ainsi Y Univers voulait, défendait, el promettait de défendre jusqu'à la mort Vintégrité et les conséquences de la charte, c'est-à-dire : 1° La liberté de la philosophie indépendante et le droit de discussion : « Nous mettons en effet nos adversaires au défi de produire un seul mot de nous contre la liberté de la philosophie indépendante, que la philosophie qu'on décore de ce nom soit représentée par M. Quinet ou par tout autre. Le seul droit que nous ayons toujours revendiqué, c'est ledroit de discussion. » (1 i jam ier INili. Il voulait 2° la liberté de la tribune et de la presse, deux admirables instruments de la publicité : « Les honnêtes gens ne sont points assez familiarisés avec ces deux admirables instruments de la publicité : la tribune et la presse'. » (7 juillet 1817.) Et il ajoutait que nos mœurs auraient fait un grand pas lorsque l'on saurait se servir de ces deux libertés. Il voyait môme un scandale dans le refus de ces libertés par une puissance chrétienne : « Tandis (pie la liberté de la presse commence a exister en Turquie, sinon de droit, du moins de fait, il est déplorable qu'une puissance chrétienne, civilisée t donne dans — m — Constantinople le scandale d'un exemple contraire. » (2 décembre ISiO.j Il voulait 3° la liberté des cultes, la liberté d'associations, le droit d'élection, toutes les libertés en un mot inscrites dans la ebane de 1830 : « Nous entendant n ier 'disait-il dans un article contre la PfetSe, les Débats ei les journaux libéraux de ce temps), nous entendant crier : Vive la liberté des cultes, rire la liberté de la presse, vive la liberté de* associations, rire la chartel ils n'ont plus voulu, ni de la liberté des cultes, ni de la liberté de la presse, ni de la liberté des associations... Tandis que vous nous immobilisiez dans votre éternel article, tout marchait autour de vous. Vos lecteurs.... se rapprochaient de ces chrétien n que voua ave/ tant calomniés. Au lieu de trouver en eux des ennemis acharnes de nos institutions nouvelles, ils s'apercevaient que la charte était mieux comprise, plus respectée ; plus aimée d'eux que de vous ; ils leur reconnaissaient des idées d'avenir, des idées técOfldeS. » (21 janvier I8i v i.) Ainsi, ces mêmes hommes qui se disent aujourd'hui victimes de Viniquilé parce qu'on leur attribue d'avoir aimé les libertés constitutionnelles autant que la Presse, se disaient eu 1845 calomniés parce qu'on ne leur reconnaissait pas pour la liberté des cultes et de la presse un amour plus grand que celui des feuilles les plus libérales ! Nous devons le reconnaître, s'ils ont été calomniés, c'est en 1845 et non pas en 1852. Mais pourquoi aimaient-ils la charte et pourquoi demandaient-ils la liberté ? « Nous avons demandé la liberté (répondent-ils aujourd'hui), parce qu'on nous l'avait promise; elle nous venait d'une charte qui nous imposait trop de pertes pour ne pas nous rendre économes des bénéfice». » (4 février 1853.) Voilà le faux-fuyant. Voici la réponse. — 96 — Ils ont demandé et aimé la liberté constitutionnelle parce que pour eux l'amour de la liberté était inséparable.... de quoi?... nous le donnerions à deviner en mille, — inséparable de Vamour de Dieu... « L'esprit des temps modernes tend à comprendre qne l'amour de la liberté est inséparable de l'amour de Dieu, et c'est dans la réconciliation de ces deux sentiments également chers au cœur de l'homme que se trouve le repos du monde. » (8 janvier 1815.) Ils ont demandé et aimé cette liberté, parce qu'ils la jugeaient nécessaire, indispensable, essentielle à jamais à la religion : « Deux sentiments puissants, impérieux, légitimes, qui veulent être satisfaits, après s'être livré par l'iniquité des hommes une lutte séculaire et acharnée, s'aperçoivent que, loin d'être inconciliables, ils sont nécessaires l'un à l'autre; la religion a besoin de la liberté, la liberté a besoin de la religion, et elles jettent entre elles les bases d'une loyale alliance. Voilà le grand fait de ce siècle. » (10 septembre 1846.) Ils ont demandé et aimé cette liberté, parce qu'aucun bien dans le présent et l'avenir ne leur semblait possible que par l'accord de la religion et de la liberté: « Rien de bon ne se peut faire, aucune plaie ne sera fermée, aucune sécurité ne sera bien établie que par l'accord de la religion et de la liberté. Il faut accepter enfin la transaction qui consacre leurs droits réciproques, et qui est depuis longtemps inscrite dans la charte, meilleure et plus avancée en ce point que nos mœurs. » (10 septembre 1846.) Ils ne se plaignaient pas, on le voit, que la charte leur imposât des pertes. Ils ont aimé et demandé la liberté constitutionnelle avec ses dangers, et malgré ses excès, ils l'ont préférée pour l'Eglise à la protection du pouvoir : — 97 — « Nous défendons leur liberté (de MM. Micbelet etQuinet) par obéissance à nos principes qui sonl inébranlables, et qui nous font vouloir, pour les autres, même Cabus des droits dont nous ne voulons et ne pouvons faire qu'un usage légitime. (13 juillet ISio.) « L'épaisse ivresse d'impiété qui fait hurler le libéralisme belge, les préjugés qui égarent le libéralisme français, la cauteleuse subtilité du pbilosophisine incrédule, tous ces dangers de l'état social ne nous tentent nullement d'abandonner le soin de les combattre et de les sauver à l'omnipotence de l'Etat. (20 décembre 4846. « M. Bonnettat est un peu pessimiste; il a étudié le mal, il le connaît; son tort, c'est de croire à l'impuissance de la liberté pour le réparer.... : nous avons des éléments de combats contre le mal dans la presse, la tribune, etc. » (20 août 1847.) Ils avaient dit déjà : « Rien de ce qu'on pourrait faire contre la liberté ne durerait longtemps; parvint-on même à censurer la presse et la tribune, les dangers qu'on veut prévenir seraient aussi grands, plus grands peut-être qu'aujourd'hui. » (20 mai 1840.) Enfin ils l'ont aimée et demandée, cette liberté, parce qu'ils lui trouvaient une force, une beauté incomparables, parce qu'ils y voyaient le salut de la religion et de la société : « Quelle est donc la force vitale de cette idée, puisqu'elle perce et grandit sous une culture si grossière? Quelle est donc sa beauté, puisque nous ne pouvons la déligurer assez pour qu'elle cesse de charmer les autres, comme elle nous a séduits nous-mêmes ? « Ah ! c'est qu'elle répond à de profonds besoins ; c'est qu'elle a sa racine sacrée dans les plus nobles cœurs.....La pensée chrétienne, également révoltée d'une politique rétrograde et d'une littérature pernicieuse, a comprisque deux choses étaient nécessaires pour tirer le pays de ce double 7 — 98 — bourbier et asseoir son avenir sur un sol meilleur : Dieu comme but, la liberté comme moyen. Peut-être nous est-il permis de dire qu'à défaut d'autre mérite, l' Univers a eu du moins celui de vouloir pleinement, généreusement, le salut de la France par la religion, le salut de la religion par la liberté. » (21 janvier 1845.) Voilà pourquoi ils ont aimé et défendu la liberté. Quant à lacharte, ils l'ont aimée et défendue sérieusement et avec amour, comme garantissant des droits naturels et des libertés imprescriptibles : « L'on se contente, disaient-ils à M. Liadières, de l'ordre établi, de la constitution que vous avez jurée, de la charte à laquelle on s'attache sérieusement et avec amour.. .» « La charte ne fait que garantir des droits qu'elle proclame antérieurs à toute concession ; ces droits appartiennent aux citoyens, ils ne leur sont pas octroyés. » (9 septembre 1847.) Ils aimaient et défendaient la charte et le régime constitutionnel comme un fait définitivement accompli que la raison conseillait et que la religion prescrivait d'accepter : « Le peuple est devenu César ou la meilleure partie de César. C'est un fait irrévocablement accompli, et ceux qui le réputent mauvais essayeraient vainement de remonter le courant des affaires humaines pour aller atterrir sur le rivage jadis illustré par l'omnipotence de Louis XIV. Ce qu'ils ont de mieux à faire, c'est d'accepter un principe assez fort pour régner sans eux et malgré eux. La raison le leur conseille et la religion le leur prescrit, parce que l'une et l'autre elles sont éminemment pratiques. » (29 avril 1846.) Ils aimaient ce régime comme une constitution qui non- seulement ne s'éloignait en rien des règles qu'assigne la religion catholique, mais dont les principes avaient été proclamés par les docteurs catholiques : « Au fond, criaient-ils très-haut, la charte ne s'éloigne — 99 — en rien des larges règles que la religion catholique assigne aux constitutions humaines. Les docteurs catholiques, Fé- nelon entre autres, n'avaient pas cessé de proclamer les principes qu'elle admet. » Et ils osaient ajouter : « L'abbé Sieyès a eu plus de mémoire et de science théologique que d'invention, lorsqu'il a tracé, au flambeau de ses études sacerdotales, cette célèbre déclaration des droits de l'homme, dont la charte de 1830 n'est qu'une édition corrigée sur l'avis des événements et sur les besoins de la France. » « En entrant dans la charte, continuaient-ils, nous entrons donc chez nous; nous y sommes à l'aise, aucune prescription religieuse ne vient briser l'arme que nous empruntons à la loi politique, et c'est pourquoi cette arme sincère est si forte entre nos mains. » (1 () septembre 1846.) Voilà pourquoi et comment ils aimaient la charte et la liberté ; et afin de mieux convaincre leurs adversaires et d'entraîner plus efficacement les esprits timides et arriérés, comme ils disaient', les âmes timides*, les rétrogrades*, dont Vaveuglement obstiné ne cédait pas à l'évidence de leurs raisonnements, ils y ajoutaient ce que l'on peut appeler leur ultima ratio, ce que nous avons nommé ailleurs leur incurable manie , et déclaraient comme toujours , en citant le P. Ventura, que leur doctrine était la doctrine même de l'Église : « Le fait est que notre doctrine nous est commune avec tous les évêques de l'Irlande, de t Angleterre, delà France, de (Espagne >■/ des Amériques, avec tout ce qu'il y a aujourd'hui dans le monde de nobles intelligences et d'âmes généreuses, et nous pourrions peut-être nous élever plus 1 18 novembre 4847.— 1 10 septembre 1846.—» 21 septembre 1817. — 100 — haut s'il (Hait permis de faire intervenir dans les discussions privées la plus grande et la plus sacrée des autorités. » (22 septembre 1847.) Au reste, nous l'avons déjà dit, ils ne lurent pas longtemps arrêtés par ce scrupule, et ils ne tardèrent pas à s'e- leverplus haut, en affectant de mettre leur libéralisme sous la protection de Pie IX, et en prétendant faire du souverain pontife, le patron et le promoteur du régime constitutionnel dans toute l'Europe : <( L'Europe, disaient-ils, est partagée en deux grandes fractions, l'une absolutiste, l'autre constitutionnelle, et les États romains avaient jusqu'ici appartenu à la première. Evidemment tout ce qui se passe tend à les rapprocher de la seconde. » (11 septembre 1847.) « Le parti rétrograde condamnait l'amnistie, l'institution de la (/arde civique, la liberté municipale, les franchises qui préparent la liberté de la presse, les prédications du P. Ventura.....Pie IX a passé outre. » « En dépit des intrigues, des prières, des alarmes du parti rétrograde, Pie IX a secoué le joug de la diplomatie étrangère..... » (28 novembre 1847.) « Roi, il donne la liberté ; Pontife, il la consacre..... » « Les résultats de la conduite de Pie IX apparaissent aujourd'hui. Pie IX fait de tous les catholiques de SINCÈRES amis de la liberté; de tous les libéraux honnêtes, il peut faire, sinon des amis, au moins des alliés du catholicisme. » (7 décembre 1847.) Faire des catholiques de tous les bons libéraux, consacrer l'alliance du libéralisme avec l'Eglise, tel était, au dire de l'Univers, le but de Pie IX , non-seulement comme prince, mais aussi comme pontife : « Voilà évidemment le but de ses efforts, le terme qu'il aspire à atteindre comme prince dans ses Etats, comme pontife suprême dans l'Eglise tout entière. » (8 sept. 1847. — 101 — Comme prince et comme pontife, Pie IX assurait ainsi, selon l'Univers, le triomphe du régime constitutionnel et ne faisait en cela que consacrer un ordre de choses infiniment supérieur à l'absolutisme et surtout à la féodalité : « La féodalité eut assurément ses avantages et ses gloires ; elle fut un des progrès de l'humanité. Mais, comme mode de gouvernement, nous la trouvons aussi inférieure au pouvoir absolu que ce pouvoir lui-même, si glorieux que l'ait rendu Louis XIV, et si débonnaire qu'eût pu le rendre Louis XVI, est inférieur à l'ordre de ( /.■oses don/ les actes de Pie IX vont assurer le triomphe définitif. » | !.) 3 I i décembre 1851. » 22 décembre 1855. — 10-i — « entière? » N'est-ce pas « d'assurer par ses actes dans « toute l'Europe, en dépit des intrigues, des prières, des alar- « mes du parti rétrograde et de la diplomatie étrangère, le « triomphe définitif de l'ordre de choses que vous défen- « dez ; de cet ordre de choses si supérieur à la féodalité et « à l'absolutisme? » < combe pas devant le catholicisme, qui est sa négation, « il succombera devant le socialisme, qui est sa consé- « quence. » (31 décembre 1851.) 1 Ce passé n'a pas cmpêclié VUnivers de déclarer, il y a quelques jours, que jamais il n'avait été libéral. {Univers du 22 juin 1850.) — 105 — « Voilà où aboutissent tous les gouvernements par la « parole et la discussion : une vie précaire et agitée, une « fin honteuse ou imprévue. » (21 mai 1854.) « Le régime constitutionnel, qui vous tient tant à cœur, est le règne du mensonge, de la présomption, de Yenvic, de Y orgueil', il est impraticable et faux, et s'il vous restait quelque pudeur, vous rougiriez de lui demeurer fidèles ; « Ce régime est né de la prodigieuse aberration de 95 , et probablement, c'est ce qui vous le rend si cher ; « Il est la profession pratique du mensonge, et voilà pourquoi vous y excellez ; « Il est arbitraire et tyrannique, et voilà pourquoi il vous réussit ; « Non-seulement il est contraire à toute idée d'ordre et de gouvernement, mais il n'y a avec lui ni juges ni justice possibles ; et, ce qui augmente votre amour pour ce régime, c'est qu'il repose sur un principe hétérodoxe ; il est la négation même du christianisme, à ce point qu'il est impossible qu'rm roi constitutionnel et parlementaire se sanctifie; aussi a-l-il été foudroyé dans son berceau, avec toutes ses libertés, par Grégoire XVI, et Pie IX l'a repoussé avec la même horreur. « Prenez-en donc votre parti, gens de milieu ; vous n'aurez plus ces libertés. La liberté de l'Eglise suffit, tout honnête homme doit s'en contenter, et si vous en demandez d'autres, vous êtes des impies. » « Nous voulons la liberté pour nous, parce que nous « sommes, Dieu merci, un journal qui se confesse..... « Telle est toute la raison du bénéfice d'écrire et de parler « que nous nous attribuons, en le refusant à d'autres qui « n'offrent pas les mêmes garanties. » (22 décembre 1855.) « Où sont donc les titres de la liberté, si ce n'est % « dans les chartes et les déclarations révolutionnaires ? « Nous n'avons pas à peser et à discuter ses droits, nous « les nions tous. » (29 janvier 1853). Ce nouveau langage étonne, on le comprend, les personnages du salon. Ils réclament contre ces palinodies et ces injures. L'Univers le constate, et cela le réjouit; cela lui donne des adversaires et des échos. Puis il s'écrie qu'on l'attaque, parce qu'il défend l'Église, et se présente à ses lecteurs comme un martyr trop honoré de souffrir pour une si belle cause : « Il y a parfois, dit-il, dans la presse une touchante harmonie. Elle se fait surtout remarquer les jours où Y Univers émet quelque doctrine mal sonnante. » (4 décembre 1853.) « La vérité est que, non pas depuis quelques jours seulement, mais depuis quelques années, Y Univers ne peut éternuer sans mettre tous les journaux en éveil et en rumeur. Nous avions remarqué le fait, à part nous, et nous nous en taisions par modestie..... « Si les journaux, sans exception, notamment la Presse, le Siècle, et leur petit ami le Charivari, nous attaquent avec une si noble ardeur, une si vaillante unanimité, la cause en est que nous leur présentons les idées qu'ils haïssent le plus et les personnes qu'ils craignent le moins. » (11 janvier 1856.) Après le spectacle de ces contradictions soudaines, de ces reniements absolus, de ces adulations et de ces invectives également sans pareilles, il ne manquait que ce dernier trait : se glorifier de tout cela comme d'un titre de plus à l'aversion de l'incrédulité et à la reconnaissance de l'Eglise ! — 107 — Mais laissons ces irisles choses. Il serait inutile, d'ailleurs, et peut-être impossible de qualifier convenablement tout ce que nous venons de lire. Mais il n'est pas inutile de se demander s'il faut longtemps encore que les catholiques, que les évêques, que les Papes, que l'Eglise de Jésus-Christ soient engagés tour a tour, malgré eux, dans de telles contradictions , et en portent la honte aux yeux du inonde entier; il n'est pas inutile de se demander si ces hommes auront longtemps encore le droit de se poser en organes de l'Église, le