»PGB351?« LES PETITS CLASSIQUES CONTES DE BOUFFLERS CONTES EN VERS — CONTES EN PROSE PRÉCÉDÉS D'UNE NOTICE ]* A R EUGÈNE ASSE Portrait gravé à Veau-forte par Lalauze PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES Rue Saint-Honoré, 3 38 M DCCC LXXVIII CONTES DE BOUFFLERS TIRAGE A PETIT NOMBRE Il a été fait un tirage spécial de : 3o exemplaires sur papier de Chine (n os i à 3o). 3o — sur papier Whatman (n lls 3 i à 60). 60 exemplaires, numérotés. S. DE BOUFFLERS CONTES DE BOUFFLERS CONTES EN VERS — CONTES EN PROSE PRÉCÉDÉS D'UNE NOTICE PAR EUGÈNE ASSE Portrait gravé à l'eau-fortc par Lalauze PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES Rue Saint-Honoré, 3 38 M DCCC LXXVIII NOTICE SUR LE CHEVALIER DE BOUFFLERS armi les œuvres et les noms que la littérature légère du XVIII' siècle et la société élégante de cette époque nous ont laissés, il n'en est pas dont la réputation se soit conservée plus fraîche, plus jeune, que celle du roman (TAline, reine de Golconde, et de son auteur, le chevalier de Boufflers. C'est qu'en effet jamais œuvre ne porta davantage le caractère de son temps, comme jamais non plus écrivain ne fut en plus parfaite harmonie avec ses écrits et ne s'y peignit plus au naturel et plus au vif. Après plus d'un siècle, il semble encore que l'on voit Boufflers, à seize ans, débuchant sur son grand cheval, et, au a II NOTICE fond de la vallée, Aline s'avançant en corset et en cotillon blanc, passant sur la planche du petit ruisseau... et tout ce qui suit. Séparer la vie de Boufflers de ses œuvres serait impossible. Pour mettre celles-ci dans tout leur jour, il faut raconter celle-là. C'est ce que nous allons essayer de faire. Stanislas-Jean de Boufflers, appelé successivement l'abbé, le chevalier, puis le marquis de Boufflers, naquit le 3i mai 1738. Il était fils de Louis- François, marquis de Boufflers-Rcmiencourt, maréchal de camp, et de Marie-Catherine de Beauvau- Craon, l'un des quinze enfants de cette célèbre princesse de Craon qui tint une si grande place à la cour et dans le cœur du duc Léopold de Lorraine '. Famille essentiellement militaire, les Boufflers, après s'être illustrés dans les camps avec le maréchal duc de Boufflers, le célèbre défenseur de Lille, dont la postérité mâle s'éteignit en ijbi, et avec ce jeune comte de Remicncourt, mort si héroïquement à Dcttin- gen, étaient destinés à acquérir une réputation très- I différente dans la société polie de la seconde moitié du XVIll' siècle. C'est en effet le temps où brillent à la cour et dans les salons, d'abord celle galante duchesse de Boufflers, qui plus tard, sous le nom de maréchale de Luxembourg, devint l'arbitre du bon goût et de la politesse; puis cette charmante Amélie t. Voir la Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans, Paris, 1869, t. I, p. 314, 374, 395, et t. II, p. 79 . SUR BOUFFI.ERS III de Bouffiers, sa petite-fille, mariée au trop célèbre duc de Lauzun, et dont la candeur désarma la misanthropie de Jean-Jacques Rousseau; puis encore cette comtesse de Boufflcrs-Kouverel, que son intimité avec le prince de Conti, grand prieur de France, aux fêtes duquel elle présidait au Temple, avait fait surnommer /'Idole; et enfin, pour nous rapprocher de notre Boufflers, sa mère, la tendre, la spirituelle, la sémillante marquise de Boufflers, qui, de i-jZ-j à 1766, fit les délices de la petite cour du roi Stanislas, à Nancy et à Lunéville. Née le 8 décembre 1 7 1 1 , la marquise de Boufflers avait vingt-six ans lorsque le beau-père du roi Louis XV vint prendre possession du duché de Lorraine, cédé à la France par le duc François, en échange du grand-duché de Toscane, et continuer la tradition de galanterie et, disons-le aussi, de bienfaisance laissée par le duc Léopold. La belle princesse de Craon avait été l'amie de celui-ci; par une singulière fortune, — était-ce encore la tradition? — sa fille fut l'amie de Stanislas. A une époque où l'on ne respectait pas grand'chose, le chevalier de Boufflers n'a pas contribué à jeter un voile discret sur des légèretés que sa mère elle-même ne cherchait pas à cacher, si nous en jugeons par ces vers d'elle, fort agréables d'ailleurs et empreints d'une sensibilité qui doit lui faire beaucoup pardonner : IV NOTICE De plaire sans aimer j'eus un jour fantaisie. Je ne cherchais qu'un simple amusement; L'amusement devint un sentiment, Le sentiment le bonheur de ma vieV Son fils expliquait les choses un peu autrement. Un jour que sa mère lui disait qu'elle avait beau faire, quelle ne pouvait devenir dévote, qu'elle ne concevait pas même comment l'on pouvait aimer Dieu, aimer un être que l'on ne connaissait point : « Ne répondez de rien, lui répliqua Boufflers, qui — nous aimons du moins à le croire — n'était plus l'abbé de Bouffiers, ne répondez de rien : si Dieu se faisait homme une seconde fois, vous l'aimeriez sûrement 2 . » Pour nous, qui en savons moins long que U chevalier, nous ne généraliserons pas autant la dévotion de la marquise de Bouffiers, et nous nous contenterons, dans ces affaires de cœur, — comme aurait dit encore son fils, — de mentionner, d'après Collé, les noms du marquis de la Galaisiire, intendant de Lorraine et chancelier du roi Stanislas, et celui de ce prince lui-même. « Le roi de Pologne, raconte Collé, étant à la toilette de cette dame, il la louait tant qu'il pouvait sur la beauté de ses bras, la couleur de ses cheveux, la blancheur de sa gorge, etc. La dame, excédée de ces faveurs royales, lui dit : 1. Nouveaux Mélanges de M"" Necker, Paris, i 801, t. I p. J19. 2. Journal de Collé, Paris, 1868, t. I, p. 304. SUR BOUFFLERS V « Eh bien! mais, prince, ne m'épargnerez-vous pas? « ne me ferez-vous pas grâce du moindre compliment? « Est-ce là tout? —Non, Madame, répondit le roi, « ce n'est pas là tout, mais mon chancelier vous dira « le reste '. » M""' de Boufflers était déjà mère d'un fis aîné, né en lorsque, se rendant en chaise de poste à la cour de Lorraine, elle fut prise des douleurs de l'enfantement et accoucha sur la grande route de celui qui devait être le chevalier de Boufflers. C'était une singulière façon d'entrer dans le monde, et presque un présage : Boufflers fut en effet un grand voyageur. On l'appelait volontiers le plus errant des chevaliers, et le comte de Tressan, le rencontrant un jour sur une grande route, lui dit : « Ah! monsieur le chevalier, je suis enchanté de vous trouver chez vous. » Lui-même se complaisait dans cette réputation de coureur de chemins, et il s'en est fait honneur dans l'épitaphe qu'il s'est composée : i. Journal de Collé, t. I, p. 38. Chamfort a repris l'aventure pour l'attribuer, dans des circonstances un peu différentes, à la marquise de Bassompierre, soeur de la marquise de Boufflers. ■ M m0 de Bassompierre, dit-il, vivant à la cour du roi Stanislas, était la maitresse connue de M. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne. Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle quelques libertés qui ne réussirent pas : « Je me tais, dit Stanislas; mon chancelier « vous dira le reste. » Caractères et Anecdotes, Paris, 1866, p. 18. VI NOTICE Ci-git un chevalier qui sans cesse courut, Qui sur les grands chemins naquit, vécut, mourut, Pour prouver ce qu'a dit le sage, Que notre vie est un voyage. Cadet de famille, Bouffiers fut destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique, et il était encore enfant que son parrain, le roi Stanislas, l'avait déjà pourvu de riches bénéfices. Son éducation n'en fut pas plus rigide pour cela. Il est vrai que son précepteur était cet abbé Porquet, le moins ecclésiastique des abbés, et qui, nommé plus tard aumônier de Stanislas, ne put jamais lui dire le Benedicitc. Sa plus grande occupation était le monde et la poésie, la poésie de société, s'entend. « C'était d'ailleurs, dit La Harpe, un homme d'esprit et de goût, qui faisait avec un grand soin, et encore plus de scrupule, de petits vers élégamment tournés. Il rêvait trois mois à un quatrain '. » Ces scrupules poétiques étaient les seuls de l'abbé. D'une taille minuscule, qui rassurait d'ailleurs sur ses intentions, il papillonnait auprès des femmes de la cour, y compris M"" de Bouf fiers, qui ne lui en voulait pas et qui s'égayait de ses déclarations, de sa petite stature et de sa petite santé. Nous en avons la preuve dans ce couplet, qui n'a tout son sel, comme le remarque l'auteur du Lycée, que quand on connaît la tournure de l'abbé Porquet, et son rabat et sa perru- i. La Harpe, Corresp. littéraire, 1804, t. III, p. 280. SUR BOUFFLERS VII que, qui étaient, après ses vers, ce qu'il soignait le plus : Jadis je plus à Porquet, Et Porquet m'avait su plaire : Il devenait plus coquet, Je devenais moins sévère. J'estimais son rabat, J'admirais sa perruque. Aujourd'hui j'en rabat, Car je le crois eunuque. Les premières années du jeune Boufflcrs s'écoulèrent au château de Craon, près de sa grand'mère maternelle la princesse de Craon, qui ne mourut qu'en i 7 7 2, et qui ne dut pas lui inculquer des principes bien sévères. Mais il ne tarda pas à revenir près de sa mère, à la cour de Lunéville. C'est là, dans ce milieu d'élégance, d'esprit et aussi de mœurs faciles, que s'écoula sa jeunesse. Si l'abbé Porquet ne lui apprit peut-être pas grand'chose, surtout en fait de religion, ses heureuses dispositions se développèrent rapidement au milieu de cette société la plus choisie de France, et où brillaient, outre M"' c de Boufflers, M me de Lenoncour, M mc du Châtelet, le marquis de Saint-Lambert, le comte de Tressan, et enfin le plus brillant, le plus étonnant esprit de ce temps, Voltaire. Voltaire ne quitta Cirey et la cour de Stanislas qu'en 174g, à la mort de sa tendre mais infidèle Emilie. Le jeune Boufflcrs dut donc, dès cette époque, connaître le grand écrivain, qui eut même à se défendre, à l'égard de son jeune émule VIII NOTICE en Apollon, d'une autre parenté que celle de l'esprit, comme on le voit dans ce début d'une lettre en vers qu'il lui adressait en 1 768 : Plût au Ciel qu'en effet j'eusse été votre père ! Cet honneur n'appartient qu'aux habitants des cieux ; Non pas à tous encore Cet habitant des cieux, est-ce Apollon ? est-ce Stanislas? La fin de la lettre dit Apollon, la médisance aurait pu dire Stanislas. Pour en revenir à la cour de Lorraine, voici en quels termes Voltaire en vantait les charmes dans une lettre au président Hénault, où il se plaint des envieux : Je coule ici mes heureux jours Dans la plus tranquille des cours, Sans intrigue et sans jalousie, Près d'un grand roi sans courtisans, Près de Boufflers et d'Émilie. Je les vois et je les entends ; Il faut bien que je fasse envie. Boufflers, rappelant plus tard les souvenirs du passé, ne pouvait songer sans un sentiment de parfait bonheur à ces années de jeunesse et aux aimables lieux où elles s'étaient écoulées. « En pensant à cette cour de Lunéville, dit-il, je crois plutôt me souvenir de quelques pages d'un roman que de quelques années de ma vie. » Ces mots contiennent plus qu'un souvenir, ils sont la Lettre au chevalier de Boufflers, juin 1768. SUR BOUFFI.ERS IX une confession. C'est là en effet, dans ces belles campagnes entrecoupées de bois ombreux et de riantes prairies, que Boufflcrs eut son premier roman, et ce roman il l'a écrit dans Aline. Quand on compare le portrait qu'il a tracé de son héros, il n'y a pas à s'y tromper : ce héros, c'est bien Boufflcrs lui- même, Boufflcrs à quinze ans, déjà grand chasseur devant l'Eternel, passionné pour les chevaux, surtout pour les chevaux anglais. « J'étais dans un âge où un univers nouveau se déploie à des organes à peine développés, où des sens plus attentifs, où une imagination plus ardente nous fait trouver de plus vrais plaisirs dans de plus douces illusions; j'avais quinze ans, en un mot, et j'étais loin de mon gouverneur, sur un grand cheval anglais, à la queue de vingt chiens courants qui chassaient un vieux sanglier. Jugez si j'étais heureux 1 ! » On lira le reste, et l'on pensera, comme nous, que l amant de la charmante Aline, auquel ses voyages font si aisément oublier ses amours, est bien Boufflcrs tel que l'ont connu et aimé ses contemporains, ce Boufflcrs que son ami le chevalier de Bonnard nous peindra bientôt à l'heure de la trentième année. On comprend qu'avec les dispositions de Boufflcrs le séminaire ne fût pas du tout son fait. Destiné à '. Aline, reine de Golconde. Voir plus loin, p. 8 et 9. b X NOTICE l'état ecclésiastique, il dut cependant passer quelque temps à Saint-Sulpice ; mais, comme Gresset, il plaisantait un peu de sa prison, et Von possède de lui une lettre encore inédite où il décrit sa chambre comme étant « mi-paroisse, mi-garde-manger ' ». Nous ne savons s'il y fit beaucoup de théologie ; ce qui est certain, c'est qu'il y écrivit la Reine de Golconde et plusieurs de ses vers les plus mondains et les plus légers. Même au temps des Bernis, des Grécourt et des Voisenon, ces premiers sermons de l'abbé de Bouffiers devaient donner à réfléchir, et voici comment Voltaire arrangeait, à sa façon, la carrière ecclésiastique de son jeune ami, dans une lettre écrite à M. Devaux, le Panpan de M""' de Graffigny, qui était lecteur de Stanislas à peu près comme l'abbé Porquet en était l'aumônier, c'est-à-dire aussi peu que possible'. « Ah! mon cher Panpan, que n'êtes-vous dans mes petites retraites! que n'ai-jc eu le bonheur d'y recevoir M. l'abbé de Boufflers! J'entends parler de lui comme d'un des esprits les plus aimables et les plus éclairés que nous ayons. Je n'ai point vu sa Reine de Golconde, mais j'ai vu de lui des vers charmants. Il ne sera peut-être pas évêque : il faut vite le faire chanoine de Strasbourg , primat de 1. Corrtspondance inédite de la comtesse de Sabran, Paris, 1865. Introduction, p. vi. 2. Lettre à Devaux, a 6 octobre 1761. SUR BOUFFLERS XI Lorraine, cardinal, et qu'il n'ait point charge d'âmes. Il me paraît que sa charge est de faire aux âmes beaucoup de plaisir. N'csl-il pas fils de M mo la marquise de Boufflers, notre reine? C'est une raison de plus pour plaire. Mettez-moi aux pieds de la mère et du fils. » Boufflers pensa qu'un canonicat serait encore trop pour sa vocation, et il troqua le petit collet d'abbé contre la croix de Malte. Au commencement de 1762, nous le trouvons faisant la campagne de Hanovre à la tête d'un régiment de hussards. L'abbé a fait place au chevalier, à ce chevalier de Boufflers dont les vers galants, les chansons, les bons mots et les jolis contes vont courir le monde presque autant que leur auteur, et lui assurer une réputation d'esprit qui, à cette date, n'a d'égale que celle de Voltaire. Tout en faisant honneur de ce changement de vocation aux scrupules de Boufflers, il faut dire aussi que le succès très-grand, mais très-peu ecclésiastique, de la Reine de Golconde dut beaucoup y contribuer. Après cet éclat, il était difficile d'aspirer aux grands postes ecclésiastiques qu'un Boufflers pouvait ambitionner. La Reine de Golconde, qui avait d'abord couru en manuscrit, fut publiée en 1 761. Ce fut le dernier adieu de Boufflers à l'Église. Il n'est pas sans intérêt de voir comment les contemporains jugèrent cette métamorphose, et d'entendre ce qu'en dit l'un d'eux : Xll NOTICE « M. l'abbé de Boufflers, raconte Grimm, s'est fait connaître, dès sa première jeunesse, par beaucoup d'esprit et de talents, et infiniment de folies. Plusieurs chansons gaillardes et honnêtement impies, le conte de la Reine de Golcondc, fait au séminaire de Saint-Sulpicc, au moment où il était apprenti évéque, et un examen scrupuleux de conscience, lui ont sans doute fait sentir que sa vocation pour l'épiscopat n'était pas des plus décidées ; mais, comme il était question de conserver quarante mille livres de rente en bénéfices que le roi Stanislas, par une suite de son amitié pour la mère de notre petit prélat, lui avait données en Lorraine dès son enfance, il a troqué le petit collet contre la croix de chevalier de Malte, qui n'empêche pas de posséder des bénéfices, et M. l'abbé de Boufflers est devenu le chevalier de Boufflers... M. le chevalier de Boufflers n'a rien perdu des agréments et de la folie de M. l'abbé de Boufflers; il ne leur a ôté que le piquant du scandale '. » Devenu soldat, et même hussard, Boufflers fut, dans cette nouvelle carrière, ce que pouvait être un Boufflers, et la croix de Saint-Louis, brillamment gagnée, témoigna de son courage. Il fut d'ailleurs favorisé de la fortune, et la campagne de 1762,0 laquelle il prit part dans le Hanovre, fut une des 1. Grimm, Correspondance littéraire, t. VI, p. 85. SUR BOUFFI. ERS XIII moins malheureuses de la très-malheureuse guerre de sept ans. La victoire de Johannisbcrg ( 3o août) et la prise de Cassel ne nuisirent pas aux négociations pour la paix, qui fut signée au commencement dt l'annét suivante. On a reproché à Boufftcrs d'avoir été un militaire philosophe comme il avait été un abbé chansonnier ; mais qui n'était pas alors philosophe, même dans les camps, depuis M. de Guibert, l'ami de M" e de Lespinasse, jusqu'au comte de Saint-Germain? Les années qui suivirent la paix de Versailles furent les plus brillantes du chevalier de BouffJers. Choyé par les philosophes, en particulier par Voltaire, avec lequel il correspondait en attendant qu'il allât faire le pèlerinage de Ferney ; convie à toutes les fêtes, celles de l'esprit comme celles de la galanterie; brillant aussi bien dans les salons de M'" e du Dcffand ou de la maréchale de Luxembourg que dans les soupers dcM :l " Quinault ou de Sophie Amould ; aimé de toutes les femmes, et le leur rendant bien; jamais à court de bons mots ou de couplets ; galant, quelquefois libertin; défendant ses épigrammes même à la pointe de l'êpêe, comme le prouve son duel avec le vicomte de Konchcroles à l'occasion de sa chanson des Jeunes gens '; passionné pour les voyages, pour les courses de chevaux; jetant l'argent à pleines mains, aimant les arts comme il aimait les plaisirs, maniant i. Mémoires de Tilly, Paris, i8a8, t. I,p. »&4- XIV NOTICE le crayon presque aussi bien que la plume, il était le type de celte noblesse du XVIII e siècle, spirituelle, galante, philosophe, légère, ayant beaucoup de défauts peut-être, mais aussi beaucoup de qualités. DuBoufflers de cette époque, du Boufflcrs cTAline, i7 n'y a eu et il n'y aura jamais qu'un portrait ressemblant', celui que traçait alors de lui le chevalier de Bonnard dans ces vers charmants : Tes voyages et tes bons mots, Tes jolis vers et tes chevaux, Sont cités par toute la France; On sait par cœur ces riens charmants Que tu produis avec aisance; Tes pastels frais et ressemblants Peuvent se passer d'indulgence. Sois plus amoureux que jamais; Peins en courant toutes les belles. Et sois payé de tes portraits Entre les bras de tes modèles. Les voyages tinrent une grande place dans la vie de Boufflers, et c'est un peu partout qu'on le rencontrait : en Allemagne, en Silésie, en Poméranie, en Pologne, en Angleterre, à Ferney. Ce voyage de Ferney est l'un des plus intéressants par les lettres très-vives et très- spirituelles dont il devint l'occasion, et qui, publiées dès 1770, eurent le plus grand succès. La Harpe les compte parmi les plus agréables productions de leur auteur, et les éditeurs de la Correspondance de M ra * DE Sabran affirment qu'il en existe d'autres inédites plus piquantes encore. Boufflcrs avait SUR BOUFFLERS XV vingt-sept ans quand il se rendit auprès de Voltaire, à la fin de l'année 1764. Enfait de bagages, il n'emportait que son esprit, sa plume et ses pinceaux. C'était assez pour conquérir Voltaire et, par surcroît, toutes les belles dames de Genève et des environs. Tout le temps qu'il ne passait pas à Ferncy auprès de l'illustre écrivain, dont il « ragaillardissait les vieux jours 1 » par sa gaieté et ses saillies, il le consacrait à peindre, tout à fait d'après nature, les Genevoises, à les croquer ou à leur faire des déclarations qui ne trouvaient guère de cruelles. Et il n'en plut que davantage à Voltaire, qui écrivait : « Le chevalier de Boufflers est une des singulières créatures qui soient au monde. Il peint au pastel fort joliment. Tantôt il monte à cheval tout seul, à cinq heures du matin, et s'en va peindre des femmes à Lausanne; il exploite ses modèles ; de là il court en faire autant à Genève, et de là il revient chez moi se reposer des fatigues qu'il a essuyées avec des huguenotes J . » Et encore, dans une lettre à la marquise de Boufflers, où l'éloge du fils disparaît sous celui du peintre : « J'ai l'honneur d'avoir actuellement dans mon taudis le peintre que vous protégez. Vous avez bien raison d'aimer ce jeune homme : il peint à ■ • Lettre du 21 janvier 1767. 2. Lettre au maréchal de Richelieu, 21 janvier 1765. XVI NOTICE merveille les ridicules de ce monde, et il n'en a point. On dit qu'il ressemble en cela à madame sa mère. Je crois qu'il ira loin. J'ai vu des jeunes gens de Paris et de Versailles, mais ils n'étaient que des barbouilleurs auprès de lui. Il a fort réussi en Suisse. Un mauvais plaisant a dit qu'il était là comme Orphée, qu'il enchantait les animaux; mais le mauvais plaisant avait tort. Il y a actuellement en Suisse beaucoup d'esprit : on a senti très-vivement tout ce que valait votre peintre '. » Voltaire, jusqu'à sa mort, raffola du chevalier, « de son esprit, de sa candeur, de sa gaucherie pleine de grâce, de la bonté de son caractère 2 . » Suivant toujours par la pensée le charmant vagabond, il s'écrie un jour : « Je ne sais sous quel horizon est actuellement M. le chevalier de Boufpers ; mais, quelque part qu'il soit, il n'y aura jamais rien de plus singulier ni de plus aimable que lui. » Tous les voyages du chevalier ne lui furent pas inspirés par son caprice, par la curiosité ou seulement son humeur vagabonde; il en est un qui eut pour objet une grave mission diplomatique. Ce ne fut pas le moins gai, ni non plus le moins périlleux. On dit en effet qu'il paya sa gaieté d'une disgrâce à la cour. Il avait été chargé d'aller complimenter une princesse d'Allemagne. Voici le récit bouffon qu'il a fait de 1. Lettre à la marquise de Boufflers, i5 décembre 1764. 2. Lettre à la marquise du DefTand, 22 avril 1765. SUR BOUFFI. ERS XVII son ambassade, nous le citons d'autant plus volontiers qu'il a l'attrait du fruit défendu. Boufflers, en effet, n'a pas admis dans le recueil de ses œuvres cette pièce, l'une de ses meilleures, mais dont sa vieillesse se repentait, bien à tort vraiment : Enivré du brillant poste Que j'occupe récemment, Dans une chaise de poste Je m'embarque fièrement, Et je vais en ambassade, Au nom de mon souverain, Dire que je suis malade El que lui se porte bien. Avec une joue enflée Je débarque tout honteux. La princesse, boursouflée. Au lieu d'une en avait deux, Et Son Altesse sauvage Sans doute a trouvé mauvais Que j'eusse sur mon visage La moitié de ses attraits. « Princesse, le roi, mon maître, Pour ambassadeur m'a pris. Je viens vous faire connaître L'amour dont il est épris. Quand vous seriez sous le chaume. Il troquerait, m'a-t-il dit, La moitié de son royaume Pour celle de votre lit. « Par l'union de vos personnes, L'Europe avec plaisir verrait Sur une tête deux couronnes, Et deux têtes dans un bonnet. » XVIII NOTICE La princesse à son pupitre Compose un remerciment, Et me remet une épitre Que j'emporte lestement ; Et je descends dans la rue, Fort satisfait d'ajouter A l'honneur de l'avoir vue Le plaisir de la quitter '. Peut-être faudrait-il aussi compter parmi les aventures joyeuses que Boufflcrs rencontra dans ses voyages celle par laquelle débute d'une façon si originale et si amusante le conte qu'il a intitulé : Au! SI... // nous semble, en effet, qu'on y trouve, comme dans Aline, un caractère de réalité qui n'appartient qu'à ce qu'on a éprouvé et senti. Ces deux chaises de poste se heurtant, se bousculant sur la grande route, et mettant ainsi brusquement en rapport un jeune homme et une jeune femme, qui en sont quittes pour un baiser imprévu, sinon involontaire, c'est là une aventure dont le cadre convient si bien à Boufflcrs qu'on ne peut s'empêcher de l'y placer. « Ah ! grand Dieu! Madame, ne vous aurais-je pas fait de mal? dit le cavalier. — Non, Monsieur; mais vous- même?— Ah! Madame, bien au contraire; le hasard ne pouvait pas m'olTrir une manière plus agréable de vous être présenté. » Ne -croirait-on pas entendre Boufflers lui-même ? Il est un voyage que Boufflers ne fit ni par dé- i. La Harpe, Corresp. littéraire, Paris, 1804, t. 1|, 278, et les Mémoires de Bachaumont, t. XXVIII, p. 31. SUR BOUFFLERS XIX sœuvremcnt, ni par genre, ni par ordre. Lorsqu'il se rendit, en 1771, en Pologne, auprès des confédérés luttant contre Catherine II, il y était porté par une généreuse sympathie pour une noble cause. Aveuglé par sa partialité pour l'impératrice de Russie, Voltaire ne vit dans cette excursion que l'escapade d'un jeune fou. La postérité n'a pas confirmé ce jugement de Voltaire, et elle proteste contre ce passage d'une de ses lettres : « Si je questionnais le chevalier de Bouftlers, je lui demanderais comment il a été assez follet pour aller chez ces malheureux confédérés, qui manquent de tout, et surtout de raison , plutôt que d'aller faire sa cour à celle qui va les mettre à la raison. Je supplie Votre Majesté de le prendre prisonnier de guerre; il vous amusera beaucoup : rien n'est si singulier que lui et quelquefois si aimable. Il vous fera des chansons; il vous dessinera, il vous peindra, non pas si bien que mes colons de Ferney vous ont peinte sur leurs montres; mais il vous barbouillera. Le voilà donc, ainsi que M. de Tott, protecteur de Mustapha et de l'Alcoran ! Pour moi, Madame, je suis fidèle a l'Église grecque, d'autant plus que vos belles mains tiennent en quelque façon l'encensoir '. » Cependant, avec les années, au peintre d'Aunt, '• Lettre du 4 juillet 1 7 71. XX NOTICE au chantre du Cœur, avait succédé un Boufflcrs plus grave. C'est alors qu'il écrit les contes du Derviche, de Tamara, compositions encore très-remarquables, mais que caractérisent des préoccupations, des visées plus philosophiques. Ce troisième Boufflcrs, c'est aussi le Boufflcrs maréchal de camp ( i 784 ), gouverneur du Sénégal ( 1785-1787), successeur de l'archevêque de Lyon Moniazct ci l'Académie française, député aux Etats généraux, puis, après le 10 août, émigré, hôte attristé du château de Kheins- berg, où son ancien adversaire de la guerre de sept ans, le prince Henri de Prusse, l'avait accueilli avec toute la délicatesse et l'empressement de l'amitié. De cette dernière partie de la vie de Boufflcrs nous ne rappellerons que sa liaison avec la charmante comtesse de Sabran, commencée en 1777, cl qui développa en lui des sentiments de délicatesse, de constance, de dévouement, qui donnent à sa physionomie un caractère nouveau et tout à fait à son avantage. Jusqu'ici l'on avait attribué à une disgrâce, encourue pour des couplets trop légers contre Marie-Antoinette, sa nomination de gouverneur du Sénégal, en 1785. Aujourd'hui l'on sait par Boufflcrs lui-même qu'il sollicita ce commandement dans l'espoir d'arriver à une situation qui, en lui permettant de renoncer à ses bénéfices de l'ordre de Malte, jusque-là sa seule fortune, aurait rendu possible une union qu'il désirait ardemment. Nous lisons, en effet, dans le journal qu'il tenait à l'intention de M 1 "" de Sabran: SUR BOUFFLERS XX! « Ma gloire, si j'en acquiers jamais, sera ma dot et ta parure, et c'est là ce qui m'y attache. Si j'étais joli, si j'étais jeune, si j'étais riche, si je pouvais t'offrir tout ce qui rend les femmes heureuses à leurs yeux et à ceux des autres, il y a longtemps que nous porterions le même nom et que nous partagerions le même sort; mais il n'y a qu'un peu d'honneur et déconsidération qui puisse laire oublier mon âge et ma pauvreté, et m'cm- bellir aux yeux de tout ce qui nous verra comme ta tendresse m'embellit à tes yeux. Pardonne-moi donc, trop cher enfant; excuse-moi, et même approuve-moi *. » Les vaux de Boufjlers ne se réalisèrent que pendant l'émigration, en 179,3, à Brcslau, où il épousa M me de Sabran ; mais ce mariage ne fit que consacrer une union que le monde avait depuis longtemps acceptée. M" w de Genlis, faisant allusion au sentiment durable que M""' de Sabran inspira au chevalier de Boufllcrs et à l'heureuse influence qu'elle eut sur lui, a écrit : « Le chevalier de Boufjlers, si célèbre par son esprit, qui ne montra d'abord que de la grâce et de la légèreté dans de fort jolis vers, nais qui avait autant de solidité que d'agrément, se moqua longtemps de la sensibilité cl fit l'éloge de l'inconstance. Cependant il a prouvé qu'il était pro- ' • Journal du chevalier de Boufjlers, dans la Corresponde de la comtesse de Sabran, Paris, 1875, in-8°, p. 267. XXII NOTICE fondement sensible et que le mérite uni à la grâce pouvait le fixer; il a épuisé, dans sa première jeunesse, tout ce que la légèreté, la plaisanterie, ont de piquant; il a réservé la raison pour l'âge mûr '. » Revenu du Sénégal en i 787, à la veille des Etats généraux, sa réputation de militaire, et même d'homme politique, s'était accrue sans que sa célébrité littéraire en souffrit. Nous le trouvons à cette époque toujours sous le nom de chevalier de Boufflcrs, quoiqu'il eût perdu son frère aîné, le marquis, en 1 774 2 , 1. Mémoires de Genlis, Paris, 1825, t. II, p. 353. 