droit de dire hardiment que ceux qui ne pensent pas comme eux « se mettent en dehors.de la pensée commune des fidèles? » (24 août 1855.) L'Eglise a bien souffert. Elle a été, suivant les temps, déchirée, ensanglantée, opprimée; elle a été calomniée, outragée par ses ennemis divers. Il lui manquait de se voir traînée ainsi dans tous les sentiers de l'opinion, et jusqu'aux derniers rangs des partis contraires, par des hommes à qui il a plu de se faire un drapeau de son nom. Que peuvent dire, en effet, que doivent dire des catholiques et de l'Eglise, de la stabilité, de la sincérité de ses doctrines, ceux qui ne la connaissent que par le journal qui se déclare hautement son organe? Et il y a beaucoup d'hommes qui en sont là en France, en Angleterre et ailleurs. Que peut répondre un catholique, surtout dans un pays comme le nôtre, où la droiture, le courage et l'honneur sont tout et exercent encore une souveraine puissance? Que peut-il répondre, quand les hommes du monde, les hommes politiques lui déclarent, Y Univers à la main, que, — 108 — pour être de la religion qui tolérerait plus longtemps un pareil organe et de telles palinodies, il faudrait renier tout ;i la l'ois l'honneur et la raison? Et qu'on le remarque bien, VUnivers n'est pas lu seulement en France. Son action — il a soin d'en avertir ses lecteurs, — ne s'arrête pas à nos frontières 1 . Or, eu soutenant le régime constitutionnel ou le pouvoir absolu tour à tour, comme le seul régime dont veuillent la foi et l'Eglise, non-seulement il se contredit, mais il fait retomber sur les catholiques de tous les pays la honte de ses impudentes contradictions ; il compromet partout la bonne foi et l'honneur de l'Eglise et fournit contre elle, à ses ennemis , leurs armes les plus redoutables. L'on sait, en effet, avec quel empressement et avec quel bonheur, depuis cinq ans surtout, les journaux irreligieux ou protestants de la Belgique, du Piémont, de l'Angleterre, de l'Amérique, de la Suisse , de l'Allemagne , lisent et commentent l'Univers. Quelle bonne fortune pour eux de trouver dans les dissertations quotidiennes de ce journal « dont toutes les tendances et les affections, — ce sont ses paroles, — découlent de Rome et y re- « tournent comme à leur source, » de trouver là, dis-je, une démonstration toute faite de cette thèse qui leur est si chère contre nous : le catholicisme est incompatible avec la liberté politique ; les catholiques n ont jamais voulu et ne peuvent vouloir sincèrement la liberté. A cela je sais ce qu'il y a à répondre ; je sais ce que répondent,en effet, des catholiques éminents qui, après avoir 1 « L'Univers ne peut être que très-flalté de l'intérêt avec lequel les calholi- « ques et les protestants d'Angleterre lisent et commentent ses articles. > (fi décembre 1850.) — 109 — vaillamment défendu les droits de l'Eglise, au temps d'une liberté orageuse, revendiquent aujourd'hui l'honneur de les avoir défendus avec des armes loyales et sincères, comme M. de Montalembert, comme M. de Falloux. Mais à leurs protestations on oppose les protestations de l'Univers; on leur dit, avec l'Univers, qu'ils ne sont pas approuvés à Rome, qu'ils ne sont pas les vrais catholiques. On leur oppose la popularité ecclésiastique de M. Veuillot, la réputation d'ultramontanisine dont jouit son journal, et à tout ce qu'ils peuvent dire pour leur défense, on n'a qu'une réponse, toujours la même : Ce ne sont pas là vos vrais sentiments; YUnivers, votre journal, ne dit pas cela : il dit même tout le contraire. Et, pour n'en citer qu'un exemple entre mille, que disait , il y a à peine quelques jours, VIndépendance behje aux catholiques de ce pays, luttant contre leurs adversaires sur le terrain de la constitution belge et du régime parlementaire ? « Vous voulez récriminer, vous voulez nous renvoyer « une accusation qui vous écrase, parce que sa justesse « éclate aux yeux de tous. Vains efforts! A qui ferez-vous « croire que c'est nous qui sommes les ennemis de la Cons- « titution? A personne. « Mais vous ! avez-vous déjà oublié votre langage d'hier? <( L' Univers a dit : Ce qu'on appelle le régime parlemen- « taire est incompatible avec le catholicisme. (( Et vous l'avez acclamé ! « L' Univers a dit : La constitution belge n'est qu'un com- « promis offrant aux catholiques de grands désavantages et « de petits prolits. « Et vous l'avez acclamé ! <( L' Univers a dit : Les catholiques belges n'ont accepté « ce compromis, en \ 831, que comme un pis-aller, eu égard — HO — « au malheur des temps, en subissant des circonstances plus « fortes que leur volonté. « Et vous l'avez acclamé ! « V Univers a dit : Toutes les conquêtes de 1789, toutes « les libertés modernes, — l'abolition des privilèges , — « l'admissibilité des citoyens à tous les emplois, — la li- « berté de conscience, — la liberté de la presse, — le vote « de l'impôt par les représentants du pays, — toutes ces « choses-là sont détestables..... « Et vous l'avez acclamé !____» Après tout cela, la conclusion vient de soi, et en deux mots ; le journal belge ne manque pas de la tirer : Vous êtes des hypocrites! « C'est bien là, s'écrie-t-il, le langage « des Tartufes démasqués. » « Oui, nous le disons bien haut, nous le répétons, nous « le proclamons avec toute l'énergie d'une conviction pro- « fonde : en votant pour les candidats cléricaux, les élec- « teurs voteront pour le rétablissement des privilèges, « contre l'égalité des citoyens, etc., etc. « Voilà ce que nous disons, parce que c'est la vérité, « parce que nous en avons pour preuve le langage même « de nos adversaires, que nous venons de rappeler. » [Indépendance belge, 8 juin 1856.) Tel est le rôle, telle est la honteuse figure que Y Univers donne aux catholiques dans tous les pays constitutionnels de l'Europe! C'est aux catholiques à voir s'il leur convient de rester longtemps encore sous le poids d'une telle solidarité. Ils y resteront, bon gré, mal gré, tant que YUnivers passera pour être leur journal. Ils y resteront tant qu'on pourra leur dire : ou vous êtes sans courage et sans puissance pour désavouer un tel organe, ou vous êtes de connivence avec lui. La lâcheté ou la faiblesse d'un coté, la complicité ou l'aveuglement de l'autre, voilà votre alternative. CHAPITRE VI L'empire des injures. Nous voudrions laire ici ce que nous sommes condamnés à dire ; mais le silence n'est pas possible. On aurait le droit de nous le reprocher ; car ce dont nous avons a traiter en ce moment est, sans contredit, ce qui a fait le plus de tort aux catholiques, et le plus de mal à l'Eglise ; ce qui, chaque jour, éloigne davantage lesesprils de la religion cl soulève contre elle le plus de haine et de mépris. Mais, tout en accomplissant ce qui est pour nous un devoir, nous éviterons de fatiguer péniblement nos lecteurs, et nous supprimerons la plus grande partie des citations que nous pourrions faire. Que si, dans la rapidité de notre marche, il ne nous est pas toujours possible de contenir l'expression de nos sentiments ; si, malgré nous, en citant de telles choses, notre émotion se trahit quelquefois, on voudra bien nous accorder quelque indulgence. Nous tou- — 112 — chons, d'ailleurs, à la fin de notre pénible tâche, et il faut bien, en l'achevant, dire nous-même ce que nous ressentons. C'est ce que nous allons commencer à faire ici. Le titre même de ce chapitre déclare assez notre pensée, et son objet. Voltaire et Rousseau ont été chez nous les véritables maîtres de l'école révolutionnaire. Ils ont manié avec un art inconnu avant eux, et laissé aux mains de leurs successeurs les deux armes les plus puissantes contre toute autorité, à savoir : le sophisme et l'injure. L'Univers, qui combat Voltaire et Rousseau, a beaucoup de ces deux hommes et de ces deux choses. L'injure abonde chez lui autant et plus encore que la contradiction et le sophisme déclamatoire. Ses rédacteurs ont une fécondité de raillerie moqueuse qui ne s'épuise jamais ; l'insulte prend sous leur plume une variété de forme et d'expression qui déconcerte ceux même qui y sont le plus accoutumés ; et le journal destiné par son titre à la seule défense des plus dignes et des plus saintes choses qui soient dans le monde, ce journal qui devrait être une école de gravité et de respect, n'est qu'une école d'injures et de mépris. Ni la dignité, ni le talent, ni le génie, ni la vertu, ni la science, ni la piété, ni la gloire, ni l'infortune n'ont pu garantir personne contre les traits de leurs indécentes moqueries, de leurs insultes contradictoires, et, s'il faut dire le mot, de leurs grossiers outrages. Quand on les lit de suite, comme nous avons dû le faire, on est condamné à affirmer d'eux qu'ils n'ont respecté — U3 — que la force, qu'ils n'ont admiré que ce qu'ils ont craint. S'il leur est arrivé de louer les uns, ce n'a été été le plus souvent que pour se donner le plaisir d'injurier les autres, exagérant la louange afin de pouvoir exagérer l'injure. Et afin que le caractère de la contradiction extrême qui est le signe distinctif de ce qu'ils écrivent ne fît défaut nulle part, nous les voyons louer à outrance ceux-là même à qui tout à l'heure ils prodiguaient les dernières insultes, et réciproquement jeter dans la boue ceux qu'ils portaient, quelques mois auparavant, jusqu'aux nues. Car c'est a trois ans, deux ans, un an de distance, quelquefois moins, qu'ils glorifient le même homme ou le couvrent de leurs outrages , et pour les mêmes raisons. 11 n'y a pas eu, en France, une forme de gouvernement, monarchie, absolue ou constitutionnelle, république, empire; pas une dynastie, pas une famille régnante, et surtout, ayant cessé de régner, à laquelle YUnivers n'ait jeté l'insulte. Voyant succomber la monarchie, aux journées de Février, et la croyant définitivement morte, il disait dès le 27 février: « La monarchie succombe sous le poids de ses tantes..... Immorale avec Louis XIV, scandaleuse avec Louis XV, despotique avec Napoléon, inintelligente (avec Louis XVIII et Charles X) jusqu'à 1830, astucieuse, pour ne rien dire de plus, jusqu'en 1848....., elle n'a plus au jourd'hui de partisans. » (27 février 1848.) Et, ce qui est triste à dire, c'est précisément parce qu'elle n'a plus de partisans que VUnivers l'outrage et la calomnie ! Louis XVIII, en particulier, n'était pas seulement inintelligent; c'était « un prince profondément perverti de cœur et d'esprit. » (16 janvier 1856.) Louis XIV, dont l'absolutisme semble aujourd'hui à 8 — 11 i — VUnivers l'idéal de la royauté, n'était pas seulement immoral ; c'était un démolisseur : « Ce n'est ni à Luther ni à Calvin qu'il faut imputer la destruction de l'ordre social parmi nous. Le premier démolisseur de la société française, dans les temps modernes, c'est Louis XIV. „ |0 février 1850.) L'infortuné Louis XVI sera à son tour insulté, sous l'empire, pour n'avoir pas compris la royauté comme Napoléon,... traité de despote sous la république, et Louis XIV, qualifié autrefois de démolisseur. Louis XVI est pour Y Univers un prince aveugle dont la banale philantrophie oublie que la force et la justice sévère sont la bonté des rois ; un réformateur imprudent du peuple du monde qui avait le moins besoin d'être réformé ; un révolutionnaire qui, au lieu de continuer les traditions de ses ancêtres, comme c'était son devoir, a provoqué et imposé la révolution à la France qui la repoussait. (30 janvier et 24 décembre 1853.) Et la raison de tout cela, c'est que « les idées philoso- « phiques lui avaient brouillé toute idée de justice et de « devoir 1 . » (4 avril 1852.) Ainsi Louis XVI fut un roi révolutionnaire et philosophe, parce qu'il ne suivit pas les sages traditions de ses ancêtres. Ce qui n'empêchait uasY Univers de dire, quatre ans auparavant, que les mœurs et Y ambition tyrannique de ses ancêtres, depuis Philippe le Bel, furent semblables aux mœurs et à l'ambition tyrannique d'un Henri VIII et d'un Philippe de Hesse, et leur politique, une politique prolestante et antichrétienne. (24 septembre 1848.) 1 Et il faut remarquer que ce sont les mêmes journalistes qui apostrophaient en ces termes M. Chambolle, quelques années auparavant : « Monsieur Cbambolle, « si vous ne respectez pas le malheureux Louis XVI, respectez du moins la phi- « losophie. Louis XVI n'était point philosophe : il croyait en Dieu, il avait de « bonnes mœurs. » (16 juin 1846). « La réforme, disait-il encore, avait rétabli en Europe le pouvoir absolu 1 ..... «A dater du xvi 0 siècle, les maximes de Y absolutisme prennent place dans le droit public de tous les peuples de l'Europe. Le but religieux de Henri IV est évident____; son plan était de constituer le calvinisme et le luthéranisme. » (31 décembre 1848.) « La politique fondée par Henri IV n'a pas fini avec lui, nous la retrouvons dans ses successeurs jusqu'à la révolution française. « Notre politique n'a pas été catholique depuis Henri IV» elle ne l'était guère plus avant lui; François I er s'était l'ai Fallié des Turcs, etc. 2 » (4 janvier 1849.) Voilà comment VUnivers républicain traitait la monarchie et la race de saint Louis, comme il l'appelle 3 . Aussi se félicitait-il de voir cette race définitivement oubliée, morte à jamais dans les regrets et les souvenirs de la France démocratique : « Les vieilles fidélités, les vieux regrets sont motifs, emportant dans la tombe le dernier souvenir de ces privilèges de caste auxquels personne n'aspirait plus, môme avant la Révolution de Février. » (18 avril 1848.) Cependant les vents changent. La république, cet enfant né viable , semble atteinte d'une maladie mortelle. Les vieilles fidélités et les vieux regrets paraissent renaître et préparer une restauration. 1 Ainsi le pouvoir absolu est ici d'origine protestante. Ailleurs cela étoit dit du gouvernement constitutionnel. Le tout, du reste, se concilie parfaitement dans cet autre principe de l'I'nivers, que lous les pouvoirs ont une source impure. 2 Henri IV, qualifié de pourceau, dans les Libres penseurt, lui est si odieux qu'il ne peut même pardonner à ce roi d'avoir introduit en Fiance la culture du mûrier. » Quand Henri IV s'est attaché à celte fantaisie d'introduire en France « la culture du mûrier, il cédait à d'anciens préjugés. » (6 septembre 1855.) 3 15 août 1854. — 116 — 11 n'en faut pas davantage pour rendre aux yeux de Y Univers tout son prestige et ses vertus à la race de saint Louis. L'ancienne monarchie n'est plus ni prolestante, ni immorale, ni scandaleuse, ni révolutionnaire, ni despotique, etc. En revanche, c'est la monarchie des d'Orléans et celle de Napoléon qui est douée de toutes ces qualités et de plusieurs autres encore.— Il faut en entendre rénumération : « En France, disait-on à l'aurore de 17X9, la liberté est ancienne, c'est le despotisme qui est nouveau. On ne croyait [>;is si bien dire. La France avait eu des cbef's plus ou moins absolus, jamais un despote. Depuis 1789 elle a subi d'abord le despotisme de la pique jacobine ; elle s'estima heureuse en se réfugiant sous le despotisme du sabre , et celui-là la livra glorieuse et servile au despotisme du grattoir. Le grattoir a si bien gratté qu'il a complètement effacé le caractère national. Après quarante ans de ce régime ignominieux, nul ne sait si la Fronce sera désormais quelque chose qui puisse avoir un nom. » (15 août ISiO.) C'est là le thème que X Univers développera jusqu'en 1851, c'est-à-dire jusqu'au moment où les événements, changeant ses idées ou ses intérêts, changeront la direction de ses injures. « Depuis l'instant..... où la profonde et ignominieuse ineptie des révolutionnaires fut visible à tous les yeux, nous avons prévu une continuation à l'ère philippienne ; nous avons annoncé que la bourgeoisie, après avoir si largement fait ses foins sous la monarchie constitutionnelle , serait gratifiée d'un regain sous la république..... « La révolution a toujours mieux réussi chez nous par les lois que par l'échafaud. » (26 juillet 1850.) D'après ce dernier principe, l'ère impériale, si féconde en lois, paraît à XUnivers, plus révolutionnaire encore, s'il est possible, que l'ère philippienne, et il va jusqu'à dire : — ] 17 — « Bonaparte, en effet, est le successeur de la Convention. Moins la guillotine et le bourreau, le système de l'empereur est le système du comité de salut public. » (31 décembre 1849.) « L'administration française est une création impériale; elle a servi comme toutes les œuvres de l'empire, et plus que toutes les autres, à consommer la révolution. L'empire n'a été qu'une dictature RÉVOLUTIONNAIRE.....Depuis le Consulat jusqu'à nos jours, l'esprit révolutionnaire a bien plus détruit par voie administrative et législative qu'il ne l'avait fait dans sa première période par la voie des proscrijjtions et des exécutions. Ce n'est pas lorsqu'ils tuent que les fous et les mécbants sont à craindre, c'est lorsqu'ils font des lois____ Avant le rétablissement officiel du culte, le culte était célébré partout, excepté clans les églises. Bonaparte vint, il aurait pu rétablir l'ordre, il aima mieux s'emparer de la couronne..... En rétablissant l'ordre, c'est-à-dire la monarchie, il n'avait devant lui que l'humble gloire de Monk. La révolution lui promettait les royaumes de la terre.... » (13 août 1849.) Jusqu'à ce jour les hommes les moins favorables à Napoléon I" lui accordaient au moins le mérite d'avoir comprimé la Révolution et d'avoir rétabli le culte en France ; l'Univers, on le voit, n'est pas de cet avis. Le concordat de 1801 n'a fait que donner un caractère officiel au culte qui était célébré partout, et le Code Napoléon, on va h; voir, a plus contribué à détruire la France que le Comité de salut public : « Rien de plus hideux que cette promptitude avec laquelle on vit la république se transformer en empire, et les débris des assemblées, des clubs et des tribunaux révolutionnaires, devenir la cour et l'administration impériales... Ce ne fut pas là un retour à l'ordre ; le despotisme n'est pas Tordre, mais une halle dans l'anarchie, c'est-à-dire dans le désordre..... — 116 — « I ia vérité est que Bonaparte n'a point muselé les tigres, il les a repus. Il a pris ces sectaires, ces furieux, ces bourreaux, et il en a fait des législateurs. Les honnêtes gens, aidés dans leur aveuglement par la lâcheté inséparable du défaut de croyance, s'y trompèrent; les révolutionnaires ne s'y trompèrent pas, et lorsque Bonaparte.....leur cria : Je suis la révolution, moi!..... il ne leur disait rien de nouveau, ni qui leur fût difficile à croire.....Bien ne diminuera jamais la gloire populaire de Bonaparte, cette gloire que les peuples ne donnent point à la vertu. Mais la raison, cependant, reprendra le gouvernail ; elle jugera ce géant, dont les vaines entreprises ne seront qu'un souvenir de ruine, et dont aucune œuvre n'aura duré; et les sages prendront le héros populaire pour ce qu'il fut, pour un révolutionnaire, c'est-à-dire pour un destructeur ; le plus inconséquent des RÉVOLUTIONNAIRES ET DES DESTRUCTEURS, puisqu'il Se flatta SOU- vent de conserver et d'édifier. » (9 janvier 1850.) « Ce n'est pas le Comité de salut public qui a détruit la France, c'est le code Napoléon » (26 juillet 1850.) « 11 y a deux choses en France : la monarchie et la république, c'est-à-dire les principes éternels de gouvernement et les doctrines éternelles de l'anarchie. Ces deux choses se sont symbolisées en deux noms, en deux races.....La monarchie s'appelle Bourbon, l'anarchie s'appelle Bonaparte. Nous laissons sourire les esprits superficiels qui n'ont vu dans l'empire que la police de Fouché. » (24 janvier 1851.) « L'empire n'était pas une monarchie, c'était un despotisme; le despotisme n'est autre chose qu'une forme de l'anarchie, une halte durant laquelle le désordre régularise et fortifie son action..... Que n'a pas tenté Bonaparte pour - « Le Code civil devait être et a été uns oeuvre de réparation. L'honneur en « revient assurément au premier consul. »—Qui a dit cela ? Les mêmes hommes... maisie 26 mars 1854. Les dates sont indispensables à l'intelligence de V Univers. dégradei- les autels, qu'il avait été contraint de Ml*Ver? » (27 janvier 1851.) Certes il était difficile de couvrir de plus liasses injures ce qu'il y a de meilleur dans l'œuvre et la gloire de Napoléon I er : eh bien ! trois ans ne s'étaient pas écoulés, et le même journal avait assez peu de souvenir ou de pudeur pour oser reprocher à d'autres Viniquité et la fausseté de leurs jugements sur l'empereur et l'empire! Devenu napoléonien, comme il était tout à l'heure républicain, puis légitimiste, il changeait de drapeau sans changer de nature; et la louange dont il couvrait maintenant Napoléon se transformait en insultes contre Y ancien régime, contre Yancienne aristocratie, contre les vieux rois, contre le parti libéral et contre le gouvernement de Juillet. « Il (Napoléon) ne pouvait pas opposer par lui-même d'autre antidote à l'anarchie que ta guerre au dehors et la compression au dedans. A quel prince les conseils nécessaires ont-ils jamais autant manqué? S'il s'adressait aux hommes nouveaux, il trouvait des révolutionnnaires, des idéologues épicuriens ou matérialistes, des apostats ; s'il cherchait dans les débris de l'ancien régime, il rencontrait des sceptiques, des voltairiens, des parlementaires, des gallicans. » (21 janv. 1854.) « Enfin, Dieu l'appelle, il parait; l'un des plus jeunes soldats de ces armées immenses, bientôt leur plus illustre général. Dieu le conduit partout où le soleil de la victoire darde de plus éblouissants rayons..... <( La révolution avait compté avec Bonaparte ; les moiinr- chies comptent à leur tour. Un ouragan de fer et de l'eu se promène quinze ans à travers l'Europe. Dans cet écroulement des trônes, dans ces longs abaissements de huile l'aristocratie européenne, décimée tant de l'ois, dans ces antiques fortunes ou radicalement anéanties, ou terriblement humiliées, dans cette domesticité de vieux rois remplissant les — m — antichambres du roi de la révolution, vainqueur de la révolution, aveugle qui ne voit pas la vengeance de Dieu ! » 28 janvier 18oi.) « Ce que Napoléon essaya, la révolution, dans toutes ses nuances, l'a toujours voulu faire, et tous ses disciples s'y sont employés dans la mesure de leur ferveur et de leur passion..... M. Villemain, devenu ministre d'un roi révolutionnaire, y a travaillé comme les autres.... « Napoléon y mettait la force ; l'esprit libéral y a mis la ruse. L'un avait des armées, il donnait l'assaut, pensant emporter la papauté en une seule ait'aire ; l'autre, avec des orateurs et des écrivains, tendait des pièges, fécondait la corruption, semait la zizanie, fabriquait une légalité anti- chrétienne : procédé plus lent, non moins redoutable..... Un homme de génie, c'est-à-dire un fondateur, fait des calculs auxquels ne s'arrête jamais la tyrannie éphémère et irresponsable des assemblées, cette tyrannie qui s'appelle la légalité, et qui s'exerce de complicité avec des multitudes anonymes. )> (10 janvier 18oi.j Revenons à la république. En même temps qu'il prodiguait ainsi à toutes les dynasties déchues, à tous les pouvoirs tombés l'injure sous toutes les formes, et qu'il faisait de tous nos rois, depuis Philippe le Bel jusqu'à Louis-Philippe, les artisans criminels de tous les malheurs, de toutes les révolutions de la France, ['Univers, comme pour détruire dans les cœurs les derniers vestiges de respect envers l'autorité, attaquait avec violence, poursuivait de ses plus tristes lazzis tous les pouvoirs de la république, l'assemblée constituante, l'assemblée législative et le Président. Nous sentons ici le besoin de nous excuser de nouveau auprès de nos lecteurs ; ceux d'entre eux qui ne sont pas accoutumés à lire l'Univers éprouveront ici un long et pénible étonnement. La vérité est que ses comptes-rendus des séances de l'assemblée constituante rivalisaient de cynisme avec les caricatures du Charivari. Tantôt c'était un ministre qui venait lire en anonnant (jiiei(/ues notes péniblement rédigées. (21 septembre 1848.) Tan lût c'était un ricanement grossier sur « le ventre DE NOS CONSTITUANTS QUI n'a PAS D'OREILLES. » (6 Octobre 1848.) D'autres fois il répétait les phrases de M. Proudhon contre les conservateurs, et contre cet esprit vulgaire, étroit et matérialiste d'ordre et de conservation, pire et plus funeste que le brutal esprit de révolution. « Et c'est le seul esprit, pourtant, ajoutait-il, dont se montrent animés les hommes qui semblent en ce moment appelés à prendre la parole et à stipuler pour les nations. » (1 er janvier 1849.) El on sait de quels hommes était composé le grand parti conservateur; et il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que c'est au milieu de l'effervescence de l'esprit démagogique et de toutes les passions révolutionnaires que l'Univers ne craignait pas de traiter ainsi ceux qui étaient alors seuls assez courageux pour résister au torrent. Tout cela cependant n'était que le prélude et comme l'essai des injures inouïes, par lesquelles ce journal devait saluer la dissolution de l'assemblée et couronner la polémique qu'il lui avait faite, pendant sa difficile et orageuse carrière. La chute d'un combattant éteint ordinairement la colère de son adversaire et lui fait tomber les armes des mains. Pour l'Univers, c'est toujours le contraire. Il n'est jamais — 122 — plus tort et ne frappe jamais plus cruellement que lorsque son ennemi est à terre. Tant que la Constituante avait exercé son mandat, VUnivers ne lui avait pas refusé toute espèce de mérite et avait gardé une certaine mesure. Dès qu'elle est dissoute, il n'y voit plus qu'une cohue, et, dans cette cohue, voici ce qu'il distingue : C'est d'abord s une quantité de sots et d'ignorants qui « enfourchent les questions les plus ardues comme s'il « s'agissait de monter un cheval de bois à la foire, et qui « opposent à l'éloquence et à la raison de sordides âneries « grabelées dans tout ce qu'il y a de mauvais journaux et « de mauvais livres. » Voilà la première catégorie, et la plus estimable; car, ajoute VUnivers, ce n'est rien encore : « Au-dessous des sots et des ignorants, il y aies intrigants, « les gens mal famés, les apostats, les hypocrites, horrible • « ESPÈCE, INTOLÉRABLEMENT EFFRONTÉE. » Puis il montre cette Espèce « s'avançantde la coulisse à la a tribune, et s'y étalant en parangons de patriotisme, colo- « rant d'un mensonge pompeux et avéré le mobile ignoble « de toutes leurs actions. » Et il ajoute : « Est-ce tout ? Non pas ! » t Au dessous il y a les partis qui ont à la fois toutes les « plus mauvaises passions des hommes : hypocrites, menteurs, « ambitieux, cyniques, ne refusant aucun appui déshonorant, « aucune arme empoisonnée, marchant à leur but par toute « VOIE. » Est-ce tout cette fois? Le fiel est-il épuisé et le dictionnaire à bout de termes? Non pas ! Après les catégories, voici l'ensemble ; après les espèces, le genre : — m — t Le talent a manqué, la science a manqué; le courage, « oui, le courage a manqué... Une cohue qui se poussait « dans toutes les ornières... telle a été la Constituante. Revoit lutionnaires mesquins, ne voyant rien au delà du désordre ; << conservateurs effrayés, s'enfonçanl dans l'ordre matériel « jusqu'à la vase, également en doute les uns et les autres, « et de leur cœur et de leurs droits. » « 0 vaniteux qui parlez d'idées, la discussion n'a pas été « un seul moment entre vos idées, mais entre le couperet « des terroristes et le fusil de la garde nationale. » (28 mai 1849.) Pour retrouver la tradition d'un tel langage, et l'expression vive de tels sentiments, il ne faut s'arrèler ni au National, ni au Courrier français , ni à la Démocratie pacifique, ni au Peuple constituant ; il faut remonter à de plus vieux journaux qu'il nous répugne de nommer ici. Nous devons toutefois ajouter que quand nos premiers révolutionnaires écrivaient de cette sorte, du moins ils se donnaient pour ce qu'ils étaient, les ennemis des tyrans, les amis de la révolution; ils ne se disaient pas, comme les hommes de l'Univers, chrétiens, catholiques, ultramontains ; ils ne se vantaient pas d'être les rédacteurs d'un journal «dont toutes « les tendances et les affections découlent du Saint-Siège et « y retournent comme à leur source. » (18 octobre 1855.) Plus on y pensera, plus on se convaincra que le plus terrible grief de l'histoire contre ce journal et contre ces hommes sera d'avoir tout l'ait pour envelopper dans la solidarité de leurs plus grands excès l'Église et le Saint-Siège, qui tant de fois leur ont, mais en vain, recommandé la modération 1 . 1 « Tout journal religieux ^'imposant l'obligation de défendre la cause de Dieu La Constituante, en transmettant à l'assemblée nationale et au Président de la république l'autorité souveraine et le gouvernement, leur laissa ses titres aux injures et aux calommies de VUnivers. Et, chose remarquable, ce qu'ils attaquaient avec plus de violence dans l'assemblée législative et dans le Prince Président est précisément ce qu'ils exaltent aujourd'hui, et avec le plus d'enthousiasme. Les hommes qui leur étaient surtout odieux dans la chambre, ceux qui étaient l'objet le plus ordinaire de leurs attaques et de leurs injures, c'étaient moins les républicains et les socialistes de la montagne que le parti de l'ordre. C'était ce parti qui avait à sa tète MM. Molé, Berryer, de Falloux, de Montaleinbert, Thiers, Léon Faucher, Chan- garnier, de Sainl-Priest, de Corcelles, de Tocqueville, Beu- gnot, de Valisménil, etc.; ce parti qui, après avoir dissous les ateliers nationaux, sauvé le pays aux journées de Juin, décidé et accompli l'expédition de Borne, venait de cimenter l'alliance de la religion et de l'Etat par la loi du 15 mars 1850: « Le grand parti de l'ordre, disaient-ils, ne peut rien gagner à mettre ainsi en évidence ses trois principaux défauts, qui sont : le premier, de n'être prix grand; le second, d'ignorer ce que c'est que lordre; et le troisième, de n'être pas un parti. » (28 janvier 18al.) Mais qu'était-ce donc si ce n'était pas même un parti? L'Univers l'avait dit l'année précédente : c'était un tripot. Et le Président de la république, le Prince courageux et « et (le l'Eglise, cl le souverain pouvoir du siège apostolique, doit êlre fait de « telle sorte que rien de contraire à la modération, rien de contraire à la dou- « eeur n'y vienne choquer le lecteur. % — (Lettre de M. Fioranionii, secrétaire de N . S. P. le Pape pour les lettres latines, à II. Louis Veuillot,—!» niais I8ii3.) habile qui a sauvé la Fi ance de l'anarchie, et vient de nous donner une si glorieuse paix après une guerre si héroïque, qu'étaii-il? un prétendant à l'ignoble despotisme du briquet. Nous ne faisons que reproduire ici leur style. L'Univers, comme tout le monde alors, faisait ses conjectures sur la solution du problème politique et social. Or voici en quels termes il lui plaisait de rendre ses oracles : « Cette solution..... ce sera un despotisme, Cignoble despotisme du briquet, du bonnet ronge, ou de la boutique. L'empire bâtard, ou Le terrorisme bâtard, ou l'orléanisme bâtard, voilà le roi qui sortira sanglant ou souillé de ce tripot. » (l or novembre 1850.) Telle était l'horreur que lui inspirait ce qu'il appelait, dans son langage d'estaminet, l'empire bâtard, l'ignoble despotisme du briquet, le bonnet rouge, la boutique, qu'il en menaçait les révolutionnaires, c'est-à-dire l'assemblée, comme du dernier degré de honte et d'abaissement qui pût leur être réservé par la justice divine : « Tous tant que vous êtes, révolutionnaires, vos pères assurément ne valaient pas grand'chose; mais encore étaient-ils plus grands et plus fiers cent l'ois que vous. Oui, il est venu un homme, et ils ont été bien aises de le trouver, qui a fait passer son cheval sur l'amas de leurs constitutions ; mais ce cheval au moins l'avait porté dans d'illustres batailles, et avant de poser son sabot sur les récents parchemins de la république, il avait foulé l'Europe et franchi au galop les cadavres de dix armées. Vous autres, vous ferez litière de votre constitution â un cheval civil qui ne laissera sur elle, pour la consoler de cet outrage, aucune trace de sang, et qui la maculera simplement d'un peu de boue, prise au sol de F écurie..... » « L'idée, continuaient-ils, se tiendra sur ce cheval-là tout aussi bien que sur l'autre, et vous pouvez vous assurer — 126 — qu'aucun principe révolutionnaire ne sera compromis, bien au contraire! » (2fi juillet 18o0.) Aussi la bonne entente entre le Prince Président et l'assemblée faisait son plus grand désespoir, et, après la comparaison du cheval civil, lui en inspirait encore une autre, du même goût : « La bonne entente parait devoir se continuer..... Aujourd'hui l'extrême gauche, dans la personne de M. Antony Thouret, appuyé par M. Uaudin, a eu la Bft&ladresse de mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Tout au rebours de la comédie, le voisin Robert voulait brouiller le ménage et l'aire battre Martine et Sganarelle ; vous entendez bien que le voisin devait être battu, et cela n'a pas manqué.» (IA novembre 4830.) Prétendant à l'ignoble empire du briquet, cheval civil, Sgana- relle : ces qualifications odieuses, ces comparaisons inimaginables, ne sont pas les seules prodiguées par Y Univers au Prince Président de la république, ou plutôt à monsieur Bonaparte ; car c'est ainsi qu'il affectait toujours de qualifier le neveu de l'empereur Napoléon I er , en empruntant celte formule de politesse aux journaux socialistes. 11 l'appelait encore, avee M. Victor Hugo, un « Augus- « Iule, enveloppé par le hasard dans son berceau d'un « lambeau de pourpre, » dont la société n'avait rien à espérer, rien à attendre. (8 septembre 1849.) Et il lui signifiait avec insolence d'avoir à s'abstenir de songer à l'empire : « Quant à continuer l'empire de Napoléon, qu'il n'y songe pas. Après trente-cinq ans d'intervalle, sous trois gouvernements divers, le charme est détruit, et l'empire ne peut renaître sans une nouvelle fascination de génie et de gloire. » (28 mai 1880.) 