2. Le 5 septembre. Il était né le 10 août 1736. Voir la Correspondance de M" ,e du Deffand, publiée par M. de Sainte-Aulaire (Paris, 1867, t. III, p. 146). Outre ce frère ainé, Boufflers avait une sœur cadette (Louise-Julie), née le i3 août 1741, mariée en 1760 à Louis-Bruno de Bois- gelin, comte de Cicé, frère de l'archevêque d'Aix. Elle était dame d'honneur de Madame Victoire, et mourut, ainsi que son mari, sur l'échafaud révolutionnaire, le 8 juillet 1794. Si nous en croyons M me de Genlis, elle ne tenait pas de la famille, par l'esprit du moins : « La marquise de Boufflers était spirituelle et piquante; sa fille, M me de Cicé, qu'on a depuis appelée M mu de Boisgelin, n'était ni l'une ni l'autre, ce qui, dans cette famille, avait l'air d'une distraction. >> (Mémoires de Genlis, Paris, 1825, t. II, p. 65.) Pour compléter le tableau de la famille du chevalier, il faut nommer encore ses oncles, le prince de Beauvau et le chevalier de Craon, et ses tantes, la marquise de Bassompierre, la duchesse de Mirepoix et la princesse de Chimay, avec ses deux filles, la comtesse de Caraman et la vicomtesse de Cambis. Cette dernière (Gabrielle-Charlotte-Françoise d'Alsace d'Hénin-Liétard, née le 28 juin 1729, mariée le 18 novembre 1755 à Jacques-François de Cambis) mourut SUR BOUFFLERS XXIII fréquentant beaucoup le salon de l'hôtel La Rochefoucauld, où la célèbre duchesse d'Enville réunissait dos économistes comme Turgot et ses amis, des gens de lettres et des philosophes comme d'Alcmbcrt, des poètes comme Delille. M. de Ségur, qui l'y rencontra, raconte ainsi l'impression heureuse qu'il en reçut : « Aucun livre n'aurait pu m apprendre ce que me faisaient connaître, en peu de conversations, Mar- montcl et La Harpe sur les formes du style, sur les moyens secrets de l'éloquence, Boufflers sur l'art d'amener naturellement un irait piquant et hcurai.v, dans l'émigration, à Richmond, en janvier 1809. Elle était célèbre par son esprit. La duchesse de La Vallière, son amie, l'a peinte ainsi : « Non, non, Madame, je ne ferai pas votre portrait... Vous avez une manièred'être si noble, si fière, si piquante, si délicate, si séduisante; votre gentillesse et vos grâces changent si souvent pour n'en être que plus aimables, que l'on nepeut saisir aucun de vos traits, ni au physique ni au moral.» (Letters of H. Walpolc, edited by P. Cunningham; London, 1857, t. V, p. 19s.) A ce portrait on peut opposer celui qu'en a tracé M" 10 de Genlis, qui ne l'aimait pas : « Elle avait tous les genres de prétentions ; elle était fort marquée de la petite vérole ; ses traits étaient communs, sa taille assez belle ; elle avait l'air le plus dédaigneux et le plus impertinent qu'on ait jamais osé porter dans le monde. Ses amis prétendaient qu'elle avait beaucoup d'esprit et le talent de dire des mots ingénieux. Elle faisait, dit-on, de fort jolis vers. » {Mémoires de Genlis, Pari», i8j5, t. II, p. 33.) Quant à la mère de Boufflers, devenue veuve le a février 1752, elle moral en 1787, pendant le séjour de son fils au Sénégal. Les armes des Boufflers étaient : d'argent, à 9 croix reeroisetiées de gueules, 1, 3 et 3, et 3 merleltes aussi de gueules, 2 et 1. XXIV NOTICE M. de Bcauvau et Suard sur la correction du style, le duc de Nivernais sur la finesse du tact, sur les nuances de la grâce, sur la délicatesse du goût'. » Bien que Boufflers n'eût pas encouru auprès de Louis XVI une disgrâce proprement dite, il appartenait cependant par ses relations, et peut-être aussi par ses propos, à cette opposition de cour qui précéda la Kévolution et qui y contribua pour une certaine part. Colonel du régiment de Chartres, il était fort lié avec le jeune duc de Chartres, et il avait voulu accompagner ce prince dans un voyage qui n'obtint pas l'assentiment du roi. En 1786, nous le voyons soupçonné d'être l'auteur de couplets et de pièces satiriques pour lesquels un certain abbé Bernard, précepteur du fils de M 1 "" de Sabran, fut mis à la Bastille 2 . La convocation des États généraux, où il fut député par le bailliage de Nancy, semblait devoir l'appeler à une nouvelle fortune. Il n'en fut rien : sa modération lui nuisit, et la réputation de l'écrivain ressentit le contre-coup des passions politiques. Nous en trouvons la preuve dans ce portrait que, sous l'anagramme de Fulber, traçait de lui l'un des au- curs de la Galerie des États généraux : 1. Mémoires, Paris, 1824, t. I, p. 65. Voir encore, p, i63, l'aventure de Boufflers avec le comte de Lauraguais, cherchant a lut expliquer les livres obscurs du philosophe Saint-Martin. 2. Correspondance secrète, publiée par M. de Lescure, Paris, 1866, t. II, p. 87 et 90. SUR BOUFFI. ERS XXV « Fulber eût été le plus heureux des hommes s'il avait pu demeurer toujours à vingt-cinq ans. Ecrits voluptueux, couplets amusants, vers agréables, cette foule de riens qui sont les hochets d'une jeunesse partagée entre l'amour et les talents, donnent une espèce de célébrité; mais lorsque la saison des folies aimables est passée, lorsque la raison vient revendiquer ses droits, elle rejette ou du moins rougit des succès dus à de si petites causes. Fulber en est à ces tristes expériences ; il a voulu faire succéder la vérité aux contes, la pensée au coloris, la méditation à la poésie. Quel a été son étonnement lorsque l'habitude des choses frivoles a rendu pénible l'usage de l'esprit appliqué à des vues plus utiles ! Sa patrie ne lui a ouvert aucune carrière ; il a fallu chercher au delà des mers une apparence de travail et faire plutôt oublier une jeunesse inutile qu'employer ses loisirs pour le bien de l'État. On ne se déguise pas à soi- même ce qu'on parvient quelquefois à déguiser aux autres. Depuis cette époque, Fulber est devenu morose ; il a cessé d'être ce qu'il était sans devenir ce qu'il aurait dû être. Regrettant le rôle qu'il aurait pu jouer, l'avancement de ses rivaux lui a toujours rappelé des souvenirs amers : de là le dégoût philosophique pour un séjour qui devait être le sien. Il s'est rangé du côté des aristocrates... Fulber abonde dans ce qu'on appelle esprit, et il parle comme quelqu'un qui a besoin de ne rien rf XXVI NOTICE perdre. Né sérieux, il veut être gai; frivole, il veut être grave; bon, il veut être caustique; paresseux, il veut jouer le travailleur. Il court après les petits succès, et paraît les dédaigner. A peine fut-il parvenu au fauteuil qu'il plaisanta sur les honneurs académiques... Fulber est né quatre-vingts ans trop tard : du temps des Fontenelle, des La- motte, des Gresset, il eût brillé sur le Parnasse français. Mais il y a une distance presque incommensurable du siècle de l'esprit à l'époque où nous nous trouvons... Si cependant on veut tenir encore à ce qu'on appelle esprit, il faut avouer que peu de personnes y eurent plus de droit que Fulber. Il est aisé d'être meilleur, plus aimable, plus amusant, plus fait pour intéresser, etc.; mais il est rare de dire dans un jour plus de choses dignes d'être remarquées. Les grâces qui les accompagnent ne font pas illusion : c'est de l'esprit tout pur, bien sec, bien tourné, mais souvent neuf et toujours piquant \ » l. La Galerie des États généraux, 1789, in-8°, p. 87. Elle est attribuée par Barbier au marquis de Luchet, à Mirabeau, à Rivarol et à Choderlos de Laclos. Par les opinions qui percent dans ce portrait on peut supposer que ce dernier en est l'auteur. Citons encore ce portrait de Boufflers, crayonné par Horace Walpole pendant son voyage en France, en 1774 : «Ha autant d'esprit que les Italiens, avec plus d'esprit et d'imprévu ; ses vers impromptu sont souvent merveilleux. » (Lettres d'Horace Walpole, traduites par M. de Bâillon, Paris, 1872, p. 270 et 273.) Ailleurs il SUR BOUFFI. ERS XXVII A ce portrait nous opposerons celui que nous a laissé de Boufflers la main plus légère et plus équitable du spirituel prince de Ligne : « M. de B... a été successivement abbé, militaire, écrivain, administrateur, député, philosophe, et de tous ces états il ne s'est trouvé déplacé que dans le premier. M. de B... a beaucoup pensé, mais, par malheur, c'était toujours encourant. Son mouvement est ce qui nous a le plus volé de son esprit. « On voudrait pouvoir ramasser toutes les idées qu'il a perdues sur les grands chemins, avec son temps et son argent. Peut-être avait-il trop d'esprit pour qu'il fût en son pouvoir de le fixer quand le feu de la jeunesse lui donnait tout son essor. Il fallait que cet esprit fît tout de lui-même et maîtrisât son maître : aussi a-t-il brillé d'abord avec tout le caprice d'un feu follet, et l'âge seul pouvait lui donner la sagesse d'un fanal. Une sagacité sans bornes, une profonde finesse, une légèreté qui n'est jamais frivole, le talent d'aiguiser les idées par le contraste des mots, voilà les qualités distinc- tives de son esprit, a qui rien n'est étranger. Heu- dépeint ainsi son esprit actif, léger et un peu frondeur : « Did lie everything la tlie world, and sing everything in the world, and laugli at everything in the world? » (Lellers °f H. Walpolt, edited by Cunningliam, London, 18 5 7, VI, p. M2 .) XXVIII NOTICE reusement il ne sait pas tout ; mais il a pris la fleur des diverses connaissances, et surprendra par sa profondeur tous ceux qui ont découvert combien il pouvait être profond. La base de son caractère est une bonté sans mesure ; il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant, et donnerait jusqu'à son strict nécessaire pour s'en délivrer. Il se priverait de pain pour nourrir même un méchant, et surtout son ennemi. Ce pauvre méchant ! dirait-il. Il avait dans sa terre une servante que tout le monde lui dénonçait comme voleuse. Malgré cela, i! la gardait toujours; et, quand on lui demanda pourquoi, il répondit : « Qui la prendrait ?» Il a de l'enfance dans le rire et de la gaucherie dans le maintien, la tête un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme Arlequin, ou les mains derrière le dos, comme s'il se chauffait; des yeux petits et agréables, qui ont l'air de sourire; quelque chose de bon dans la physionomie; du simple, du gai, du naïf dans sa grâce; une pesanteur apparente dans la tournure et du mal-tenu dans toute sa personne. Il a quelquefois l'air bête de La Fontaine : on dirait qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus. Il ne se met pas volontiers en avant, et n'en est que plus piquant lorsqu'on le recherche. La bonhomie s'est emparée de ses manières, et ne laisse percer la malice que dans ses regards et dans son sourire : il se défie tellement de son talent pour l'épigramme qu'il penche trop peut-être, en écrivant, du côté SUR BOUFFI. ERS XXIX opposé. Il a l'air de prodiguer les louanges pour empêcher la satire d'éclore ; mais leur excès les rend suspectes. Il est impossible d'être meilleur ni plus spirituel; mais chez lui ces deux qualités ont peu de communication entre elles, et si, son esprit n'a pas toujours de la bonté, quelquefois aussi sa bonté pourrait manquer d'esprit. M. de B... terminera sa carrière comme il l'a commencée, en étant le plus heureux et le plus aimable des hommes... On rend sans peine justice à son talent, qui est unique dans quelques pièces de vers, dans ses couplets : chaque mot est un trait ; il est surtout admirable quand on ne le croit que négligé. M. de B... a plu sans qu'on sache comment; mais c'est par la grâce, le goût et un certain abandon qui l'ait qu'il ne ressemble qu'à lui. Enfin, après avoir eu tous les mécomptes d'un esprit supérieur et d'un cœur ami du bien, on dit qu'il soccupe d'agriculture » i. Mémoires et Mélanges du prince de Ligne, Paris, 1827, t. II, p. 406. Ailleurs, t. IV, p. 3 3 5, l'auteur est revenu ainsi sur ce premier portrait : « Floveros a du singe, du follet, du léger, du profond, de l'inquiet et de l'insouciant... Il avait été philosophe le sabre à la main, la chanson ou la pipe à la bouche; il l'est encore la serpette et le râteau à la main... Pauvre homme d'Église, mais brillant homme de gucne; malheureux homme d'État, mais brillant homme de lettres, il s'est montré supérieur à six académiciens par sa réponse au discours de réception de l'abbé Barthélémy, qui est un chef-d'œuvre. La Reine de Golconde en est un autre. >> XXX NOTICE SUR BOUFFLERS Ces dernières lignes font allusion à cette retraite de Saint-Léger, près Saint-Germain, où Boufflers passa les dernières années de sa vie, qui se prolongea jusqu'au 18 janvier 181 5. Après tant de traverses, Boufflers s'était fait agriculteur. Comme Candide, il pouvait dire : « Et maintenant, allons cultiver notre jardin. » Eugène Asse. ALINE NE DE GOLCOND] NOUVELLE ÉPITRE Par votre ordre, belle Éliante, Je vais du léger Hamilton, Avec une voix moins brillante, Essayer de prendre le ton. Il avait une douce lyre Dont il jouait adroitement, Même au milieu de son délire ; Moi, je n'ai qu'un sistre allemand, Et les sons aigres que j'en tire Ne peuvent, à ce que je crois, Bien accompagner que ma voix. Mais, sans m'arrêter davantage, Je vais vous raconter comment Aline, auprès de son village, Troqua, dans un vallon charmant, Son innocence et son laitage Contre un joli petit enfant. Vous, en pareille circonstance, Voici ce que vous auriez fait : ALINE Vous auriez mangé votre lait F.t conservé votre innocence. Aline, de cet enfant-là, Dont le hasard m'avait fait père, Fit à ses parents un mystère; Mais sa taille à la fin parla; Sa mère même apprit par là Qu'elle serait trop tôt grand'mère. J'ai remarqué que les parents Ont tous un singulier caprice : Ils veulent qu'on les avertisse Avant de faire des enfants; Mais il est rare qu'on le puisse. Mon Aline n'avertit pas, Faute d'avoir prévu le cas. La maudite mère, en furie, Donne cent coups à ma beauté; Son doux visage est souffleté, Sa gorge d'albâtre est meurtrie, Et, pour comble de cruauté, Mon brutal beau-père, irrité, Chasse à jamais de sa patrie Aline et ma postérité. Cependant, malgré ce tapage, Pour Aline rassurez-vous : Le Ciel est toujours assez doux Pour la beauté qui n'est pas sage, Et jamais un joli visage Ne fut, dit-on, mangé des loups. ALINE D'Aline une ville inconnue Reçut un petit citoyen; Partout elle fut bien reçue, Elle ne manqua plus de rien, Et des gens qui depuis Vont vue M'ont dit qu'elle se portait bien. ALINE ,E m'abandonne à vous, ma plume; WM talf*.' USC 1 U '' C ' mon es P rit vous a conduite, |,Q^J^ conduisez aujourd'hui mon esprit, et 'commandez à votre maître. Le sultan des Mille et une Nuits interrogeait Dinarzade, le géant Moulineau son bélier, et on contait des histoires : contez-m'en aussi quelqu'une que je ne sache pas. Il m'est égal que vous commenciez par le milieu ou par la fin. Pour vous, mes lecteurs, je vous avertis d'avance que c'est pour mon plaisir, et non pour le vôtre, que j'écris. Vous êtes entourés d'amis, de maîtresses et d'amants : vous n'avez que faire de moi pour vous amuser; mais moi, je suis seul, et je voudrais bien me tenir bonne compagnie moi-même. Arlequin, en pareil cas, appelle Marc-Aurèle, "npaator romain, à son secours pour s'endormir ; \ 8 ALINE moi j'appelle la Reine de Golconde pour me réveiller. J'étais dans un âge où un univers nouveau se déploie à des organes à peine développés, où de nouveaux rapports nous lient aux êtres qui nous environnent, où des sens plus attentifs, où une imagination plus ardente nous fait trouver de plus vrais plaisirs dans de plus douces illusions; j'avais quinze ans, en un mot, et j'étais loin de mon gouverneur, sur un grand cheval anglais, à la queue de vingt chiens courants qui chassaient un vieux sanglier : jugez si j'étais heureux ! Au bout de quatre heures, les chiens tombèrent en défaut, et moi aussi. Je perdis la chasse. Après avoir longtemps couru à toute bride, mon cheval était hors d'haleine; je descendis. Nous nous roulâmes tous deux sur l'herbe, ensuite il se mit à brouter, et moi à déjeuner. Je déjeunais avec du pain et une perdrix froide, dans un vallon riant, formé par deux coteaux couronnés d'arbres verts : une échappée de vue offrait à mes yeux un hameau bâti sur la pente d'une colline éloignée, dont une vaste plaine, couverte de riches moissons et d^gréables vergers, me séparait. L'air était pur et le ciel serein, la terre encore brillante des perles de la rosée; et le soleil, à peine au tiers de sa course, ne lançait encore que des feux tempérés, qu'un doux zéphyr modérait par son haleine. I ALINE 9 Où sont-ils, ces amateurs de la nature qui savent si bien jouir d'un beau temps et d'un joli paysage! C'est pour eux que je parle : car pour moi, j'étais alors moins occupé de cet objet que d'une paysanne en corset et en cotillon blanc que je voyais venir de loin avec un pot au lait sur la tète. Je la vis avec un secret plaisir passer sur une planche qui servait de pont au ruisseau, et suivre un sentier qui devait conduire ses pas auprès de l'endroit où j'étais assis. En approchant, elle me parut d'une grande fraîcheur, et, sans rien concevoir de ce qui se passait au dedans de moi, je me levai pour aller à sa rencontre. Chaque pas que je faisais l'embellissait à mes yeux, et bientôt j'eus regret à tous ceux que j'aurais pu faire pour la voir plus tôt. La Géorgie et la Circassie ne produisent que des monstres en comparaison de ma petite laitière, et jamais une créature aussi parfaite n'avait orné l'univers. Ne sachant quel compliment lui faire pour entrer en conversation avec elle, je lui demandai à boire un peu de son lait pour me rafraîchir. Je lui fis ensuite quelques questions sur son village , sur sa famille, sur l'âge qu'elle avait. Elle répondit à tout avec la simplicité de son âge, et, comme elle avait une fort jolie bouche , je lui trouvai beaucoup d'esprit. Je sus qu'elle était du hameau voisin et qu'elle s'appelait Aline. « Ma chère Aline, lui dis-je, je voudrais bien être votre frère (ce n'est pas cela 1 o ALINE que je voulais dire). — Et moi je voudrais bien être votre sœur, me répondit-elle. — Ah ! je vous aime pour le moins autant que si vous l'étiez, » ajoutai-je en l'embrassant. Aline voulut se défendre de mes caresses, et, dans les efforts qu'elle fit, son pot tomba, et son lait coula à grands flots dans le sentier. Elle se mit à pleurer, et, se dégageant brusquement de mes bras, elle ramassa son pot et voulut se sauver; mais en courant son pied glissa sur la voie lactée, elle tomba à la renverse. Je volai à son secours, mais inutilement : une puissance plus forte que moi m'empêcha de la relever et m'entraîna dans sa chute... J'avais quinze ans, et Aline quatorze : c'était à cet âge et dans ce lieu que l'Amour nous attendait pour nous donner ses premières leçons. Mon bonheur fut d'abord troublé par les pleurs d'Aline; mais bientôt sa douleur fit place à la volupté, elle lui fit aussi verser des larmes, et quelles larmes! Ce fut alors que je connus vraiment le plaisir, et le plaisir plus grand d'en donner à ce qu'on aime. Le temps, qui semblait avoir cessé d'exister pour nous, suivait sa marche pour le reste de la nature, et le soleil, incliné vers l'horizon, rappelait les bergers à leurs cabanes et les troupeaux à leurs éta- bles; l'air retentissait du son des cornemuses et des chants des travailleurs qui retournaient au repos. « H est temps que je m'en aille, dit Aline, car ma mère me battrait. » Je respectais encore ma ALINE mère dans ce temps-là : je n'eus pas l'esprit de la désabuser du respect qu'elle avait pour la sienne. « J'ai perdu mon lait et mon honneur, ajouta-t- elle; mais je vous le pardonne. — Allez, lui dis-je, vous êtes plus blanche que votre lait, et le plaisir vaut mieux que l'honneur. » Je lui donnai le peu d'argent que j'avais sur moi, et un anneau d'or que je portais au doigt : elle me promit de ne jamais le perdre. Nos visages, toujours collés l'un contre l'autre, se séparèrent humides de larmes et de baisers. Je remontai a cheval, et, après avoir suivi aussi loin que je pus des yeux ma chère Aline, je fis mes derniers adieux aux lieux consacrés par mes premiers plaisirs, et je revins au château de mon père, bien fâché de n'être point un petit paysan du hameau d'Aline. J'avais bien résolu de ne plus aller à la chasse ailleurs que dans ce charmant vallon, et de faire grâce, en faveur de la belle Aline, à tous les gibiers de la province ; mais ces projets, si chers à mon cœur, s'évanouirent comme un songe. J'appris en arrivant que des nouvelles imprévues forçaient mon père à partir le lendemain pour Paris. Il m'emmena avec lui J'embrassai ma mère en pleurant, mais c'était Aline que je pleurais. Le temps ronge l'acier et l'amour : j'étais inconsolable en partant, je fus consolé en arrivant. A mesure que je m'éloignais d'Aline, Aline s'éloignait de mon esprit; et la joie d'entrer dans un monde ALINE nouveau me fit oublier les délices de celui que je quittais. Le libertinage et l'ambition remplacèrent Aline dans mon cœur, et, après six pénibles campagnes, dans lesquelles je reçus de grandes blessures et de petites récompenses, je revins à Paris me dédommager, dans le service des belles, de tout ce que j'avais souffert au service de l'Etat. Sortant un jour de l'Opéra, je me trouvai par hasard à côté d'une jolie femme qui attendait son carrosse. Après m'avoir regardé avec attention, elle me demanda si je la reconnaissais; je lui répondis que j'avais le bonheur de la voir pour la première fois. « Regardez-moi bien, dit-elle. — L'ordre n'est pas dur, répondis-je, et votre visage saura bien vous faire obéir; mais, plus je vous regarde, plus je trouve de différence entre tout ce que j'ai vu jusqu'à présent et ce que je vois à cette heure. — Puisque mes traits ne me rappellent point à votre souvenir, dit-elle, peut-être que mes mains seront plus heureuses. » Alors, ôtant son gant, elle me montra l'anneau que j'avais jadis donné à la petite Aline. L'étonnement m'ôta la parole. Son carrosse arriva, elle me dit d'y monter avec elle ; je la suivis. Voici son histoire : « Vous vous souvenez peut-être encore de mon pot au lait et de tout ce que je perdis avec lui. Vous ne saviez ce que vous faisiez, ni moi non plus; mais je sus bientôt que c'était un enfant : ma mère s'en aperçut aussi, et me chassa de la maison. ALINE ■ 3 Je m'en allai, demandant l'aumône, à la ville voisine, où une vieille femme me retira. Elle me servait de mère, et je lui servis de nièce; elle eut soin de me parer et de me produire : je répétais souvent par son ordre les leçons que vous m'aviez données, et, comme vous aviez eu pour successeur immédiat le curé du lieu, votre fils lui échut en partage. 11 en a fait depuis un très-joli enfant de chœur. Ma tante, espérant que ma beauté lui serait encore plus utile dans une grande ville, me mena à Paris, où, après avoir passé dans plusieurs mains différentes, je tombai dans celles d'un vieux président : une des premières personnes de l'État pour la dignité était une des dernières pour l'amour, et il se trouvait réduit à bien peu de chose quand il était dépouillé de sa perruque, de sa simarre et de son portefeuille. Cependant le peu qui en restait m'aima à la folie, et nous combla, ma tante et moi, d'argent et de pierreries. Ma tante mourut, j'en héritai : j'avais environ vingt mille livres de rente et beaucoup d'argent comptant ; je trouvais le métier que j'avais fait jusqu'alors ennuyeux : je voulus faire celui d'honnête femme, qui a aussi son ennui. Pour quelques louis que je donnai à un généalogiste, je fus une fille d'assez bonne maison. Quelques liaisons que je formai avec des gens de lettres m e valurent la réputation d'esprit, peut-être même u i peu d'esprit. Enfin un homme de naissance, riche de plus de cent mille livres de rente, crut faible- '4 ALINE ment payer ma vertu en m'épousant, et la pauvre Aline est à présent pour le public la marquise de Castclmont; mais pour vous la marquise de Castel- mont veut toujours être Aline. — Et qui avez-vous plus aimé, lui dis-je, de tout ce que vous avez connu? — Pouvez-vous me le demander! me répondit-elle : j'étais simple quand vous m'avez vue, et je ne l'étais plus quand j'en ai vu d'autres. J'avais commencé à me parer, je n'étais plus si belle; j'avais besoin de plaire, je ne pouvais plus aimer. L'art nuit à tout : le rouge que nous mettons décolore nos joues ; les sentiments que nous affectons refroidissent nos cœurs. Je n'ai aimé que vous, et, quoiqu'il soit aisé d'être plus fidèle que moi, il serait impossible d'être plus constante : votre idée, toujours présente a mon esprit dans les infidélités que je vous faisais, en empoisonnait presque toujours le plaisir. J'avouerai cependant qu'elle leur prêtait de temps en temps des charmes. » J'eus une véritable joie de retrouver ma chère Aline; nous nous embrassâmes avec les mêmes transports que dans ces temps heureux où nos lèvres n'avaient point encore rencontré d'autres lèvres, et où nos cœurs répondaient aux premières invitations de la volupté. Nous arrivâmes chez elle; j'y restai à souper, et, comme M. de Castclmont était absent, je survécus à toute la compagnie et j'usai de mes droits. L'amour fuit les alcôves dorées et les ALINE lits superbes : il aime à voltiger sur l'émail des prairies et à l'ombre des vertes forêts. Mon bonheur se borna donc à passer la nuit entre les bras d'une jolie femme; mais elle ne s'appelait et n'était plus Aline. Amants qui voulez connaître l'amour, ou seulement la volupté, n'allez point en bonne fortune avec des lettres du ministre dans votre poche qui vous forcent à partir pour l'armée. C'est dans ces circonstances que je vis M mo de Castelmont, et j'y perdis beaucoup. Jusqu'à quand la trompeuse voix de la gloire rendra-t-elle odieux le doux repos et les tendres plaisirs? jusqu'à quand préférera-t-on la gloire à l'amour? Je ne faisais point encore ces sages réflexions, quand on est brigadier comme je l'étais, on pense bien plus à devenir maréchal de camp que philosophe, et, malgré toute la sévérité des ministres, on en est ordinairement plus près. J'entrai donc ^ans ma chaise en sortant de chez M" 1B de Castelmont, et je volai avec plaisir à de nouveaux ennuis. Après avoir été quinze ans hors de ma patrie, après avoir essuyé à la fois bien des coups de fusil en Allemagne et bien des injustices à la cour, je passai aux Indes en qualité de lieutenant général. Je laisse aux poètes et aux gascons le soin d'es- su yer et de décrire des tempêtes. Pour moi, je Vo yage ordinairement sans accident. Tout était calme à mon arrivée, et mon séjour dans les Indes i6 ALINE ressemblait plutôt à un voyage de plaisir qu'à une commission militaire. N'ayant donc rien à faire, je parcourus les différents royaumes qui partagent ce vaste pays, et je m'arrêtai en Golconde. C'était alors l'état le plus florissant de l'Asie. Le peuple était heureux sous l'empire d'une femme qui gouvernait le roi par sa beauté, et le royaume par sa sagesse. Les coffres des particuliers et ceux de l'Etat étaient également pleins. Le paysan cultivait sa terre pour lui, ce qui est r are, et les trésoriers ne recevaient point les revenus de l'Etat pour eux, ce qui est encore plus rare. Les villes, ornées d'édifices superbes, et plus embellies encore par les délices qui y étaient rassemblées, étaient pleines d'heureux citoyens, fiers de les habiter. Les gens de la campagne y étaient retenus par l'abondance et la liberté qui y régnaient, et par les honneurs que le gouvernement rendait à l'agriculture; les grands enfin étaient enchantés à la cour par Les beaux yeux de leur reine, qui savait l'art de récompenser leur fidélité sans épuiser les trésors publics : art infaillible et charmant, dont les reines usent trop peu à mon gré, et dont le roi son époux ignorait qu'elle se servît. J'arrivai à cette cour, et j'y fus reçu avec tout l'agrément possible. J'eus d'abord une audience publique du roi, ensuite de la reine, qui, m'ayant aperçu, baissa son voile. Sur sa réputation, je l'avais soupçonnée de ne rien voiler : je fus très- étonné de cette réception. Au reste, elle me reçut ALINE 1 7 fort bien, et je n'eus à me plaindre que de n'avoir pas vu son visage, que je mourais d'envie de voir, d'abord parce qu'on le disait fort beau, ensuite parce que tout ce qui appartient à une grande reine est fort curieux, De retour chez moi, je trouvai un officier qui me proposa de me faire voir le lendemain les jardins et le parc qui environnaient le palais. J'acceptai la partie : nous nous levâmes avec le soleil ; on me mena, par de superbes allées, dans une espèce de bois touffu, où les myrtes, les acacias et les orangers mêlaient leurs odeurs et leurs feuillages. Nous trouvâmes un cheval attaché à un de ces arbres : mon guide sauta légèrement dessus, et, ayant sonné une fanfare avec une trompe qu'il portait sur lui, il s'enfuit à toute bride. Je suivis la route où j'étais, très-étonné de la conduite de cet officier, et ne pouvant concevoir qu'il y eût un pays où ce fût l'usage de mener perdre les étrangers au lieu de les mener promener. Mais quelle fut ma surprise, quand, arrivé à la lisière du bois, je me trouvai dans un lieu parfaitement semblable à celui où j'avais jadis connu pour la première fois Aline et l'amour! C'était la même prairie, les mêmes coteaux, la même plaine, le même village, le même ruisseau, la même planche, le même sentier; il n'y manquait qu'une laitière, que je vis bientôt paraître avec des habits pareils à ceux d'Aline et le même pot au lait. « Est-ce un 3 i8 ALINE songe? m'écriai-je; est-ce un enchantement? est- ce une ombre vaine qui fait illusion à ma vue? — Non, me dit-elle : vous n'êtes ni endormi ni ensorcelé, et vous verrez tout à l'heure que je ne suis point un fantôme. C'est Aline, Aline elle-même qui vous a reconnu hier, et qui n'a voulu être connue de vous que sous la forme sous laquelle vous l'aviez aimée. Elle vient se délasser avec vous du poids de sa couronne en reprenant son pot au lait : vous lui avez rendu l'état de laitière plus doux que celui de reine. » J'oubliai la reine de Golconde, et je ne vis qu'Aline. Nous étions tête à tête. Alors les reines sont des femmes : je retrouvai ma première jeunesse, et je traitai Aline comme si elle avait conservé la sienne, parce que les reines sont toujours censées ne la perdre jamais. Après cette agréable reconnaissance, Aline reprit ses habits de reine, qu'une esclave de confiance, qui l'avait suivie, lui apporta. Nous rentrâmes dans le palais, où je lui vis recevoir toute sa cour avec une grâce et une bonté qui charmaient tout ce qui l'approchait. Elle regardait les uns, parlait aux autres, souriait à tous; en un mot, elle avait bien l'air d'être.maîtresse de tout le monde, mais elle ne paraissait la reine de personne. Après le dîner, pendant lequel tout le monde mangea avec elle, je la suivis