11 disait encore buit mois après : — 127 — « A moins d'un miracle qui change nos mœurs, qui efface nos souvenirs, qui transforme en vertus les défauts les plus marqués du caractère national, nous ne pouvons revenir à l'ordre que par la monarchie ; nous n'aurons la monarchie qu'avec la branche aînée de Bourbon. Voilà le terrain où toutes les espérances et toutes les volontés doivent se réunir. » (25 janvier 1851.) A celte époque, il était partisan décidé de la mixture. Il revenait sans cesse sur l'impossibilité de l'empire, et la raison qu'il en donnait était celle-ci : « L'empire véritable est impossible, par la raison pé- remptoire qu'il n'y a nulle part l'étoffe d'un empereur... » (6 mai 1851.) En revanche, il voyait dans le Président de la république une autre étoffe : « Il accomplira sa destinée et la nôtre ; nous l'aiderons à préparera ce malheureux pays la cruelle, leçon qu'il cherche depuis si longtemps. » (18 janvier 1851.) a II court, ajoutait-il quelques mois après, à une dictature qui ne sera jamais qu'une parodie. » (t juin 1851.) Le voyage du Président dans l'est et le midi delà France, les plus nobles discours qu'il prononce et les applaudissements qu'il reçoit, inspirent à YUnivers le dialogue et la comparaison que voici : « 11 nous semble que tout ce qui se fait dans ce voyage peut se résumer dans un court dialogue. Une voix : Je voudrais prendre ! — La foule : Prenez ! — La même voir : Je prendrai ce que vous voudrez me donner. — La même foule : Nous vous donnerons ce que vous voudrez prendre ! —Là-dessus on trinque et on se sépare en disant d'un côté : Que prendrai-je? et de l'autre : Que lui donnerons-nous?... « Le National lui-même ne peut pas faire beaucoup d'objections; car enfin le président ne se propose rien qui puisse effrayer les consciences démocratiques. — 128 — « Sauver par l'ordre les grands principes de la révolution française, c'est le programme de l'excellent M. Caus- sidière. Peut-être que M. Caussidière n'aurait pas demandé trois ans pour le remplir. En deux mois il avait l'ait déjà bien des choses. Mais M. Caussidière est absent; contentons- nous de M. Bonaparte. Et ouvrons nos cœurs à l'espérance.» (H) août 1851.) Mais trois mois s'écoulent, le 2 décembre de la même année survient. La crainte et le succès aidant, les écailles tombent tout à coup des yeux dessillés des rédacteurs de l'Univers. C'est une soudaine illumination. D'autres eussent été embarrassés de leurs injures d'hier ; ces hommes n'y trouvent qu'un motif plus pressant de louer avec enthousiasme celui qu'ils avaient flétri avec ignominie, tant qu'ils avaient cru n'avoir rien à en craindre. Mais cela même ne leur suffit pas. Ils feront, comme toujours, expier à d'autres, aux légitimistes, aux parlementaires, aux républicains, à la monarchie, leurs propres excès contre l'Empire. Les légitimistes et les parlementaires sont par terre, donc ils sont de nouveau haïssables et dignes des coups de YUnivers. Qu'on nous pardonne de rappeler encore ici le honteux spectacle de tant d'insultes et de ces incroyables revirements. Il y a là de bien grandes leçons pour quiconque sait réfléchir. Les mêmes hommes qui avaient écrit les injures qu'on vient de lire écrivaient donc, quatre mois après, les louanges et les anathèmes que voici : « Louis Bonaparte, avec plus de bon sens et d'énergie que n'en a montré depuis soixante ans aucun de nos rois, a remporté le 2 décembre deux grandes victoires. La première, la plus considérable des deux, contre le parlementarisme; la seconde, contre le socialisme. » — 129 — En conséquence YUnivcrs intime aux légitimistes l'ordre d'imiter la conduite sage et prudente de VEglise en acceptant le, secours que Dieu envoie. S'ils ne le font pas, ils ne sont plus chrétiens. « Ils sont pour nous, dit Y Univers, des païens et des idolâtres, avec qui nous n'avons rien de commun, et que nous ne distinguons en aucune sorte de cette cohue révolutionnaire, socialiste et bourgeoise, dont nous demandons à Dieu de préserver à jamais la patrie et l'humanité. a Quant à ceux-là, puisse leur impuissance égaler leur folie, et le pouvoir nouveau mériter toujours leur aversion! » (9 janvier I8o2.) Et deux ans plus lard : « Il ne peut rien redouter sérieusement de ses ennemis révolutionnaires, dont les doctrines l'ont horreur, ni de ses adversaires parlementaires, dont les entêtements font pitié. « Contre cette troupe en désarroi, deux armées se donnent la main pour sa cause, au sein du peuple qui les a fournies et qui l'aime : l'une, composée de quatre cent mille hommes de guerre, pleins de discipline et de jeunesse sous le vieil honneur de leur drapeau; et l'autre, celle que Napoléon I" n'eut pas, et qu'aucun peuple, peut-être, n'eut jamais si florissante et si belle, l'armée de lu charité, forte de quarante mille prêtres et de cinquante mille religieuses..... » (28 janvier 1854.) Et enfin on Fa vu naguère profiler de la rentrée à Paris de notre armée de Crimée, pour dire leur fait aux républicains de 1848, et insulter la cendre de leurs morts : K II est difficile de décrire le spectacle que Paris oU'ra.il hier, sur le passage des soldats de Crimée.... Ce cortège brillant, cette voie triomphale, ce peuple innombrable, ces visages contents, ces acclamations, ces fleurs sur les armes, ces larmes dans les yeux, cet empereur, si tranquille au milieu de sa force, si simple parmi les éclats de sa splen- <) — 130 — deur.... Sur ces mêmes boulevards, on a vu passer, il n'y a pas huit ans, la première cérémonie, la première fête de la république, un enterrement anonyme. Un corbillard chargé de restes quelconques, orné de riches symboles, s'avançait dans la boue, vers la colonne de la Bastille, où ces anonymes allaient recevoir leur sépulture aux pieds du génie de l'insurrection.... (( Derrière le corbillard pataugeaient douze individus, la plupart sans nom et sans visage, traînant à leur suite une queue de corporations oilicielles et de sociétés chantantes : c'était le gouvernement de la France... Honneur donc et reconnaissance à vous d'abord, homme que Dieu a choisi pour réparer ce désastre, etc., etc..... Marchez fièrement, Sire, au milieu de votre peuple, dont les acclamations vous saluent : Vive l'Empereur ! » (31 décembre 1853.) 11 est donc vrai, il n'y a pas eu en France une tète couronnée, pas une dynastie, pas une famille tombée, que l'Univers n'ait insultée, calomniée, pas une forme de gouvernement qu'il 11'ait tour à tour et pour les mûmes motifs exaltée ou flétrie. El tout cela non pas un jour, ou quelques mois, ou quelques années, mais toujours. El non-seulement en France, mais dans tous les pa ys de l'Europe ! Que n'a-t-ilpas dil en effet contre tous les souverains étrangers î Nous sentons qu'il faut épargner au lecteur le dégoût que produit à la longue la reproduction d'un tel langage. Nous laisserons donc les diatribes de l'Univers contre Philippe II, roi d'Espagne, dont il affecte aujourd'hui d'exal- ter la politique et surtout l'inquisition; Ses plaisanteries indécentes sur la grossesse de la reine Isabelle II (24 avril 1847); Ses calomnies contre le roi Charles-Albert, dont il résume, du reste, le caractère et la vie en deux mots : des passions sans génie, l'ambition unie à la faiblesse (23 janvier 1851); Ses injures à Victor-Emmanuel qui continue la politique de son père, avec cette différence que Charles-Albert savait où il allait, tandis que Victor-Emmanuel ne sait pas où on le mène; (25 janvier 1851.) « Pauvre royaume, ajoute-t-il ailleurs, que la loi salique n'a pu empêcher de tomber en quenouille. 1 » Ses insultes à la maison d'Autriche, qui étouffait sous son joug tant de nationalités ; — au roi de Prusse, — à tous ces petits souverains de Bavière, de Hanovre, de Danemark, de Saxe, de Wurtemberg, « poussière de couronnes dont pas « une n'a su depuis longtemps rayonner de l'éclat de Finit telligenceou de la vertu. » (21 mars 1848, et passim.) Ses invectives contre les empereurs de Russie, et surtout contre l'empereur Nicolas « que l'épouvantable patience de « la justice divine enivre de prospérité. » (4 mars 1854.— Cf. 10 août 1853 et 6 mars 1851.) Encore une fois, de tels détails et un tel langage fatigueraient le lecteur, et d'ailleurs il y a ici une telle multitude de textes et d'injures qu'il serait absolument impossible de tout citer ! Que si la suprême dignité des rois n'a pu les mettre eux-mêmes à l'abri contre les traits de l'Univers, elle a été bien plus impuissante encore h garantir la personne et les ' Les minisires de Victor-Emmanuel ne sont pas, on le comprend, mieux traités que leur maître : « Qu'un habitué de café, dit Y Univers, à propos d'un dis- » cours de M. d'Azeglio, ou un commis-voyageur parle de la sorte, cela se eoin- « prend et s'excuse; mais un premier ministre! » — (19 février 1851.) — 132 — actes de ceux qui partageaient et représentaient leur autorité. Ce serait un spectacle curieux, s'il n'était profondément triste, de voir comment les rédacteurs de cette feuille ont traité tous les hommes qui ont joué un rôle important dans l'Etat ou exercé de hauts emplois dans l'administration ou la magistrature. Citons quelques traits entre mille : nous nous bornerons à la France. M. le duc Pasquier est assurément un des honorables caractères qu'a produits la magistrature française, si féconde en grands hommes. L'Univers était lui-même forcé par l'admiration publique de rendre en 1847 à ce courageux magistrat ce juste hommage : « M. Pasquier sera inséparable de l'horrible histoire de l'attentat de l'hôtel Praslin; mais il y figurera comme l'homme de bien, à côté du génie du mal, comme le vendeur vigilant et intrépide de la société épouvantée ; sa parole, c'est la voix religieuse qui fait sortir d'une horrible catastrophe, d'un crime sans nom, d'une boue immonde, de précieux enseignements, de grandes et de terribles leçons.» (3 septembre 1847.) Eh bien! veut-on savoir ce qu'était pour Y Univers, une année auparavant, cet homme de bien, ce vengeur intrépide et vigilant de la société, cette voix religieuse et vengeresse du crime...? le voici : « Si M. le duc Pasquier a longtemps travaillé a se faire i n front qui ne rol'git jamais, du moins il a bien réussi. » (20 juin 1846.) MM. Molé et Guizot ne pouvaient avoir plus de titres que M. le duc Pasquier à la justice et au respect de ces — 133 — journalistes : intrigants sans principes, ambitieux sans idées, voilà leur part : « MM. Molé et Guizot..... au fond ont les mêmes principes et le même but : ils luttent pour la possession du pouvoir, et non pour des idées; ils ne l'ont pas de la politique, ils font de l'intrigue. » (15 janvier 1845.) M. Guizot fait mieux encore que de l'intrigue, il livre le Pape à l'Autriche en haine de la liberté de l'Eglise: « M. Guizot a donc livré le Pape à l'Autriche avec d'autant moins de regret, que Pie IX c'est la liberté de l'Eglise universelle. » (23 septembre 1847.) Les autres ministres du gouvernement de Juillet ne pouvaient être, on le comprend, traités avec plus de convenance et de respect que les présidents du conseil. M. Martin (du Nord), par exemple, est un catholique, mais un catholique tel, dit VUnivers, que les catholiques lui préfèrent de beaucoup un protestant. (7 octobre 1845.) M Duchàlel, qui préside à la distribution des fonds secrets, achète les convictions et paie les dévouements beaucoup trop cher. (14 avril 1847.) Quant à M. Lacave-Laplagne , voici le portrait que Y Univers en trace à ses lecteurs. Il le présente, a la chambre, au banc des ministres ; et après l'avoir fait parler sur un incident relatif au traitement du clergé, il ajoute : «Mais Son Excellence, fatiguée de l'effort, avait déjà replacé son menton sur son ventre, son ventre sur ses mains, ses mains sur ses genoux, et songeait, dans cette posture, au moyen de solder, si on les trouve, les tibias du singe dont M. de Salvandg vient d'acheter la mâchoire. » (10 avril 1817.) Cette mâchoire est une redite ;Y Univers en avait déjà parlé la veille : — 134 — « Comment se l'ait-il que personne n'ait remarqué, au milieu des plaisanteries inspirées par cette loi, que la fameuse mâchoire a été trouvée dans le département du Gers, en pleine Gascogne, ce pays qui fournit en ce moment au ministère MM. Laplagne et de Salvandy. » (9 avril 1847.) Et ce sont ces mêmes hommes qui osent donner des leçons de décence à leurs confrères de la presse, et styg- matiser dans d'autres feuilles des pratiques de style et de polémique dont les termes mômes qu'ils emploient prouvent qu'ils ont, autant que personne, l'habitude : « 11 n'est pas donné à tout le monde de prétendre attirer la foule en se tordant la bouche, en avalant des épées et en tirant la langue; mais, malgré le succès que de pareils exercices peuvent obtenir, c'est un triste métier que celui de farceur ; les profits en sont minces, et souvent ne sont garantis que par la compassion que les praticiens inspirent. Quand leurs lazzis vont plus loin que ne le comportent la décence et le respect des honnêtes gens, on peut encore pardonner en songeant que les malheureux artistes ne ramassent pas toujours dans leur abjection de quoi payer leur gîte et leur souper. » (21 mai 18o3.) M. de Salvandy a eu plus que ses collègues dans le ministère le privilège de provoquer les lazzis des praticiens de YUnivers. Est-ce parce que , suivant le témoignage de Mgr l'ancien évèque de Chartres, les catholiques reconnaissaient en cet homme d'Etat la loyauté, les sentiments élevés et les bonnes intentions? (12 mai 1847.) Nous l'ignorons. Toujours est-il que YUnivers ne voyait en lui que « beau- « coup de petits moyens rehaussés par certaines actions « pompeuses; un glorieux, dont la réputation et le carac- « 1ère avaient un côté comique , et qui pour se faire « grand montait constamment sur des échàsses. » M. de Salvandy était, de plus, un esprit naturellement dif- — m — fus, coutumierde divagations, une intelligence stérile, pleine de lacunes et de brouillard, qui n'a étudié les principes que pour les méconnaître; un homme « qui se nient à lui-même « ou par faiblesse d'esprit ou par faiblesse de cœur et « par hypocrisie; un ministre, enfin, incapable de me- « ner à bonne fin ses projets détestables et insensés. » (15 avril 1847.) Et jusqu'en 1848 Y Univers avait si peu changé d'avis qu'il disait encore : «Entre M. de Salvandy et MM. Carnot et Vaulabelle, ya-t-ilune autre différence, sous le point de vue religieux, QUE CELLE DU MAUVAIS AU PIRE ? » Ces injures, non-seulement les rédacteurs de VUnivers se croyaient et se croient encore le droit de les publier ; mais, ce qui est prodigieux, ils prétendent imposer leur langage à tout défenseur de l'Eglise, et quiconque n'insulte pas comme eux, est rangé parmi les modérés, et trahit les intérêts de la religion. C'est ainsi qu'en 1846 et 1847 ils faisaient un crime aux défenseurs de la liberté d'enseignement de croire à la bonne foi de MM. le duc de Broglie, le comte Molé, le comte Por- lalis, de Salvandy, Saint-Marc-Girardin, Yillemain, etc., et de n'avoir pas traité ces personnages comme des hypocrites et des apostats : <( Au lieu de s'être ralliés aux doctrines de la liberté, les personnages qu'il invoque les ont au contraire désertées pour porter au monopole le tribut de leur apostasie ou le concours de leur hypocrisie. Les uns ont abjuré; les autres ont menti. » (14 mars 1847.) Quant à M. Cousin, on peut dire que, dans le répertoire des injures, il n'en est pas de si odieuse que les ré- — 130 — dacteurs de l'Univers ne lui adressent ; ils exigent que tous les catholiques opposent à chacune de ses protestations de respect envers le christianisme cette réponse péremptoire : « Vous êtes ou le plus méchant des hommes ou le plus ABOMINABLE DES CHARLATANS. » (10 Octobre 1840.) M. Thiers, à son tour, surtout depuis la loi du 15 mars 1850 et la part décisive qu'il a prise à l'expédition de Home, « n'est que le type le plus complet de ces révolution- * naires bourgeois qui proscrivent M. Proudhon et croi- (i raient à M. Cousin, s'il ne leur suffisait pas de s'en « tenir à Voltaire ou au Compère Mathieu. » (12 août 1849.) C'est encore un sophiste qui « entre à chaque pas dans l'extravagance"; un peu plus un peu moins n'y fait rien. » (15 mai 1850). C'est enfin, pour tout dire en un mot, un bœuf enragé: « Otez à M. Thiers son talent, sa politesse, et cet art de séduire, cent fois plus dangereux que l'art informe des insulteurs, que reste-t-il au fond de son discours? Il y reste ce qui inspire l'éloquence du bœuf enragé, qu'on entendait l'autre jour mugir à la tribune contre le parti clérical. » (21 janvier 1850.) Il y a des pages entières de ce style sur notre ancien ambassadeur à Rome, sur le ministre de Pie IX, et comme dit ironiquement l'Univers, sur le commandeur Rossi, sur le haut et puissant seigneur Rossi (4 juin 1815), qui réussit à introduire auprès de Grégoire XVI, à force de souplesse, son personnage désagréable, et à voiler à force «/'hypocrisie son passé scandaleux. » (14 juin 1846.) Ceux qui voudraient savoir jusqu'où, sous prétexte de servir la religion, des journalistes peuvent porter la moquerie, même à propos de choses saintes, n'ont qu'à lire leurs plaisanteries sur le mois de Marie suivi dévotieusement à Rome par M. Rossi dans la chapelle des Jésuites. (12 el 27 juillet 1845.) Telle est, du reste, l'aversion que Y Univers porte a tous les ambassadeurs sans exception,et particulièrement, semblerait-il, aux ambassadeurs près le Saint-Siège que M. de Corcelles lui-même et sa glorieuse mission à Rome, en 1848, ne purent trouver grâce devant lui et échapper à ses injures : « Quant à la mission de M. de Corcelles, disait cette feuille, c'est une phantasia; sous un étalage de chevalerie ([ne trouve-t-on? Iji complicité au moins morale du gouvernement français dans les derniers événements de Rome Nous, catholiques, nous soihmes enclavés dans ce parti mo- déré, mais nous ne lui appartenons pas.» (7 décembre 1818.) A son titre d'ambassadeur, M. Alexis de Saint-Priest joignait celui d'académicien : aussi était-ce un intrigant, qui savait pratiquer certain jeu, et se procurer à la fois les faveurs du ministère et le bénéfice de l'opposition. Après avoir joué ce jeu, son esprit fatigua, et il devint académicien. (31 mars 1851.) On chercherait en vain un nom illustre dans la politique, quel qu'il soit, un homme d'Etat, quelque régime qu'il ail servi, depuis Richelieu jusqu'à M. Molé, contre lequel les écrivains dont nous parlons n'aient essayé leur science du sarcasme et de l'invective, science à part, dans laquelle ils n'ont ni supérieurs ni rivaux. Non, la politique avec ses entraînements n'excusa jamais un pareil langage ; et l'excusât-elle, la religion dont ces hommes se disent les défenseurs, la piété dont ils se • (I l juin el 13 oclo'ore 18'fC.) — 138 — glorifient, auraient dû briser mille fois leur plume entre leurs mains 1 . Mais, il faut le dire avec tristesse, la politique n'est ici qu'un prétexte et une occasion d'injures ; elle n'en est pas le motif réel. Ce qui le prouve mieux que des déclarations, c'est que les violences de leur polémique ne tombent pas seulement sur les hommes d'Etat, sur les rois et sur leurs ministres ; elles attaquent toutes les fonctions publiques, toutes les classes de la société, les hommes de toute condition et de tout rang : avocats, banquiers, notaires, savants, académiciens, professeurs, littérateurs, journalistes, tous ont leur part à cette distribution publique et inépuisable d'insultes, qui sort chaque jour, depuis près de quinze ans, des bureaux de Y Univers. Voici, par exemple, la part des avocats, banquiers ou notaires : « Qui de nous n'a rencontré, dans les chefs-lieux d'arrondissement qu'il a visités, quelque avocat, banquier ou notaire répondant à l'appel de ces brillantes qualités : la mine rogue, le nez solennel, la parole emphatique, l'esprit tracassier et pointu? Dans quel département ces messieurs n'ont-ils pas assis leur tyrannie bourgeoise, avant que Paris même les ait vus monter dans les carrosses de la cour?----- « Le dévouement au peuple et l'honnêteté privée étaient leur monopole jusqu'à ce qu'une banqueroute édifiât le public sur leur probité, et que le chapitre des comptes 1 Nous n'avons pu rencontrer dans \Tnivcrs une seule expression de regret ni de repentir, et encore bien moins une réparation quelconque, pour le tort qu'ils ont fait injustement à la réputation de tant d'hommes honorables. Loin d'accomplir ce devoir de justice chrétienne, quand ils sont forcés par la crainte des lois humaines à une rétractation quelconque, ils ont soin d'y ajouter une injure nouvelle. secrets, s'étalant à la lumière, fit connaître la mercuriale de leurs faiblesses sur quelque obscur marché d'amour. » (6 février 1852.) Mais les banquiers, les avocats, les notaires ne sont pris ici que comme spécimen; ils ne sont, par leurs idées et leurs mœurs, que l'expression de toute une classe de citoyens, la bourgeoisie. — Qu'est-ce que la bourgeoisie en masse? La bourgeoisie est une caste qui, depuis 1789 jusqu'en 1848, n'a pas cessé une semaine de faire par voie législative ou administrative quelque monstrueux et imbécile effort pour arracher Dieu de l'âme du peuple. « A quoi comparer, dit la feuille charitable, cette désolante aberration, si ce n'est à l'état de ces malades que la débauche a couverts d'ulcères et qui désespèrent l'art du médecin? Car non-seulement ils sont gangrenés jusqu à la moelle et n'ont plus dans leurs veines une goutte de sang pur, mais ils gardent l'horrible appétit des excès qui les ont perdus. » (25 septembre 1848.) Sans doute la bourgeoisie a eu ses torts, et de grands torts; mais, nous le demandons à tout honnête homme, est-ce une raison pour faire retomber sur elle, et sur elle seule, la responsabilité de tous les malheurs de la France, pour l'insulter en masse, pour la livrer en proie à la haine et aux fureurs populaires, pour la vouer à l'extermination?... On remarquera, en effet, la date de ces invectives. C'était au milieu même de l'effervescence de la rue contre les aristocrates, c'est-à-dire contre tout ce qui n'était pas démocrate..... L'Univers profitait de cette circonstance pour dire son fait à la bourgeoisie, et pour engager ces messieurs et ces dames à rentrer, à l'exemple du peuple, dans les voies de la morale et de la vertu. (27 mai 1848.) — UO — « (le peuple, leur disait-il, est arrivé à regarder les maux inhérents à l'humanité comme le crime de ceux qui le gouvernent, et, pour tout dire, il ne se trompe pas entièrement.* (28 mai 1818.) » Est-ce qu'il n'y a pas des bourgeois, de ceux qui périront de faim et de misère , si la fourche les dédaigne, qui accélèrent les uns par leurs œuvres, les autres par leurs applaudissements, les autres par leur stupide connivence, l'effroyable et inexplicable décomposition de tout principe, de tout ordre, de toute possibilité d'ordre et de conservation? » Quel admirable et évangélique moyen de faire « rentrer « ces messieurs et ces dames dans les voies de la morale « (ït de la vertu ! » Et combien l'insulte, et une pareille insulte, et en un pareil moment, est propre à guérir et à ramener les cœurs ! « Parcourez Paris : quelle fureur de luxure, quelle rumeur d'impiété, quel étalage d'incapacité, quels conseils de lâcheté ! » \r sont-ce pas les bourgeois qui font tout cela, qui paient tout cela, qui s'amusent de tout cela, et même y en a-t-il d'autres que les bourgeois qui le fassent, qui le paient, qui s'en amusent ?....: « Ils veulent périr, ils périront, et misérablement, et honteusement, et la chute de leur pouvoir ne les ennoblira pas. Ils sont si vaniteux, si contents d'eux-mêmes jusqu'au milieu des transes de la peur, qu'à travers la compassion et l'épouvante que l'avenir inspire, il y a PLACE DANS le SECRET DE L'AME POUR JE NE SAIS QUEL MÉLANGE DE IOIE TERRIBLE.....» (Il avril 1851.) Que dire de ces dernières et atroces paroles ! C'est le même sentiment de haine qui anime les rédacteurs de Y Univers, quand ils parlent de ce qu'ils appellent la classe lettrée. Et la classe lettrée comprend pour eux tous — lil — roux qui ont reçu une éducation littéraire, tous ceux qui cultivent les lettres et les sciences à quelque degré que ce soit, toutes les institutions propres à en conserver le goût, à en avancer les progrès. Le caractère général de la classe lettrée, c'est d'être révolutionnaire et antisociale. Contrairement à la classe ignorante, au « peuple qui aime volontiers son gouvernement et qui « a du goût pour l'autorité, la classe lettrée répugne aux « idées d'ordre et de gouvernement. » (4 décembre 1854.) Toutes les académies sont le foyer de la révolte et de l'immoralité : « Attendez que la grande Académie française flétrisse les mauvais livres ! les auteurs de mauvais livres la remplissent, ils sont sa majorité et sa gloire. Nous aurons des noms à citer. » (29 octobre 1853.) VUnivers n'y manque pas ; il cite des noms d'académiciens tant morts que vivants, et il les gratifie de ce choix d'épithètes, dont il a seul le secret. 11 cite, par exemple, parmi les anciens : Buffon, Y un des plus répugnants hypocrites (15 oc!. 1855); Montesquieu , qui a contribué plus que personne à fausser l'esprit français (14 mars 1854); La Bruyère, qui aurait donné cent vérités pour une antithèse (30 mai 1849) ; Descartes, un pauvre philosophe, un esprit bizarre, entêté, ayant plus qu'un grain ordinaire de folie. » (16 janvier 1856.) La nomenclature des vivants cités serait trop longue en y joignant les qualifications infligées à ces «< vingt ou « trente sophistes, choyés, payés, honorés par l'Etat, « et dont l'unique mission est d'ébranler et d'insulter « toutes ks idées morales qui sont le fondement de la société. » (30 juin 4850.) — U2 — Pour exprimer le mépris qu'il porte aux rédacteurs du Correspondant , il les appelle agréablement « barbouilleurs de journal et oracles d'Académie. » (19 décembre 1845.) En effet, pour être admis parmi les Quarante, il faut être de la taille des écrivains du Correspondant ou de M. de Rémusat, « ce philosophe de salon, ce coryphée de parle- « ment, si bien placé à l'Académie, et affecté d'une myopie « si complète. » (19 septembre 1855.) Voilà pourquoi M. Michelet s'est toujours vu éloigné de l'Académie française. Ici le goût de l'Univers pour M. Michelet se retrouve : « M. Michelet avait trop de spontanéité, de talent véritable, pour faire germer les palmes académiques. Tandis que tant de piteux écrivains trouvaient le chemin de l'Académie Française, et que tant de savants peu instruits peuplaient celle des Belles-Lettres, il restait confiné à l'Académie des Sciences morales. » (19 septembre 1855.) Qui ne connaît, en effet, la spontanéité et le talent dont a fait preuve M. Michelet, dans son livre abominable sur le Prêtre et la Femme? Après VAcadémie française, c'est l'Académie des Sciences morales et politiques qui obtient la plus large part dans l'aversion et les insultes de Y Univers : « L'Académie des Sciences morales et politiques est la cinquième classe de l'Institut, la mansarde du palais de la libre pensée; un lieu où se réfugient les savants qui savent peu, les écrivains qu'on ne lit pas. Là brillait M. Lakanal, là reluit aujourd'hui M. B. Saint-Hilaire. » (11 avril 1852.) « M. Augustin Thierry applaudit aux sornettes déclamatoires du parlement qui découvre que le crime attaché aux consciences est exempt du fer et du feu. —Admirables robins, bien faits pour être de l'Académie des Sciences morales et politiques! » (4 janvier 1854.) — 1« — L'Univers ne se contente pas d'insulter cette Académie, il en demande la suppression, et, pour y mieux réussir, il a soin de rappeler qu'un arrêté des consuls la supprima en 1803 (20 juin 1850) ; il cite ailleurs ce Irait de la vie d'Annibal : « Annibal rencontra un jour, en Asie, un maître d'école qui voulait lui en remontrer sur l'art de la guerre; il s'indigna de son outrecuidance, le prit par le bras et le mit à la porte de son école. L'Académie des Sciences morales et politiques est ce maître d'école. » (8 avril 1852.) Et ce n'est pas seulement la suppression de l'Académie des Sciences morales et politiques que V Univers demande sous le voile de cet ingénieux apologue : c'est I'Institut en masse, ce sont les cinq classes qu'il faut supprimer par raison d'éc onomie. En effet, « on peut calculer, dit-il, ce que « coûtent à l'Elat les différentes classes de l'Institut, et ce « qu elles rapportent en utilité réelle. » (1 er septern- « bre 1855.) L'horreur qu'inspire aux rédacteurs de VUnivers la vue du palais Mazarin, surtout depuis que les portes de ce palais se sont ouvertes de nouveau aux évêques et aux catholiques, est presque delà bienveillance, si on la compare aux sentiments qui agitent ces journalistes, à la vue de la Sorbonne. Sur ce principe que « l'esprit de VUniversité est mauvais, qu'il doit l'étre,quil l'est fatalement 1 ,» ils y condamnent tout, tout sans exception, hommes et choses, et n'admettent, dans les uns comme dans les autres, non-seulement aucun bien, mais pas môme la possibilité du bien : « L'Université elle-même voudrait s'employer à l'œuvre de reconstruction, abjurer les doctrines qu'elle a répandues 1 29 juin 1847. — iU — avec tant de puissance, et se faire enfin chrétienne et catholique, qu'elle n'y parviendrait pas. » (30 octobre '1848.) « Pour nous, nous ne voulons pas plus de l'Université en costume de tricoteuse qu'en manteau impérial. » (30 avril 1849.) Avec un tel parti pris, il ne peut être question de convenance dans le langage : cela se conçoit. Aussi l'Univers tourne en dérision non-seulement tous les membres de l'Université, mais les choses, les usages con- consacrés par l'Eglise elle-même et conservés de l'ancienne organisation de la Sorbonne. S'agit-il de la distribution solennelle des prix du grand concours? En 1849, M. de Falloux présidait à cette distribution en sa qualité de ministre de l'instruction publique. L'aversion de Y Univers pour les dignitaires et les professeurs de l'enseignement public lui inspirait ce qui suit : « C'était une heure et demie qu'il fallait passer à attendre, sans autre distraction que de voir arriver à la file la bizarre mascarade de nos mandarins occidentaux. On pouvait croire, à l'aspect de ces robes jaunes, violettes, rouges, etc., avec ou sans hermine, que l'on avait sous les yeux un assez bel échantillon des costumes officiels dont se parent aux grands jours les lettres du Céleste-Empire. » (14 août 1849.) Et l'Univers trouvait dans cette moquerie bouffonne tant d'esprit et de bon goût, qu'il ne manquait pas de la reproduire les années suivantes. (13 août 1850-13 sept. 1852.) Seulement, en 1852, le latin devint, avec les robes jaunes, violettes, rouges, les habits galonnés , les toges de soie et les bonnets de velours, la matière spéciale et nouvelle des railleries de l'Univers. C'est qu'à cette date le Ver rongeur de M. l'abbé Gaume avait paru ; et à tous ses torts l'Université joignait le crime de goûter encore les vers de Virgile et la prose de Cicéron. — i fô — « bien n'est venu (dit VUnivers à propos d'un discours latin de M. Nisard). La muse latine, suivant son usage, s'est contentée de fournir des lieux communs français, et do- minus Nisardus n'a eu de M. Alloury que l'éloge discret, qui s'est toujours fait de tous les discours latins, savoir que Virgile et Cicéron ont été défendus et vengés, comme ils méritaient de l'être, dans leur propre langue. Ah! tant mieux!..... Nous voulons bien que M. Nisard, vengeur de Virgile et de Cicéron, voie son latin couronné d'autant d'étoiles qu'il y en a d'amassées sur le français de l'autre M. Nisard, traducteur des chefs-d'œuvre immortels de l'esprit humain, et auteur, à son particulier, du Convoi de la laitière. » (15 août l9 — des bourreaux et sur la terre de l'exil la beauté et les vertus des anciens jours! Vainement les souverains pontifes Pie VI et Pie VII ont-ils rendu à ces vénérables confesseurs de la foi les plus illustres témoignages ! Ces grands témoignages, ces immortels souvenirs n'ont pu toucher M. Louis Veuillot et ses auxiliaires l . Ils persévèrent à ne voir dans ces évêques que des prélats courtisans, qui livrent les jésuites pour faire leur cour à M me de Pompadour ; dans ces prêtres, que des moralistes sans zèle qui tremblent devant Voltaire et les encyclopédistes ; dans cette Église, qu'une Église séparée, dont ils associent le nom au nom de l'église anglicane 2 / Mais ce n'est pas seulement l'ancienne Église de France qu'ils outragent, c'est aussi la nouvelle. Cette Église à peine sortie des ruines de l'ancienne, et l'héritière de sa foi, de son martyre, de ses vertus, quelles injures ne lui ont-ils pas faites ? A cette Église, qui depuis cinquante annés travaille avec un si persévérant courage à recueillir les pierres dispersées de ses sanctuaires et à rassembler ses enfants égarés, ils disputent tout, la gloire de ses pères, ses œuvres, ses écoles, l'éducation de ses enfants, ses plus saintes et ses plus légitimes traditions. Ils ont contre ses défenseurs les plus illustres, contre tant de chrétiens courageux qui ont si vaillamment combattu pour ses libertés et ses droits dans nos dernières luttes, ils ont con- i 7 mai 1852. —» 8 décembre 1849, 10 septembre 1850, 20 mars 1852, 28 janvier 1854, etc., elc. tre eux des habiletés d'ironie et d'insulte dont eux seuls connaissent le secret 1 ; Ils livrent au rire des estaminets et au crayon du Charivari ses théologiens, ses professeurs et ses prêtres 2 ; Ils mêlent à leurs querelles sans cesse renaissantes les noms de nos évèques, les opposent les uns aux autres, des uns font des ultramontains, des autres des gallicans ; et ceux qu'il leur plaît de nommer gallicans, ils ne craignent pas de les placer auprès des ariens, des protestants et des voltairiens; Et résumant tous ces outrages en un seul outrage, le dernier qu'on fasse audernierdeshommes, ils contestentà cette Église, qui est leur mère, et dont ils ont reçu le baptême, jusqu'à son nom, et avec son nom tout son passé de quatorze siècles : ses docteurs, ses martyrs, ses saints, l'héritage de tant de vertus et de tant de gloire 3 ! Ils tournent même en dérision les titres les plus glorieux que se sont plu à lui donner tous les papes, et ils félicitent avec ironie l'Eglise romaine « que ses filles cadettes i On peut en juger par le trait suivant : il s'agit de M. de Montalembert, de Mgr Parisis et de la loi du 4 5 mars 1850. « M. de Montalembert a fait des concessions de principes, il est entré dans le « panthéon universitaire avec son dieu, si vous le voulez; mais il l'a placé à côté « d'autres dieux..... Voilà le secret de l'aigreur de M. de Montalembert contre « ceux qui n'ont pas voulu le suivre. Derrière lui, nous avons vu l'évêque de « Langres, avec cette différence que Monseigneur se tient sur le seuil, prêt à se « retirer. » (30 janvier 1850.) Le 26 juin dernier, ces hommes, dont nous avons montré les variations fabuleuses, osaient bien parler de « la défection de M. de Falloux et de ses amis.... » ! Voir en particulier les articles des 28 et 31 juillet 1850, 7 août 1853, t" avril 4854, et surtout l'article du 25 janvier 1853, reproduit et commenté avec tant de bonheur par le Charivari. ' « Si l'on veut parler avec exactitude et canoniquement, il n'y a jamais «u « d'Eglise de France. » (Univers du 27 niai 4 853.) — Ainsi saint Grégoire le Grand et tant d'autres papes, non plus que Pie VI et Pie VII, n'ont pas su ce qu'ils disaient quand ils ont dit tant de fois : tEcclesia Gallicana, praeclarissimus « Ecclesise Gallicanae clerus, etc. » — 471 — n'aient pas été élevées à la même école que sa fille aînée *. » Et quand, blessés dans leur piété filiale, dans la légitime fierté de cette noblesse chrétienne et sacerdotale, toujours si chère au clergé français, nos évêques protestent contre ces outrages à la mémoire de leurs pères dans la foi et dans le sacerdoce, contre ces injures à une Église qui est demeurée jusque dans la mort si saintement, si inviolablement unie au siège de Pierre, ces hommes couvrent tous leurs excès par une suprême insulte, et se proclament victimes de leur dévouement au Saint-Siège 2 .' VII. Leur dévouement au Saint-Siège ! hélas ! le respectent-ils eux-mêmes ce Siège auguste, objet de notre vénération, et pour lequel nos évêques ont souffert l'exil et la mort? Sans doute, à voir l'affectation avec laquelle les rédacteurs de XUnivers célèbrent leur dévouement à l'Église Romaine, on dirait qu'ils veulent pouvoir se vanter seuls d'un tel sentiment. Pour exprimer leur attachement au Saint-Siège, la langue des Pères, des conciles, des théologiens ne leur suffit plus. Ils ont pour la louange comme pour l'injure des mots qui leur sont propres. Ainsi, le nom du Pape n'est pas seulement le plus vénérable qu'il y ait sur la terre : c'est, écrivaient-ils naguère, « le nom môme de Dieu, Père, Saint; ce nom est après et avec 1 8 avril 1852. 