dans une salle sépa- ALINE 19 rée, où, m'ayant fait asseoir à côté d'elle, elle me conta ainsi ses dernières aventures : « Le marquis de Castelmont fut tué en duel environ trois mois après votre départ, et il laissa sa veuve éplorée avec quarante mille écus de rente pour toute consolation. Une partie de ses biens était en Sicile, et demandait, disait-on, ma présence. Je m'embarquai avec joie pour ce voyage. Mais un vent contraire força ma frégate de relâcher sur une côte éloignée, où un vaisseau encore plus contraire la prit et l'emmena : c'était un corsaire turc, dont le capitaine fit à l'équipage tous les mauvais traitements et à moi tous les bons dont les Turcs sont capables ; il me conduisit à Alger, de là à Alexandrie, où il fut empalé. Je fus vendue comme esclave, avec toute sa maison, et tombai en partage à un marchand mogol qui me conduisit ici et me fit apprendre la langue du pays, dans laquelle je fis en peu de temps de grands progrès. J'avais connu la misère, mais point le malheur, et je ne pus supporter l'esclavage : je me sauvai de chez mon maître sans savoir où j'allais; je fus rencontrée par des eunuques qui, me trouvant belle, m amenèrent au roi. J'eus beau demander grâce pour ma vertu, je fus enfermée dans le sérail, et dès le lendemain je reçus de tout ce qui m'entourait les honneurs de sultane favorite, que le roi m'avait accordés pendant la nuit. Bientôt la passion du roi n'eut plus de bornes, et mon autorité n'en 2 0 ALINE eut pas davantage. La Golconde, accoutumée aux arrêts que je dictais au fond du sérail, me vit sans étonnement devenir l'épouse du souverain, qui n'était depuis longtemps que mon premier sujet. Je me suis ressouvenue, dans mon palais, de ce petit village où j'avais conservé mon innocence, et surtout de ce charmant vallon où je la perdis; j'ai voulu retracer à mes yeux l'image intéressante de mes premières années et de mes premiers plaisirs. C'est moi qui ai bâti ce hameau que vous avez vu dans l'enceinte de mon parc : il porte le nom de mon ancienne patrie, et tous ses habitants sont traités comme mes parents et mes amis. Je marie tous les ans un certain nombre de leurs filles, et souvent j'admets les vieux d'entre eux à ma table pour me retracer le tableau de mon vieux père et dema pauvre mère, que j'aimerais à respecter si je les possédais encore. Les herbes de la prairie ne sont jamais foulées que par les danses des jeunes garçons et des jeunes filles du hameau; la cognée respectera tant que je vivrai ces arbres imitateurs de ceux qui prêtèrent leur ombre à nos amours, et mes habits de paysanne, conservés avec mes ornements royaux, ne cessent, au milieu de l'éclat qui m'environne, de me rappeler ma première obscurité ; ils me défendent de mépriser une condition dans laquelle j'ai mieux valu que dans aucune autre; ils me défendent de mépriser l'humanité; ils m'instruisent à régner. » ALINE O la charmante princesse que celle de Golconde ! Elle était tout à la fois bonne femme et bon philosophe ; elle était encore plus : elle était bonne jouissance. Hélas ! je ne le sus que pendant quinze jours, au bout desquels je fus surpris avec elle par son mari lui-même, et obligé de sortir de son royaume par la fenêtre de sa chambre à coucher. Je repartis peu de temps après pour la France, où je parvins aux plus grandes dignités et aux plus grandes disgrâces, ne méritant ni les unes ni les autres. J'ai erré depuis, sans fortune et sans espérance, de pays en pays; enfin je vous ai rencontrée dans ce désert, où je compte me fixer, puisque j'y trouve une solitude et une société. Mon lecteur a peut-être cru jusqu'à présent que c'était à lui que je contais cette histoire; mais, comme il ne m'en a point prié, il trouvera bon que ce récit s'adresse à une petite vieille vêtue de feuilles de palmier, ancienne habitante du désert où je suis retiré, et qui m'avait demandé de lui conter mes aventures les plus intéressantes. Elles ont pu ennuyer ceux qui les ont lues, mais elles furent écoutées de la vieille avec une attention singulière ; elle n'en perdit pas une parole, et, quand j'eus fini, elle me dit : « Ce qui me plaît le plus dans votre histoire, c'est qu'il n'y a pas un mot qui ne soit vrai. Qu'en savez-vous? lui dis-je; peut-être que je v ous ai menti d'un bout à l'autre. — Je suis sûre du contraire, me dit-elle. — Madame se mêle 2 2 ALINE donc un peu de magie? repris-je. — Pas tout à fait, répliqua-t-elle ; mais j'ai un anneau qui me fait juger de la vérité de tout ce que vous m'avez dit. — Je ne connais, lui dis-je, que l'anneau de Salomon qui puisse avoir cette vertu. — Connaissez-vous celui d'Aline? dit-elle en souriant et en montrant sa main : Aline que vous avez fait monter sur le trône de Golconde et que vous en avez fait descendre, qui, fugitive et proscrite, est venue chercher dans des lieux éloignés un asile contre la colère de son mari, à laquelle vous échappâtes en sautant par la fenêtre. — Quoi! c'est encore vous? m'écriai-je; je suis donc bien vieux, car j'ai, si je m'en souviens, un an plus que vous; mais il est impossible d'avoir un an plus que votre visage. — Qu'importent, dit- elle d'un ton grave, notre âge et notre figure? Nous étions autrefois jeunes et jolis : soyons sages à présent, nous serons plus heureux. Dans l'âge de l'amour, nous avons dissipé au lieu de jouir; nous voici dans celui de l'amitié, jouissons au lieu de regretter. Il n'est que des moments pour le plaisir, et le bonheur peut remplir toute la vie. Ce bonheur si désiré et si méconnu n'est que le plaisir fixé. L'un ressemble à la goutte d'eau, et l'autre au diamant; tous deux brillent du même éclat, mais le moindre souffle fait évanouir l'un, et l'autre résiste aux efforts de l'acier; l'un emprunte son éclat de la lumière, l'autre porte la lumière ALINE 23 dans son sein et la répand dans les ténèbres : ainsi, tout dissipe le plaisir, rien n'altère le bonheur. » Ensuite elle me conduisit vers une haute montagne couverte d'arbres fruitiers de différentes espèces ; un ruisseau d'eau vive et claire descendait de la cime en faisant mille détours, et venait former un réservoir à l'entrée d'une grotte creusée au pied de la montagne. « Voyez, me dit-elle, si cela suffit à votre contentement : voilà ma demeure ; elle sera la vôtre si vous le voulez. Cette terre n'attend qu'une faible culture pour vous payer abondamment des soins que vous aurez pris; cette eau transparente vous invite à la puiser; du haut de cette montagne votre œil pourra découvrir à la fois plusieurs royaumes : montez-y, vous y respirerez un air plus vif et plus sain, vous y serez plus loin de la terre et plus près des cieux ; considérez de là ce que vous avez perdu, et vous me direz si vous voulez le retrouver. » Je tombai aux pieds de la divine Aline, pénétré d'admiration pour elle et de mépris pour moi. Nous nous aimâmes plus que jamais, et nous devînmes l'un pour l'autre notre univers. J'ai déjà passé •ci plusieurs années délicieuses avec cette sage compagne ; j'ai laissé toutes mes folles passions et tous mes préjugés dans le monde que j'ai quitté; mes bras sont devenus plus laborieux, mon esprit P'us profond, mon cœur plus sensible. Aline m'a 24 ALINE appris à trouver des charmes dans un léger travail, de douces réflexions et de tendres sentiments, et ce n'est qu'à la fin de mes jours que j'ai commencé à vivre. DERVICHE CONTE ORIENTAL AVANT-PROPOS ans ce petit ouvrage, que des amis, trop indulgents sans doute, ont désiré voir publier, je ne puis me vanter d'avoir tout à fait ni le mérite de la vérité ni celui de l'invention ; mais, si la bonne intention peut être regardée comme un mérite, c'est celui-là que j'ambitionne. Le fait que j'entreprends de conter est arrivé; je le tiens de la bouche d'une personne aimable, qu'il vaudrait mieux entendre que de me lire ; elle n'avait pas besoin de changer, comme moi, le lieu de la scène ni les noms des personnages, pour prêter de l'intérêt et du charme à son récit : la vérité lui suffisait. Si j'avais pu retenir ses paroles, si j'avais pu noter ses accents, je serais sans inquiétude; mais la délicatesse, qui a tant de pouvoir sur le sentiment, laisse peu de traces dans la mémoire : la grâce tient à si peu de chose ! Et ce peu de chose, si important, est en même temps si fugitif, si volatil, que, lorsqu'on cherche à se le rappeler, on ne se ressouvient que de l'émotion qu'on en a reçue, sans pouvoir espérer de la transmettre. Il y a d'ailleurs des choses de ce genre qui sont le partage exclusif des femmes, et, si j'avais essayé de conter le fait comme je l'ai entendu, j'aurais bientôt reconnu combien le langage d'un sexe est intraduisible pour l'autre. Obligé de recourir à d'autres moyens, j'ai changé le lieu de la scène, j'ai déguisé les personnages, j'ai imaginé des circonstances qui m'ont semblé devoir répandre plus d'intérêt sur la suite de l'histoire. 28 AVANT-PROPOS L'occasion s'est présentée pour moi de tracer en passant une esquisse légère des mœurs, des opinions, des entretiens d'une société de guerriers réunis depuis longtemps sous les mêmes drapeaux, et entre qui l'honneur, l'enthousiasme, l'intérêt commun, les périls mêmes, ont établi plus de cordialité qu'on n'en voit parmi des gens d'aucune autre profession : j'ai tâché de peindre ce que j'ai vu et ce qu'on voit mieux sous les tentes que partout ailleurs, cette confiance noble, cette politesse franche, cette humanité consolante qui s'allient d'ordinaire à la vraie bravoure, qui l'épurent, qui l'embellissent encore des traits de la générosité, qui d'une qualité en font une vertu ; et j'ai en même temps pris plaisir à montrer les hommes vraiment supérieurs (tels que l'histoire indienne nous présente le sultan Akbar) comme les plus vrais amis de tout mérite, les plus éloignés de la persécution, les plus sensibles à la reconnaissance et les plus passionnés pour le bonheur universel. Mais tout cela n'est qu'épisodique : mon véritable but, en écrivant, était de faire vibrer, si je le pouvais, dans tous les cœurs, deux sentiments, dont l'un est en quelque sorte la contre-épreuve de l'autre : la piété filiale et l'amour paternel, qu'on peut regarder comme les deux pivots de la société, comme les deux anneaux de la grande chaîne qui lie tous les êtres. En effet, que deviendrait le monde si la perpétuité du genre humain tenait seulement à la reproduction des individus, et si l'esprit d'harmonie, le tendre Camadebo (comme disent les Indous), ne planait point sur notre sphère? que deviendrions-nous tous, s'il n'y avait point des êtres raisonnables chargés par la nature même d'aimer des êtres faibles qui ne peuvent point encore aimer, et si ces mêmes êtres, si faibles dans leurs commencements, n'étaient pas obligés, dans l'âge de la raison et de la force, à un culte d'amour et de reconnaissance envers ceux qui les ont aimés sitôt et si gratuitement ? Je me reprends d'avoir dit que la nature nous y oblige ; elle ne fait malheureusement que nous y engager, et la preuve en est qu'on y résiste quelquefois : c'est pour cela que tous les écrivains, chacun dans son genre et selon ses moyens, doivent s'efforcer AVANT-PROPOS ><) d'ajouter, s'il se peut, quelque charme à celte exhortation de la nature, ou, pour mieux dire, de la montrer dans tout son charme. Quel plus bel emploi de son art que d'aider la nature, que de concourir à ses vues, que d'aimanter encore en quelque sorte sa chaîne magnétique, et de faire ainsi des sentiments innés une première législation irrésistible ! Entreprise à jamais louable ! qui, si elle réussissait, rendrait toutes les lois plus sacrées, plus faciles et en même temps moins nécessaires : car, si le monde était rempli de bons pères et de bons fils, que resterait-il à désirer? La sagesse commanderait, l'amour obéirait; la raison de l'âge mûr deviendrait la règle des actions de la jeunesse, et les vieillards croiraient renaître dans les jeunes observateurs de leurs sages maximes ; la jeunesse, à son tour, ne se lasserait pas d'honorer ces vénérables divinités domestiques à qui elle devrait tout le bonheur de son enfance, et l'on craindrait de les voir disparaître de l'intérieur de chaque foyer comme on craint de voir s'éteindre la lampe qui vous éclaire. On a cru longtemps, et surtout en France, que les poèmes, les drames, les romans, ne pouvaient pas se passer d'amour ; on a fait de l'amour un agent universel, un mobile tout-puissant de toutes les actions des hommes; mais, à force de l'employer, ce ressort, il a perdu son effet ; et même, si l'on veut se rappeler toutes les émotions que les différentes compositions de ce genre ont excitées, on conviendra qu'à peu d'exceptions près, les plus fortes ont été produites par d'autres sentiments que celui de l'amour. Oreste et Pylade se disputant à qui des deux mourra pour l'autre, Nisus conjurant les ennemis de lancer sur lui tous les traits qui menacent Euryale, Philoctète réclamant les droits de l'humanité, et redemandant les armes qui le nourrissent, Priam prosterné aux pieds d'Achille pour racheter les restes inanimés de son ni»... ont tiré plus de larmes de tous les yeux que la plupart des amants dont les poètes nous ont peint les transports et les chagrins. Quand les Grecs et les Latins, nos maîtres à tous dans l'art d'émouvoir, ont entrepris de Peindre l'amour, ils l'ont montré dans toutes ses fureurs, dans toute son énergie : c'est Phèdre, en butte à la ven- 3o AVANT-PROPOS geance des dieux, qui cède à un pouvoir que l'amour n'exerce point en France; c'est Didon, que Venus et Junon, réunies une fois par leurs intérêts contraires, livrent sans défense à l'amour dont elle meurt. Mais, quand ces Grecs et ces Romains nous peignent l'amour avec une aussi effrayante vérité, remarquez que c'est pour en détourner, au lieu que dans notre littérature moderne il est aisé de voir que c'est presque toujours pour y inviter. Et qu'arrive- t-il ? C'est qu'on se blase sur ce qui devrait émouvoir; c'est que les cœurs s'amollissent au lieu de s'attendrir; c'est qu'il n'en résulte ni plus de douceur dans les mœurs, ni plus d'élévation dans les esprits, ni plus de sagesse dans la conduite ; c'est enfin que dans l'âge où l'on peut encore apprendre quelque chose les jeunes gens n'apprennent que la galanterie, qui assurément, de toutes les sciences, est la moins nécessaire. A Dieu ne plaise néanmoins que je la condamne ! Ce serait écraser de propos délibéré les plus belles fleurs du champ de la vie, et tant de sévérité me conviendrait moins peut-être qu'à personne. Il n'en est pas moins vrai que tout écrivain qui voudra, comme ils y sont tous appelés, contribuer pour sa part, quelle qu'elle puisse être, au perfectionnement de la société, doit essayer d'y répandre quelques semences de vertus qui germeront quand elles pourront. Or cet écrivain n'a aucun besoin, pour cela, de faire entrer l'amour dans ses leçons : l'amour n'est rien moins que désintéressé, rien moins que social ; il ne cesse d'aspirer à une récompense et de solliciter un privilège exclusif. Mais il y a toujours au fond de la pensée de l'homme je ne sais quoi de grand, de généreux, qui attache plus d'estime et par conséquent plus de prix à la peinture d'un sentiment absolument épuré de tout intérêt, comme l'amitié, la fidélité, la piété, le patriotisme, comme tous ces beaux mouvements enfin qui élèvent l'homme au-dessus de l'homme, et qui sembleraient le dégager de tous les liens qui l'enchainent à la nature animale. Enfin la littérature a ses devoirs; plaire n'en est pas un , car il n'y a de vrais devoirs que ceux qu'on est toujours maître de remplir. Eh ! qu'on serait heureux si plaire était AVANT-PROPOS îl du nombre! Plaire n'est que notre piemier intérêt, qu'un moyen nécessaire pour devenir utile, car on ne persuade point si l'on ne plaît; mais, lorsque la persuasion découle de la plume d'un écrivain comme des lèvres de Nestor, elle doit ressembler à ces eaux transparentes qui portent néanmoins avec elles des principes salutaires pour ceux qui veulent s'y désaltérer. J'en reviendrai donc toujours à penser et à dire que celui de tous les écrivains qui aura le mieux rendu et le plus encouragé tous les sentiments qui tiennent » la paix, à la justice, à la compassion réciproque, à la bienveillance universelle; que celui-là, dis-je, aura le mieux senti, le mieux rempli les obligations que le talent même impose à tous les hommes de lettres. Je me vanterai moins que personne d'y avoir réussi : l'esprit n'a point la connaissance de sa mesure, mais il a la conscience de son motif. Il serait plus qu'inutile de prévenir mes lecteurs et de solliciter leur indulgence au sujet de la marche que j'ai suivie, ou plutôt négligée, dans le cours de mon récit : j'ai toujours supposé qu'il n'y avait pas plus de règle pour de pareilles bagatelles que pour des rêves, mais qu'il suffisait de se laisser aller au cours de ses pensées et de les saisir à mesure qu'elles naissent les unes des autres : car ce n'est pas nous qui devons les chercher, ce sont elles qui doivent venir à nous, et c'est bien assez du soin d'imaginer et de choisir les traits et les couleurs qui peuvent les représenter à peu près comme elles nous sont apparues. On verra trop facilement que je n'ai point parcouru l'Asie, où cependant j'établis le théâtre de mon action, et que je n'ai pas même fait beaucoup de recherches sur I» position des lieux dont il est question dans mon ouvrage, non plus que sur leurs noms, leur histoire, leur aspect et autres choses qu'il vaudrait sans doute mieux savoir qu'ignorer : j'ai parlé au hasard, comme tant d'autres, pensant que je ne faisais ni une histoire, ni un traité de géographie, ni une statistique, mais tout bonnement un conte ; espérant que mes erreurs en ce genre ne tireraient a aucune conséquence, que la plupart de mes lecteurs, si j'en 3 a AVANT-PROPOS ai, voudraient bien prendre l'Asie comme je la leur présente, et qu'on daignerait étendre jusqu'à moi le beau privilège qu'Horace lui-même accorde à tous ceux qui se mêlent de peindre ou d'écrire : ......... Pictoribus alque poelis Quidlibtt audtiuii semper fuit gcqua poteslas. LE DERVICHE 'était pendant le règne du sultan Akbar, dont le nom doit être à jamais cher à la mémoire des hommes : Akbar, le plus vaillant des guerriers, le plus clément des vainqueurs ; jamais il n'avait craint un ennemi, jamais il n'avait repoussé un suppliant. Juste, humain, libéral, tolérant, affable, toutes les vertus se disputaient son grand cœur, qui pouvait à peine les contenir, et leurs excès étaient ses seules imperfections. Aussi l'a-t-on vu téméraire à force de courage, prodigue à force de générosité, confiant jusqu'à l'imprudence, compatissant jusqu'à la faiblesse : heureux défauts, puisque l'homme ne saurait être exempt de reproche, et qui rendaient Akbar plus aimable encore que s'il eût été parfait. Combien de troubles, de révoltes, de factions, ont exercé le grand cœur d'Akbar ! Mais, semblable à 5 34 LE DERVICHE l'or "pur que le frottement éclaircit, ses vertus en recevaient sans cesse un nouvel éclat. Enfin, après trente ans passés à triompher et à pardonner, Akbar jouissait du calme du monde, et son génie, égal à son courage, avait une seconde fois enchaîné ses conquêtes par la sagesse et la douceur de ses lois. Déjà la sécurité, fille de la paix, ramenait partout l'abondance et la joie, et la belle Asie reflorissait comme un fertile jardin après de terribles orages!... Le monde reposait; Akbar lui- même reposait, rassasié de gloire, et savourant, suivant l'expression du poëte, les fruits de ses travaux. Il avait choisi la ville d'Agra, surnommée le Diadème de la Terre, pour y établir le siège de son vaste empire; depuis trente ans, quatre cent mille captifs ne cessaient d'y travailler sur les magnifiques plans du grand roi ; il l'avait enrichie des trésors du monde, des prodiges des arts, des trophées de la victoire, et il se proposait d'y passer le reste des jours qu'Adaristo (le destin) lui gardait à protéger, à cultiver les sciences et les lettres, qu'il avait nommées dans un de ses poèmes (car Akbar était poëte aussi) les houris de la pensée, et sans lesquelles il disait que les héros ne sauraient que faire de leur gloire, ni les hommes de leur existence. Déjà les ordres d'Akbar n'avaient plus besoin du secours de ses armes : le monde était heureux de lui obéir, et la volonté d'Akbar était le vœu LE DERVICHE 3 5 des nations. L'armée victorieuse, devenue inutile à force de triomphes, fut réduite à moitié : soldats, fantassins, cavaliers, officiers, omrahs, émirs licenciés, retournaient gaiement chacun dans leur pays pour y jouir des richesses que le roi des rois leur avait généreusement réparties; et tous goûtaient d'avance en idée les charmes du repos, dont le guerrier se fait une image si douce dans les camps, et dont il se lasse si vite dans ses foyers. Dans le nombre de ces braves voyageurs qui couvraient tout l'indostan de leurs caravanes, suivant chacun la direction qui leur convenait, était une troupe composée de quelques-uns des émirs les plus distingués de l'armée, qui avaient pris leur route vers la ville royale; ils voyageaient à petites journées avec une suite nombreuse et de gros bagages, emportant presque tous avec eux un riche butin, et jouissant dans la route de toutes les commodités de la vie en même temps que des agréments de la société. Tous ces émirs étaient venus, pour la plupart, de pays très-éloignés entre eux pour se ranger sous les étendards du plus grand des rois. La différence des cultes ne les avait point arrêtés : Akbar les protégeait tous. Ennemi des persécutions que ses prédécesseurs exerçaient depuis tant de siècles, il ne suivait de l'Alcoran que les maximes propres à rendre les hommes meilleurs; les religions diverses lui paraissaient des trésors de morale; il les regardait comme autant 36 LE DERVICHE de vases de différentes formes tous remplis d'une liqueur céleste : « Gardons-nous donc bien, disait- il souvent, de les briser, et garantissons-les même de se heurter entre eux. » Nos émirs, en apprenant la guerre sous un pareil maître, avaient en même temps appris la tolérance ; d'ailleurs, un même métier, une longue réunion sous les mêmes drapeaux, des périls communs, des services rendus et reçus, et surtout une grande habitude les uns des autres, les avaient en quelque sorte assimilés, et l'armée entière avait fini par avoir à peu près la même opinion ainsi que le même langage. On ne s'informait plus si un tel était musulman, guèbre, Indous, sectateur de Zoroastre ou de Confucius: l'Indous mangeait du bœuf, le musulman du porc, ainsi du reste; on oubliait les jeûnes, on ne célébrait que les fêtes, et l'eau, bannie des repas, était réservée pour les ablutions; liberté de conscience, pourvu qu'on en eût une. Du reste, tous reconnaissaient un même Dieu au-dessus de tous les dieux; tous servaient un même roi au-dessus de tous les rois; tous avaient la gloire pour idole et l'honneur pour loi ; tous étaient de la religion des braves gens. Il ne faut donc pas s'étonner si, à chaque station, quantité de cuisiniers, marchant toujours à l'avant- garde, étaient continuellement occupés à préparer de leur mieux les mets les plus délicats, soit qu'ils fussent permis ou défendus; si les meilleurs vins de LE DERVICHE *7 Shiras, d'Yerd, et même d'Europe, y coulaient comme les ondes salutaires du Gange, et si on passait une bonne partie de sa vie à table : car, après toutes les privations et toutes les fatigues d'une longue guerre, c'est là qu'on se délasse le mieux. Là, point de cérémonie, point de réserve, point de secrets : la franchise règne entre les braves ; ils ne craignent pas plus leurs amis que leurs ennemis , et, soit qu'on fît durer le repas pour continuer la conversation, ou la conversation pour allonger le repas, c'était le moment que chacun choisissait de préférence pour entretenir la compagnie des projets qui l'occupaient. Tantôt c'était un bon Mingrélien qui décrivait avec enthousiasme la chaîne des rochers escarpés qui entourent l'étroite mais fertile possession de ses pères. Là, il a laissé dans une habitation riante une jeune femme et de tendres enfants auxquels il n'a point songé tant qu'il a gardé sa cuirasse, parce qu'alors, comme dit un poëte d'Europe, « il avait le cœur environné d'un triple acier » ; il y pense maintenant, au bout de huit ou dix années de distraction : quelle joie , quelle fête quand il va les revoir! Les enfants sont déjà grands, la femme est sûrement encore belle; aucune inquiétude sur les enfants, aucune même sur la femme : les cœurs généreux n'y sont pas sujets. Son parti est pris : il a donné sa jeunesse au service du sultan, il va se mettre au «en, et ce n'est pas trop de toute sa vie pour se 3 S LB DERVICHE reposer de sa jeunesse. « Mon cher Abufar, lui dit Koramed, au premier bruit de guerre vous demanderez à marcher pour vous reposer de votre repos. — Moi, disait un autre, grâce au grand roi, j'ai à ma suite un joli petit chameau chargé d'or : c'est plus qu'il ne m'en faut, il ne me reste plus qu'à jouir ! J'ai de belles campagnes autour de mon habitation, mais elles sont pour ceux qui s'y promènent : je n'en ai pas encore vu un épi. — Ah! mon ami, crois-moi, reprend un brave Tartare, on ne fait jamais de plus belles récoltes que dans le champ de l'ennemi. » Un autre parle de changer une vingtaine de superbes captifs qu'il traîne avec lui contre cinq ou six belles Circassiennes qui le désennuieront pendant la paix, pourvu qu'elle ne dure pas; mais il se promet bien, au premier bruit de guerre, de les changer à leur tour contre autant de chevaux arabes de la première noblesse, et qui lui seront d'un meilleur usage. C'est ainsi qu'ils s'entre-disaient tout ce qui s'offrait à leur pensée, hormis un seul qui, depuis le départ, ne s'était encore mêlé d'aucune conversation, et que rien ne pouvait tirer de sa mélancolie. Son nom de guerre était Mohély; on ignorait son vrai nom ; il n'était connu dans l'armée que par son costume extraordinaire, son courage et ses vertus. Du reste, on ne savait qui il était : toutes les questions qu'on avait pu lui faire sur sa famille et son pays n'avaient rien appris; son visage même était en quelque sorte un LE DERVICHE h secret : on ne l'avait jamais vu qu'à moitié, toujours sous les plis d'une ample mousseline dont il s'enveloppait avec soin, à la façon des femmes de Candahar. Était-ce quelque difformité naturelle? ctaicnt-ce les suites fâcheuses de quelques blessures qui l'obligeaient à cette espèce de déguisement? C'est un mystère qu'on avait inutilement essayé de percer et qu'on respectait. Mais cette mousseline, emblème de sa modestie, cachait à la fois un brave et un sage : on l'avait toujours vu l'exemple de tous, l'ami de chacun, le rival de personne, disant quelquefois que l'humanité doit suivre le guerrier jusque dans la mêlée, qu'il ne doit faire que le mal nécessaire, et s'en consoler en faisant tout le bien possible. Simple volontaire dans l'armée avec le rang d'émir, il n'avait jamais commandé, mais toujours combattu, accourant d'ordinaire à ses compagnons dans les occasions les plus périlleuses, les aidant de ses conseils dans les dispositions, de son bras dans l'action, et ne prenant jamais sa part de leur gloire. Mais, dans le commerce ordinaire de la vie, il voilait autant son esprit que son visage, et laissait d'ordinaire parler les autres émirs, qui se permettaient rarement de le tirer de ses rêveries. Cependant, au milieu de cette conversation où il était question de ce que c hacun méditait pour l'avenir, un des convives, nommé Goulam, qu'un peu moins de sobriété rendait moins circonspect, lui adresse la parole. « Et 4° LE DERVICHE toi, brave Mohély, dit-il, qu'est-ce que tu comptes faire après ceci ? — Ce que chacun fait ici-bas, répond Mohély, attendre et chercher. — Ecrivez, dit Goulam, qu'il a parlé. — Mais, en effet, dit à son tour Koramed, tu plains beaucoup plus tes paroles que ton sang : car il n'y en a pas un de nous, à commencer par moi, que tu n'aies secouru au besoin comme un frère, et que tu n'aies guidé comme un génie ; beaucoup te doivent d'être encore au monde.