2 A propos d'une lettre de Mgr l'ancien évêque de Chartres, ces journalistes ne craignaient pas de s'écrier : « Il faut subir cela encore et laisser passer le torrent de railleries et d'in- « jures qui va se déchaîner une fois de plus contre nous dans toutes les feuilles « antireligieuses et antiromaines de l'Europe. Peu d'écrivains de ce temps-ci « auront payé plus cher que nous leur attachement aux doctrines de l'Église uni- « verselle. » (2 août 1852.) — m — « le nom de Dieu au-dessus de tous les noms; il n'y en a pas « d'autres pour sauver la vie future et la vie présente, et au « nom du Pape le genou de tous les enfants d'Adam doitflé- « chir, au ciel, sur la terre et dans les enfers 1 . » Et cependant ces termes, ces paroles sacrées, que le vicaire de Jésus-Christ, le premier, leur déclarerait ne pouvoir convenir qu'au seul médiateur entre Dieu et les hommes, n'ont pu toujours garantir les Papes eux-mêmes des injures dont les rédacteurs de l'Univers se sont montrés si prodigues envers les évêques. Les rédacteurs de l*Univers, nous l'avons vu, n'ont pas reculé devant l'hypothèse d'un Pape effrayé ou d'un épiscopat séduit et acheté, livrant au pouvoir temporel les consciences des fidèles. Que n'ont-ils pas dit de Clément XIV, avant que la question des classiques et du traditionalisme les séparât de la Compagnie de Jésus ? Ils l'ont mis, dans leurs outrages, au-dessous même de la Sémiramis schismatique du Nord, Catherine de Russie, qui « protégea contre les faiblesses de Rome les débris malheureux « delà Compagnie de Jésus 2 . » Ils n'ont vu dans Clément XIV qu'un pape d'une « déplo- « rable faiblesse 3 , associé avec l'armée des impies et des en- « nemis de l'Église qui l'acclamaient 4 , » un simoniaque porté « sur la chaire de saint Pierre par les violences et les intrigues « royales 5 , par les forfaits des couronnes dont il avait été le « complice 6 , et destiné à satisfaire les rancunes de M"' e de « Pompadour contre les jésuites qui lui refusaient l'absolu- « tion 7 . » Le crime de Ganganelli, comme ils affectent de nommer ce 1 25 avril 1880.— • 28 août 1845.—» 9 juillet 1845.— ' 3 février 1850.— 5 14 juin 1846.—« 14 juin 1846 — 7 U juin 1846. pape, fut tel que « tous les hommes pieux ont regardé les « malheurs survenus depuis à la papauté comme une expiation a de cette grande iniquité » ; et non-seulement les hommes pieux, mais « la papauté l'a cru ainsi elle même » De sorte que c'est par le jugement même des successeurs de Clément XIV qu'il faut croire que ce pape est un prévaricateur et un simoniaque. Et quiconque n'admet pas cela est mis au rang de ceux qui n'admettent pas que Bossuet est un courtisan et Fénelon un païen ; il n'est pas catholique romain. «Les néo-gallicans croient, « à ce qu'il paraît, le pape impeccable ; nous, les catholiques « romains, nous nous contentons de le croire infaillible. Le « catéchisme nous apprend et l'histoire atteste que si le chef « de l'Église ne peut errer dans la foi, il peut errer dans la « conduite 2 ... » Ces catholiques qui se disent romains à l'exclusion de tous les catholiques de France, que n'ont-ils pas dit du vénérable Grégoire XVI et des ministres rétrogrades, des obscurantistes que ce pape honorait de sa confiance? Dans l'ardeur de leur libéralisme d'alors, ils ne se sont pas contentés, à la suite du P. Ventura, d'opposer constamment le gouvernement de ce pieux pontife à celui de son successeur. Ils allaient jusqu'à déclarer en 1847 au National, qui avait l'impudeur d'appeler Grégoire XVI le plus lâche et le plus fourbe des tyrans, que le pontificat de ce Pape les avait remplis de douleur, et ils mettaient au nombre des titres de gloire de leur journal le peu de faveur qu'il avait rencontré auprès des hommes politiques dont le défunt pape était entouré 3 . Et Pie IX lui-même, nous avons vu sous quels aspects ils 1 9 juillet 18iS. —s 9 juillet 1815.— 9 7 décembre 1817. — 174 l'ont présenté tour à tour au monde catholique ; comment, après en avoir fait non-seulement an libéral, mais le promoteur de la démocratie universelle, ils l'ont tout à coup transformé, sans autre motif que leur propre métamorphose, en un ennemi irréconciliable de toute liberté politique, en adversaire de tous les gouvernements constitutionnels. Ils ont sans cesse le nom de Pie IX à la bouche; mais c'est pour le mêler à toutes leurs querelles, à toutes leurs injures ; et à nos yeux, nous le dirons comme nous le pensons, c'est là peut-être une de leurs plus odieuses pratiques : car qu'y a-t-il de plus odieux dans une famille que de prendre sans cesse le nom du Père commun pour en faire une malédiction, et le jeter comme un anathème à la face de tous ses frères? A les voir donner chaque jour aux actes les plus simples de ce saint Pontife les interprétations les plus forcées, les plus imprudentes, quelquefois les plus fausses 1 , ne serait-on pas tenté de croire que ce dévouement affecté pour l'Église Romaine n'est qu'une tactique de guerre, une arme offensive et défensive contre les catholiques, contre tous les évêques qui ne veulent pas subir leur joug ? Tout cela étonne assurément: et toutefois, le dirons-nous? il y a ici quelque chose de plus étonnant, de plus inexplicable, ' En voici un exemple entre plusieurs autres. M. l'abbé Gaume ayant été honoré du titre de prélat romain, l'on sait que l'Univers s'empressa de représenter celte faveur du souverain ponlife comme une approbation autlienlique des doctrines du Ver rongeur. Or, l'Univers n'ignorait pas que de Home même il avait été écrit, à ce sujet, à un évêque de France : « Ce tilre a été accordé sur la demande d'un prélat éminent, mais sans allusion aucune aux graves discussions soulevées par M. Gaume.» Qui ne sait d'ailleurs que Mgr l'Archevêque de Paris, Mgr de Nevers lui-même et d'autres prélats encore, ont obtenu pour leurs grands vicaires cette faveur, en même temps que S. É. Mgr Gousset pour M. Gaume? — 175 — que la conduite et la polémique des rédacteurs de l'Univers. Nous comprenons que l'oubli du respect et des plus saints devoirs puisse aller jusque-là sous la plume de quelques journalistes égarés ; Mais nous ne comprenons pas que de tels journalistes se soient faits, non-seulement les représentants et les docteurs des catholiques, mais les représentants et les docteurs du clergé ! Jusqu'à quel point le clergé les a-t-il acceptés? Voilà la question qui se posera désormais devant l'histoire. Elle est trop grave pour n'être pas ici examinée sérieusement. VIII. Il faut d'abord le reconnaître : depuis quelques années surtout, V Univers ne cesse de se donner devant le public pour le seul journal religieux en France qui représente les opinions, les doctrines du clergé, les intérêts des catholiques, la cause de l'Église. Il va même plus loin, on le sait: il se présente comme l'organe du Saint-Siège parmi nous, et le seul journal » dont « toutes les tendances et les affections découlent du Saint- * Siège, et y retournent comme à leur source '. » Et cela non-seulement dans ce pays, mais en Irlande, en Piémont, en Suisse, en Belgique, partout; dernièrement encore, c'est comme mandataires des catholiques de France que MM. Veuillot et Segretain se présentaient devant le vénérable Archevêque de Fribourg. (Univers, mars 1856.) A force d'être répétées, ces alïirmations finissent par se ' 18 octobre 1855. — 176 — faire accepter; c'est même par l'audace de ces affirmations autant que par la terreur de l'injure que l'Univers a paru un moment, aux yeux de plusieurs, une véritable puissance : dominant les uns par l'insolence, les autres par la séduction. Il a compté, il compte encore parmi les plus jeunes prêtres surtout, non-seulement des abonnés, mais des apologistes et des admirateurs passionnés ; et il y a tel catholique aux yeux de qui cesser de lire et d'admirer l'Univers, c'est n'être plus catholique romain 1 . ' Voici un exemple enlre autres de l'enthousiasme de certains prêtres pour M. Louis Veuillot : Un chanoine, M. Réaume, n'a pas hésité à écrire, et Y Univers s'est empressé d'enregistrer, à la gloire de son rédacteur en chef, l'éloge que voici : « Parmi les « gloires que la Providence réservait à la pieuse Germaine, il y en a deux que « bien des conditions envieraient et seraient heureuses d'obtenir, savoir : un « panégyrique par Mgr de Poitiers et une histoire par M. Louis Veuillot.,.. « nondatiir omnibus. » (30 décembre 18oi.) C'est ainsi que M. l'abbé Réaume a cru faire un égal honneur à un digne évêque et à une grande sainte en les associant tous deux au nom glorifié de M. Veuillot. 11 est vrai que M, l'abbé Réaume est l'un des auteurs d'une brochure sur les chapitres de France, dans laquelle il est aisé de voir quel esprit l'anime. Le même ecclésiastique a publié aussi sur l'Eglise et le Clergé catholique, en France, une autre brochure où, pour améliorer le ministère paroissial, il ne propose rien moins que d'y faire une véritable révolution. De tels excès révèlent suffisamment le disciple de l'Univers. L'éloge suivant, répandu à profusion parmi le clergé, est un autre exemple des éloges donnés à M. Louis Veuillot, qui mérite d'être cité : « La littérature n'a point d'écrivain qui surpasse M. Louis Veuillot par la fécondité des aperçus, l'originalité du style, la force du raisonnement et de l'expression.. .. Son zèle esl sans bornes comme sa foi. ... Jamais il n'a laissé passer une idée suspecte d'hétérodoxie, sans la juger comme philosophe chrétien.... El, chose singulièrement remarquable! la critique la plus sévère et la moins bienveillante n'a jamais pu trouver, dans les in-folio qui sortent chaque année de sa plume ou qui paraissent sous sa direction,— une proposition, — un mot — contraire A LA PLUS RIGOUREUSE ORTHODOXIE 1 . • Nous ne connaissons pas un Père de l'Eglise dont on ait jamais dit telle chose. 1 Extrait d'un prospectus, publié en 1855, du livre de M. Louis Veuillot ayant pour titre : Des droits du seigneur au moyen-âge. Los ennemis de la religion surtout se sont empressés d'accepter cette situation : trop heureux de se persuader et de dire que l'Église est représentée par de tels défenseurs, ils se font sur ce point les échos de l'Univers, avec la même joie qu'ils s'en font les adversaires. Cette joie, nous la comprenons, et l'irréligion aurait en effet entre les mains une arme terrible contre les catholiques et l'Église, s'il demeurait démontré que l'Univers est l'organe du clergé et le représentant du Saint-Siège. Heureusement il n'en est rien. L'Univers est l'organe de M. Louis Veuillot; l'Univers représente MM. Dulac, Coquille, Auhineau, Jules Morel, etc. Tl ne représente pas autre chose. Les évêques de France n'ont pas cessé de protester, et avec la plus grande énergie, contre les affirmations de V Univers. Notre devoir est de rappeler ici quelques-uns de ces graves témoignages. Dès l'année 1850, les pères du concile provincial de Paris, concile approuvé depuis par le Saint-Siège, donnaient, dans un décret touchant les écrivains qui traitent des matières ecclésiastiques , cet avertissement solennel : « Nous ne croyons pas devoir passer ici sous silence un danger particulier à notre époque et à la témérité de quelques écrivains, qui produisent dans l'Eglise de Dieu des maux incalculables. « Tout le monde sait qu'il y a aujourd'hui des écrivains même laïques, surtout dans la rédaction des journaux, zélés sans doute, mais non d'un zèle selon la science, qui poussent la présomption, en traitant des choses ecclésiastiques, jusqu'à décréter, comme en dernier ressort, ce qu'il y a, dans l'Eglise, à l'aire, à prévoir, à adopter ou à rejeter, Fin- 12 — 478 — cliquent avec assurance et semblent même le prescrire aux évêques, à qui seuls a été confiée la conduite du troupeau du Seigneur. « Il leur est permis, sans doute, dans les débats politiques et littéraires, d'user d'une liberté honnête, pourvu qu'ils observent toujours la vérité, la justice, la charité, le respect deux-mêmes et îles autres, la modération et la prudence; et même, dans ces matières, si elles touchent par quelque endroit aux choses spirituelles, il faut qu'ils aient toujours devant eux, comme la règle de leurs sentiments et de leurs discours, ce qui a été déclaré el décrète à ce sujet par l'Eglise, surtout dans les récentes constitutions des souverains pontifes. « Mais dans les affaires proprement ecclésiastiques, qu'ils n'oublient jamais à qui Jésus-Christ a confié le pouvoir d'enseigner, de reprendre et de gouverner l'Eglise de Dieu; car, lorsqu'ils paraissent usurper et exercer ces droits sacrés, il arrive que beaucoup d'àmes sont par là imprudemment agitées ; le respect et l'obéissance dus à la dignité épiscopale, affaiblis; le gouvernement ecclésiastique quel- fois entravé par de graves obstacles. « Ce serait peu pour nous de déplorer de tels abus, si nous ne faisions tout ce qui est en nous pour les empêcher à l'avenir. » Dans l'avertissement donné, à l'occasion de ce décret, aux rédacteurs de YUmvers, Mgr l'Archevêque de Paris expliquait ainsi le grave motif qui l'avait déterminé à cette mesure : « Si X Univers était une feuille purement politique, nous le laisserions à lui-même, à son esprit de parti, à ses pensées et à ses passions mondaines. Comme évèque, nous n'aurions point à nous en occuper, puisque sa cause serait séparée de celle de l'Eglise, et qu'il n'en porterait point le drapeau. Mais malheureusement, en se disant journal religieux, en prétendant être catholique, même plus que les évêques, non- seulement il se donne comme f organe, comme le soutien de — 1 Ti) — l'Eglise, mais il se confond avec elle le plus qu'il peut en abusant F opinion publique; et c'est pourquoi, en l'entraînant dans sa cause, qu'il donne comme la sienne, il la compromet avec lui aux yeux de beaucoup de monde, il scandalise un grand nombre de lidèles, en même temps que, par ses violences si contraires à la charité, il éloigne de son sein une grande partie de ses enfants égarés, aveugles ou indifférents. « Voilà pourquoi nous lui donnons aujourd'hui cet avertissement. » Ni ce décret du concile, bien qu'il ait été approuvé par le Saint-Siège, ni cet avertissement solennel de Mgr l'Archevêque, ne furent assez puissants pour changer la conduite de Y Univers, et conjurer l'orage que ce journal fit éclater en 1852. On n'a pas oublié l'étonnante situation où Y Univers plaça alors l'Église de France, le germe de dissentiment jeté par lui au milieu de nos évêques, l'affliction des gens de bien, le scandale des faibles, la joie des impies et l'embarras même du Saint-Siège. Une Église entière troublée et tenue en suspens par un journaliste, et cela, parce que ce journaliste avait cru trouver dans les absurdes