— Il est vrai aussi, dit un autre, que beaucoup, de l'autre côté, lui doivent de n'y être plus. — Mais, reprend Goulam, tout cela se fait à la muette : il combat, il sabre, il tue sans mot dire, et, quand son homme est par terre, notre ami n'en est pas plus gai. —■ Il n'y a pas de quoi, dit Mohély. — Sitôt que tu apercevais quelqu'un de nous en péril, on te voyait voler à lui; fussent- ils vingt sur son corps, tu le délivrais, et puis tu rentrais tranquillement dans le rang, comme si de rien n'était. Hors cela, tu n'as jamais défié personne au combat. — Le sultan, répond l'émir, a plutôt besoin d'un guerrier de plus que d'un ennemi de moins, puisque tous ses ennemis ont fini par devenir ses sujets. — Tu dis vrai, reprend Goulam ; il n'y manquait que la façon. — Mais, continue le bon convive, il faut surtout voir comme dans l'occasion ce brave homme-là régale ses amis; je n'oublierai pas une certaine partie de plaisir dans le désert, non plus qu'un certain verre d'eau LE DERVICHE 4' que j'ai trouvé si bon. — La rareté donne du prix à tout, dit quelqu'un. — C'est, dit un autre, une petite infidélité passagère qu'il a faite à son régime, mais qu'il a bien réparée. — Par Mahomet! dit Goulam, il faut que je le raconte. — Conte-nous autre chose, dit Mohély. — Non, je veux qu'on sache un trait qui nous fait honneur à tous les deux, puisque toi tu as sauvé la vie d'un homme, et que moi j'ai bu deux grands verres d'eau. — Laissons cela, dit Mohély; on dirait que tu les as toujours sur le cœur. — Vous saurez donc, reprend Goulam, que l'émir et moi, pendant que l'armée prenait quelques jours de repos sous les murs de Damas, nous étions allés ensemble à la chasse dans le désert; et là, cherchant toujours et ne trouvant rien, nous finissons par nous égarer : voilà que l'inquiétude nous gagne; nos provisions sont consommées, la chaleur nous étouffe, la soif nous dévore; en vain nous promenons au loin nos regards sur cette mer de sable ardent, nous ne voyons que du sable, et toujours du sable. Déjà nous sentions la fin de nos forces et nous attendions celle de notre vie, lorsque enfin nous croyons apercevoir confusément à l'horizon quelque chose qui s'élevait un peu sur cette étendue uniforme. Nous nous y traînons à tout hasard : c'était un dromadaire tombé mort à cette place, et qui semblait nous annoncer notre sort; sa charge était encore sur lui, et deux petits barils qui en faisaient partie 6 42 LE DERVICHE t avaient roulé, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, dans le sable. Nous espérons quils peuvent contenir quelques boissons, éf nous convenons d'avance de nous en tenir chacun à celui que le hasard nous aura présenté. Hélas! dans le mien, je ne trouve que de l'or, et qu'est-ce que de l'or dans le désert? Il y avait eu de l'eau dans celui de Mohély ; mais à peine en restait-il de quoi remplir deux fois une tasse de coco telle que nous les portons à la chasse. Mohély, plus pressé de ma soif que de la sienne... — Voilà, dit Koramed, comme il est avec tout le monde — ... m'appelle de son côté et m'invite à remplir d'abord ma tasse ; mais, en la portant à mes lèvres, je tombe de faiblesse; la tasse m'échappe et l'eau se perd. Mohély, au lieu de boire la sienne, m'en jette une partie au front pour me rappeler à la vie, et me force ensuite à boire le reste. Le Prophète le vit sans doute, car presque aussitôt un nuage bienfaisant vient fondre sur nous, et nous rend avec usure toute l'eau que nous avions perdue. » Chacun applaudissait, et l'émir, embarrassé de leurs éloges, en faisait des reproches à Goulam. « Tu as beau te fâcher de son histoire, dit Mal- vear, tu ne m'empêcheras pas de conter la mienne. Te souviens-tu de la belle fille de Lucknouti? .— Par Mahomet ! je doute qu'il y en ait une là-haut à lui comparer. — Un régiment entier l'entourait : tousla respectaient, contre l'usage, parce qu'on était con- LE DERVICHE .,3 venu d'en faire hommage au sultan, qui l'aurait magnifiquement payée. Il y avait là un vieux barbon qui ne la voulait point lâcher, qui se disait son grand-père,qui pleurait, qui hurlait et qui ne savait a qui faire ses supplications; on allait, comme de raison, le tuer, et voilà Mohély qui se jette entre eux et les soldats; il prend le vieillard et la fille sous sa protection, les fait entrer dans la maison la plus voisine, y place une sauvegarde et chasse tous les curieux. — Ils étaient bien bons de s'en aller! dit Goulam ; si j'avais été là, nonl j'en jure par mon sabre, par ma lance ! — Dis aussi par ton verre, dit Koramed. Eh bien! qu'est-ce que tu jures? est-ce que tu n'aurais pas marché comme les autres au commandement? — Je ne dis pas cela; mais, par la mort! la fille aurait marché avec moi. » Ici Mohély hausse les épaules, et, à travers les mousselines qui enveloppent son visage, laisse entrevoir un signe de pitié. « Eh quoi! continue Goulam en se versant une rasade, quand le Prophète a bien voulu jeter un coup d'œil favorable sur un brave homme, sur un vrai croyant, et qu'il lui envoie une belle fille comme un à-compte sur son paradis, et qu'il ne s'agit, pour s'en saisir, que de tuer un vieux païen, n'est-ce pas une impiété que de la laisser aller? — Chacun a sa doctrine, répond froidement le guerrier; j'ai toujours regardé le sang des vieillards, des femmes et des enfants comme une tache au glaive. — Ha raison, 11 LE DERVICHE dirent tous les émirs à la fois... Par Mahomet! par Indra ! par Foé ! par tous les prophètes! par tous les génies! il a raison. L'homme qui parle peu parle bien. » Et au même instant toutes les coupes sont remplies et vidées en l'honneur de l'homme qui parle peu. Les bons convives n'en parlent que davantage : la gaieté, toujours un peu bruyante; la confiance, toujours un peu verbeuse; les santés portées de droite et de gauche à grands cris ; cinq ou six histoires contées et contestées à la fois; de longs éclats de rire d'un côté, des battements de mains de l'autre; le tapage, en un mot (qu'on me passe le terme à propos d'une si noble compagnie), allait toujours croissant, et déjà l'on ne s'entendait plus, lorsqu'à portée de la tente une voix qui couvrait toutes les autres leur imposa tout à coup silence : c'était un âne qui s'était mis à braire, et, comme aucun des chefs n'avait un tel coursier parmi ses chevaux de bataille, on se tait, on s'étonne, on se regarde, et, se livrant de plus belle à la gaieté du festin, chacun demande : « Est-ce toi? Est-ce toi? Est-ce toi? » Mais voilà tout à coup le rideau de la tente qui s'entr'ouvre et qui laisse paraître un saint personnage, un derviche, dont l'air vénérable fixe l'attention de toute l'assemblée. A cette apparition si peu attendue, le facétieux Goulam fait mine de se lever et d'emporter avec lui coupes et flacons, craignant, disait-il tout haut, que ce ne fût quelque espion LE DERVICHE 4^ de la police du grand Prophète, qui ne manquerait pas de les dénoncer. Arrêtez, Messeigneurs, dit le religieux en souriant, et ne vous troublez pas plus pour l'homme qui vous salue que vous n'avez coutume de le faire pour ceux qui vous combattent. — Tu promets donc, continue Goulam, de ne rien dire à Mahomet? — Je serais trop mal venu, répond doucement le religieux, à vous accuser devant lui : car, si j'ai bien lu son histoire, je lui crois un peu de partialité en faveur des braves. Au reste, je n'ai point été élevé dans sa loi ; je serais fâché que ce fût un démérite auprès de Vos Seigneuries; mais croyez, Messeigneurs, que si Mahomet fait des héros, Brama fait aussi des hommes vertueux. — Brama? dit le guerrier silencieux, et il s'incline respectueusement; puis, relevant la tête et regardant le derviche : « Saint homme, dit-il, votre loi ne vous défend point de prendre place parmi nous. — Notre loi, répondit-il, nous ordonne la fraternité avec tous les hommes. — En ce cas-là, sois le bien arrivé, dit Goulam, du moment que tu ne viens point ici pour nous prêcher la sobriété. — La guerre, dit le derviche, a dû vous tenir lieu à tous de ramasan : elle a ses moments d'abstinence, et vous dégage du jeûne pour le reste de vos jours. — Vous nous permettrez donc de continuer, dit Mohély en lui faisant une place.— Malheur à moi, dit l'autre, s'il m'arrivait de troubler vos fêtes ! et que ne puis-je plutôt en 4 6 LE DERVICHE partager la gaieté \ Mais les plaies de l'âme lui laissent peu de bons moments... Cependant, vous le dirai-je, Messeigneurs, depuis longues années je ne me suis pas senti intérieurement autant de disposition à la joie et même au bonheur. Du plus loin que j'ai entrevu cette tente, je ne sais quoi m'a donné le désir de m'y présenter; j'ai aussitôt demandé à Brama la faveur d'y être bien reçu : il me l'accorde, et je vous en rends grâces, ainsi qu'à lui, nobles émirs. Au moment même où j'écartais ce rideau, il me semblait écarter en quelque sorte les nuages de mon esprit, et je ne concevais rien à l'agréable émotion qui changeait tout à coup l'état de mon âme. — Puisse un si bon pressentiment n'être pas vain! dit Mohély. Allons, saint homme, oubliez peines et fatigues (il me semble que j'en fais autant),et délassez-vous avec nous... Esclaves, ajouta-t-il, ayez soin de la monture du saint homme. — Oui, reprend Goulam en riant, il faut que nos chevaux apprennent la politesse et qu'ils invitent l'étranger à leur râtelier. — Ah ! Messeigneurs, c'est trop de gloire pour le pauvre derviche et son âne; ils ne sont accoutumés ni l'un ni l'autre à tant de civilités. — Cela doit vous étonner moins que personne, dit Koramed, vous qui croyez à la métempsycose et qui pensez que le bien qu'on fait aux bêtes revient tôt ou tard aux hommes. — En effet, dit le derviche, le dieu Wishnou a résolu, dans sa sagesse et dans sa bonté, LE DERVICHE 47 de prendre successivement toutes les formes des créatures, pour juger par lui-même comment les âmes se trouveraient dans les différents corps que Brama leur a destinés : nous croyons donc qu'il s'intéresse même aux bctcs, même aux plantes, car ce sont autant de logements préparés pour des âmes; et tout ce que nous faisons, même en secret, pour elles, s'écrit de soi-même là-haut sur la grande table de diamant. Wishnou le lit et nous en tient compte. — Eh quoi! dit un zélé mahométan qui l'entendait, vos dieux s'amuseraient à ces misères- là, au lieu de penser de préférence à ces braves qui lavent leurs fautes dans le sang de leurs ennemis, et qui prodiguent le leur pour la gloire de leur pays et de leur roi? — Rien n'échappe aux regards des dieux, répond le derviche; mais ils s'en reposent sur les hommes pour admirer, pour célébrer ces grandes actions qui portent leur gloire avec elle, comme le rubis porte sa pourpre, et ils se réservent la connaissance des actions secrètes qu'eux seuls peuvent observer, qu'eux seuls peuvent récompenser ou punir; ils voient les pensées que la prudence cache ; ils entendent les soupirs que la crainte étouffe ; la charge leur en est donnée par le maître commun, par celui qui est le Dieu des dieux, comme Akbar est le roi des rois. — Brave derviche, tu parles comme un prophète, dit Goulam, tenant un flacon à la main ; tends-moi ta coupe, si tes amis invisibles te le per- 4« I.E DERVICHE mettent. — Les nobles esprits, dit le bramine, à qui les dieux ont confié la conduite des choses d'ici-bas, aiment mieux les hommes que les hommes ne s'aiment eux-mêmes; ils sourient à nos plaisirs comme des pères et des mères aux jeux de leurs tendres enfants, et ne nous défendent que de nous nuire. » Puis, tendant sa coupe d'un air gai, il la laisse emplir, et, prêt à la vider : « O Wishnou! dit-il, ô Mahomet! ô Mithras ! ô Foé ! et s'il est encore d'autres grands serviteurs du maître suprême invoqués par des nations que j'ignore, daignez arrêter vos regards sur une chétive créature qui adore celui que vous adorez. Plus vous êtes au-dessus de moi, plus je croirais vous offenser en vous supposant jaloux du peu de bons moments que notre condition nous permet de goûter dans ce lieu de passage. Ah ! plutôt, laissez-moi tirer un bon augure de ce plaisir, trop fugitif sans doute, mais depuis si longtemps inconnu à mon cœur. » Il boit ensuite avec l'applaudissement des convives, et, quand la coupe est vidée, pour se conformer à l'usage des festins militaires, il en recueille sur son ongle la dernière goutte. « Tu le trouves donc bon? dit Goulam. — Seigneur, s'il ne l'était pas, répond le derviche, vous ne le verseriez point, et même, ajouta-t-il en s'égayant, vous ne le boiriez sûrement point avec autant de plaisir. — Sais-tu d'où il vient? — Sûrement d'un bon canton. — Je parie que tu ne pourrais pas le nommer. — Sei- LE DERVICHE ♦9 gneur, il ne siérait même pas à un pauvre derviche d'être si grand connaisseur.— Il est tiré de la cave du gouverneur de Luknouti. — Ville malheureuse! s'écrie le vieillard en soupirant. — N'importe, répond Goulam, cela n'empêche pas que le vin ne soit bon ; je l'ai acheté de nos soldats à qui le bonhomme en avait fait cadeau. — Seigneur, oserais- je vous demander, dit le derviche, dans quelle occasion?— Eh! par Mahomet! quand ils l'ont jeté par les fenêtres de son palais. — Seigneur émir, dit le derviche attristé, votre Prophète ordonne de vaincre, et en cela vous lui obéissez ; mais il n'interdit sûrement pas la pitié pour les vaincus ni le respect pour les morts. Et quel brave oserait continuer la guerre contre de tels ennemis ? » A ces mots, prononcés d'un ton à la fois ferme et touchant, il règne dans toute l'assemblée un silence expressif, où l'un des deux pouvait trouver une leçon, et l'autre un hommage. Bientôt après la conversation recommence sur d'autres sujets, et la plupart des discours s'adressent au nouvel hôte : il répond à tout avec sagesse, et se prête même quelquefois à la gaieté générale, autant que son âge et son habit le lui permettent ; mais, tout en rendant ce qu'il devait à chacun, on le voyait se retourner toujours du côté de Mohély avec un air de prédilection et de confiance qu'il était aisé de remarquer. Le derviche les jugeait tous par leurs paroles, et semblait trouver dans 7 5o LE DERVICHE celui qui parlait le moins ce qu'il désirait de tous les autres. On suppose facilement que les entretiens de cette société toute guerrière roulaient en grande partie sur des histoires dont on avait recueilli provision suffisante, car une longue guerre en fournit à chaque brave pour le reste de sa vie. <( Fais de belles actions, dit un pandit indou, tu t'en souviendras toujours, et tu ne t'ennuieras plus. » Pendant ces récits divers, le derviche observait curieusement jusqu'aux moindres impressions qui se laissaient entrevoir sur ce visage à demi voilé; il voyait l'émir, indifférent pour les frivolités, mais attentif aux choses sérieuses, tantôt froncer le sourcil et marquer franchement son improbation s'il entendait raconter quelque action licencieuse ou sanguinaire, tantôt se dérider à chaque trait de courage, de désintéressement ou de compassion. Le saint homme avait surtout été frappé de l'intérêt et de la satisfaction que l'émir avait laissé apercevoir en l'écoutant parler de ces êtres invisibles qui tiennent un registre exact des actions secrètes dont ils doivent rendre un compte fidèle à la suprême justice , et il jugeait avec raison qu'il n'y avait que la vraie vertu qui put se complaire ainsi dans cette pieuse pensée. De son côté, l'émir silencieux ne se lassait point de considérer son voisin, et lui trouvait quelque chose de mystérieux qui l'inquiétait et le charmait tout à la fois : ces cheveux blancs, cette barbe LE DERVICHE 5. flottante, ce visage auguste dont les rides n'ont point altéré la beauté, cette physionomie tranquille, quoique abattue, cette raison forte et modeste, cette sainteté indulgente, cette sagesse amicale, rendue plus touchante encore par une certaine empreinte de tristesse que l'envie de plaire effaçait quelquefois, tout pénétrait l'émir d'un sentiment dont son cœur s'étonnait : c'était une curiosité respectueuse, une vénération mêlée de pitié, doux tribut qu'en pareille circonstance l'homme vertueux aime à payer dans l'âge de la force, et à recevoir au déclin de ses ans. Hélas ! c'est du moins une ombre de piété filiale qui semble reconnaître clans la vieillesse une image de la paternité, et, s'il faut en croire le poëte, c'en est assez pour la dédommager de tout ce qu'elle perd sur la descente de la vie. Néanmoins les émirs, qui avaient rarement entendu Mohély parler autrement que par monosyllabes, s'étonnent de le voir s'entretenir longtemps de suite à voix basse avec le derviche, et leur en font amicalement des reproches à tous les deux. L'émir convient du tort qu'il fait à ses compagnons, et cède à son ami Koramed le droit d'entretenir le sage étranger, en lui recommandant de le faire parler, disait-il, « pour l'instruction et le plaisir de toute l'assemblée ». « Digne ami du Ciel, dit Koramed à haute voix, ces belles et modestes actions dont vous nous par- $3 LE DERVICHE liez tout à l'heure d'une manière à nous y exciter doivent malheureusement être plus rares dans les armées qu'ailleurs : car les exploits sont la parure du guerrier, et l'on ne se pare point pour se cacher. — Je conviens, répond le derviche, que le guerrier ne regarde pas toujours le Ciel à travers la visière de son casque : ce serait trop lui demander, ajouta-t-il avec douceur; mais qu'il se souvienne quelquefois, du moins, que le Ciel le regarde et le juge... Cependant, braves émirs, ce beau désintéressement de la gloire, que par modestie sans doute vous regardez comme si rare, n'est point, à beaucoup près, sans exemples dans votre noble profession; je pourrais en offrir pour preuve l'action sublime de ce guerrier, demeuré jusqu'à présent inconnu, qui a sauvé le sultan dans les vallées de Platila, il y a de cela quatorze ans; mais la chose est toujours présente à la mémoire du grand Akbar, qui n'a jamais oublié que des torts. Il a, dans le temps, inutilement cherché son défenseur; il commande aujourd'hui de nouvelles recherches, et son intention est qu'elles soient faites, s'il est possible, avec encore plus de soin que les premières, parce qu'un service resté sans récompense est un poids sur sa grande âme, et qu'il se croirait vaincu par le mortel avec qui il serait en reste. — Je le reconnais là, dit Koramcd ; les plus généreux sont les plus reconnaissants. Mais, ajouta- t-il, je crains fort que le sultan ne soit pas plus LE DERVICHE 5 3 heureux dans ses recherches qu'il ne l'a été d'abord. Le sage Mohély peut vous dire que nous avons tous autant d'intérêt que le sultan lui-même à connaître et à honorer le guerrier : car, si Akbar lui doit la vie, nous lui devons Akbar. Au reste, croyez-moi, bon derviche, il n'y a rien dans cette affaire-là qui ne passe la portée humaine, et le Ciel y est pour tout. Si le guerrier est un envoyé d'en haut, c'est un prodige qu'Akbar méritait entre tous les hommes; si c'est un habitant de la terre, et qu'il ne se soit pas fait connaître, le prodige est encore plus grand. Qu'en pense Mohély? — Je pense, dit Mohély, que, si l'action est comme on l'a racontée, celui qui l'a faite en est plus que payé par le salut d'Akbar. — Quoi qu'il en soit, dit le derviche, on sait dans la ville royale que le sultan a fait faire une relation exacte de ce grand événement, et qu'elle va être publiée dans tout l'univers; on ne désespère pas même, je ne sais trop sur quoi fondé, de trouver le guerrier. — Qu'on le trouve ou qu'on le manque, dit Goulam, c'est toujours un brave homme. Buvons tous à sa santé ! — Buvons à sa santé! répète le derviche, le Prophète même y boirait. » A ce cri unanime, le vin coule à grands flots dans toutes les coupes, hormis celle Je l'émir taciturne, qui n'est remplie qu'à moitié. « Allons donc, général ! disent les émirs en gaieté ; 0I > dirait que vous n'aimez pas le sultan. — Sur ce point-là, dit l'émir avec un geste expressif, je défie 5, LE DERVICHE son armée; mais j'aime mieux garder ma raison pour le servir que la perdre pour le célébrer. — Brave émir, dit le derviche, celui que cherche le sultan n'aurait pas mieux répondu. — Eh! dit quelqu'un, quelle récompense lui promet le sultan, s'il se présente?— Il ne lui en doit point, reprend vivement Mohély. Qui ne fait que son devoir ne mérite pas plus de récompense que de punition. — Émir, émir, disent tous les autres, vous appelez cela ne faire que son devoir? — Moins que son devoir, dit l'émir, puisqu'en pareille occasion faire à son maître un rempart de son corps et une arme de son bras est un premier mouvement aussi naturel que de garantir son œil avec sa main. — Heureusement, noble émir, reprend modestement le derviche, que le grand Akbar n'en juge pas de même, car Vos Seigneuries seront à peine dans la ville qu'elles entendront proclamer un fîrman de Sa Hau- tesse qui promet un royaume au guerrier et une charge d'or à celui qui le fera connaître. — As-tu vu le firman? dit un des officiers. — Je l'ai vu, dit le derviche; il est parvenu jusque dans nos saintes demeures, et comme, à la faveur de notre habit, on parcourt le monde en sûreté, nos supérieurs ont ordonné à plusieurs d'entre nous de tâcher de découvrir quelque trace de cet homme si différent de tant d'autres. — Espères-tu en trouver? dit Goulam. — Pas plus, dit le derviche, que des poissons qui, à cette heure-là même, se jouaient LE DERVICHE 55 dans les eaux du Gange ou de l'Oby. — Eh bien ! dit Goulam en le regardant avec une certaine assurance que donnent le vin et la gaieté, la charge d'or est à toi. — Comment cela? dit le derviche en souriant agréablement. — Oui, bon derviche, la charge d'or est à toi; et le royaume est à moi. H y a plus : c'est que je te fais mon grand vizir, et que tu peux, dès ce moment, entrer en charge. — Daignez m'expliquer ce mystère, dit le derviche en continuant à sourire. — Tu cherches l'homme, dit Goulam, et tu en es tout près! Regarde bien, tu vois celui qui a fait l'action. — Seigneur émir, je vous crois capable de la faire, dit le derviche; mais vous ne l'avez pas faite. — Eh ! qui te l'a dit, vizir, pour oser me donner un démenti? — Seigneur, répond le vieillard, pendant que le guerrier combattait au tour de Sa Hautesse, son casque s'est défait, et le sultan a distingué sur une des joues de son défenseur une tache exactement figurée en fer de lance. — Es-tu bien sûr de ce que tu me dis ? — Oui, Seigneur, à telle enseigne que la tache est couleur de pourpre, et la pourpre que je vois sur vos joues, ajouta-t-il, vous la devez à la boisson qui vous égayé. » Toute l'assemblée applaudit au derviche, et, pour la première fois depuis le départ de la caravane, on vit le sourire éclaircir le visage de l'émir silencieux; puis, reprenant la conversation : « Crois-moi, derviche, dirent-ils presque tous les uns après les autres, l'homme que tu 56 LE DERVICHE cherches, et à qui le sultan destine un royaume depuis quatorze ans, n'est plus de ce monde : en pareil cas, il n'y a qu'un mort qui ne réponde pas à l'appel. — Quoi qu'il en soit, Messeigneurs, continue l'homme de bien, un pareil dévouement peut rester sans gloire, puisque les hommes en ignorent l'auteur; mais non sans récompense, puisqu'elle a eu les dieux pour témoins. Si le guerrier n'est point encore parmi eux, ils le voient ici-bas avec complaisance, et le plus cher de ses vœux sera comblé. _Vous le croyez, saint homme ? dit Mohély avec émotion. — Ah ! digne émir, répond le derviche, comment douter de la justice divine ? — C'est une superbe action, sans doute, reprend un des convives, très-zélé pour la loi de Mahomet, malgré le vin qu'il venait de boire; mais à quoi sert au guerrier tout son mérite s'il n'est point serviteur du Prophète? — Cela n'empêchera pas, répond le derviche, que le Prophète lui-même ne soit son patron, parce qu'il ne voit rien de plus beau sur la terre que le courage et la vertu. — Mais, dit un Indou qui les écoutait (car il y avait là, comme on le sait, des hommes de différentes religions), si le grand Indra, du haut de son trône, a laissé tomber un regard sur l'exploit de ton héros, crois- tu qu'il lui en tienne compte, car il ne protège que les saints pénitents qui viennent pleurer dans la solitude sut les péchés du monde? — Le commun des hommes, répond le derviche, peut avoir besoin / LE DERVICHE ^7 de l'intercession de quelques âmes pieuses qui leur servent comme de bouclier contre la colère du Ciel, et dont les larmes éteignent la foudre souvent prête à les frapper; mais le brave dont nous parlons n'a pas besoin de protecteur : le corps céleste du grand Indra est parsemé d'yeux innombrables dont les regards lancent la vie avec la lumière, et ces regards attendent quelquefois pendant mille siècles qu'un mortel les réjouisse par une action épurée de tout intérêt humain. — Hélas ! dit un Persan qui se mêlait aussi de théologie, que je plains tant de vertu, si elle n'est point éclairée des purs rayons de la doctrine de Zoroastre, si bien nommé le soleil des pensées ! car ton guerrier, tout brave, tout généreux que tu nous le montres, ne conversera jamais ni avec les péris ni avec les génies, et il languira dans les cachots d'Arimane jusqu'à ce que l'ami du bien, Oromase, ait achevé son temps d'épreuves. — Quelque part que soit le juste, réplique le derviche avec dignité, il est heureux : sa récompense est partout, parce qu'elle est en lui. l'homme qui fait une grande action sans aucun motif d'orgueil ni d'intérêt croit à un Dieu qui l'approuve, ou porte en lui un Dieu qui l'inspire. Celui-là peut ne connaître ni Mahomet, ni Zo- roasire, ni Brama, ni les autres; mais il est connu de celui qu'ils ont adoré chacun à leur manière, et qui sait tout ce qu'il faut aux grandes âmes. — Sage et pieux derviche, dit Mohély, ne craignez- 8 58 LE DERVICHE vous pas de donner trop 'de prix à des actions humaines pour 'lesquelles il suffit d'écouter le cœur qui bat au dedans de l'homme, et qu'on rougirait de n'avoir pas faites si on aveit pu les faire? — Ce mouvement-là même, illustre émir, n'appartient point, à beaucoup près, à tous les -mortels; mais il prouve du moins qu'il y en a parmi eux qui répondent sans le savoir à la divinité qui leur parle secrètement, et qui lui obéissent en croyant suivre leur propre nature. Heureux celui qui ne s'étonne point de sa vertu ! Cependant, seigneurs émirs, le trait que je viens de citer n'est pas unique, et, si je ne craignais d'abuser de la complaisance dont on m'honore... — Ne crains rien, saint homme! lui crie-t-on de toute part. — J'oserai donc leur raconter un fait ignoré de presque toute la terre, mais qui sans doute n'en est pas moins écrit là-haut. Ce n'était point un glorieux sultan qu'il s'agissait de sauver : c'était un homme, et rien de plus. — C'en est bien assez, dit Mohély. — Vous vous souvenez sûrement, reprend le derviche, de ce funeste jour où la superbe Luchnouti, emportée d'assaut, périt dans les flammes de ses édifices et dans le sang de ses habitants, et disparut de la terre comme un météore léger de la surface d'un marais? —Ah! derviche, s'écrièrent plusieurs émirs à la fois, quel souvenir tu nous rappelles ! — Oui, Messeigneurs, dans ces moments de désolation, un de vos compagnons LE DERVICHE h d'armes (puisse-t-il vivre encore!) voit, au déclin du jour, venir à lui un infortuné qui l'implore au milieu du tumulte et du carnage, et qui lui présente un sac rempli de diamants. Le guerrier, attendri (je crois le voir), s'arrête, jette son large manteau sur les épaules de ce malheureux, lui tend la main, l'aide lui-même à s'asseoir derrière lui sur la croupe de son cheval ; puis, se laissant guider par l'infortuné qu'il protège, ils traversent tous les deux cette déplorable enceinte livrée au pillage, au massacre, à l'incendie, foulant aux pieds du coursier qui les porte des amas confus de meubles fracassés, de tables, de coupes, de vases précieux, de tapis magnifiques, entre des chapiteaux et des tronçons de colonnes qui roulaient pêle-mêle avec des débris d'autels, avec des membres de dieux mutilés et semés de toute part dans une fange sanglante, comme autant de pièges sous leurs pas. Le plomb coulait; des toitures en feu, des pans entiers de muraille, s'écroulaient avec fracas, entraînant quelquefois de longues poutres enflammées qu'il fallait franchir sur d'énormes tas de décombres. Mais le péril n'était rien en comparaison de l'horreur : de tous côtés des monceaux de corps palpitants, de tout âge et de tout sexe. Ici, l'adolescent expirait aux pieds de son père, qu'il tentait en vain de défendre ; près de là, une mère tombait percée sur la faible créature qu'elle cachait au glaive; ailleurs, des vieillards et des matrones demandaient la vie, 6o LE DERVICHE ou bien des vierges éplorées invoquaient la mort ; plus loin, c'étaient les voix mourantes d'une troupe de captifs que des soldats altérés de sang et rassasiés de pillage immolaient stupidement pour s'épargner la peine de les conduire... Cependant le bienfaisant guerrier poursuit sa marche entre les lamentations des victimes et la joie plus attristante encore des vainqueurs, obligé souvent de se faire jour, les armes à la main, à travers une soldatesque effrénée et devenue sourde au commandement. Sortis enfin de ce théâtre d'horreur, ils arrivent, par des chemins connus du suppliant, à l'entrée d'une ancienne galerie de mines qui traverse une montagne peu distante de la ville, et qui a son issue au côté opposé de la montagne. » Ici le derviche s'arrête, et la plupart des émirs ne savent quels éloges donner à la noble compassion du guerrier. Goulam seul n'en paraît point ému. « Par la mort! s'écrie-t-il avec le mépris d'un buveur pour toute autre chose que le vin, quel désintéressement! Mais le bonhomme n'avait-il pas un petit sac de diamants à la main? — C'est la vérité, répond le derviche. — Et vive Mahomet! reprend Goulam; à ce prix-là, le plus dévot sauverait la vie au diable. — Le sac a été offert, dit le bon derviche, mais refusé. « Garde tes diamants, a répondu le pieux émir, et « qu'ils te servent à de bonnes œuvres. Hélas ! « quelque part que tu ailles, tu trouveras des mal- « heureux, car les hommes ne s'aiment point. — LE DERVICHE 6l « Au nom du Ciel, à qui vous êtes cher, dit l'é- « tranger, apprenez-moi à qui je dois le reste de « mes jours. — A un homme, dit le guerrier, un « homme qui a senti un vrai plaisir à te servir, et « qui sent une vraie peine à te quitter. Mais adieu, « mon devoir me rappelle. » Puis, laissant tomber son manteau pour que l'autre eût de quoi se garantir de l'air humide du souterrain, il disparait. « Voilà bien des détails, saint homme! dit Koramed; tu connais donc l'homme au sac de diamants? — Hélas! Messeigneurs, il est devant vous, voyant peut-être son libérateur, mais ne pouvant le reconnaître. — A la santé du derviche ! » s'écrie vivement Mohély lui-même, et, au lieu de ne toucher à sa coupe que du bout des lèvres, comme il avait fait jusqu'alors, il la vide tout entière; puis, serrant affectueusement la main du derviche : « Saint homme, dit-il, puisse le Ciel continuer à vous protéger ! — Eh quoi ! dit Koramed, vous ne pourriez point vous rappeler les traits de votre sauveur? — Hélas! dit le derviche, le soleil n'était déjà plus sur l'horizon, et, dans ces moments de confusion et de larmes... Ah! si le Ciel me le représentait, je croirais voir un fils. — Quoi ! il a persisté à ne pas vous dire son nom? — J'ai encore osé le lui demander à l'entrée du souterrain. « A quoi te « servirait de l'apprendre? m'a-t-il dit. — Eh « quoi ! îepris-je en continuant à lui présenter « mon tribut, ne pourrai-je savoir quel mortel 6j LE DERVICHE « recommander au Ciel dans mes prières? — Rc- « commandez-lui tous les hommes, dit-il en con- « tinuant à repousser mon offre; ils ont plus besoin « de vos prières que de vos diamants. » Pendant qu'il parlait ainsi, j'élevais mes regards vers les habitants des hautes demeures pour les remercier d'une aussi heureuse rencontre. Je veux ensuite me tourner vers lui : il avait disparu. Ah ! sans doute, quelque part qu'il soit, il est heureux, continue le derviche en essuyant ses yeux pleins de larmes, ou il le sera; il trouvera ce qu'il cherche. — A la bonne heure, dit Goulam; mais toi, bon derviche, si ta cherches un bon verre de vin grec, adresse-toi à moi. Allons, à la santé du père ! —Ah ! Messei- gneurs, permettez, répond le derviche avec modération, que je m'en tienne là : le régime des camps n'est pas tout à fait celui des couvents. — Eh bien! saint homme, reprend Koramed, vous pouvez vous racheter par une histoire. — Hélas ! Messeigneurs, répondit-il humblement, peut-être qu'à la longue la conversation d'un derviche ne vous conviendrait guère plus que son régime; et, en effet, que raconter à ceux de qui on aura tant à raconter? — Trêve d'humilité, dit Koramed; vous avez dû voir avec quel intérêt nous vous écoutions, et le sévère Mohély même nous en donnait l'exemple. — Personne ici n'en avait besoin, reprend Mohély; mais vous, bon derviche, laissons là, si vous m'en croyez, les faits de guerre, LE DERVICHE Gi qui n'apprennent rien à nos compagnons, et, en votre qualité d'homme de paix, cherchez vos exemples ailleurs qu'au milieu du fracas des armes : le monde les a déposées aux pieds du grand Akbar. Une nouvelle vie commence pour nous, il nous faut de nouvelles mœurs. — Eh bien, nobles guerriers, dit le derviche, je me soumets à vous comme le reste deM'univers ; et, puisque vous l'ordonnez, j'oserai vous raconter un trait particulier d'un homme de paix, d'un sage qui n'existe plus, si l'on appelle ne plus exister vivre d'une vie meilleure. La chose n'a par elle-même aucune importance , et paraîtrait ne convenir que pour amuser des enfants; mais, comme dit le pandit de Morani, les petites choses peuvent en renfermer de grandes : la prunelle de l'œil du contemplateur est petite, et tout le ciel y est peint. « Il y avait, loin, bien loin d'ici, un vieillard savant dans toutes les doctrines, dans toutes les lois, et, ce qui vaut encore mieux, dans toutes les vertus : doux, facile, hospitalier, aimé de tous ceux qui le connaissaient, aimant ceux mêmes qu'il ne connaissait point, et persuadé qu'ici-bas les hommes de tout rang, de tout pays, de tout âge, sont au service les uns des autres. Il avait coutume, quoique infirme et cassé, d'aller, à certains jours marqués, de sa demeure à un temple pour se rapprocher de la divinité par la méditation : car, si nous en croyons le pieux Arjown, la méditation tire, pour un mo- 64 LE DERVICHE ment du moins, l'âme humaine de sa prison, et lui fait respirer l'air céleste. Il allait à pied : la distance était à peine d'une heure de marche pour un homme encore dans sa force; il en fallait trois au vieillard, mais on eût dit que pendant ce temps les Deutas, les Péris, les Mounissourer, conversaient avec lui pour abréger le chemin. Or, un jour qu'il revenait tranquillement du temple à sa demeure, tenant ses deux gants dans une main et n'ayant pas songé à les mettre, absorbé qu'il était dans la prière et la contemplation, il sent le premier froid du soir, et songe à s'en garantir; mais il s'aperçoit qu'un de ses gants lui manque. Le gant ne pouvait pas être loin : le vieillard revient sur ses pas pour le chercher; il l'aperçoit bientôt à la clarté de la lune, et, quand il en est près, il se met en devoir de le ramasser; mais son corps enroidi et ses reins douloureux ne lui permettaient pas de se baisser autant qu'il le fallait pour y parvenir. Après deux ou trois tentatives inutiles, il lui fallut renoncer à l'entreprise et reprendre sa route ; mais à peine a-t-il fait quelques pas qu'il revient encore à l'endroit où était tombé le gant, non pour essayer de nouveau de le relever, mais pour y déposer l'autre. — Bon derviche, tu radotes ! dit Goulam en continuant à boire. — Tais-toi, Goulam! dit Mohély avec un ton d'empire et d'indignation qu'on entendait pour h\ première fois, et respecte l'étranger. » Puis, portant la main à son cangiar et regardant fixement LE DERVICHE 65 l'émir : « Respecte-le comme mon père. » Il se retourne ensuite vers le derviche, et dit avec douceur: « Continuez, saint homme, continuez, et malheur à ceux que vos récits n'intéresseraient point! — Où en étais-je ? dit le derviche. — Le digne brame, dit Mohély, vient de laisser tomber son autre gant à côté du premier. — Oui, reprend le derviche ; il avait dit en lui-même : « Si je ne rap- « porte qu'un de mes gants chez moi, à quoi me « servira-t-il ? et à quoi servira l'autre au passant, « quel qu'il soit, qui le ramassera? Au lieu qu'en « plaçant celui-ci, qui me devient à peu près inu- « tile, à côté de celui-là, que je ne puis relever, « l'homme qui les trouvera tous deux ensemble « pourra s'en promettre quelque usage, et il en « rendra grâces à son génie. L'objet sans doute est « de peu de valeur, mais c'est toujours quelque « chose qu'un homme puisse éprouver quelque « joie. » Goulam, toujours buvant, et qui, à travers les fumées du vin, ne voyait pas bien clairement le mérite de l'action, recommence à rire et voudrait y ongager ses voisins; Mohély fronce de nouveau le sourcil et en impose encore ; mais, craignant de faire moins d'effet à mesure que le vin en fait davantage : « Sortons, dit-il à l'oreille du derviche, laissons nos convives achever gaiement le sacrifice du reste de leur raison, et, si vous le voulez, nous irons au delà de ce plant de bananiers, chercher un 9 66 LE DERVICHE endroit commode, où l'on ne vienne point troubler nos entretiens. » Ils sortent ensemble du pavillon, traversent les bananiers, entrent dans un petit bois, suivent une route sinueuse qui les dérobe à la curiosité des convives, et, parvenus à la lisière du bois, ils ne tardent pas à trouver la place qu'ils cherchaient. C'était au pied d'une de ces vertes et riantes collines qui régnent au loin à l'entour de la ville royale: un triple rang de palmiers, de dattiers, de cocotiers, en couronnait la cime inégale ; plus bas étaient çà et là des plants d'arbres fruitiers, des toutfes d'arbustes odorants, des champs de roses qui laissaient entre eux une belle pelouse où d'heureux troupeaux se jouaient en liberté. La colline a pour base un entablement de rocher semblable à un mur que la nature s'est plu à tailler en demi-voûte; il suit toutes les irrégularités du terrain qu'il supporte, et ses divers enfoncements présentent plus d'un asile aux bergères et aux pasteurs. Sur la crête du mur croissent à volonté des buissons fleuris, dont les branches élancées au- dehors ajoutent par intervalle la fraîcheur de leur ombre mouvante à la fraîcheur du lieu ; elle y est sans cesse entretenue par mille petits jets d'une eau vive qui se font jour par les fentes du roc et vont se réunir à un bassin tranquille, au bord duquel des pierres aplaties et couvertes d'une mousse épaisse invitent nos deux amis à se reposer. Là, tous les LE DERVICHE f, ? objets qui viennent de les charmer, ce beau paysage, cette verte colline, ces palmiers qui la décorent, ces arbres dont elle est parsemée, ce gazon, ces troupeaux, cette grotte, ces sièges de mousse et eux-mêmes reparaissent à leurs yeux fidèlement dépeints dans cette onde calme comme dans un tableau entouré d'une bordure de fleurs. A ce riant aspect se joint une harmonie qui le rappelle encore: le mugissement des génisses, le bêlement des agneaux, les chansons des pasteurs, le bruit léger des feuilles agitées, le murmure des sources, le ramage des oiseaux, le bourdonnement des abeilles, tout parlait à l'âme d'innocence et de paix ; tout disait au contemplateur en extase : « Arrêtez-vous ici, nulle autre part vous ne serez aussi bien. » « Camdcbo (esprit d'amour)! Camdebo ! s'écrie le derviche hors de lui-même, ta bonté surpasse encore ta puissance ; tu as préparé, dans tes desseins paternels, tout ce qu'il fallait aux hommes. Et ils ne sont pas contants: est-ce ta faute ou la leur? Pourquoi leur offres-tu un bonheur qui n'excite point leurs désirs? ou pourquoi leur as-tu laissé concevoir des désirs qui ne les mènent point au bonheur, et qui, semblables a la flèche pointée trop haut, dépassent le but sans l'atteindre? Les hommes t'ignorent sans doute, puisqu'ils ne te cherchent point; m ais, encore une fois, d'où vient qu'ils t'ignorent ? Tu leur as donné des yeux, ne peux-tu donc les désoler? Tu as allumé en eux la lampe secrète de leur 68 LE DERVICHE entendement, ne peux-tu la rendre plus vive ? Tes bienfaits sont pour tous, pourquoi ne sont-ils connus que du sage?... Mais non, je ne te blasphémerai point ; que ne puis-je plutôt sonder la profondeur de tes motifs ? Tu as voulu que la plus noble des créatures terrestres, l'homme, fît son bonheur lui-même, afin qu'il fût plus heureux; tu as voulu le traiter selon sa dignité ; tu a voulu qu'il trouvât le bonheur dans le mérite , et le mérite dans le bonheur... » Puis, s'agenouilhint sur la pierre où d'abord il était assis : « O Mounis, ô Péris! dit-il, ô Deutas,ô Messinguez! et toutes, tant que vous êtes, divinités du lieu, du haut des airs où vous habitez, dans des demeures transparentes que l'œil de l'enfant de la terre ne saurait distinguer, protégez-moi : je me mets sous votre garde, et je vous remercie du premier rayon de sérénité que vous faites luire au dedans de moi. Mais, s'il n'est point téméraire de demander encore plus, si un humble pénitent, jusqu'ici accablé de regrets et de douleurs, est quelque chose devant vous, voyez-moi et lisez dans mon cœur. » Après ces derniers mots plusieurs fois répétés, le derviche, devenu comme étranger à tout ce qui l'environne, élève les yeux et les mains vers la voûte céleste et cesse de parler. L'émir, inquiet de ce silence et de cette immobilité, ose interrompre sa méditation. « Relevez-vous, mon père, lui dit-il; pendant que votre âme est dans le ravissement, LE DERVICHE ^9 votre corps est dans la contrainte. Asseyez-vous ici, la mousse y est plus molle et plus épaisse, et daignez me permettre avec vous une confiance dont j'ai vraiment besoin. — Parlez, mon fils, dit le derviche en revenant à lui, parlez, tout se tait en moi pour vous écouter et mes pensées appellent vos questions. » Ils s'asseyent donc l'un à côté de l'autre sur le même banc ; Mohcly se tourne avec respect vers le derviche, il lui prend affectueusement la main, la serre dans les siennes, le regardant fixement: « Saint homme, dit-il, croyez-vous à la sympathie? — Ah ! mon fils, répond le derviche, il n'y a que sympathie dans le monde, et dans ce moment, oui, dans ce moment surtout, comment n'y croirais-je pas? — Sachez donc, saint homme, que votre abord a soudain fait naître en moi je ne sais quel trouble intérieur, je ne sais quelle confusion d'émotions qui ne laisse pas d'avoir pour mon âme un charme inexprimable,et dont vous avez pu vous apercevoir. — Généreux émir, répond le derviche, je m'en serais mieux aperçu si je l'avais moins senti; mais mon trouble m'empêchait de voir le vôtre. — Eh bien ! mon père (c'est un nom que j'aime h vous donner), vous me pardonnerez donc la hardiesse que vous m'inspirez... Etes-vous vraiment un pénitent? — Mon fils, tout homme doit l'être : où est •a vie sans tache ? — Il me semble, ô mon père ! que vos pleurs ne peuvent couler que sur les fautes 7" LE DERVICHE d'autrui. — Hélas! dit le derviche, je n'en verserai peut-être jamais assez pour effacer les miennes, et en même temps celle d'un fils que je cherche par toute la terre. — Un fils! vous, bon derviche! — Hélas! oui, cher émir; et quel fils, grand Dieu! Non, je ne le méritais point. Imaginez,réunies dans une même créature, toutes les perfections que d'ordinaire le Ciel partage d'une main avare entre quelques mortels favorisés : la bonté, la raison, la grâce, la force, la beauté____ — Faut-il en croire un père ? dit l'émir. — Oui, sur ces pleurs, répond le derviche. Malheureux! et c'est moi, c'est moi qui ai changé, qui ai arrêté, qui ai tranché peut- être le cours de ses belles destinées. « Pardonnez, continua-t-il, vous connaîtrez peut- être un jour les illusions d'un père : puissiez-vous n'en jamais connaître les chagrins! Encore une fois, émir, pardonnez mes larmes. — Ah! donnez, donnez-leur un libre cours, bon derviche, et puissent les miennes, qui s'y mêlent, en adoucir l'amertume! Mais que vous avez dû souffrir l'un et l'autre : vous, privé d'un fils tel que votre amour se plaît à le dépeindre, et lui,privé d'un père tel que je vous vois, tendre, humain, indulgent, offrant dans tous vos discours et dans toutes vos manières des leçons d'amour et de paix, et portant, comme un autre Brama, tout le genre humain dans votre coeur ! — Oh ! mon ami, je n'ai pas toujours été celui que votre belle âme se figure. Ma vie s'est l.E DERVICHE 7' passée à lutter contre mes défauts, et trop souvent avec désavantage. Ce n'est pas que mon esprit n ait toujours cherché la vraie justice ; mais plus d'une fois je me suis égaré, même en la cherchant. Ma raison, trop faible et trop lente, n'a pas toujours su prévenir en moi les brusques élans de la passion, et si aujourd'hui ces élans paraissent comprimés, hélas! c'est l'ouvrage du temps et du repentir. Oui, mon digne ami, du repentir; et depuis dix-sept ans j'expie trop de rigueur envers le moins imparfait des enfants des hommes. — Dix-sept ans ! s'écria Mohély en levant les mains au ciel; puis,revenant à lui avec l'embarras d'un homme qui se reprocherait trop de vivacité ou qui craindrait d'avoir commis une imprudence : « Continuez, dit-il, bon derviche, votre ami promet de ne point vous interrompre. » Et cependant il répétait à voix basse,et comme malgré lui : « Dix-sept ans ! — Oui, mon ami, il y a dix-sept ans que mon fils, le plus tendre et le plus aimé des fils, a fui du toit paternel, emportant avec lui notre joie, et laissant le deuil dans nos murs. Rien ne m'eût retenu; mais j'avais encore un père : un père ! et je savais trop ce que c'était que d'être abandonné d'un fils. Je ne voulus donc pas abandonner mon père ; je restai près de lui, déplorant en secret ma faute, mais prenant sur moi pour lui donner des consolations dont je n'étais pas susceptible. Au bout de deux ans, il fallut le pleurer aussi, et à peine lui eus-je rendu les der- 72 LE DERVICHE niers honneurs, que je ne songeai plus qu'à chercher mon fils par tout l'univers; je renonçai à tout et je donnai la liberté à mes esclaves, pensant que tous les genres d'infortune sont autant d'ennemis invisibles qui planent sur toutes les classes des mortels, et que mon noble fils, désormais en butte à tant de hasards, pouvait aussi être tombé dans l'esclavage. Frappé de cette idée accablante pour un père, je rassemblai tout ce que je pus de diamants, de rubis et d'autres pierreries, pour avoir avec moi le moyen de racheter ce précieux enfant, si le Ciel, que je ne cessais d'invoquer, me le faisait rencontrer dans cet état indigne de l'homme. — Noble et tendre père ! s'écrie Mohély en lui pressant la main. — Ou pour ajouter, continua le derviche, ce médiocre trésor à sa fortune, si quelque Ainadya, quelque génie conducteur d'une brillante étoile, a daigné faireluire sur mon fils un rayon de sa faveur. —Ah! bon derviche, dit l'émir en levant les yeux aux ciel, les véritables génies protecteurs des hommes sont des pères tels que celui que je vois. — Ces premières dispositions une fois faites, reprend le vieillard,je partis au milieu delà nuit, seul et caché sous l'habit que vous me voyez, à la faveur duquel je pouvais librement traverser les camps amis ou ennemis qui couvraient alors l'Iram et le Touram ; et, après avoir passé, sans être reconnu, le fleuve qu'on ne repasse point, je parcourus différentes régions, n'ayant que l'inspira- LE DERVICHE 73 tion pour guide. — Noble résolution, interrompt Mohély, et comme elle prouve bien que le courage ne s'éteint pas dans l'âme d'un vieux guerrier!— Mais vous avais-je dit, Mohély, que j'eusse autrefois été guerrier? — Eh ! bon derviche, comment le saurais-je autrement? et qui d'ailleurs ne le jugerait pas à votre intrépidité ? combien il en faut pour parcourir ainsi de vastes régions seul et sans défense ! Je ne puis y penser sans frayeur. — Mon ami, les dieux sont une bonne escorte pour ceux qui s'y confient. — Mais les brigands dont l'Asie est infestée? — Les brigands ne s'adressent guerre aux derviches. — Vous aviez cependant de quoi les tenter, ce sac... de peau de tigre,s'il m'en souvient.—Je me ressouviens très- bien, dit le derviche étonné, de vous avoir parlé à table d'un sac rempli de diamants, mais je ne me souviens pas de vous avoir dit qu'il fût de peau de tigre. — Eh! bon derviche, dit encore l'émir.com- ment le saurais-je autrement? — N'importe, cher émir; ce sac dont nous parlons me rappelle tous les jours la première origine de nos malheurs, car nous les devons en grande partie, cet infortuné jeune homme et moi, à sa passion immodérée pour la chasse, qui nous a fait oublier un moment, à lui qu'il était mon fils, à moi que j'étais son père. — Ali! cet oubli-là, répond Mohély, a sans doute été bien réparé? — Vertueux guerrier, si je ne me reprochais à tout moment d'abuser de cette attention I o 74 LE DERVICHE touchante qui mêle une volupté secrète aux douleurs que je vous confie____— Eh bien, mon père ? — Je reprendrais les choses de plus haut; mais je craindrais de payer trop de bonté par trop d'ennui. — Mon père, dit Mohély d'un ton de voix altéré, lisez sur mon visage si l'ennui peut trouver place entre vous et moi. — Sachez donc, reprend le derviche, que jamais créature vivante n'a donné aux siens autant de joie, autant d'espérance, autant d'orgueil que celui que je voudrais vous peindre : tout semblait surnaturel dans cet enfant; sa beauté, sa douceur, sa grâce, sa force, son intelligence, tout présageait en lui les plus hautes destinées ; Ixora, sa tendre mère, en eut la première annonce, dans un moment de délire,ou plutôt de ravissement céleste, qui précéda sa délivrance; et voici comme le jour même elle me l'a raconté : « Je ne dormais pas, mais, tout occupée à me « figurer l'avenir de celui que je portais encore dans « mon sein, tous les objets qui m'entouraient « avaient disparu de devant moi, et je me suis « sentie transportée tout à coup, je ne sais par « quel enchantement, au milieu d'un vaste jardin « rempli de mille sortes de fleurs que je voyais « éclore à mesure que je les regardais. Pendant que « j'admirais ce prodige, une harmonie délicieuse « que j'entendis soudain résonner au-dessus de ma « tête me fit tourner mes regards vers le ciel, et je « crus voir toutes les divinités protectrices des LE DERVICHE 7^ « hommes qui descendaient vers moi. L'éclat de « leur beauté avait fait disparaître toute autre lu- « mière, et des nuages diversement colorés, qui « leur servaient de palanquins, les déposaient dou- « cernent entre les touffes de fleurs qui germaient « de toutes parts : toutes ces déesses portaient un « arc d'or à la main, mais l'expression de leurs « traits et la grâce de leur maintien annonçaient « tant de bienveillance que leurs arcs ne m'inspi- « raient aucune crainte; bientôt elles se dispersent « çà et là, et chacune d'elles choisit une de ces • fleurs mystérieuses, et l'ajuste comme un trait à « la corde de son arc ; puis tout à coup se dispo- « sant en cercle, elles tirent en même temps sur une « faible plante, qui paraissait poindre au milieu de « ce beau jardin. Tous les traits partent et frap- « pent à la fois, et, en un clin d'œil, je vois la « jeune plante transformée en un arbre prodigieux « qui se couvre à l'instant de toutes les fleurs qui « viennent d'être décochées. Les divinités remon- « tent aussitôt sur leur nuage, regardant l'arbre « avec amour, et lui disant : « Bel arbre, tu t'élè- « veras jusqu'aux cieux, car nous veillerons sur « toi. » « Ma pieuse épouse, continue le derviche, trouve, en revenant de sa vision,un enfant dont la naissance ne lui a coûté aucune douleur, et sur qui tout ce qu'elle avait vu en figure parut s'être réalisé. Sa beauté charma d'abord tous les regards ; 7« LE DERVICHE mais de plus précieuses faveurs du Ciel nous étonnèrent bientôt après : nous vîmes luire l'aurore de sa raison comme on voit les sommets des monts les plus élevés éclairés longtemps avant le reste des campagnes. Avide d'apprendre et de comprendre, il fut bientôt initié comme par magie à plusieurs connaissances qui, chez presque tous les hommes, exigent de longues études ; et chaque mois, dans le champ de Saris-Oualy (la science), était marqué chez lui par des progrès qu'un autre enfant eût été heureux défaire dans une année entière. Indifférent pour les plaisirs de son âge, il ne vivait en quelque sorte que dans son esprit ; tout autre soin que ceux de l'étendre et de l'orner lui paraissait au-dessous de lui, et son corps lui était devenu comme étranger. — Encore une fois, derviche, dit l'émir en souriant, faut-il s'en rapporter entièrement à des yeux paternels? — Hélas! je n'en ai pointd'autres, dit le derviche; mais des yeux plus clairvoyants que les miens, ceux de mon respectable père,me furent d'un grand secours. « Vous êtes fier de votre « Idalmen, me dit-il un jour; mais son intérêt de- « vrait vous être encore plus cher que votre gloire: « croyez-moi, si vous voulez le conduire au point « où il peut arriver, changez de route, et n'allez « pas plus vite que le temps. Le premier âge a « plus besoin de jeux que d'instruction : craignez « que cette vie studieuse, qui a tant d'attraits pour « cet aimable enfant, n'altère sa santé, car le LE DERVICHE 77 « corps doit avoir une grande part à nos premiers « soins, pour être ensuite plus en état d'obéir à « l'âme ; craignez qu'une manière de vivre trop « délicate (c'est le malheur de nos pareils) ne le « conduise bientôt à la mollesse, qui a trop besoin i des secours des autres, car l'habitude d'être aidé « nous ôte les moyens de nous aider nous-mème. « Voyons toujours l'avenir de notre Idalmen ; « craignons les caresses et les applaudissements « qu'on a tant de plaisir à lui prodiguer, ils pour- ce raient lui donner à la longue le pire des défauts, « l'orgueil. Oui, mon fils, l'orgueil, qui dans les « hommes ne nous montre point nos semblables ; « l'orgueil, qui fait qu'on n'est pas aimé et qu'on « n'aime pas: deux choses dont l'homme a tant de « besoin ! Laissez donc là pour quelques années, « continuait mon père, les livres et les docteurs: « votre fils touche à peine à sa dixième année, « il aura le temps d'y revenir. Formez-le, si vous « m'en croyez, aux exercices d'adresse, et même « de force, qui font vraiment d'un enfant un « homme. Dans quelque rang que le sort nous ait " placés, l'habitude des travaux nous ramène, sous « quelques rapports du moins, au niveau du reste >< des mortels; elle prépare nos corps à mille assauts l< qui nous menacent, tous tant que nous sommes « et quels que nous soyons, dans le tumulte des « choses; et du moins elle fait que, sans dépendre « des services d'autrui, comme tant d'êtres effémi- 78 LE DERVICHE « nés, nous trouvons dans nos propres membres « d'utiles serviteurs. Songez de plus, ajouta le ver- « tueux vieillard, que, d'après les saintes lois de « notre patrie, notre Idalmen est destiné non à « l'état de santon ou de bramine, mais à celui de « guerrier : car, hélas ! il en faut, puisqu'il y en a ; « et procurez-lui de bonne heure ce qui peut as- « surer ses jours et sa gloire. » « Ainsi parla mon père, et sa dernière pensée entra dans mon esprit. Je ne vis plus dès lors dans mon Idalmen qu'un être voué par Adaristo (le destin) à l'immortalité des héros, et toutes mes leçons et tous mes soins n'eurent plus d'autre motif ni d'autre objet. Je lui mis entre les mains toute espèce d'armes ; je prenais soin de les proportionner à sa taille, et je me plaisais à lui en apprendre l'usage. — J'admire, dit Mohély en regardant le derviche avec des yeux attendris, comme tout le fil de la vie d'un fils se déroule d'avance dans la pensée d'un père. — Cette seconde éducation, reprend le derviche, ne fut pas moins heureuse que la première : on eût dit qu'en ce genre aussi mon Idalmen avait reçu en naissant plus que les autres n'acquièrent. Il atteignait les daims et les gazelles dans les forêts ; il s'élançait sur les chevaux les plus sauvages au milieu de leur course ; il terrassait les taureaux en saisissant leur cornes de ses mains encore enfantines; sa flèche obéissait à son œil, et l'aigle, presque invisible à d'autres regards, tom- LE DERVICHE 79 bait percé du haut des nues à ses pieds. Son cœur cependant ne s'endurcissait point à de pareilsjeux: il s'y exerçait surtout dans la vue du bien qui pouvait en résulter un jour non pour la société (une telle conception était encore trop au-dessus de son âge), mais pour sa famille, mais pour moi, dont il espérait, disait-il, être le soutien au déclin de mes ans. Ce n'était pas qu'il fût indifférent au plaisir que Pliomme attache naturellement à tout ce qu'il fait bien : au contraire, l'arc et la fronde, où il excellait, devinrent pour lui des passions. Il en avait fait ses amusements favoris jusqu'à l'âge de douze ans, et je le voyais chaque matin revenir chargé des victimes de son adresse. Un jour cependant il rentra les mains vides, je lui en demandai la cause : il venait de lire dans un pandit indou un vers qui avait fixé son attention; le voici: Sur tout être qui vit l'humanité s'étend. Et, le croiriez-vous, bon émir? de ce moment il résolut de renoncer à toute autre chasse qu'à celle des animaux féroces : il regardait ceux-là comme les ministres du Shirvcn (le génie destructeur), et, dans ses jeunes idées, il lui paraissait juste de leur faire la guerre pour la défense du reste de la création. « Bientôt un sentiment d'orgueil vint encore troubler ses plaisirs : Idalmen avait achevé dans la nuit la lecture d'un autre pourana, et il y avait re- 8o LE DERVICHE marqué cette maxime, faite à la fois pour élever l'âme et pour l'adoucir : A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Dès lors, tourmenté du premier aiguillon d'une noble ardeur qui commençait à bouillonner dans ses veines, il se persuada que l'homme ne s'élève réellement au-dessus de sa condition que par une audace utile au monde, qui d'un être vulgaire fait un être protecteur. Tourmenté de cette pensée, il rougissait de n'avoir employé la force, l'adresse et la ruse qu'avec une parfaite sécurité; bientôt rien de ce qui était sans danger n'eutplusd'attrait pour lui. Il ne m'en parla point d'abord, mais il faisait à mon insu divers essais qui lui firent assez connaître sa force et son courage ; et,toujours brûlant de se surpasser lui-même, il méditait à toute heure de nouvelles entreprises. « Un jour, continua le derviche,il entendit parler d'un tigre qui faisait de grands dégâts dans un canton voisin du nôtre. Aussitôt le jeune homme ordonne en secret une chasse pour le lendemain; il dispose d'avance les meutes, assigne aux archers et aux lanciers les postes qu'ils doivent garder; et, quand tous ses ordres ont été donnés pour le lendemain à la pointe du jour, il part au milieu de la nuit, comme à son ordinaire, et devance la troupe. Je ne sais s'il était ambitieux d'avoir à lui seul tout l'honneur de l'action qu'il méditait, ou bien (et LE DERVICHE Si j'aime à le penser) s'il craignait d'exposer des hommes à ses périlleux plaisirs. Déjà il avait dérobé ses traces par plusieurs tours et détours dans cette vaste et sombre forêt qu'il avait cent fois parcourue, et qu'il connaissait comme les jardins de son père; il poursuit, et pendant que toute sa suite, inquiète et trompée, le cherche dans toute les places où il n'est point, il examine jusqu'aux moindres indices, et ne tarde pas à reconnaître de larges traces toutes récentes qui lui annoncent l'ennemi qu'il cherche: aussitôt, pour ne pas exposer même son cheval à ses périls, il descend, l'attache à un palmier, et, se faisant jour au travers des broussailles épineuses, il aperçoit le terrible animal qu'il cherche arrêté à la lisière du bois. Déjà mon fils était près de lui sans en être aperçu ; déjà il apprêtait sa hache d'arme pour le frapper, lorsque le tigre, attiré par un troupeau de brebis qu'il avait découvert au loin dans la plaine, s'y élance comme une flèche. A peine commençait-il à déchirer sa première victime, qu'Idalmen, aussi agile qu'audacieux, lui décharge sur la tête un coup de sa hache d'arme qui l'oblige à lâcher prise, et fait jaillir une partie de sa cervelle. Le monstre, prêt à succomber, n'en devient que plus féroce : il se dresse avec rage, et cherche, dans ses dernières convulsions, à saisir mon fils entre ses affreuses griffes; lui, sans s'effrayer,en fait tomber une d'un coup de sa hache; mais déjà l'autre griffe, profondément enfoncée dans la joue 11 ti I.E DERVICHE du jeune homme, en emportait un lambeau, lorsque le tigre, épuisé de sang et de force, tombe roide mort aux pieds de son vainqueur. « Cependant la troupe des chasseurs, que leur jeune commandant avait devancée, n'a vu le combat que de loin, et ne peut arriver qu'au moment de la victoire ; mais dès qu'ils virent cette horrible blessure, les cris de joie se changèrent en lamentations. Mon fils leur rend le courage; il se félicite de n'avoir exposé personne, fait envelopper sa plaie, remonte à cheval, et retourne gaiement à la maison parternelle. « Moi, de mon côté, j'étais resté chez moi, où je feignais d'ignorer ce projet, ces préparatifs «t ce départ, voulant, par une sorte de délicatesse paternelle, laisser à mon ambitieux Idalmen ce plaisir si doux, si cher à l'adolescence (toujours un peu présomptueuse), de tout régler, de tout ordonner par soi-même. Cependant,au bout de quelques heures, je ne sais quelle inquiétude me force à tout quitter pour aller le chercher au fond des forêts; bientôt les chants de triomphe, les fanfares, les hennissements des chevaux, les aboiements des chiens m'apprennent où je le trouverai; et voilà ce malheureux enfant qui vient au-devant de moi avec la tête enveloppée à peu près comme je vois la vôtre en ce moment. Car, mon ami, je dois vous le dire, lorsque j'ai entr'ouvert le rideau de votre tente, il m'a semblé revoir mon fils comme je le vis alors; LE DERVICHE 8J et vous me l'avez rappelé, autant qu'un homme de votre taille et de votre âge peut retracer un enfant de douze ou treize ans. Mais, pour achever ce que j'avais commencé à vous raconter, du plus loin que je découvris mon jeune chasseur ainsi déguisé, je ne sus d'abord qu'en penser, et je m'avançai vers lui, plus étonné qu'alarmé : c'était son air toujours serein, sa contenance toujours assurée ; je l'entendais même parler à ses compagnons avec une vivacité, une gaieté peut-être affectées (car de quoi son amour n'était-il point capable?). Cependantsa démarche, plus lente que de coutume, commençait à m'inquiéter; mais bientôt je vis la tristesse et la frayeur peintes sur tous les visages ; et puis cette pâleur, si nouvelle sur celui de mon Idalmen, et ce sang qui perçait tous les plis et replis du voile..... Ah! cher émir, quelle vue pour un père que le sang d'un fils! N'importe, je prends sur moi comme il avait pris sur lui: j'examine la plaie avec un sang- froid affecté ; j'y mets de ma main un premier ap- . pareil, et je ramène l'enfant au petit pas vers sa bonne mère, la tendre et sainte Ixora : j'avais eu soin de la faire prévenir un moment d'avance ; mais elle n'en est pas moins tombée, à l'approche de son Idalmen, saisie d'un tremblement universel. Nous examinons de nouveau la blessure : elle était plus effrayante que dangereuse. Instruit comme je l'étais dans les arts conservateurs de l'humanité, je jugeai que les chairs encore fraîches, avec un sang aussi 84 LE DERVICHE pur que celui de ce bel âge, ne seraient pas difficiles à rapprocher : elles reprirent en effet en peu de jours, aumoyen des sucs dont j'avais la connaissance, et laissèrent seulement une citatrice qu'il portera toute sa vie. (Hélas! pourvu qu'il la porte encore ! ) Ah ! si jamais son père la revoyait____— Vous la reverrez,bon derviche; oui, vous la reverrez.