paradoxes du Ver rongeur, une nouvelle occasion de déverser le blâme sur les anciennes méthodes de l'enseignement ecclésiastique ! Les évêques de France, mis une seconde fois en mesure de se prononcer sur l'Univers, se prononcèrent en effet. Le 30 mai 1852 parut le mandement de Mgr l'évêque d'Orléans, qui, attaqué directement et nommément par Y Univers dans l'exercice de ses droits et l'accomplissement de ses devoirs, éleva le premier la voix pour venger tous les évêques attaqués en sa personne, et avertir l'Église du danger que lui faisaient courir la témérité et la polémique injurieuse de ces journalistes. — 180 — « Nous trouvons, leur disait-il, un danger pour la foi dans le journalisme religieux tel que vous le pratiquez, abordant chaque matin les questions théologiques les plus hautes, les plus difficiles, les plus délicates, les plus irritantes, et les tranchant avec l'imprudence d'une improvisation quotidienne et avec une hardiesse que les plus habiles docteurs n'auraient pas !..... « ÎNous trouvons un danger pour la foi dans la manière môme dont vous avez coutume de la défendre. Pourquoi ne le dirions-nous pas ? Il y a dans votre langage une légèreté moqueuse, un accent de raillerie hautaine qui sied mal, sans aucun doute, dans une polémique dirigée contre un évèque, mais qui sied mal aussi à des chrétiens, dans les discussions graves, même contre les ennemis de la religion. L'éternelle vérité ne se défend point par la plaisanterie et par l'injure : elle en souffre plus qu'elle n'en profite ; l'Ecriture nous le fait assez entendre, lorsqu'elle dit que les moqueurs ne sou/ houx qu'à troubler la cité. Et voilà pourquoi nous n'hésitons pas à proclamer que la lecture d'un tel style est une corruption perpétuelle des esprit faibles, et un déplorable abaissement du caractère chrétien 1 . » Le 25 juillet, le vénérable évèque de Chartres, entouré dans sa retraite du respect universel que lui a mérité depuis tant d'années une indomptable énergie contre les ennemis de la foi, disait dans son acte public d'adhésion au mandement de Mgr l'évêque d'Orléans: « Un catholique, surtout un laïque, qui ne connaît pas la science la plus profonde et la plus belle de toutes, c'est- à-dire la théologie, ne peut pas taxer d'hérésie des chrétiens à qui, par fantaisie, il a voué une haine injuste..... C'est, ajoutait ce prélat, le constant langage de l' Univers. Il nous place toujours sur la même ligne que les déserteurs obstinés de l'Eglise catholique. Il met sur le même rang les 1 Mandement de Mgr l'évêque d'Orléans. — 181 — ariens, les protestants, les gallicans. Nous appelons communément les hérétiques, nos frères séparés. Il l'orme des vœux pour abattre 1rs restes de la séparation gallicane. Ce mot gallican est un talisman frauduleux qui semble désigner une Eglise infâme, abominable, placée autour de nous. Or, c'est tout simplement le nom de l'Eglise de Erance, qui a produit tant de grands saints et tant de grands hommes. On pourrait citer vingt exemples du même genre, comme aussi une foule de passages de VUnivers, qui nous flétrissent par cette accusation insensée et méprisante. » En moine temps, M. l'abbé Landriot, aujourd'hui évêque élu de la Rochelle, qui, sans s'émouvoir des grossières injures de ['Univers, avait défendu avec tant de science et une raison si ferme contre ce journal, et contre les paradoxes de M. l'abbé Gaume, les simples et grandes traditions de renseignement classique et l'honneur outragé des congrégations religieuses, M. l'abbé Landriot recevait d'un grand nombre de prélats des félicitations qui étaient la condamnation formelle des doctrines et de la polémique de VUnivers, Le 8 octobre, Mgr l'évêque d'Autun, après avoir rappelé qu'une fraction de l'ancien parti lamennaisien , représenté par Y Univers, voulait, pour se réhabiliter à Rome, faire de la question des classiques une question d'ultramontanisme et de gallicanisme, « Laissons la, disait-il, s'agiter en tous sens et ourdir ses petites intrigues : elles n'aboutiront à rien de sérieux, nous en avons la conviction..... Prions Dieu, ajoutait-il encore, afin que les imprudences et les témérités de ces amateurs de disputes ne troublent pas la bonne harmonie qui règne entre la fille aînée de l'Eglise romaine et sa mère, et n'arrêtent pas ce mouvement providentiel qui tend à resserrer de plus en plus les liens de l'unité catholique. » — 182 — Le 18 juillet 1852, S. E. le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, avait écrit aussi à M. l'abbé Landriot, dans une lettre qui a été publiée : « Dans tout ce qui a été écrit contre vous et pour La cause que vous combattez, il y a de Ta venir..... Au reste, je pense sur tout cela comme S. E. le cardinal Mathieu. » « Ce parti de littérateurs, écrivait à son tour, le 20 octobre, S. E. le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, ce parti de littérateurs, de philosophes, de théologiens d'un genre nouveau, n'admettait pas cpie la vérité pùl exister en dehors du cercle étroit où nous les voyons s'agiter. Là était te péril, puisqu'ils prétendaient engager l'Eglise dans cette guerre déclarée à la raison, au goût, à l'histoire. » On peut lire dans l'écrit d'où nous tirons ces témoignages 1 les déclarations semblables de S. E. le cardinal Morlot, de NN. SS. les archevêques et évêques de Cambrai, de Sens, d'Aix, de Toulouse, de Montpellier, de Chartres, de INevers, du Mans, de Quimper, de Langres, de Mende, de St-Brieuc, etc., etc., etc. Il faut assurément beaucoup d'audace à un journal qui réunit contre lui tant et de si hautes autorités, pour continuer à se dire l'organe du clergé. Et cependant ces improbations ne sont que le prélude de condamnations plus éclatantes. Le 17 février 1853, Mgr l'Archevêque de Paris, vivement pressé par les instances d'un grand nombre de ses vénérables collègues dans l'épiscopat, et voulant mettre un terme à des témérités et à des excès qui faisaient gémir tous les gens de bien, se décida enfin à condamner Y Univers, auquel ilavait déjà, 1 Pièces historiques et justificatives sur la question iks classiques. — Aiitun, imprimerie de Di'jussieu ei Villedy.—1855. — 183 — deux ans auparavant, adressé un avertissement solennel. Or, dans son ordonnance, Mgr l'Archevêque citait un grand nombre de lettres épiscopales qui contenaient ces graves accusations : « Sous prétexte de défendre le Saint-Siège, ces hommes veulent être puissance dirigeante dans l'Eglise, et propagent l'esprit d'opposition qui bouillonne dans toutes les tètes. » Et Mgr l'arcbevéque de Paris lui-même ajoutait : « Ils outragent les prêtres et les évêques sous prétexte de venger le Saint-Siège. » Déjà le 2 février de cette année, Mgr l'évêque de Viviers s'était adressé aux prêtres et à tout le clergé de son diocèse pour les inviter à retirer leur abonnement à l'Univers, et après avoir dit qu'on avait voulu former un parti séparé et comme une petite église dans l'Église catholique, le vénérable prélat ajoutait: « Quiconque a lu, comme nous, avec suite et un peu d'attention, la feuille qui représente le parti ; quiconque a observé leurs actes et étudié leurs écrits, ne nous contredira pas. Eh bien ! cette pensée dans les laïcs est une pensée mauvaise, une pensée qui ne vient pas de Dieu, dans un pays où il existe quatre-vingts évêques qui sont en communion avec le Saint-Siée:e, qui reçoivent chaque jour de ce centre de la catholicité le mouvement et la vie, et qui ne se distinguent pas moins par toutes leurs œuvres que par un dévouement absolu au chef de l'Eglise. » Plusieurs évêques, parmi lesquels NN. SS. de Verdun, de Chartres et de Marseille, adhérèrentpubliquement à Mgr l'évêque de Viviers. Dans son acte d'adhésion, Mgr l'évêque de Marseille à son tour adressait à son collègue ces paroles si fortes et si explicites : (( Vous avez signalé un parti dans l'Eglise : à entendre les adeptes, comme vous les appelez si bien, on dirait que — 184 — tout ce qui se l'ait ou s'écrit dans ce parti si remuant se l'ait et s'écrit avec l'approbation, sous le patronage et presque sous l'inspiration de Rome. Il n'en est rien assurément..... <( Toujours est-il qu'en mêlant le nom de Rome à des débats qu'il passionne et en voulant l'engager, autant qu'il le peut, dans une fatale solidarité, le parti, sans le vouloir, sert les vœux de l'impiété ; il lui fournit l'occasion, sinon de livrer aux mêmes blasphèmes que dans d'autres temps ce nom cher à tous les enfants de Dieu, du moins de travailler à faire perdre à l'autorité qu'il appelle une partie de la vénération que, depuis vingt ans, les évèques lui ont fait reconquérir dans l'esprit des peuples. « Si les évèques atteints par leurs traits leur ont généreusement pardonné, faut-il encore qu'il soit dit que ces évèques, outragés dans leur autorité, n'ont été frappés que des coups par lesquels on a bien mérité du Saint-Siégc? iNon, nos cœurs sont trop romains pour Souffrir qu'on fasse à Rome une si cruelle injure ! » Certes ces grandes et puissantes paroles, ces avertissements solennels resteront parmi les monuments les plus glorieux de la ferme vigilance de l'épiscopat français, en même temps que de sa vénération envers l'Église Romaine ; et nous pourrions en citer bien d'autres encore, s'il était nécessaire, pour démontrer que nos saints évèques ont énergiquement protesté contre les odieuses prétentions de l'Univers. VIII. Quel compte a tenu l'Univers de tant d'autorités vénérables ? Aucun. A LL. EE. les cardinaux de Lyon, de Bourges, de Besançon, de Bordeaux, de Tours; à NN. SS. les archevêques et évèques de Rouen, de Paris, de Cambrai, de Toulouse, d'Aix, de Sens, de Marseille, de Montpellier, de Viviers, d'Autan, d'Alger, deQuimper, deLangres, de Nevers, de Chartres, d'Orléans, de Verdun, etc., etc., qui l'ont publiquement et formellemeut blâmé ou condamné, il a opposé, selon sa pratique constante, d'autres noms vénérables. A ses autres torts envers l'Église il a ajouté celui de chercher à semer la division entre les évêques. Pour entretenir l'illusion de ses abonnés et abuser de l'opinion publique, V Univers a donc soutenu que, si des prélats condamnaient ses doctrines et sa conduite, d'autres prélats les approuvaient. Mais ce prétexte lui-même ne peut tenir devant deux remarques aussi simples qu'importantes. Il est à remarquer d'abord que le petit nombre d'évêques qui ont cru devoir user envers les rédacteurs de Y Univers de plus de bienveillance, si l'on excepte peut-être Mgr l'évêque de Montauban dans la question du Traditionalisme, n'ont jamais approuvé publiquement les doctrines extrêmes qu'il leur a plu de défendre, et encore moins la manière dont ils les ont détendues. On ne reprochera certainement pas à Mgr l'évêque d'Arras de s'être montré sévère aux rédacteurs de Y Univers, ni hostile dans ses Cas de conscience à leurs anciennes théories sur les libertés constitutionnelles et spécialement sur la liberté de la presse. Hé bien ! il n'y a guère d'évêques en France qui aient signalé en termes plus énergiques les torts et les dangers de leur polémique. Dès le 11 novembre 1844, traçant, dans une lettre à M. de Montalembert, la ligne de conduite que devaient suivre les écrivains catholiques dans les luttes pour la religion et la liberté, Mgr Parisis déclarait que tant qu'un point de dogme, de morale ou de discipline n'est point défini par l'Eglise, le devoir des — 186 — laïcs peut se borner à prier pour te maintien de la paix et le triomphe de la vérité. « Jusque-là, ajoutait le prélat, leur intervention, sans être toujours inopportune, doit au moins toujours être réservée et timide ; autrement, en se prononçant d'avance sur des questions encore indécises, ils s'exposeraient à devenir plus tard un sujet d'embarras pour la bonne cause, et de scandale pour les vrais fidèles. » Dans ses Cas de conscience, le digne prélat caractérisait en ces termes la polémique dont nous déplorons les excès : « On rend injure pour injure et malédiction pour malédiction ; on se croit autorisé par le langage du provocateur à lui répondre dans des termes amers et quelquefois grossiers. Peu content de critiquer et d'empoisonner ses actes notoires, et pour ainsi dire officiels, on va fouiller dans sa conduite privée et l'on ne s'arrête dans cette voie de diffa* mations pénibles t[ne devant la limite posée par la rigueur des lois humaines. Souvent même..... par l'entraînement d'une médisance sans frein, on tombe dans la calomnie... « On scandalise les peuples précisément en faisant une œuvre qui a pour but unique de les édifier; on laisse déborder son fiel dans les phrases mêmes les plus élaborées par une politesse de calcul, et l'on autorise et Ton fortifie j>ar là contre les catholiques et contre Ictus défenseurs des préventions malheureuses qui remontent quelquefois, fort injustement sans doute et néanmoins fort opiniâtrement, jusqu'au clergé lui-même et jusqu'à l'éimscopat dont on passe PEUT-ÊTRE POUR l' ORGANE. )) « Oh ! nous nous garderons bien de justifier jamais cette polémique envenimée et toute personnelle 1 .....» En 1850, Mgr Rarisis n'approuva pas davantage l'opposition 1 Cas de conscience à propos des libertés exercées ou réclamées par les catholiques. Paris, 1847. P. 214,215. — 187 — passionnée de l'Univers à la loi organique sur l'enseignement. Ce prélat, dans cette question, après avoir dit pour et contre la loi ce qui pouvait être dit, ne vota ni pour ni contre ; mais il ne put s'empêcher de blâmer hautement ['Univers dans une lettre à M. de Montalembert, et de signaler les excès de (t cette puissance gui trouve son intérêt dans la guerre et qui ne « RELÈVE DE QUI QUE CE SOIT. P On peut voir dans Y Univers du 29 avril 1850 avec quel respect et quelle soumission M. Louis Veuillot reçut cet avertissement. Un autre éminent prélat, dont M. Veuillot oppose constamment le nom et l'autorité au nom et à l'autorité des évêques qui ont désapprouvé ou condamné l'Univers, s'est montré sans doute d'une indulgence extrême pour ce journal, dans la question des classiques. C'est S. Ë. le cardinal Cousset. Cependant l'éminent cardinal n'a pas plus hésité que Mgr l'évèque d'Àrras à convenir que /'Univers a des défauts;qu'il amême eu des torts, notamment en ce qui concerne la loi de 1850 sur l'enseignement public; qu'on peut lui reprocher d'être trop ardent 1 . De son côté, Mgr l'évèque de Moulins, dans une lettre publiée pour défendre M. Veuillot et ses amis contre Mgr l'Archevêque de Paris, a dû, pour laisser éclater quelque chose de la douleur qu'ils lui ont souvent causée, reconnaître qu'ils avaient des habitudes de polémique et des procédés irritants ; qu'ils étaient trop âpres à soutenir des disputes inopportunes ; qu'ilspro- voquaient des solidarités contradictoires avec lespouvoirs politiques; qu'ils rabaissaient trop souvent à la probité des] rapports privés 1 Lettre de S. E. le cardinal Gousset, en réponse aux communications qui lui ont été adressées par quelques prélats au sujet de l'affaire des classiques. (30 juin 1852.) — 188 — cette grande idée de justice qui doit dominer la vie des peuples , ce qui constitue un fatal oubli du sens moral dans son application la plus élevée; qu'en acclamant avec excès ï autorité, et la liberté selon le souffle du moment., ils semblent convier le clergé à n'apprécier l'une et l'autre qu'an point de vue de sou avantage actuel, et compromettaient ainsi la considération du prêtre devant la conscience publique; qu'ils n'avaient pas assez de temps pour bien mûrir les questions cl peu ou point de loisir pour peser les termes; qu'ils étaient de ceux qui se livrent à de grands courroux pour l'effet du discours ; qu'ils avaient trop souvent oublié les convenances d'une polémique chrétienne; que, par respect pour les évéques, ils auraient dû garder le silence sur une question récemment agitée. Certes, il nous semble que quand on est ainsi défendu par un prélat si dévoué, c'est que la défense est apparemment bien difficile. Nous rappellerons encore ici les dissentiments publics d'un autre ami de l'Univers, nous voulons parler de D. Guéranger. On connaît les rapports de M. Dulac, le principal théologien de VUnivers, avec l'abbaye de Solesmes. Cela n'a pas empêché D. Guéranger de se séparer publiquement de l'Univers, dans la question de la loi de l'enseignement, en 1850; et on sait aussi que dans la question des classiques, nul n'a protesté plus énergiquement contre le système absurde de l'Univers que D. Pitra, disciple de D. Guéranger 1 . • Il ne nous appartient pas d'exprimer ici noire opinion sur I). Guéranger. Nous connaissons les mérite) de ce religieux, et nous savons aussi ce qu'il peut échapper de vivacités dans l'entraînement d'une longue polémique : cependant nous croyons que la question liturgique pouvait se traiter autrement qu'on ne Fa fait, surtout dans PI nivers, et que les injures à l'Eglise de France et à nos véné rables Evéques y étaient au moins inutiles. Nous croyons même qu'entre le Saint- — I Si) — Enfin, si de Rome même un autre prélat voulut bien leur écrire une lettre d'une grande bonté, pour leur exprimer le jugement personnel qu'il portait sur eux 1 , les conseils que ce prélat se crut, dans cette lettre même, obligé de leur donner, ne sont-ils pas une confirmation éclatante des reproches que les Evêques leur ont adressés ? Mgr Fioramonti ne leur recommandait-il pas « d'étudier « préalablement avec beaucoup de soin, diligeniissime, toutes « les questions qu'ils traitent ; « De ne jamais se permettre d'infliger la moindre flétrissure « à des hommes honorables et distingués; « D'être très-réservés dans leurs discours , quand il s'agit « de questions libres et controversées; « De ne rien négliger surtout pour observer constamment « les règles de la modération et de la douceur chrétienne? s Et ne leur faisait-il pas enfin remarquer, avec toute sorte d'insistances, que « ce n'est qu'à ces conditions qu'on peut « convenablement et avec succès, défendre la cause de l'Eglise « et du Saint-Siège 2 . » Siège et nos Évêques il n'y avait point ici de véritable question; nous croyons qu'un simple désir du Souverain-Pontife exprimé suffisait, comme il a suffi en ell'et, car c'est ce^désir qui a tout décidé jusqu'ici ; nous croyons enlin que l'adoption du bréviaire et du missel romains en France n'est pas le triomphe du journalisme : ce n'a été le triomphe de personne, mais simplement le témoignage de l'empressement et de l'amour avec lequel nos Kvèques seront toujours heureux d'obéir non-seulement aux ordres, mais à tous les vœux du Souverain- Pontife. 