— Emir, vous prenez plaisir à me flatter ; vous ressemblez au génie consolateur qui me la montrait encore cette nuit en songe; je l'ai revue effectivement; mais ce n'est qu'un songe; et comment y croire ? — Saint homme, dit l'émir, les méchants qui sont livrés aux mauvais génies n'en reçoivent en dormant que des avis trompeurs ; mais il n'en est point ainsi des bons génies qui veillent sur le sommeil du juste. — Eh bien! cher Mohcly, vous allez voir ici mon cœur dans toute sa faiblesse. — Dites sa bonté, sage derviche.—Lorsque, après la guérison de notre Idalmcn, nous regardions cette ■tache qui le distinguait entre tous les mortels, mon épouse pleurait la perte de la beauté de son fils, jusqu'alors le plus charmant des enfants des hommes. Moi, ou contraire, j'en étais glorieux: je la considérais toujours avec une nouvelle admiration, et je voyais d'avance mon Idalmen marque du signe des héros. Cette idée, si flatteuse pour un père, m'a toujours soutenu depuis que j'ai cessé de le voir; et au milieu de mes chagrins, elle luit dans mon esprit comme une faible étoile entre de som- LE DERVICHE S5 bres nuages. — Les dieux sont ingénieux à consoler ceux qui les servent. Ils ne vous abandonneront point, excellent père. — Il y a une chose que je ne puis vous confier qu'en rougissant ; mais l'intérêt avec lequel vous semblez m'écouter m'est doux comme le plaisir rêvé dans la douleur. — Parlez, parlez, bon derviche,lui dit l'émir d'une voix altérée, jamais mon ame (et vous la voyez dans mes yeux) ne s'est sentie aussi délicieusement agitée par le respect, par la tendresse, par je ne sais quelle émotion incompréhensible que je suis fier de vous voir partager. — Eh bien! émir, vous allez lire dans le fond du cœur d'un père, vous allez voir jusqu'où sa raison peut s'égarer. Lorsque le grand Akbar, revenu de ses conquêtes, s'est de nouveau rappelé ce guerrier dont le secours miraculeux avait sauvé ses jours, et que le sultan l'a désigné par une marque absolument pareille à la cicatrice de mon Idalmen, mes entrailles ont tressailli; je me suis rappelé sa froide audace, et j'ai osé penser que, seul entre les guerriers (noble émir, ne vous en ol- fensez point), il avait pu être choisi par le Ciel pour un aussi grand exploit. Déplorable illusion ! reprend le vieillard avec un soupir douloureux, et qui me confirmerait encore la perte de mon fils : car, si le guerrier existait, le monde le connaîtrait; tQus les guerriers, tous les hommes, fixeraient leurs regards sur cette marque si reconnaissable qui, au milieu de tantde périls, a frappe les yeux du grand Akbar; 86 LE DERVICHE ô Idalmen i et ton père la verrait. Mais c'est en vain que ses yeux la cherchent : Idalmen n'est plus, continua-t-il en sanglotant... — Bon derviche,reprit l'émir, rien n'est impossible au Ciel, et quelquefois c'est du milieu des plus durs chagrins qu'il fait naître la joie, comme la source vive qui jaillit du rocher. Espérez donc, espérez toujours : le désespoir des mortels offense leurs amis invisibles. Vous- même, sage vieillard, n'auriez-vous pas cru votre fils perdu pour votre amour si vous aviez été instruit plus tôt de ce combat que vous me contiez tout à l'heure en frémissant ? et cependant vous Pavez revu, ce fils, et il est venu à vous, tout blessé qu'il était, déposer à vos pieds la dépouille de ce tigre... — En effet, dit le derviche, il est venu me l'apporter; mais je ne croyais pas vous l'avoir dit. — Eh ! bon derviche , répond l'émir comme il l'avait déjà fait, comment le saurais-je autrement? — Vous imaginez bien, dit le derviche en reprenant son récit, que je me défendis toute espèce de reproche ou même de leçon à faire à mon jeune fils jusqu'à sa parfaite guérison: je le connaissais si prompt, si impétueux, et en même temps si sensible, si soumis, que, dans de tels moments, la moindre marque de mécontentement de ma part aurait pu mettre sa raison et même sa vie en danger. (Hélas! pourquoi n'ai-je pas toujours eu la même prudence ?) Enfin, quand sa mère et moi nous fûmes hors de toute inquiétude, je lui fis une sévère ré- LE DERVICHE «7 primande ; je le condamnai à être trois choubers, trois lunes, sans aller à quelque chasse que ce fût, et je lui défendis celle du léopard et du tigre pendant deux ans entiers, sous peine d'encourir ma malédiction. — Ah ! derviche, quel mot dans la bouche d'un père! — Je ne le sais que trop, mon fils ! c'est un tonnerre, mais qui frappe plus sûrement encore celui qui le lance. — Eh bien, derviche? — Eh bien, cher émir... Mais où trouverai- je la force de vous raconter le reste ? Six mois,dix mois, un an s'écoulent : mon fils, au lieu de passer les jours et les nuits dans les forcis à la poursuite des animaux sauvages, les passait tranquillement à cultiver sa raison, ses pensées, à chercher la vérité sous les illusions qui la défigurent et les emblèmes qui la renferment. Avec quelle douce satisfaction je le voyais gagner tous les jours quelque mérite de plus, et passer en quelque manière de la nature sauvage à la nature céleste ! étudiant sans cesse les pouranas,le védam.les philosophes qui ont deviné l'énigme du monde, et se plaisant surtout à cultiver la douce et sainte poésie, qu'il regardait comme la langue du ciel. « Les dieux la parlent, disait-il, « et les hommes peuvent à peine la bégayer. » « Mais un jour.... jour fatal ! je me promenais entre mon épouse et mon vieux père, dans un bocage voisin de notre demeure, lorsqu'une famille éplorée vient se jeter à nos pieds, et nous conter qu un lion d'une grandeur démesurée, non content 88 LE DERVICHE de dévorer les troupeaux, attaquait aussi les hommes avec encore plus de fureur ; qu'on ne sortait plus des habitations qu'en tremblant ; que, depuis une lune, douze victimes avaient péri; que toute communication particulière était interrompue; qu'on ne marchait plus qu'en troupe ; qu'on tenait jour et nuit des feux allumés devant toutes les portes pour écarter l'ennemi ; enfin que tous les environs sont en alarme, et qu'on me supplie, au nom de tous les pères et de toutes les mères du canton, d'y envoyer une troupe de hardis chasseurs, commandée par mon brave Idalmen, dont la renommée avait publié les derniers exploits. J'étais chef et j'étais homme: je connaissais trop bien les devoirs de l'humanité, et en même temps ceux de l'autorité, pour ne point accueillir une prière aussi juste; et, sans m'expliquer au sujet de mon fils, je renvoie ces infortunés avec la promesse d'un prompt secours. Ce trop cher enfant était dans ce moment- là plus près que je ne le croyais, assis au pied d'un dattier, occupé, comme à son ordinaire, à la lecture d'un pouiana, mais placé de manière à pouvoir nous entendre sans être vu de nous. La troupe suppliante, en me quittant, passe par hasard à portée de lui : on s'arrête,on se prosterne,on se jette à ses pieds comme on avait fait aux miens, on les arrose de larmes ; on l'appelle un second Wisnou sur terre, et d'avance on le remercie de la sécurité qu'on va lui devoir. L'excellent Idalmen, touché de LE DERVICHE 8, leur douleur, flatté de leurs hommages, passionné, comme je vous le disais, pour la gloire d'être utile, peut-être aussi fatigué du long repos auquel je l'avais condamné, conçoit pour la première fois le projet de se dérober à ma surveillance. Il commence par différentes questions sur tout ce qu'il lui importe de savoir, sur la position des lieux, les refuites du lion, les heures et les endroits où il se fait voir le plus souvent ; puis, quand il a une fois rassemblé tous les renseignements qu'ils désire , il se travestit en simple chasseur, et part seul, au milieu de la nuit, sans même donner connaissance de ses projets à ceux qu'il voulait servir, et qui attendaient prudemment le retour du jour pour se joindre à nos chasseurs et marcher avec plus de sûreté. « Cependant l'heure de la retraite arrive, elle passe, elle est passée depuis longtemps, et Idal- men n'a point paru. « Où est-il? où est-il? » se disait-on les uns aux autres; on attend, on écoute, on s'inquiète, on s'agite, on appelle, on crie; tous les jardins, tous les portiques retentissent du nom d Idalmen ; cent flambeaux allumes sont promenés curieusement de tous les côtés : pas une place, pas un recoin, pas un buisson qui n'ait été vu et revu. Enfin, après beaucoup de mouvements inutiles, j arrive au pied de l'arbre où mon fils avait fait sa lecture : je trouve le livre encore ouvert, et noté de sa main à une stance qu'il lisait sans doute au moment où l'on était venu l'implorer ; la voici: Si 12 9 o LE DERVICHE tu entends le cri de l'infortuné, sois sourd pour tout le reste. « Hélas! pendant que nous le cherchions à la lueur de tant de feux, Idalmen marchait seul dans l'obscurité de la nuit et dans l'épaisseur des forêts, ne songeant pas plus à son repos qu'à ses dangers. II arrive au point du jour dans le canton qu'on lui avait indiqué la veille, et voit tout ce que peut la terreur sur la raison. Deux enfants et leur mère venaient d'être dévorés pour n'avoir pas su, dans leur trouble, trouver l'entrée de leur cabane. C'était une consternation générale: on n'entendait que des gémissements dans toutes les maisons, des prières dans toutes les pagodes ; une douleur insensée égarait les plus courageux. Idalmen frappe à une porte, on croit entendre le lion, et, au lieu d'ouvrir, on se renferme avec plus de soin ; il insiste, on se barricade ; il interroge au travers d'une petite ouverture, et il obtient avec peine qu'on lui réponde: le monstre, à les en croire, est autre chose que ce qu'il paraît; c'estquelquemagicien,quelqueAzour, quelque génie malfaisant que Sirvhen (le dieu de la destruction)a chargé de dépeupler la contrée. Rien ne l'arrête, rien ne l'effraye : il a renversé toutes les palissades; il a déchiré tous les filets ; il attaque de front les hommes armés ; il les dévore avec leurs carquois et leurs javelots; les plus habiles archers, les frondeurs les plus adroits n'ont pu seulement l'atteindre ; les pierres, les flèches, lancées contre LE DERVICHE V lui de toutes parts, sont tombées sans forces à ses pieds.... « Tel était le délire de cette peuplade affligée ; mais jusqu'où ne va pas l'ignorance aidée de la superstition! Déjà l'on faisait des prières, des invocations au monstre, et l'on se proposait de lui abandonner tous les jours une génisse avec une brebis pour se le rendre propice. Idalmen, enflammé du désir de rendre à ces infortunés le calme et la raison, avance fièrement au milieu de la bruyère où le lion avait coutume de se montrer tous les matins ; il ne tarde pas à l'entendre, et, sans le voir encore, il le mesure à ses rugissements. L'ennemi paraît tout à coup: il voit mon fils, et s'arrête un moment comme frappé de cette contenance fière à laquelle les timides habitants de la contrée ne l'avaient point accoutumé ; puis, rugissant et se battant les flancs pour allumer sa fureur, il prend son élan vers le jeune champion, qui de son côté lui épargne la moitié du chemin. Alors le combat commence aux yeux, aux acclamations, aux applaudissements d'une foule de spectateurs montés sur tous les toits du hameau. Idalmen s'était débarrassé d'un large kaffetan, dont il s'était enveloppé dans sa marche ; il le tenait à sa main gauche, rassemblé en plusieurs plis, à dessein, et l'oppose, comme une molle égide, aux premiers assauts de son terrible adversaire : I animal furieux reste immobile et comme honteux de n'avoir déchiré que de l'étoffe, puis il revient 0,2 LE DERVICHE plus impétueux à la charge. Idalmen, sans se troubler, déploie adroitement le manteau, le jette tout entier sur les yeux du lion, et profite du moment pour lui passer sa lance au travers du corps. Le monstre aux abois se roule sur la terre ; dans les convulsions de la mort, il brise en se débattant le bois de la lance qui le traversait, mais il en emporte le reste dans ses entrailles, et se traîne lentement jusqu'à un antre voisin, où il va mourir. « Pendant que tout cela se passait à notre insu, cette même inquiétude qui, l'année d'auparavant, m'avait conduit sur les pas de mon fils, m'y ramène de nouveau. Mon épouse, la tendre Ixora, quoique enceinte et déjà dans sa neuvième lune, voulut m'accompagner (une mère, en pareille circonstance, ne s'en fie pas même à un père); et déjà nous entrions dans la grande route de la forêt, lorsqu'au moment où nous nous y attendions le moins, nous voyons arriver à toute course un cheval effaré : c'était celui d'Idalmen, que les fortes épines qu'il avait traversées avaient mis en sang. Cette fuite, ce désordre, ce sang, élèvent en nous de tristes pensées : la malheureuse mère, presqu'au terme de sa grossesse, n'a point la force de les soutenir, et, à cette vue effrayante,elle tombe évanouie dans mes bras. Mon fils alors était loin sans doute de penser aux angoisses qu'il nous causait. On m'a conté depuis qu'enivré de sa victoire, comme on pouvait l'attendre de son âge, il s'était pressé d'aller ras- LE DERVICHE 9 3 surer les familles encore tremblantes qui l'avaient imploré. Déjà des cris de joie, prolongés et répétés de proche en proche, grossissaient autour de lui une multitude reconnaissante ; bientôt tout le voisinage, étonné du retour de la sécurité, vient à sa rencontre : hommes, femmes, enfants, vieillards, s'avancent marchant deux à deux, dans l'ordre d'une solennité religieuse, et lui portaient, comme à un dieu libérateur, les simples dons que leur pauvreté leur permettait de lui offrir. Le trop sensible jeune homme, attendri jusqu'aux larmes de son propre bienfait, les remerciait à son tour, et, distrait de nos alarmes par leur joie , il consentit à s'asseoir entre eux au festin champêtre qu'on lui avait préparé. « Emir, pardonnez-moi tous ces détails; souvenez-vous que c'est un père qui vous parle de son fils. — Eh ! bon derviche, comment pourrais-je l'oublier? — J'ai quelque plaisir à me peindre à moi-même ces instants de joie pour mon Idalmen: le reste sera si triste ! — Poursuivez, mon digne ami : toutes vos paroles s'écrivent dans le cœur de votre ami. —Je vous ai dit que j'avais envoyé des chasseurs; j'en avais doublé le nombre : ils étaient arrivés à la place indiquée, et déjà la bande commençait à se diviser et à s'étendre au loin dans les plaines et dans les bois. Dispositions inutiles ! Le lio n, comme je vous ai dit, était allé mourir au fond d'un antre ■ on le cherche en vain, mais on 94 LE DERVICHE trouve le tronçon de la lance de mon fils, avec son manteau déchiré et souillé de sang. A ces indices trop frappants, une douleur égale s'empare de tous les chasseurs : ils pleurent tous leur cher Idalmen, et n'ont plus d'autres soins que de se répandre çà et là pour en retrouver les restes. « Cependant sa mère et moi nous étions allés à sa rencontre sans rien savoir de ce qui se passait, et nous nous perdions en mille et mille conjectures, qui se détruisaient entre elles ; mais, depuis le retour du cheval, nos terreurs étaient balancées par bien peu d'espérance. J'essayais cependant, autant que je le pouvais, d'en concevoir, ou plutôt d'en donner, et, soutenant mon épouse affaiblie, nous suivions au hasard les routes delà forêt, quand,aux derniers rayons de ce triste jour, nous apercevons de loin des chasseurs qui revenaient à pas lents avec une contenance morne et dans le silence d'un cortège funèbre. Cette lenteur, ce silence nous paraissent d'abord d'un sinistre augure ; mais, lorsqu'en approchant nous entendons s'élever des gémissements et des sanglots ; lorsque nous reconnaissons les deux plus fidèles serviteurs de ce fils si tendrement aimé, portant, l'un ce vêtement sanglant, l'autre ce débris de son arme, lorsque nous les voyons se prosterner à nos pieds et les inonder de pleurs... non, cher émir, non, je ne puis vous dire ce qui se passa au dedans de nous : l'unique souvenir qui m'en reste, c'est que je me trouvai trans- LE DERVICHE 9* porté, comme par prodige, au pied d'un lit, où l'on avait déposé la déplorable Ixora; j'essayai de lui parler, elle ne répondit que par ces mots: «J'ai trop vécu; » et aussitôt l'ange de la mort,qui planait sur elle, vint s'emparer à la fois de la mère et de l'enfant. « Mais quoi ! vous pleurez, généreux guerrier, mes peines deviennent les vôtres? Ah ! ne vous en cachez point : la compassion est l'ornement du courage. Laissez-les, laissez-les couler, mon ami, ces larmes si précieuses, elles me soulagent comme si je les versais. — Poursuivez, bon derviche, je n'ai que la force de vous écouter. « Je ne vous peindrai point, cher émir, les pleurs, les cris, la consternation, le funèbre tumulte qui régnait dans cette maison, si subitement affligée de tant de plaies à la fois. Pendant qu'on allait et venait de tous côtés sans savoir où ni pourquoi, et que moi, sans action, sans mouvement, et presque sans pensée, je restais au pied du lit de ma trop chère Ixora, l'esprit absorbé dans les plus ténébreuses contemplations, pleurant à la fois sur la mère, qui cessait de vivre, sur l'enfant, condamné par le sort à ne point connaître la vie, et sur celui qui me les coûtait tous les deux.... tout à coup on frappe, on redouble, on appelle à la porte de l'ap- partement où mon Ixora venait d'être déposée : c'était mon fils. Mon fils ! Et, le croiriez-vous, d'gne émir? ce ne fut pas pour moi une consola- 96 LE DERVICHE tion.— Malheureux père! s'écria Mohély en soupirant. — Jusqu'à présent, dit le derviche, vous n'aviez vu que sa faute : ici commence mon crime. Hélas ! je l'entends encore, ce trop regrettable jeune homme, sous les portiques de mon habitation, criant à plusieurs reprises : « Mon père, ma mère, « voici votre fils. » Tous les domestiques, dont il était adoré,se précipitaient au-devant de lui, muets d'étonnement et de joie : je les écarte, je marche moi-même à la porte, je Pentr'ouvre ; et, saisi à sa vue d'une fièvre qui troublait toutes mes pensées, je m'arrête sur le seuil en lui montrant sa mère étendue sur son lit funèbre... « Contemple « ton ouvrage, fils rebelle, lui dis-je alors d'un ton « bien nouveau pour son oreille ; la mort de ta « mère, la perte de son enfant, la tristesse de ton « aïeul, le désespoir de ton père, le deuil de ta fa- « mille : voilà,voilà les fruits de ta désobéissance.» A cette vue et à ces discours, l'infortuné, comme frappé de la foudre, demeure sans mouvement et sans voix; mais moi, que la douleur avait rendu féroce : « Que t'avait fait ta mère, ajoutai-je, que « tu as fait mourir? que t'avait fait l'innocente créa- « ture que tu précipites avec elle dans la tombe? « que t'a fait ton père et le vénérable père de ton « père, dont la vie ne sera plus qu'un long gémis- « sèment? Va, fuis loin de moi, » repris-je avec plus de force; et, comme puisant à chaque instant une nouvelle fureur dans mes propres paroles : l.E DERVICHE 97 « Fuis, parricide (en lui montrant encore sa mère), • et porte au loin avec toi la malédiction pakr- » nelle. » « A cet horrible mot, dont je ne sentais pas encore toute la cruauté, je referme brusquement la porte, et, rentré dans cette funeste salle, je tombai, m'a-t-on dit depuis, dans de longues convulsions , qui pendant plusieurs heures ont éloigné de moi tout sentiment et toute mémoire. Mais a peine ma raison est-elle revenue quelc remords l'a suivie: je frémis alors; je m'étonnai d'avoir pu les articuler, ces paroles détestables, dont le son retentissait au dedans de moi comme une voix ennemie. La fureur avait fait place à la douleur, la douleur même était devenue de l'attendrissement. « O mon fils! « ô mon Idalmen ! disais-je, où es-tu? où es-tu? « Qu'on le cherche partout, qu'on me le ramène ! « Reviens, ô Idalmen! ton père et le mien te rap- « pellent; il ne leur reste que toi : reviens pleurer « ta mère avec nous ; tu demeures seul entre la « mort et ta famille. Cette malédiction, Idalmen, « tu ne Tas point reçue; elle est tombée tout en- « tière sur ton père coupable : toi seul peux con- « jurer la vengeance des dieux. » « Emir, continue le derviche après une courte pause, j'aurais dû penser que tout cela vous était indifférent. — Indifférent, bon derviche ! — J'avais comme oublié que c'est à vous que je parle ; il me semble toujours voir mon fils à votre place. 13 9 3 LE DERVICHE Eh ! grands dieux ! où est-elle, sa place ? et en a- t-il une? — Remettez-vous, excellent père, et pensez que les dieux ont des prodiges en réserve pour ceux qui les invoquent. Votre fils était coupable, votre colère était fondée, votre douleur extrême, votre rigueur excusable. — Ah ! si les dieux avaient été aussi indulgents que vous, bon émir, je serais maintenant avec mon fils ; mais toutes les recherches ont été vaines, il avait disparu dans l'obscurité de la nuit avec la rapidité de l'étoile qu'on voit fuir d'entre ses compagnes pour s'abîmer dans les profondeurs célestes, et nulle trace n'en est restée. A ces tristes nouvelles, j'aurais voulu m'enfuir moi- même pour le chercher, comme je le fais aujourd'hui, dans toutes les régions du monde. L'idée seule de mon père, je vous l'ai dit, je crois, m'a retenu : abandonne que j'étais de mon fils, je n'en étais que plus obligé de ne pas abandonner mon père. — Cet aimable vieillard, dit l'émir, qui a rapporté un de ses gants près de celui qu'il ne pouvait ramasser, afin qu'un passant en profitât? — Celui-là même, dit le derviche; mais, mon ami, vous avais-je laissé entendre que c'était mon père? — Eh ! bon derviche, comment le saurais-je autrement ? — Ce brame vénérable a pleuré son petit- fils pendant les deux années qui lui restaient à vivre ; mais, plus patient que moi, sa douleur a pris pitié de la mienne, et jamais un reproche ne s'est mêlé à ses soupirs. Eh ! qu'elle est belle aux veux LE DERVICHE 99 du Ciel la douleur qui s'oublie pour la douleur d'un autre ! Mais tant d'efforts à chaque instant répétés ont usé le peu de moyens qui lui restaient, et, quoique très-avancé dans la vie, ce n'est point de vieillesse qu'il est mort. Oui, Mohély, je lui ai fermé les yeux ; et croyez-moi, la mort du sage est une grande et consolante leçon. « Je me les suis toujours rappelées avec une jouissance secrète, ces dernières heures paisibles où son âme, prête à remonter au ciel plus pure qu'elle n'en était descendue, osa croire, non sans quelque raison, qu'elle pourrait implorer une dernière grâce auprès des puissances invisibles à qui le père des êtres a confié la conduite des choses inférieures. « Parsonn, 'disait-il, et vous, Satya, et « vous, Brama, qui sur vos ailes de feu portez « les prières des justes au pied du grand trône, s'il « est vrai que je n'aie pas cessé un moment d'as- ■< pirer à passer, après ces temps d'épreuve, de « meilleurs jours avec vous dans le monde inconnu « aux humains, voyez votre serviteur prêt à vous « rejoindre ; ne souffrez pas qu'il porte au milieu de vos hymnes et de vos fêtes l'empreinte des '< chagrins de cette vie humaine, et faites que mes " yeux, avant de se fermer, voient luire un rayon « d'espoir dans l'âme de mon fils... » A ces mots, 1 auguste vieillard s'endort, mais non encore du dernier sommeil ; il s'éveille au bout de quelques instants, et me fait signe de lui apporter un vei- I 00 I.E DERVICHE dam; puis, l'ouvrant comme au hasard, et me regardant d'un air inspiré, il promène un doigt tremblant sur les premières stances qu'il rencontre; mon œil suit son doigt, et je lis ces deux vers : Je ne rejette point la prière du juste en faveur du pénitent (observez que, dans le veidam, c'est Brama qui parle); puis, tournant brusquement la feuille, comme dans ces convulsions qui accompagnent les derniers adieux de l'âme et du corps, le même doigt s'arrête de nouveau sur ce passage mystérieux, qui semblait s'adresser particulièrement à moi : Ame contristée, sois attentive à mes discours : tu pleures qui te pleure, tu cherches qui te cherche... Ils se rencontreront sans se connaître, et leurs cœurs battront; ils chercheront encore, et je ferai qu'ils se connaissent, afin que l'un meure dans la paix, et que l'autre vive dans la gloire. Enfin le doigt, se dérangeant de nouveau, se place au bas de la feuille sur ces dernières paroles : Ame souffrante, ne demande rien de plus. Déjà les yeux du mourant s'étaient fermés pour ne plus se rouvrir, et son esprit avait franchi l'espace qu'il a plu au maître de laisser entre la terre tumultueuse et le ciel tranquille. Je pleurai pour moi, mais je me réjouis pour lui, car le prodige annonçait qu'il était attendu au ciel.... — Eh bien! bon derviche, interrompit l'émir, depuis ce moment l'espérance doit toujours habiter au fond de votre cœur ; plus vous avez attendu, moins vous avez à attendre : car les paroles de Brama ne sont point vaines LE DERVICHE 101 comme celles des hommes; et aussi qui méritait mieux sa faveur que ce digne vieillard qui lui avait bâti une pagode ? — Il l'a bâtie en effet, dit le derviche... mais je ne me souviens pas de vous en avoir parlé. — Eh! bon derviche, comment le saurais-je autrement? — Il est bien vrai, dit le derviche, que les consolations de Brama sont ineffables : nous lui devons l'espérance, qui est à l'esprit inquiet comme le murmure de la source cachée est à l'oreille du voyageur dévoré par la soif dans les déserts du Curdistan. Sans l'espérance, la vie de l'homme serait une mort qu'il sentirait jusqu'au dernier moment. » A ces mots, la conversation est suspendue de part et d'autre par de pieuses réflexions; puis, après quelques instants de silence : « Je pense à présent, reprend l'émir, à cette stance si remarquable... Ils se rencontreront sans se connaître, et leurs cœurs battront. — Oui, répond le derviche, ce sont les propres paroles du veidam. — Répondez-moi, cher derviche : votre cœur a-t-il jamais battu, dans quelque occasion, d'une manière bien sensible? —Ilbatence moment même, cher émir, et plus fort que jamais, puisque, pour la première f ois depuis quinze longues années, je parle de mon fils, et qu'en vous parlant je m'enivre de son idée : car c'est comme si l'aimable déesse des illusions le présentait toujours à la pensée de son pere. — J e sens tout ce q Ue j e vous dois, bon I 02 LI DERVICHE derviche, pour une si flatteuse réponse; mais rappelez-vous, si vous pouvez, la suite des impressions que vous avez éprouvées depuis ce temps, et parlez-moi comme si je vous étais, comme si vous m'étiez indifférent. — II m'en coûterait trop, dit le derviche; mais, le croiriez-vous, cher émir? h cette mémorable catastrophe de Luknouti... vous y étiez peut-être? — Oui, bon derviche, j'y étais. — Lorsque je ne savais de quel côté fuir, au milieu du bouleversement, du pillage, des massacres et de tous les excès d'une soldatesque effrénée, moi, pauvre voyageur inconnu à tous, en butte à tous les mépris, à toutes les insultes, et chargé du trésor que mon amour promettait à mon fils... — Ah! derviche, je frémis encore des périls que vous avez courus. — Alors même, cher émir, quand je rencontrai ce héros compatissant dont je vous entretenais à table, un sentiment, un frémissement inconcevable de joie et de tendresse s'empara soudain de moi, en quelque sorte malgré moi, au point que je me reprochais une ombre de plaisir au milieu de tant de maux ; mais, lorsque cet envoyé du Ciel (car je ne puis le nommer autrement), au lieu de dédaigner, comme je m'y attendais, les prières d'un homme de la foule, me jeta son manteau pour m'en couvrir, et me chargea sur son superbe cheval, je me sentis un mouvement d'orgueil qu'à peine le sultan lui-même aurait pu connaître au plus beau moment de tousses triomphes. LE DERVICHE Je me ressouviens toujours des douces paroles de ce vertueux protecteur pendant le chemin assez long qu'il nous fallut parcourir pour arriver au souterrain où je trouvai mon salut. J'essavais, comme vous devez le penser, de lui exprimer tout ce que je sentais. « C'est plutôt à moi, disait-il, « homme de bien, à te remercier de m'avoir offert « l'occasion de me sanctifier par une œuvre qui « n'est vue que des invisibles ; on ne saura jamais « combien j'ai besoin de leur faveur. — Encore, « disais-je, si, au lieu de moi, c'était un visir, un « rajah, qui pût reconnaître dignement un pareil « service! mais un pauvre vieillard, étranger, fugi- « tif, un inconnu, sans distinction, que vous ren- « contrez dans l'obscurité... — Ah! mon ami, « reprend le guerrier, le vieillard que je rencontre « dans la nuit est peut-être mon père. » Oh! oui, noble émir, à ces paroles inattendues et qu'il prononçait d'un son de voix que j'entends encore, mes entrailles ont tressailli; puis, quand nous fûmes une fois arrivés à la caverne, et qu'il a refusé ce don que je destinais à celui que je cherchais, mais qu'alors j'offrais au guerrier d'un aussi grand cœur que je l'eusse fait à mon fils lui- même, j'en ressentis quelque chagrin; mais en même temps j'admirais sa vertu, et je la demandais à Brama pour mon fils. — Je sens tout cela, bon derviche; mais qu'il fut à plaindre, ce guerrier, lorsqu'il lui a fallu vous abandonner devant cette 104 LE DERVICHE caverne, et qu'il vous a seulement dit en vous quittant : «Adieu, mon père, puissé-je un jour te « revoir! » — Il me l'a dit en effet, répond le derviche avec un air surpris et pensif... Oui... il me l'a dit... mais je ne croyais pasvous l'avoir conté.» Et à cela l'émir répond, comme à son ordinaire : « Eh! bon derviche, comment le saurais-je autrement?— Voilà plus d'une fois, dit le derviche, que je me surprends à de pareilles absences: peut-être que le vin qu'il m'a fallu boire avec vos aimables compagnons m'aura fait dire, sans y penser, des paroles qu'il m'aura depuis fait oublier : je le crains d'autant plus, que je me sens en ce moment la tête appesantie. — Ne vous refusez pas au sommeil, bon vieillard, c'est un don que Brama aime mieux faire aux bons qu'aux méchants. — Ah! mon cher émir, dit le derviche en s'endor- mant, que vos paroles me font de bien ! » L'émir, qui le voit appuyé d'une manière incommode contre le roc humide, lui soulève la tête avec précaution, et, détachant son turban ainsi que la pièce de mousseline dont il avait toujours soin de s'envelopper, il en fait un coussin qu'il passe doucement entre le roc et la tête du saint homme, pour qu'il repose plus à son aise; alors il s'asseoit auprès de lui, se penche vers son oreille, et, le voyant bien endormi, il lui dit à demi-voix : « Abukar, la prophétie de ton père est accomplie, ton fils est à tes cotés. » Le derviche ne s'est pas LE DERVICHE io5 réveillé au discours de l'émir; mais une expression visible de joie s'est manifestée sur ce visage, quoique endormi, et l'émir a pu juger que ses paroles, confusément entendues, ont pénétré jusqu'à l'âme du vieillard sous la forme d'un rêve agréable. Cependant, comme il craint toujours que cette âme trop abattue et trop sensible ne suffise point h l'émotion qui l'attend, il continue de son mieux à la disposer, afin d'y verser, comme dit le pandit, l'essence du bonheur goutte à goutte, de peur que le vase ne déborde. Il s'approche donc de l'autre oreille, et prononce encore à demi-voix : « Ton fils est heureux, il a trouvé son père : Idalmen est à côté d'Abukar. » Le derviche, étonné, s'agite, prononce quelques mots sans ordre, se frotte les yeux, et prend son réveil même pour un rêve. En effet, l'émir était près de lui, attentif à ses moindres mouvements; et dès qu'il lui a vu les yeux ouverts : « Oh ! le plus respectable et le plus désiré des pères, lui dit-il en se jetant à ses pieds, souvenez-vous de la ville embrasée, et reconnaissez celui que la nature même vous indiquait. — Est-ce vraiment toi? est-ce mon Idalmen? dit le derviche. O Brama! ô Indra! ô Arjouan! ô tous tant que vous êtes, dieux bienfaisants qui me le rendez, puissiez-vous jouir d'un bonheur égal à celui que je vous dois! Mais toi, 'oi, malheureux enfant, comment pouvais-tu croire à ' a malédiction d'un père? Ah! si tu l'es jamais, M LE DERVICHE tu sauras combien, dans ces cruels moments, il y a loin de la parole à la pensée. — Pardonnez-moi aujourd'hui, bon père, de m'y être trompé; mais à la vue des suites de ma désobéissance, le regret, la honte, la haine de moi-même, comme trois divinités ennemies, s'étaient emparés de votre fils. Fuyant au hasard et seulement pour me fuir, j'arrive jusqu'au dernier sommet de la roche Mugara, dont vous savez que la dernière pointe se courbe vers la mer. La nuit était affreuse; un tonnerre continuel semblait me répéter ma sentence, et dans les rugissements des flots qui battaient le pied de la roche il me semblait distinguer les voix des esprits infernaux qui m'appelaient hors de la vie! « Eh bien! voilà votre proie! » m'écriai-je, et je m'élance au milieu des vagues en furieux qui brûle de périr. Mais, recueilli bientôt après par un navire persan, je fus rendu à la raison en même temps qu'à l'existence ; alors je demandai pardon de mon attentat sur moi-même aux dieux, qui seuls ont le droit de nous ôter la vie qu'ils nous ont confiée pour l'utilité commune, et je reconnus que nos malheurs personnels ne nous dégagent point du service du monde. « Nous ne tardâmes pas à être attaqués par des pirates; nous combattîmes : on fut content de moi, et le chef du bâtiment, qui m'avait pris en amitié, me fit connaître, sous le nom de Mohély que je m'étais donné, à un des premiers officiers LE DERVICHE du grand Akbar : c'était ce brave Koramed, que vous avez dû remarquer entre tous pendant le repas, et qui joint tant de politesse et de prudence au talent et au courage. Koramed est aimé du sultan, qui se connaît en mérite ; il obtint pour moi un grade honorable, où je me conduisis de mon mieux, cachant soigneusement ma cicatrice sous mon casque, ou sous le voile qui vous a frappé. — Eh! trop cher fils, pourquoi ce soin, pourquoi ce voile? — Hélas! bon père, afin de n'être point reconnu, si par hasard il se trouvait dans l'armée du grand Akbar quelques officiers ou quelques soldats du pays de Romanancor. Mon enthousiasme pour les grandes qualités d'Akbar m'a depuis retenu sous ses drapeaux sans en être connu; et cependant (je puis ici tout avouer) il semble que le hasard se soit toujours plu à me donner quelque part signalée à ses victoires. — Et ton malheureux père, interrompit le derviche d'un ton de voix humble et doux, ton père, cher Idalmen, tu ne lui pardonnais pas? —J'attendais son pardon, et, au bout de trois années, espérant que mes larmes avaient lavé ma faute aux yeux du juge des cœurs, et surtout à ceux d'un père plus affligé sans doute qu'irrité, je profitai d'un intervalle de paix, et, sous l'habit d'un simple soldat, ) osai franchir la distance qui me séparait du toit paternel. « Où est le sage Abukar? » disais-je à tous ceux que je rencontrais, et tous me répon- io8 LE DERVICHE daient avec chagrin : « Les mounis (les génies) le « savent, nous l'ignorons : aussi pourquoi a-t-il « passé le fleuve? pourquoi s'est il dénoncé lui— « même comme outchout au roi des rois? Nous « aurions encore un père, et vous-même, jeune « étranger, si vous venez vivre parmi nous, vous « auriez un père aussi, car il aimait l'étranger « presque autant que son peuple : le tendre Kama- « debo (l'esprit de paix et d'amour) avait soufflé « sur son âme à l'heure de sa naissance; mais des « chagrins... Hélas! bon jeune homme, les émirs, • les rajahs même, n'en sont point exempts. » A ces mots le père et le fils s'embrassent en sanglotant. « Poursuis, cher Idalmen, reprit le derviche. — Eh bien! mon pè.e, quand je vis que je ne pouvais recevoir aucune lumière des hommes, je voulus en obtenir du Ciel. Je passai la nuit entière prosterné à l'entrée de notre sainte pagode; j'invoquai tous nos dieux et toutes nos déesses; j'osai m'adresser à Wishnou lui-même, dont tous les dieux ne sont que les ministres, et je lui promis de faire à mes semblables tout le bien que je pourrais, persuadé que de tous les vœux c'était le plus agréable au père et à l'ami du monde. A peine fut-il prononcé, ce vœu si cher à mon cœur, que je sentis l'espoir (c'était sans doute un premier bienfait de la divinité/; oui, dis-je, je sentis l'espoir d'en recevoir un jour la seule récompense que je pusse désirer. — Et quelle récompense, mon LE DERVICHE ami ? — Vous le demandez, mon père ? — Et puis, cher Idalmen... — J'abandonnai de nouveau des lieux qui m'étaient devenus étrangers; je m'éloignai de ces murs, dont l'aspect semblait me reprocher nos calamités, et où mes yeux humides croyaient toujours lire en lettres de sang la sentence douloureuse qui m'en avait exilé. Je revins donc auprès du roi des rois, qui marchait alors contre le roi de Platila, le perfide Hussein, auquel il avait déjà pardonné deux fois. La cause d'Akbar me semblait juste, et sa gloire m'était chère. Quelques premiers succès me firent de nouveau remarquer sous le nom de Mohély; Akbar me combla de ses dons, et, prévenu en ma faveur par Koramed, il voulut me donner un des plus braves corps de son armée à commander. Je refusai, disant que je préférais d'être simple volontaire, pour ne pas laisser échapper une occasion de prouver au sultan mon zèle pour sa gloire et mon dévouement pour sa personne par un service absolument désintéressé. Ma fierté plut à son grand cœur, et la journée de Platila... — De Platila, dis-tu, mon fils? — Oui, mon père, dit l'émir en baissant h voix; à cette mémorable journée, votre fils eut le honneur de pouvoir joindre l'effet à la promesse. Le sultan ne l'a jamais su, et j'espère qu'il ne le saura jamais. — Quoi! mon fils, c'est toi que le roi des rois fait chercher par l'Iram et le Touiam ; c'est le plus généreux des guerriers, le plus ver- I 10 LE DERVICHE tueux des hommes que le plus fortuné des pères embrasse en ce moment! Mais pourquoi ce long silence? pourquoi pendant quatorze ans entiers garder le secret de ta gloire? — Eh ! bon père, on s'en passe si aisément! le témoignage de la conscience suffit, les applaudissements sont de trop.— Mais, trop vertueux mortel, Indra lui-même n'a pas dédaigné la gloire. — Sans doute, mon père; mais, plus elle a de prix à ses yeux immortels, plus j'espérais que le sacrifice lui en serait agréable quand je la lui offrais en expiation. Mon espoir ne m'a point abusé, convenez-en, mon père, dit-il en lui souriant, et cette journée-ci en est la preuve. Dans les temps de douleur qui l'ont précédée, qu'aurait-ce été que ce frivole éclat pour un proscrit frappé de la malédiction paternelle? et dans ce moment si doux, qu'est-ce que cette fumée en comparaison de la joie de reconquérir un père? » L'heureux vieillard, ému au delà de ses forces, ne pouvait ni respirer ni parler; il tenait les mains de son fils collées contre sa bouche, et les arrosait à la fois de larmes de joie et de repentir. Dès qu'il eut recouvré la parole : « O mon fils, dit-il, oublions, s'il se peut, l'un et l'autre cette longue et fatigante interruption de notre vie; montre-toi ce que tu es : la gloire d'un fils est le trésor d'un père; ne me la ravis point. Tu te dois à ton père que tu as trop puni; tu te dois au roi des rois qui, LE DERVICHE 1 I I dans sa cour et dans son camp, chercherait vainement un ami aussi digne de lui. Mon fils, que te dirai-je encore dans mon ravissement? tu te dois au monde entier, qui a tant besoin des exemples des justes, des services des braves et des conseils des sages. — Si vous persistez dans votre volonté, ô mon père, répond modestement Mohély, elle deviendra la mienne; mais daignez à votre tour écouter les prières d'un fils, ce fils que votre amour redemandait a toute la terre : les dieux, pour son bonheur, daignent aujourd'hui vous le rendre; votre mission est remplie, votre pèlerinage est achevé : quittez donc ces humbles vêtements, et ne m'enlevez pas à moi-même l'éclat dont je suis le plus jaloux en continuant à cacher à tous les mortels l'illustre rajah de Romanancor. A ces mots, le modeste Mohély, redevenu le noble Idalmen, s'éloigne quelques moments, et revient suivi de deux esclaves fidèles qui apportaient au vieillard des habits convenables à sa dignité. Comme le père et le fils étaient tous les deux d'une taille également majestueuse, également proportionnée, la métamorphose ne fut point difficile : le bon vieillard croyait rajeunir sous les habits de son fils, et l'émir s'enorgueillissait de joindre ses soins à ceux des serviteurs qui habillaient son père, lorsque tout à coup ils sont frappés d'un grand bruit de trompettes, de timbales, de cymbales, de tam-tams, de toutes sortes d'instruments de musique I I 2 LE DERVICHE guerrière qui ne pouvaient venir que de la ville royale dont on n'était qu'à très-peu de distance. Tous les deux sont curieux de savoir de quoi il s'agit; et, pensant que ce pouvait être un avertissement public ou un firman du sultan, ils approchent sans être aperçus : bientôt à travers les derniers rangs des bananiers et des papayers qui les cachent, ils voient toute la caravane rassemblée autour d'une troupe de musiciens magnifiquement vêtus, et montés sur des chevaux superbes. La musique cesse, un héraut d'armes, placé au centre de l'orchestre, tire d'un étui d'or une feuille revêtue du sceau royal; il la porte à son front, puis, après avoir imposé de la main silence à toute l'as^ semblée, il lit à haute voix : AKBAR A TOUS LES HABITANTS DE LA TERRE SALUT ET PROTECTION. Le Ciel garde la mémoire des belles actions : le prophète a soin de les écrire lui-même avec la pointe de son sabre sur des tables de diamant. Ce que fait le prophète au ciel, Akbar le fait sur la terre : plus il est puissant, plus il veut être juste; et s'il a plus d'une fois oublié des offenses, il n'en sera pas de même des services. LE DERVICHE Vous vous souvenez tous des vallées tortueuses de la région de Platila : ce fut là que l'ange des combats, l'amï du Prophète, accoutumé à planer partout sur la tête d'Akbar, feignit un instant de nous abandonner pour éprouver noire grand courage, et pouvoir dire avec plus de certitude au Prophète s'il avait réellement choisi le plus grand des habitants de la terre pour l'objet de toutes ses complaisances. Hussein n'est plus; c'était alors l'ennemi d'Akbar : il était venu nous attaquer avec des forces innombrables; son armée attendait la nôtre en avant des murs de Platila; mais, effrayé à la vue de nos braves, et, comme s'il eût désiré de nous fléchir, il nous fait demander une entrevue; nous y consentons, car jamais Akbar n'a repoussé le suppliant. Les armées devaient rester immobiles dans les deux camps; les deux rois devaient se mettre en marche lorsque le soleil commencerait à se montrer sur le sommet du mont Érima; ils devaient marcher sans escorte et s avancer l'un vers l'autre au pas de leurs coursiers. Les conventions étaient signées, les otages étaient donnés, les serments étaient reçus... mais l'esprit de vérité habitait en nous, cl le démon de la perfidie conseillait notre ennemi; il faisait jour dans l'âme d'Akbar, il faisait nuit dans celle d'Hussein. Cependant Akbar, qui tenait toujours les yeux fixés sur le sommet d'Erima, part sans crainte, accompagné seulement de quatre émirs : notre ennemi parut faire comme nous; il feignit même de se prosterner à notre i5 114 LE DERV 'CHE approche, car les hommages ne coûtent rien aux perfides : nous lui tendons la main de la clémence, et nous commençons à l'écouter, quand soudain mille de ses guerriers, élancés au même signal des creux des rochers et de l'obscurité des bois, ont fondu sur Akbar; mille autres les ont suivis. Notre armée, trop éloignée pour nous défendre, et ne pouvant pas nous voir, était restée dans notre camp, fidèle à nos ordres, et ne soupçonnant pas même que la trahison fût possible; nos quatre émirs (c'était alors toute l'armée du roi des rois) ont fait leur devoir : nous les avons vus combattre comme des lions à nos cotés; nous les avons vus tomber à nos pieds percés de mille coups, et leurs nobles âmes nous attendent à la cité céleste des héros. Privé de nos compagnons et réduit à notre bras, nous avons combattu quelque temps seul contre toute une armée. Le carnage fut grand, et chacun de nos coups enrichissait l'ange de la mort. Mais déjà notre armure, entr'ouverte de toutes parts, se teignait de notre sang; notre lance brisée devenait inutile, noire glaive émoussé n'entamait plus le fer ennemi; notre généreux coursier, frappé aux jarrets, s'était abattu sous nous. Jusqu'alors le perfide Hussein n'avait animé les siens que de la voix ; mais, quand il nous voit désarmé et terrassé, il veut avoir la gloire du combat. Déjà il avait renversé notre casque d'or d'un premier coup de son large cimeterre. Peuples cl rois, écoutez et frémissez! déjà le fer était levé de nouveau sur LE DERVICHE notre tête sans défense, quand la tête d'Hussein et sa main encore armée tombent à nos côtés, tranchées du même coup. Un mortel (si c'est un mortel en effet), prompt comme l'éclair, terrible comme la foudre, avait franchi les monts et fondu sur les traîtres qu'il écartait comme le chasseur écarte de faibles branches. Il tournait son agile coursier au milieu de leurs rangs confus, semant partout la mort, et semblait un tourbillon d'automne qui disperse des monceaux de feuilles desséchées. Puis, quand son glaive a nettoyé autour de nous une large enceinte que nul guerrier n'ose plus franchir, il descend, nous relève de son bras invincible, nous arme de sa lance, détache son casque, en couvre notre tête, commande à son coursier de s'agenouiller, nous aide à nous y placer, et soudain, s'élançant sur celui d'un de nos ennemis, il disparaît. « Envoyé du Ciel, lui crie alors Akbar, quel est ton nom? — Appelle- moi Fidèle », répondit-il en volant vers notre armée qui s'avançait, ignorant encore notre péril, mais inquiète de notre retard. C'est en vain cependant qu'il aurait voulu se dérober aux regards du roi des rois : un instant nous a suffi pour observer sur une de ses joues la forme d'un fer de lance imprime sans doute par l'ange de la guerre lui-même, qui a voulu le marquer de son signe entre tous les braves. Dès le lendemain de ce jour dont la terre se souviendra, tous les émirs ont eu l'ordre de passer leurs troupes en revue pour découvrir le guerrier marqué LE DERVICHE du fer de lance : hélas! le guerrier ne s'est pas trouvé!... « Il est parmi les morts», a dit le roi des rois, et le roi des rois a versé des larmes. « Qu'on le cherche parmi les morts, avons-nous repris tristement, et qu'on l'amène devant nous, pour qu'au moins son corps soit arrosé des larmes de son maître. » On est revenu dire au roi des rois : « Le guerrier que tu cherches n'a point été trouvé parmi les morts. — // se peut donc qu'il vive, nous sommes-nous écrié », et le monde a vu un rayon d'espoir luire sur la face du roi des rois. « Rassemblez, avons-nous dit alors, tous les corps de nos ennemis tombés sous nos coups; joignez-y ceux des braves que nous regrettons; qu'ils soient tous portés sur la place où le grand émir a sauvé les jours d'Akbar; qu'ils y soient placés les uns sur les autres, comme les pierres des pyramides de Mcmphis; que les visages de nos ennemis soient tournés vers la terre, ceux des nôtres vers le ciel, et que les quatre nobles émirs tombés à nos côtés soient placés au-dessus de tous les autres; les pierres des montagnes de Platila serviront à revêtir les quatre côtés de la pyramide, et deviendront la demeure des hommes qui étaient hier et qui aujourd'hui ne sont plus; l'histoire de cette journée sera gravée dans toutes les langues des hommes sur la base du grand tombeau; et, sur la face exposée à la plus vive lumière du jour, des rubis étincelants, incrustes dans une large table d'or pur, offriront à tous les yeux cette inscription : LE DERVICHE "7 A son ami inconnu Akbar reconnaissant. Le grand tombeau a été élevé, et le roi des rois a dormi tranquille, persuadé qu'il avait satisfait à la reconnaissance autant qu'à la justice, et quatorze ans se sont écoulés depuis en travaux et en triomphes sans que le guerrier se soit fait connaître. Mais, 6 prodige! aujourd'hui que le monde est soumis, aujourd'hui que la paix règne dans l'Iram et le Touram comme avant qu'il y eût des hommes, aujourd'hui qu'on n'a pas plus besoin d'armes sur la terre que dans le ciel... Akbar ne dort plus tranquille. Toutes les nuits le guerrier nous apparaît en songe, marqué du fer de lance à la joue, et nous dit : « Akbar, tu m'as cherché en vain parmi les morts. » Nous avons interrogé nos docteurs sur notre songe; nous avons consulté les mages, les brames, les pénitents, les senicquis, les faquirs, les prêtres et les devins de toutes les religions des hommes; tous ont répondu : « Le guerrier vit, car le roi des rois Va rêvé. » D'après ces témoignages, nous ordonnons qu'il soit fait les recherches les plus exactes sur toute la surface de la terre pour découvrir le défenseur d'Akbar; voulons, dès qu'il paraîtra, que tout genou fléchisse devant lui comme devant nous-même; voulons qu'admis devant notre trône plus près que les autres rois dt la terre, il reçoive de notre main la couronne de Platila, et que le reste de ses jours et LE DERVICHE des nôtres se passe dans les douceurs de la plus tendre fraternité. Le roi des rois le veut ainsi. Le sage Abukar et son fils, cachés à tous les yeux pendant la proclamation, ne savaient à quoi se résoudre; et dès que le héraut a cessé de parler, Idalmen, troublé, propose à sonpère de profiter de ce moment de surprise et d'agitation pour s'évader tous les deux par des chemins connus de lui seul, et se soustraire à tous les honneurs qui les menacent. « Non, mon fils, non, mon Idalmen, répond l'auguste vieillard, les dieux vengeurs du sastra (du serment) me le défendent et te l'interdisent par la bouche de ton père. Je dois la vérité au roi des rois; il la saura. Eh quoi! Idalmen, nous n'oserions pas même soustraire un coupable à sa justice, et tu me proposerais de dérober un héros à sa reconnaissance! N'oublie pas ce que je suis pour toi, et, près d'exercer l'autorité royale, reconnais une dernière fois l'autorité paternelle. C'est, ajouta-t-il en l'embrassant, un reste d'expiation de la faute que nous avons tant pleurée. — Mais, mon père, après avoir pris vous-même, ainsi que votre fils, la douce habitude de l'obscurité, ne sentez-vous pas, comme lui, combien cet éclat subit va nous devenir incommode? et pour avoir des chaînes d'or en est-on moins captif? — Mon LE DERVICHE fils, répond l'ancien rajah, la vraie sagesse conseille le repos, mais elle prescrit le devoir; ta gloire n'est plus à toi, elle appartient au monde entier; tes exploits sont des diamants célestes tombés de la ceinture de la bienfaisante Drougah (la déesse de la vertu) : les cacher, c'est les dérober; et si la joie de ton père est quelque chose pour toi, mon Idalmen, ne te refuse plus à mes prières. Hélas! assez et trop longtemps les hommes ont été les témoins de mon humiliation, qu'ils applaudissent aujourd'hui à mon triomphe, et qu'ils me voient rayonnant de l'éclat de mon fils. » Aces mots il prend l'émir par la main, l'entraîne avec quelque peine, et, sortant brusquement tous les deux du bocage qui les cachait, ils frappent tous les regards de leur double changement. Mo- hély, qu'on n'avait jamais vu sans casque ou sans voile, se montre embelli de sa noble cicatrice ; on n'est pas moins étonné de l'air majestueux de l'ancien rajah, qui, appuyé sur l'épaule du héros, se plaît à fixer tous les yeux sur le signe éclatant que désormais la terre doit contempler avec amour et respect. « Oui, nobles émirs, disait-il, le demi-dieu qui a sauvé les jours du roi des rois, vous le voyez devant vous ; ce signe que vous n'aviez jamais aperçu, et cette vertu que vous avez tant admirée, vous l'attestent; suivez tous l'exemple que son père vous donne, et soyons les premiers à saluer l'invincible Idalmen. >> A l'instant un cri universel a I 20 LE DERVICHE répété trois fois : « Vive à jamais le roi de Platila, l'ami du roi des rois ! — Mon père, dit Idalmen en les embrassant tous les larmes aux yeux, vous oubliez mes titres les plus chers, celui de votre fils et de leur compagnon d'armes. » Dès la pointe du jour, Idalmen, à côté de son père, escorté de tous les émirs et des autres guerriers de la caravane, étaient parvenus à la cime des vertes collines qui servent de ceinture à la ville royale. Déjà l'on commençait à découvrir au-dessus des vapeurs du matin les sommets resplendissants des dômes, des tours, des obélisques, des minarets; déjà les trophées dorés qui couronnent la toiture du palais du roi des rois, frappés des premiers rayonsde l'astre naissant, se montraient comme autant d'enfants de la grande lumière, empressés de la saluer avant le reste de la nature, lorsqu'on découvre au loin deux files d'énormes éléphants, semblables à deux longues chaînes de montagnes, qui s'avançaient en pompe au-devant de la caravane. On en compte cent dans chaque file : les harnais sont recouverts de larges plaques d'or et d'argent; ils portent tous un riche pavillon dont les rideaux, relevés avec grâce, laissent voir les plus admirables beautés de la Géorgie et de la Circassie. Chaque intervalle d'un éléphant à celui qui le précède est rempli par une troupe de cent cavaliers montés sur des chevaux assortis pour la figure et la couleur. En avant de chaque troupe LE DERVICHE I 2 I on voit quatre chameaux richement caparaçonnés, portant chacun deux archers adossés, qui, sur de longs bois de lance, élèvent dans les airs de larges queues de paon et des croissants de cristal de roche; à la droite et à la gauche du cortège, cent mille captifs suivent du même pas sur deux colonnes; un anneau de chaîne au pied de chacun atteste leur esclavage; ils marchent désarmés, et tournant vers la terre les drapeaux que jadis ils ont suivis : leur contenance humble et triste contraste avec la marche fière des soldats de l'invincible armée qui les entoure comme en les ramenant du champ de bataille; le poli des armes qui couvrent les guerriers d'Akbar inonde l'horizon de ses reflets lumineux, tandis que de toutes parts un nombre innombrable de drapeaux, d'enseignes, d'étendards, de bannières, de banderoles de toutes couleurs, flottent au gré des vents, et semblent de loin un immense jardin de fleurs mouvantes suspendu dans le vide des airs. Parmi les éléphants, les chevaux, les chameaux, les bataillons qui couvrent la plaine, mille et mille beaux enfants, sans autre guide, sans autre commandement que la gaieté de leur âge, dansaient, sautaient, couraient ça et là, s'exerçaient à mille jeux divers, et, tantôt réunis, tantôt éparpillés suivant leur jeune caprice, ils présentaient naturellement l'image d'un peuple libre et joyeux sous la protection de ses redoutables défenseurs, tandis I 22 LE DERVICHE que des groupes de balladères et de musiciens, comme errant au hasard, faisaient entendre alternativement leurs criants et leur symphonie, à tout moment interrompus par les acclamations d'une multitude innombrable. Au milieu de ce riant tumulte les éléphants poursuivent gravement leur marche, conservant entre eux des distances toujours égales, comme les troupes les plus soigneusement exercées; on distingue entre tous le superbe Orangas (l'éléphant royal) qui les surpasse en beauté et marche gravement à leur tète, semblable à un père suivi de ses fils; mille chevaux plus blancs que la neige du mont Ararat paraissent fiers de l'entourer, et l'étendard royal flotte au-dessus de son pavillon de brocart d'or. C'était là que le sultan en personne était assis à côté de sa fille chérie, appelée à juste titre Paridjata (ou l'Arbre du Paradis), et qui brillait entre les plus rares beautés de l'Iram et du Touram, comme une escarboucle entre desperles... Mais les regards ne faisaient que glisser sur toutes ces merveilles, et s'attachaient de préférence au roi des rois, qui pour la première fois daignait se montrer à cette innombrable multitude; on aimait à se répéter les uns aux autres les exploits d'Akbar, ses bienfaits, ses travaux, ses dangers; on lui rendait grâce de la paix du monde, et tous contemplaient avec un tendre respect cette contenance majestueuse où l'on voyait plutôt la sagesse LE DERVICHE I2 3 que l'orgueil, et jusqu'aux rides prématurées de ce visage imposant, qui semblaient y tracer l'histoire d'une vie consumée en triomphes. Arrêtors-nous un moment, et cherchons comment le mot de cette énigme devinée si tard a été sitôt répété au sultan. On peut se ressouvenir que Mohély, pendant le sommeil du derviche, a replié son voile pour lui en faire un coussin; que le derviche, en s'éveillant, a reconnu son fils; que l'émir, embarrassé peut-être de s'annoncer pour le fils d'un religieux, s'était pressé de lui aller chercher des habits plus convenables, et qu'il ne s'est point souvenu sans doute de reprendre son voile. Koramed, sans être aperçu de son ami, l'a vu passer à visage découvert : la tache couleur de pourpre dont il avait été question pendant le dîner a frappé Koramed; la bravoure et la modestie de Mohély lui ont tout expliqué..... On n'était plus qu'à un quart de journée de la ville royale; Koramed y a volé en moins d'une heure. Akbar, transporté de joie, a sur-le-champ envoyé le firman à la caravane; Koramed y était déjà revenu pour saluer le roi de Platila; et dès le soir il était retourné vers le sultan : rien n'est fatigant ni difficile pour l'amitié. L'ami de Mohély, à son retour, est nommé grand vizir; le sultan lui a confié son projet et l'a chargé de toute l'ordonnance de la fête; Koramed y a passé toute la nuit, et maintenant on le voit à côté de POrangas, monté sur le plus beau cheval LE DERVICHE de la Perse, brillant de pourpre, de parure, et surtout de joie au triomphe de son ami. Cependant la caravane étonnée avançait toujours à la rencontre du cortège; Koramed aperçoit de loin son ami, et le désigne au sultan. A l'instant même toute l'armée s'arrête, et le grand Akbar, déposant tout