1 Meum judicium, qualecumque illud sit. 2 Quocirca non modo pro virtutetua, verum etiampro ulilitate Ecclesice faciès, illustrisi-ime domine, si veritatis patrocinium libère suscipiendo, et statuta ac décréta Sedis Apostolicse propugnando, omnia primum diligeniissime expendas, idque in illis maxime qu;e in utramque partem possunt licite disputari, jugiter cures, ne qua prjecellenlium virorum nomini labecula adspergatur. Et vero reli- — 490 — Quant à l'Encyclique, si l'on se reporte aux graves circonstances au milieu desquelles parut cet acte, empreint d'une si grande modération, on reconnaîtra qu'il ne fut l'ait que pour le bien de la paix entre les évêques, etYUnivers n'y est pas nommé. Et d'ailleurs, personne n'ignore quels sérieux avertissements le rédacteur en chef de l'Univers a plusieurs fois reçu de Rome, et à cette fameuse époque du voyage qu'il y fit sous les auspices de Mgr l'ancien évêque d'Amiens, et surtout pendant ces deux dernières années. Quel compte en a-t-il tenu? C'est depuis que Mgr Fioramonti lui a écrit: nihil non modera- tum, nihil non Une, que M. Veuillot est devenu plus violent et plus injurieux que jamais, plus hostile aux plus sages défenseurs de l'Église, et qu'il semble avoir écrit pour devise sur son drapeau : la liaîne de la modération. Quoi qu'il en soit, les ennemis de l'Église, ceux qui ont le plus d'intérêt à confondre la cause duSaint-Siége avec celle de Y Univers, savent bien qu'à Rome on déclare en toute occasion qu'il n'y a aucune solidarité entre ce journal et le Saint-Siège, et que la responsabilité de ses violences et de ses torts ne doit retomber que sur lui seul. IX Tout démontre donc que YUnivers n'est pas l'organe du clergé, et que s'il a usurpé assez de puissance pour troubler giosa quaevis ephemeris cum Dei et Ecclesiae causani sibi assumil propugnandam, et Sedis Apostolicac supremam polestalem vindicandam, ita comparata esse débet, Dt nihil non moderatum, nihil non lene non adhibeat, quo legenles benevolos sibi facial, unaque maximum causa: ejus esse prxslautiani, (jusque Sedis Apostolicau excellentiam facilius quibusque persuadeat. — m — l'Église, il n'a ni autorité ni mission pour en représenter la cause. Et le bon sens chrétien le plus vulgaire ne suffit-il pas à le démontrer? L'Église est immuable, et ne se contredit jamais. L'Uni" vers est en contradiction grossière, perpétuelle avec lui- même, et se jette sans cesse d'une extrémité dans l'autre avec une facilité dont rien de connu en ce genre n'avait pu donner l'idée. L'Église est infaillible ; elle ne croit, n'enseigne ni ne tolère l'erreur. L'Univers professe et propage journellement les plus dangereuses erreurs. L'Église est la plus grande et la plus sainte école de respect ; elle n'insulte personne, pas même ses adversaires, et respecte l'image de Dieu jusque dans ses ennemis les plus acharnés. L'Univers ne respecte rien, il insulte tout le monde. Enfin VUnivers n'est pas l'organe du clergé, puisqu'il a été tant de fois si sévèrement averti par les conciles, condamné par les évèques de France et que ses amis eux-mêmes n'ont pu le défendre sans le condamner à leur tour; et qu'il est en opposition flagrante avec les avertissements et les conseils qu'il a reçus de Rome même. Comment donc ce journal, malgré tants de faits si éclatants, malgré tant et de si graves condamnations, a-t-il pu se maintenir jusqu'à ce jour? Comment peut-il encore être lu, toléré et approuvé? Comment a-t-il fait tant de dupes et de victimes surtout dans les rangs du jeune clergé? Comment ose-t-il se donner encore pour l'organe de l'Église et le représentant des catholiques de France? Comment la foi des catholiques, la réputation de nos prêtres, l'honneur de nos évêques ont-ils été en quelque sorte — 192 — livrés à la merci d'une telle plume, à ce point qu'il a fallu un moment du courage pour rejeter ouvertement la responsabilité de ses palinodies et de ses excès? Comment expliquer ce prodigieux renversement des idées et des choses? Quel est en un mot le secret d'une si étrange domination ? Bien des prêtres, nous le savons, commencent à dire, depuis deux ans surtout, et nous ont dit souvent à nous-même : LTw- vers n'est pas mon journal. — Mais alors, comment se fait-il qu'on le trouve dans vos presbytères? — Nous le lisons, mais nous ne l'adoptons pas. Nous le lisons uniquement parce que nous y trouvons des nouvelles religieuses qui nous intéressent et que ses correspondances sont étendues et variées. — Étendues et variées, je le veux bien; mais sont-elles véridiques? Au lieu de vous instruire, trop souvent ne vous égarent-elles pas, comme par ses correspondances de Rome, de Naples, d'Amérique, etc.? Et de plus, à côté de ces nouvelles souvent fausses, toujours exagérées, n'y a-t-il pas les doctrines, les excès de tout genre, les contradictions que nous avons remises sous vos yeux ? — Mais c'est le seul journal qui nous défende avec vigueur, qui ne redoute aucun de nos ennemis, qui tienne tète à la Presse, au Siècle, à tous ces journaux voltairiens plus acharnés que jamais contre l'Église et contre ses institutions.—C'est-à- dire que, par ses emportements et ses injures, par ses exagérations, par ses provocations incessantes, par les questions irritantes et inopportunes qu'il se plaît à soulever, il attire sur vous, prêtres imprudents, tous les ressentiments et toutes les haines, pour se .donner le plaisir et l'honneur de les combattre sans profit pour vous, qui n'avez pas besoin de tels défenseurs, ni pour les ennemis de l'Église qui ne le lisent — 193 — pas; et, non content d'arrêter le mouvement de retour à la religion si heureusement commencé en 1848 et 1849, il amasse contre vous, dans l'avenir, dans un avenir peut-être prochain, d'effroyahles représailles — Mais il intéresse, il amuse. Jamais on ne mit dans la discussion tant d'esprit et de verve ! Quel art de frapper un adversaire ! Quels traits acérés et inattendus ! M. Louis Veuillot est le plus amusant des lutteurs. Pourquoi nous priverions- nous du spectacle des évolutions et des coups de main de ce rude athlète, quand surtout cet athlète est un des nôtres? Hélas ! oui, nous l'avouons avec tristesse, il y a des prêtres pour lesquels ce spectacle est une douceur, et qui, dans la solitude de leur presbytère, s'en nourrissent avec joie. « Vous « ne savez pas, nous disait dernièrement un curé, spectateur « assidu et enchanté de ce spectacle, vous ne savez pas que le « seul bon moment de ma journée c'est quand, le matin, après « ma messe, j'ai ma tasse de café d'un côté et mon Univers de i l'autre, et que, tour à tour, je prends mon café et lis mon « Univers, s Hélas! hélas! combien y en a-t-il qui le lisent avant même de monter à l'autel ! Oui, nous touchons ici à la cause la plus sérieuse de la funeste puissance et de la séduction exercée par l'Univers. Sa lecture est un spectacle, qui attire et passionne par la vive émotion du combat, par l'attrait des blessures et du sang. Il vous amuse ! — Je le crois bien. Mais à quel prix vous donne-t-il cet amusement qui vous enchante? Sur qui portent ces traits qui vous paraissent si habilement lancés ? Quelles sont les victimes qui tombent chaque jour sur celte arène , et dont la chute vous réjouit? Je le dirai sans ménagement: il se passe ici des indignités et des horreurs! et si les gladiateurs l'oublient, un prêtre 13 — 194 — devrait-il l'oublier jusqu'à payer et applaudir le gladiateur? —Ces traits acérés de l'insulte et du sarcasme, lancés au nom de la religion, quelquefois sous le couvert de la piété chrétienne, ils vont frapper des cœurs qui se rapprochaient de Dieu et qui s'en éloignent peut-être à jamais ! — La victime de ce bon mot, de cette insinuation perfide, de cette imputation calomnieuse, c'est trop souvent la réputation d'un catholique éminent qui, dans des temps difficiles et orageux, s'est jeté au feu pour vous servir et vous défendre; — C'est l'honneur d'un prêtre qui a rendu, qui pourrait rendre encore à l'Eglise d'éminents services ; d'un ouvrier courageux et zélé, que l'on veut chasser violemment du champ du père de famille ; — C'est l'autorité d'un évêque, que l'on tourne en dérision, dont on se moque, aux dépens de tout le clergé et de toutes les âmes de son diocèse ; — C'est la douce et pure figure de l'Eglise, que l'on déshonore, en lui prêtant les sentiments et les pensées de la haine et de la colère ; c'est une vierge, c'est une mère, Ecclesia virgo, Ecclesia mater, et on la présente toujours l'anathème sur les lèvres et la torche à la main ! Voilà le prix de ce spectacle qui vous amuse. Aussi, combien de diocèses où ce malheureux journalisme a jeté, depuis quelques années, des germes funestes de discorde, oh la division croît chaque jour, où l'esprit de désobéissance et d'insubordination brise les derniers liens du respect, et tend à rendre impossible le gouvernement des âmes, en substituant la querelle qui trouble à l'activité docile du zèle qui édifie ! Combien de jeunes prêtres surtout pour lesquels, dans cet entraînement déplorable, l'ultramontanisme, entendu comme ils l'entendent, n'est qu'un drapeau contre leur évê- que, et le droit canonique pas autre chose que le droit îles inférieurs contre les supérieurs, le droit des séminaristes eux-mêmes contre ceux qui les élèvent 1 ! Celui qui écrit ces choses sait ce qu'il dit, et le respect lui défend de prononcer ici le nom de NN. SS. les Évêques qui gémissent le plus de ce déplorable esprit introduit par le journalisme dans leurs diocèses. X. Il faut l'ajouter enfin, et c'est le mot par lequel nous avons commencé ce chapitre : l'empire de l'audace est grand, et il s'est toujours rencontré des esprits étonnés et des caractères faibles, que certains hommes ont su dominer, un moment du moins, par la hardiesse de leurs discours et par la menace de leurs insultes. M. Louis Veuillot est un de ces hommes. L' 'Univers a, sous plus d'un rapport, une existence analogue à celle de ce pamphlétaire fameux qui au xvi e siècle essaya d'exercer une dictature et une juridiction sans appel sur tous les événements, sur toutes les réputations, même religieuses, de son époque 2 . Parvenu par la puissance d'une plume sans frein à se créer une position qu'il avait su faire accepter et qui a été bien nommée l'empire de l'insolence, il prononçait des arrêts devant lesquels se courbaient les poètes, les historiens, I Qu'on relise à ce sujet la Correspondance de Rome, n» du 24 septembre 1850, et ailleurs : cette Correspondance, dont l'Univers disait qu'elle était un recueil inappréciable, et qu'elle parlait avec le cachet de l'autorité suprême et infaillible. II est vrai que, malgré cette déclaration de l'Univers, et peut-être même à cause de cette déclaration, le Saint-Siège a jugé à propos de supprimer lui-même la Correspondance de Borne. s Voir les Martyrs de M. Rio. les artistes, quelquefois les hommes d'Etal et les souverains eux-mêmes. Le servilisme fut tel, qu'il y eut un moment où l'on mendiait à l'envi les éloges de cet insulteur public. Carafa, alors évêque de Chieti, protesta énergiquement contre un tel abaissement, et ne cessa jamais de dénoncer à son siècle l'Arétin 1 comme un scandale. Ce prélat dut expier son courage par les sarcasmes, les injures et les huées dont lui et les siens, surnommés dérisoirement Chietini, furent poursuivis pendant longtemps. Mais enfin le bon droit, le bon sens et la vertu l'emportèrent; un terme fut mis au scandale de l'Eglise; l'beure de la justice arriva, et le pamphlétaire s'éteignit dans l'oubli de ceux-là même qui l'avaient le plus redouté et flatté. Cette heure est venue pour l'Univers. Depuis longtemps déjà M. L. Veuillot est seul avec les siens sur cette arène qu'il appelle le véritable terrain çatholigue. Presque tous les hommes éminenls qui l'avaient accueilli lorsqu'il vint à eux au sortir d'un tout autre camp que celui du catholicisme, et qui avaient encouragé ses premiers travaux, se sont ouvertement séparés de lui. Le P. de Ravignan comme le P. Lacordaire 2 , M. de Falloux comme M. de Montalembert, M. Beugnot et M. Barthélémy, ces nobles et courageux défenseurs de la liberté de l'Eglise àlaCbambrc des Pairs; M. de Corcelles, M. Ozanam, MM. Henry et Charles de Riancey, M. de Carné, M. de Fontette, M. de Vatismenii, M. Lau- 1 Le nom de l'Arétin n'est guère connu que comme celui d'un auteur licencieux : ce n'est point sous ce rapport que nous l'envisageons ici, mais uniquement comme pamphlétaire. , 1 M. Veuillot ne peut avoir oublié les charitables étions que, des 1814 et 18, le P. Lacordaire, le P. de Ravignan, M. l'abbé Dupanloup, M. de MoDtalem- bert et M. Lenonnant tirent de concert pour l'arrêter dans la voie funeste où il commençait à se précipiter. — 197 — rentie, M. Nicolas, M. Foisset, M. Lenormant, M. do Cham- pagny, comme M. Cochin, M. de Melun et le prince Alltei t de Broglie ont rejeté la solidarité de ses erreurs, de ses évolutions politiques, de sa polémique injurieuse et des maux qu'elle a déjà faits ou qu'elle prépare à l'Eglise. Aussi ont-ils eu presque tous à subir successivement les invectives de Y Univers. Mais M. L. Veuillot s'est vainement efforcé de faire prendre le change à ses lecteurs sur la signification et la portée de ces séparations éclatantes. 11 a senti le besoin de dissimuler son isolement, et pour y réussir il a cherché à épaissir l'illusion de ses abonnés. Sans rien retrancher de sa violence habituelle contre ses adversaires, il y a joint une dose supérieure d'amertume pour ses anciens alliés. A force de paradoxes révoltants, de défis à tout ce qui tient au cœur de ce pays, il a réveillé, surexcité contre son journal des hostilités éteintes et qui avaient pris le parti de se tourner ailleurs; il a triomphé ensuite de ces hostilités sans s'inquiéter du préjudice de l'Eglise elle-même. Et cette œuvre accomplie, il s'est posé en défenseur unique de la foi, en héros demeuré seul sur le terrain extrême abandonné par ses anciens compagnons d'armes, hautement traités par lui de modères, de peureux, et de traîtres ; et il établit aujourd'hui, avec une audace désespérée, que seul il défend l'Eglise, que seul il est le vrai catholique romain. Eh bien! cela seul suffit, et il est aujourd'hui connu et jugé par lui-même. — 1 os — CONCLUSION Mais c'est assez, et il est temps de conclure. Les hommes graves, les prêtres sérieux et attentifs, qui nous auront fait l'honneur de nous lire, connaissent maintenant l'Univers, et ces journalistes dont la passagère influence a été si funeste et demeurera, il le faut dire, un des étonnements de l'histoire et un prohlème pour l'avenir, comme elle a été un péril pour l'Eglise, et une humiliation pour le clergé. En terminant, nous sentons le besoin de nous recueillir, pour tirer de cette longue et laborieuse étude les simples et graves enseignements qui en jaillissent. L'expérience est donc faite et le mal est fait aussi; mais si cette expérience a coûté cher aux catholiques, c'est une raison de plus pour qu'elle ne soit pas perdue ; et, hâtons-nous de le dire à l'honneur du bon sens chrétien, tout annonce qu'elle ne le sera pas. Les catholiques comprennent, et comprendront toujours mieux désormais, combien il importe à l'intérêt, à l'honneur et au respect de la sainte cause qu'ils défendent, de ne choisir qu'avec un prudent discernement leurs auxiliaires, et surtout de ne jamais accepter ni se laisser imposer pour représentants et pour chefs, dans cette grande et difficile lutte contre l'erreur et contre le mal, des hommes dont le défaut de sens et d'instruction solide, l'absence de principes arrêtés, l'antipathie systématique pour tout ce qui est modération chrétienne et sagesse, les passions violentes et grossières, ne peuvent — 1S x'Uli 3560