faste, oubliant toute étiquette (la joie n'en connaît point), descend de son éléphant, au grand étonnement de tout ce qui l'environne, et marche au-devant d'Idalmen. L'émir, à cette vue, se précipite de son cheval et se prosterne aux pieds du sultan. Akbar le relève, le serre tendrement dans ses bras; puis, détachant la superbe aigrette qui brillait au-dessus de son turban, et que les rois seuls ont le droit de porter..... « Roi de Platila, lui dit-il, recevez de ma main cette première marque de la royauté que vous devriez exercer depuis longtemps. Votre royaume n'est pas un don de mon amitié, c'est une conquête que vous tenez de votre vertu, de votre courage et de vos dieux. » Faisant ensuite approcher le casque et la lance que l'émir lui avait autrefois prêtés, et que deux grands officiers portaient sur un tapis d'or enrichi d'émeraudes et de diamants : « Voici, dit-il, noble fleur des guerriers, voici qui vous servira partout de couronne et de sceptre. Reprenez- les, ces armes à jamais victorieuses; elles m'ont donné l'empire du monde, et à vous le cœur d'un ami. » Le sultan l'invite après à se montrer avec LE DERVICHE 125 lui, ainsi que le vieux rajah, sur l'éléphant royal, et, faisant aussitôt imposer silence de toutes parts à la foule immense qui les entourait, cent porte- voix répètent en cent places différentes : « Saluez tous l'invincible roi de Platila, le frère et l'ami du roi des rois ». TAMARA ou LE LAC DES PÉNITENTS NOUVELLE INDIENNE TAMARA a fille de Therma Rajah (le bon voi) était en méditation sur le sommet de Richi-Sombo, le mont des contemplateurs. Indra, qui regarde à la fois toutes les choses et chaque chose, observait la pieuse Monghir au pied de l'arbre saint planté par Arjown sur le sommet du mont pour servir d'appui aux saints personnages exténués par le jeûne, et pour ombrager le lac de Tamara, qui n'est formé que des pleurs des pénitents. Ses eaux, bien que plus transparentes que l'air serein, ne représentent point les traits de ceux qui viennent s'y regarder; mais, par un prodige de Celui qui peut tout, ce sont les âmes qui s'y peignent elles- mêmes sous des formes expressives et avec les symboles de leurs vertus ou de leurs vices. Honneur et gloire a Brama, le père et l'ami des âmes ! >7 TAMARA Monghir était depuis trois jours assise au bord du lac, le dos appuyé contre l'arbre, jeûnant, priant, grossissant le lac de ses larmes; elle tenait ses mains pures élevées vers le Ciel, qui voit tout, et tous les yeux du Ciel qui s'arrêtaient sur Monghir paraissaient briller d'une douce compassion. Monghir était belle aux regards qui lisent dans les âmes ; le grand Indra lui-même la distinguait entre les créatures humaines, et Chacta, la déesse de la vertu, habitait l'âme de la pénitente ; la noble Sarisotani, la conservatrice de toutes les belles pensées, lui avait infusé la science; Satya, la vénérable déesse de la vérité, avait fait luire en elle cette lumière ineffable dont les moindres reflets conservent encore trop d'éclat pour des yeux mortels; et l'esprit de Monghir, porté sur les ailes des bons génies entre la région des nuages et celle des astres, pouvait tour à tour admirer la sagesse du Créateur et les merveilles de la création. Les habitants des plaines de la lumière, les Péris, les Néris, les Vri- traspati, conversaient avec la sage Monghir et lui révélaient des choses que les mortels ignorent. Les hommes, les femmes, les sages mêmes, et jusqu'aux prêtres et aux prêtresses de Brama, auraient pu envier les dons célestes de Monghir, et cependant Monghir n'était pas heureuse. Monghir méprisait les richesses et les grandeurs qui plaisent aux âmes ordinaires. Deux filles dignes d'elle, Pravir et Méva, étaient les seuls biens ter- TAMARA restres qu'elle daignât priser; elle les aimait également , mais elle n'était pas sûre d'être également aimée, et son âme, sainte comme les eaux du Gange, était en proie à une douleur qu'elle ne pouvait déposer que dans le sein de ses amis invisibles. Brama, touché de sa peine, a inspiré à la belle Pravir, la fille trop froide d'une mère trop tendre , la pensée d'aller trouver Monghir : « O ma mère! dit-elle d'un son de voix enchanteur, mais qui paraissait plutôt venir d'un instrument mélodieux que d'un cœur ému; ma mère, il y a bien longtemps que tu n'as réjoui les yeux de ta fille. — Hélas! dit Monghir, plus longtemps peut- être pour moi que pour toi. — Mais, ma mère, quel plaisir ton âme trouve-t-elle dans la solitude? — Ma fille, en quittant les humains on trouve les dieux. Heureuses les feroners (les âmes dévotes) qu'ils daignent accueillir! — Mais à quoi te sert ce long jeûne qui te consume? — Le jeûne peut affaiblir le corps, mais il nourrit l'âme. — Voilà toujours les mayas (les illusions) de notre mère... et ces bras que tu tiens étendus doivent succomber à la fatigue. — Je les tends vers les génies du Ciel, et les génies de l'air les soutiennent. — Encore les mayas de notre mère. — Non, ma fille, je m'adresse à celui qui entend les plaintes muettes et qui lit d'en haut les vœux que l'homme n'a pas encore achevé d'écrire dans les replis de son cœur. — Et qu'est-ce que tu lui demandes, ma mère? dit i3a TAMARA la belle Pravir d'un air dédaigneux. — Je leur demande une fille, dit tristement la bonne Monghir. — Eh! ne nous as-tu pas toutes deux, Méva, qui suffirait seule à ton amour, et moi, que voici? — Hélas! il m'en manque une, et c'est toi. —Y penses-tu, ma mère?—Oui, toi; tu me fuis, ma fille. — Eh quoi ! ma mère, tu dis que je te fuis quand je viens à toi? Non, ma mère, ta fille sait son devoir. — Venir par devoir n'est pas venir à moi, fille trop aimée; le devoir n'est pas le désir: il t'amène comme autrefois ta nourrice apportait mon enfant dans mes bras. — Tu m'accuses, ma mère, et tu veux me voir coupable. — Te voir coupable, moi qui laverais, si le grand Indra le permettait, la moindre de tes fautes avec mon sang, pour te montrer aussi belle aux dieux que tu le parais aux mortels. Mais pourquoi cet air pensif, sombre, inquiet ?... Qu'as-tu, ma fille?— Rien, ma mère ; tous les jours ne sont pas sereins.— La douce confiance les éclaircirait. — Encore une fois, je n'ai rien. — Lorsqu'on sent quelque ennui secret, on dit toujours qu'on n'a rien. — Il me semble encore plus naturel de le dire quand on n'a rien. ■— Je crois cependant voir... — Les dieux mêmes, avec qui tu te vantes d'avoir un commerce si étroit, ne sauraient voir ce qui n'est pas. — Non, mais ils voient ce qu'on leur cache; et moi, malheureuse, tout mon pouvoir se borne à connaître que tu te caches de moi ! Clarté funeste ! l'aveuglement vaudrait mieux. TAMARA 133 — Que je te plains de tes soupçons, ma mère; Et par où les ai-je mérités? J'en appelle à ta justice. — La justice, ma fille! elle est pour les indifférents. Mais entre une mère et une fille...—Il me semble pourtant, dit Pravir, qu'elle vaudrait encore mieux que l'injustice. — Ma fille, ma fille, tu accuses ta mère; tu prends plaisir à confondre son esprit déjà troublé par le chagrin. —Non, ma mère, tant de pouvoir ne m'appartient pas.—Je retrouverai donc toujours dans ma fille cette humeur aussi difficile à plier que l'arc du géant de la guerre? — Eh bien! ma mère, si l'entreprise est au-dessus de tes forces, pourquoi la tenter?— Je l'aurais pu quand ma Pravir, l'enfant de mon amour, ne s'élevait pas encore au-dessus des fleurs destinées à parer nos temples. Mais une folle tendresse m'arrêtait. Faible mère! je craignais de troubler le fleuve de ton bonheur à sa source, je pensais que tu te formerais à la perfection à mesure que tu avancerais dans le champ de la vie, comme le palmier se redresse en croissant ; j'espérais que le maître des douces affections, le tendre Kama, t'apprendrait à payer d'amour l'amour de ta mère... Mais, au lieu de cela, ton esprit s'est ouvert aux Thias, aux Azours, aux ennemis de nos bons génies, aux maîtres de l'orgueil! Ils t'ont fait rougir de ta bonne Monghir; ils t'ont persuadé que sa tendresse n'était qu'un artifice pour te subjuguer, pour faire de toi mon esclave. Mon esclave! hélas! c'est moi qui suis la TAMARA tienne, et je n'en rougis pas; mais lu me repousses. — Moi, repousser ma mère! — Tu lui caches ton secret. — Mon secret, c'est que je n'en ai point. — Et pourquoi donc ce mystère qui, dans ce moment même, veille comme un espion invisible suites paroles, sur tes gestes, jusque'sur les moindres mouvements de ton beau visage, et qui cherche à me fermer l'accès de ton âme ?—Tu vois ce que tu veux voir, ma mère. —Ah! s'il était vrai, ma fille, que je serais heureuse! Mais comment pourrais-jc me dissimuler ce soin trop visible d'échapper à mes regards, ce voile ténébreux dont l'esprit de ma fille s'enveloppe devant le mien, ce besoin de te dérober aux caresses, aux empressements de celle qui t'a donné la vie et qui te donnerait encore la sienne? Crois-tu que j'aie été la seule à remarquer ton indifférence, ton éloignement pour ceux dont la bienfaisante Shiva t'avait environnée dans les projets de son amour pour les rendre heureux par toi, pour te rendre heureuse par eux? Tu ferais notre gloire et nos délices, et tu fixerais tous nos regards comme ce diamant doué de pensée qui ferme la ceinture de la reine des Péris, et qui entretient un commerce éternel de lumière avec toutes les étoiles du ciel. Mais non! tu te refuses à notre amour; le bocage que tu embellis de tes charmes est devenu comme une île où nous n'abordons qu'avec peine : tous ceux que tu aimes à rassembler autour de toi nous deviennent étrangers, et TAMARA 135 pour te plaire il faut nous fuir... Descends en toi, ma fille, et juge-toi. Que dirais-tu de la fleur qui essayerait de se séparer de la tige qui la porte et des feuilles qui l'accompagnent? et, séparée une fois, que deviendrait-elle? — Ma mère, je ne te comprends pas. — Essaye de te comprendre toi- même.— Mais, ma mère, cette fleur à qui tu daignes comparer ta fille doit perdre sa beauté en s'é- loignant de sa tige, et, si j'en crois tes louanges, je conserve la mienne : une mère doit-elle se contredire ainsi dans ses discours? — Ma fille, il existe d'autres yeux que ceux des mortels: ceux-là voient la vérité, tandis que les autres s'en tiennent à l'apparence. Ces traits ravissants, cette grâce, cette lumière de beauté qui te distingue entre toutes tes compagnes, tout cela n'était que des symboles. Tes beaux traits étaient destinés à représenter, et bien imparfaitement encore, ta belle âme dans sa paix, dans sa douceur, dans sa bienveillance native, et telle qu'elle est sortie du souffle de Brama. Tant que ton âme a été tranquille et tendre, elle s'est montrée, elle s'est mirée dans ta beauté ; mais lorsque cette paix a été troublée, le trouble a paru malgré toi jusque sur ton visage, comme on voit la rose des bosquets resserrer ses feuilles délicates au souffle du Dewatas. — Tu me vois donc bien affreuse, ma mère? — Ma fille, ta mère ne te perd jamais de vue : tantôt ses regards s'arrêtent au dehors, et je me réjouis; tantôt je regarde au dedans, 136 TAMARA et je pleure. Toi-même tu crains, quand je te regarde, que je ne voie au delà de l'apparence ; tu ne veux pas que mon œil pénètre jusqu'à ta pensée, et, pendant que je te parle, tu commandes à toute ta personne de me dissimuler ce qui se passe dans ton âme. — Et qu'aurais-je à te dissimuler, ma mère? — Ton ennui, ton dépit, ton projet de ne plus t'exposer à de pareils entretiens, ton espoir d'inventer tous les jours des prétextes plausibles pour excuser tes négligences et tes froideurs. — Et quand cela serait, ma mère, que t'importe? Tu crois lire dans mon âme : crois-tu que je ne lise pas dans la tienne? Non, non, je sais trop bien qu'au moment de ma naissance une main invisible, celle de Brama lui-même, a écrit sur mon front que je ne serais point aimée de celle qui me donnait le jour; que toutes ses préférences attendaient cette Meva, cette sœur qui m'était destinée ; que celle-là réunirait tous les dons, toutes les faveurs que le Ciel peut prodiguer à une fille de la terre; qu'elle serait élevée à tous les honneurs des Péris et des Néris, tandis que moi, toujours désagréable aux yeux maternels, je vivrais humiliée, méconnue, accusée de l'indifférence, de la jalousie, de l'aversion qu'on sentirait pour moi. Tu voulais de la sincérité, ma mère, en voilà... Mais que vois-je? Ma mère! ma mère! éveille- toi ! » En effet, en écoutant le discours de Pravir, le TAMARA ,î 7 sang de la triste Monghir s'était arrêté soudain comme le torrent de la montagne au souffle du démon des frimas. « Ma mère, éveille-toi! » répétait à grands cris Pravir effrayée, et Monghir ne s'éveillait point. Idma, le dieu du sommeil consolateur, avait étendu sur tous les sens de Monghir ses ailes protectrices, et, pendant que son corps pâle et froid paraissait privé de vie, le secourable Arjown avait porté l'âme de cette mère infortunée au pied de l'escarboucle flamboyante qui sert de trône au dispensateur de la lumière. Le dieu qui éclaire les choses hors de nous, et les images des choses au dedans de nous, le clairvoyant Indra, jette un regard propice sur Monghir : « Qui t'amène ici? » dit une voix (c'était celle d'Indra); qui t'amène ici, âme pieuse et triste? — Le chagrin, répond Monghir. — Et que viens-tu chercher? — La consolation. — Je ne la refuse point aux âmes pieuses, dit encore la voix. Ainsi, parle avec confiance. — Seigneur, ta bonté encourage ton esclave tremblante; accorde-lui son humble prière; répands sur Pravir ce jour qui n'est pas fait pour des yeux mortels, et dont les rayons dardent jusqu'au fond de la pensée; fais en sorte que les couleurs pures dont ta lumière se compose tracent pour elle un tableau qui lui montre ce qui se passe dans son âme, qui lui dévoile ses funestes illusions, qui démasque à sa vue les Daytas et les Azours, qui la séduisent comme les feux trompeurs qui en- ■ 9 138 TAMARA traînent les voyageurs égarés vers les marais, où ils s'enfoncent pour ne plus reparaître. Tu en as le pouvoir, flambeau vivant; tu en sais les moyens : ton esclave soumise attend de toi son retour à la vie et à la félicité. » Elle dit, et déjà son âme, ramenée par Arjown lui-même au corps demeuré sans chaleur et sans mouvement, commence à lui rendre le sentiment de l'air et la clarté des cieux. Son œil et son oreille ont retrouvé les objets et les sons : elle voit, elle entend sa chère Pravir; Ma- nasidja, l'invisible vainqueur des volontés, était auprès d'elle. « Ma mère, ma mère, disait la tremblante Pravir d'un accent qui aurait attendri le diamant, ma mère, sauve ta fille du noir fantôme qui la poursuit et qui l'effraye! — Je ne vois rien, dit la tendre Monghir. — Et toi, qui es-tu? disait Pravir en s'adressant au fantôme qu'elle voyait toujours dans le lac Tamara. — Je suis toi, répond le fantôme. — Non, tu n'es pas moi : car si ma mère, si ma sœur, si les miroirs des eaux ne m'ont point trompée, je suis belle, et l'amour est toujours entre moi et l'œil qui me fixe, au lieu que ton air farouche appelle la haine. — C'est toi-même, imprudente, répond le fantôme, c'est toi qui m'as défigurée! Vois-tu ces Azours, ces Daytas, qui se sont emparés de ma première beauté pour la dérober aux regards de Wishnou, qui s'y complaisait, pour l'éloigner de TAMARA tous ceux que Wishnou t'avait donnés, pour faire avec toi le trajet de la mer du temps? « Vois-tu la fourberie à l'œil couvert, au regard louche, qui, sous un feint amour pour Wishnou, t'entraîne loin de lui et de ses voies? Le vois-tu, ce serpent caché sous les fleurs du jardin des Félicités, qui les a toutes flétries pour toi en les infectant du poison de la jalousie? Vois-tu les alarmes, les combats des bons génies qui te défendent malgré toi, et qui essayent encore de te disputer aux mauvais esprits à qui toi-même tu te livres? — Ah! je ne les vois que trop, dit Pravir en frissonnant; et toi,mamère, les vois-tu? les entends-tu? — Hélas! oui, je les vois, je les entends, ma fille. — O ma mère! délivre ta Pravir! — Je ne puis rien sans toi.— Ma mère, suis-je donc condamnée à montrer aux yeux de mes compagnes cette figure si différente de la mienne et dont l'image m'obsède? — Ma fille, il ne tiendra qu'à toi de revenir à ta première forme en revenant à ton vrai caractère. Ce qui t'arrive est une punition ou un bienfait de Celui qui voit et qui fait voir; il a dit que tes traits représenteraient tes affections et que tu paraîtrais toujours ce que tu serais. Le voile est enlevé, ma fille; ton visage, si cher à tous les yeux, a disparu : on ne voit plus que ton àme. — Malheureuse que je suis! et tu ne me plains pas, mère cruelle! — Non, ma fille : cette àme visible est livrée à son propre pouvoir. Que pouvait-elle TAMARA désirer de mieux? Indra lui permet de se rendre aussi belle qu'elle voudra; il ne tient qu'à elle de se former et de se changer, comme l'argile que l'ouvrier pétrit et dont il fait à son gré un démon ou un dieu. — Ma mère, le nouveau décret du puissant Indra s'étend-il sur d'autres mortels que sur Pravir?— Oui, chère enfant, détourne les yeux de ton âme pour lire dans la mienne : tu y verras l'amour d'une mère qui adore sa fille, la douleur d'une mère que sa fille n'aime point. — Non, ma bonne mère, dit Pravir en s'élançant dans les bras que sa mère lui tendait, je ne verrai plus que ton amour, tu ne verras plus que le mien. » Puis, en se retirant pleine de tendresse et de repentir, ses regards ont rencontré par hasard cette même image qu'elle craignait de revoir; elle la trouve comme un tableau dont tous les traits, auparavant difformes, auraient ensuite été corrigés par un habile maître. « O prodige! s'écria-t-elle, je me retrouve, ma mère; je me dois encore une fois à ton amour. — Non, ma fille : c'est au miracle qui atteste le pouvoir d'un dieu. Rends grâce à Indra, qui a voulu te montrer presque ce que tu peux sur toi. Te voilà donc revenue presque entièrement à cette beauté qu'il t'avait donnée d'abord comme un modèle à imiter! Il s'en applaudissait, et t'invitait à rassembler en toi toutes les perfections dont elle offre l'image. Mais es-tu contente, ma fille, et ne vois-tu pas sur ce front TAMARA •4' une ombre qui n'est pas encore éclaircie? — Hélas! ma mère, c'est peut-être un reste de punition. — Non, ta beauté dépend de toi; mais cette ombre annonce qu'il reste encore quelque ennemi que tu ne connais pas et qui plane au-dessus de toi. — Ma mère, défends-moi de notre ennemi, car c'est aussi le tien; dis-moi comment je puis le conjurer. — En aimant. Vois à côté de toi cette image que rien n'obscurcit, où Kama, l'ami des cœurs, se peint en traits de lumière. Tu es plus belle peut-être à des yeux mortels; mais veux-tu l'être moins à des yeux qui voient tout? — O ma mère! c'est ma sœur; aide-moi à l'aimer. — Eh! comment? — En me disant que tu ne l'aimes pas mieux, toute pure qu'elle est, que la triste Pravir. — Ma fille, tu te reproduiras peut-être un jour dans des images vivantes de ta beauté, et tu sauras alors que l'amour d'une mère, semblable à celui des dieux mêmes, ne s'affaiblit point en se partageant... Mais lis ce que tu vois écrit sur cette feuille de lotos que la figure porte à sa main : Ma mère, ma mire, rends-moi l'amour de Pravir, quand tu devrais la préférer à la tendre Méva. Pravir, à cette vue, saisie d'une tendre émotion, tourne ses yeux humides vers le lac, et voit une seconde fois son image, qui brille enfin de tout son éclat. De douces larmes avaient expié un long endurcissement , comme une pluie bienfaisante reverdit des plantes desséchées. Les âmes des deux 1^2 TAMARA sœurs rendues à la vie de l'amour ressemblent à des branches de lierre qui s'enlacent pour ne plus se séparer. Le puissant Indra laisse tomber sur elles deux un ra_yon brûlant qui les fond l'une et l'autre en une seule et même âme. « O bonté! ô félicité! s'écrie la plus tendre des mères; ô mes enfants! mes enfants! vous faites plus pour moi que je n'ai fait pour vous ! O mes enfants ! combien je vous dois!— Eh! ma mère, disent-elles ensemble, qu'est-ce que tu nous dois? — Votre bonheur. » AH ! SI. alte, halte, morbleu! halte, halte donc, misérable, ou je te brûle la cervelle! » Telles étaient les paroles qu'un jeune voyageur prononçait d'un côté avec une voix de tonnerre, en les accompagnant de tout ce que la langue allemande fournit de plus énergique; du côté opposé, c'étaient deux petites voix de femmes criant autant qu'elles le pouvaient: «Arrêtez! arrêtez! Eh! mon Dieu ! arrêtez donc, postillon ! vous allez tout briser ! » On aurait facilement distingué l'accent delà colère d'un côté, et celui de la peur de l'autre. Cependant les voix s'approchent; les « Halte! halte! » redoublent de force; les « Arrêtez! arrêtez donc! » continuent sur un ton aussi clair. Tout cela partait de deux voitures courant la nuit à toutes jambes à la rencontre l'une de l'autre sur le mauvais pavé 146 AH ! SI... de Flussenstat. La nuit était noire, la ville sans lanternes, la rue étroite, les postillons ivres... Et voilà tout à coup qu'au plus fort de la course tout s'arrête avec un fracas épouvantable... Les voitures se joignent, les roues s'engagent, les trains se brisent, les essieux cassent, les ressorts volent en pièces, et les caisses, prêtes à tomber, n'ont plus de soutien que l'une sur l'autre. Dans cet état de choses, une tète d'homme et une tête de femme, sorties à la fois par l'ouverture des deux glaces voisines, se sont rencontrées, mais, par bonheur, un peu moins rudement que les voitures, et de part et d'autre on en fut à peu près quitte pour un baiser auquel on ne s'attendait pas. « Ah! grand Dieu! Madame, ne vous aurais-je pas fait de mal? dit le cavalier. — Non, Monsieur; mais vous même? — Ah! Madame, bien au contraire: le hasard ne pouvait pas m'ofîrir une manière plus agréable de vous être présenté. » Au bruit du choc, aux cris des voyageurs, au piétinement des chevaux, aux jurements des postillons, la bourgeoisie de Flussenstat, étonnée d'entendre autre chose dans la nuit que des ronflements, se réveille avec une idée confuse que la fin du monde pourrait bien être arrivée... De tous côtés on bat le briquet, on allume lampes, chandelles, mèches, pipes, etc.; et voilà une troupe de messieurs en casaquins, en chemises, en witshouras, en robes de chambre, qui s'assemblent officieuse- A H ! SI. '47 ment autour des deux voitures, montant sur les sièges, sur les brancards, sur les marchepieds, au risque de faire tout effondrer, raisonnant entre eux de l'accident, plaignant les pauvres voyageurs, accusant les postillons, les chevaux, le chemin, l'obscurité, mais surtout ne concevant pas qu'à pareille heure on puisse être ailleurs qu'entre deux gros lits de plume, suivant l'antique usage de la bonne et flegmatique nation. Cependant M. de Glucksleben, qui a trouvé moyen de s'élancer par l'ouverture, de la glace de devant, écarte poliment la foule des curieux en leur montrant qu'il y va de leur sûreté, et qu'ils risquent eux-mêmes, tout légers qu'ils sont, de tomber avec les voitures, que la moindre charge peut entraîner; puis il essaye, en montant comme il peut par-dessus une pile de chevaux culbutés les uns sur les autres, d'arriver jusqu'à la dame inconnue qu'il vient d'embrasser. Mais ne voilà-t-il pas qu'une odeur de brûlé, bientôt suivie d'une assez grande flamme, le détourne de son projet : c'était la vieille robe de chambre de damas de M. le bourgmestre qui avait pris feu dans la bagarre à la lampe d'un jeune enfant. Quelque empressé que fût M. de Glucksleben d'offrir ses services à la dame, il pensa qu'il était encore plus urgent d'éteindre M. le bourgmestre; et, pendant que les bons compatriotes de cet honnête homme s'y disposaient avec réflexion, et que déjà même quelques-uns commençaient à se 1^8 ah! si... mettre en mouvement pour aller à une centaine de pas tirer quelques seaux d'eau au puits de la ville, la flamme montait toujours et gagnait la chemise. M. deGlucksleben, moins compassé dans ses mouvements que tous ces braves gens-là, saisit à tout hasard robe de chambre et chemise, et aux dépens de ses mains il étouffe le feu. Le bon gros bourgmestre, absorbé dans la contemplation de M me de Blumm, ne s'était d'abord aperçu de rien, et sa modestie s'étonnait que les empressements de M. le comte s'adressassent à lui de préférence à une aussi belle personne; mais une bouffée inattendue de chaleur plus qu'animale ne tarda pas à l'avertir qu'il se passait dans ses environs quelque chose de très-extraordinaire et qui méritait toute son attention. Aussitôt, sans perdre son temps en observations qu'il ne pouvait continuer sans danger, ni en remercîments qu'il ne pouvait faire avec décence, il se sauve, court vêtu, dans sa maison, pour en revenir peu après dans un costume un peu plus présentable. Les feux du bourgmestre une fois apaisés, le comte, qui avait déjà si heureusement rencontré le visage de M me de Blumm à une des glaces de la voiture, se présente inopinément à l'autre, et, ce que personne peut-être ne croira, c'est que ce fut avec le même bonheur; mais la destinée le voulait ainsi. «Mille pardons, Monsieur, dit la dame. — C'est à moi, Madame, à vous les de- ah! si. 149 mander, et surtout à rendre grâces à ce hasard si aimable qui redouble ses faveurs; mais, avant tout, Madame, je viens prendre vos ordres : mon valet de chambre a malheureusement pris le devant, et doit m'attendre à quelques postes plus loin, en sorte que vous n'avez ici d'autre serviteur que moi. — Et moi donc, Monsieur, dit la petite Martine, croyez-vous que je n'aiderai pas ma marraine dès que je le pourrai, et avec plus d'amitié encore, puisque je la connais? — Je vous demande pardon pour elle, Monsieur, dit la dame; vous voyez son âge. Mais, à propos, ne vous êtes-vous pas fait mal avec cette ridicule robe de chambre? J'en riais d'abord, mais j'ai ensuite été bien effrayée; et, quoique j'eusse grand besoin de secours, quoique vous m'ayez laissée là pour ce pauvre homme, je n'ai pas pu m'empêcher d'applaudir à un si bon mouvement. — Moi de même, dit Martine, car c'est joli quand on voit un beau monsieur qui vous est encore bon par là-dessus. — Et tout en vous admirant, continue la comtesse, je tremblais que vous n'en portassiez des marques. — Vous étiez et vous êtes trop bonne, Madame : j'en suis quitte pour une légère brûlure. — Je vous plains. — Et quand il en coûterait un doigt pour sauver un homme ! — C'est mettre un beau prix à un inconnu... Que feriez-vous donc pour une personne qui vous serait chère? — C'est selon, Madame. Alors je dirais peut-être : « Quand il m'en coûte- ■ 5o AH ! SI . Fait ma personne pour lui sauver un doigt ! — En vérité, je m'admire; il faut que vous m'ayez fait passer votre courage, car nous faisons ici la belle conversation comme dans un salon de Paris. Cependant il n'est que trop aisé de juger, à notre position, que la place n'est pas tenable; mais croyez-vous au moins que nous finissions par nous en tirer? — Oui, Madame, à votre honneur, à ce que j'espère, et au mien. — Ah! Monsieur, il ne me fallait pas moins que votre sécurité pour me rassurer. Mais, ajouta-t-elle en parlant français, de peur d'être entendue de l'assistance, nos voitures seront-elles en sûreté si je parviens à sortir de la mienne, car nous n'avons ici personne pour y veiller? — Au contraire, dit le comte, vous avez tout le monde... Vous ne savez donc pas que vous êtes entourée de bons Souabes,qui sont la loyauté même, et qu'aucun peuple du monde ne surpasse en probité, s'il y en a qui les égalent. » Cette réponse ne fut pas sans effet : quelqu'un de l'assemblée qui entendait le français traduisit à un autre les paroles dernières de la dame et du cavalier; elles sont répétées de proche en proche, et voilà aussitôt toutes ces bonnes gens qui entourent affectueusement le comte, flattés de son estime, et qui lui font mille offres de service. Déjà l'on avait apporté des cordes, des marteaux, des leviers, des tenailles, pour entreprendre de travailler aux deux voitures, lorsqu'on voit une grande porte ah! si. s'ouvrir comme celles du palais du Soleil, et donner soudain passage à des flots de lumière, au milieu desquels on reconnaît M. le bourgmestre, habillé pour cette fois de pied en cap, revêtu de tous les ornements de sa charge, et marchant comme un recteur suivi des quatre facultés, entre quatre valets de ville, armés chacun d'un énorme flambeau qui paraissait destiné à éblouir autant qu'à éclairer. Au reste, à cette petite vanité près, qu'on peut regarder en Allemagne comme une maladie de bourgmestre , on ne tardera pas à voir que celui-ci était le plus galant homme du monde. A son aspect, tout se range. Son premier soin est de venir rendre grâces au comte avec la reconnaissance d'une âme nouvellement sauvée du purgatoire. Le comte, qui ne tirait aucune vanité de cette délivrance, rompait tant qu'il pouvait le fil du discours, que l'autre ne manquait pas de renouer. « Avant tout, monsieur le bourgmestre, disait le comte, aidons du mieux que nous pourrons cette dame et cette demoiselle à sortir de la fâcheuse position où elles sont déjà depuis trois grands quarts d'heure. — Oui, Monsieur, tirez- nous d'ici! lui criait-on de la voiture. » Mais la chose n'était pas aisée, et le comte lui-même pensait que, pour le moment, le statu quo était ce qui convenait le mieux aux deux voitures, parce que, chacune des caisses n'ayant, comme on l'a vu, que 1 autre pour^appui, elles pouvaient tomber en can- i5a AH ! SI . nelle au premier ébranlement : en sorte que, pour dégager M me de Blumm et Martine, il fallait autant de précautions qu'à une partie d'honchets. Ainsi, avant que de laisser approcher personne, M. le comte commence par retirer soigneusement tous les morceaux de la glace de devant, qui avait été fracassée; puis il se charge de la comtesse. M. le bourgmestre en fait ensuite autant pour Martine, et les voilà toutes deux, à leur grand contentement, hors de prison. Une fois sortis d'embarras, la dame et le cavalier s'informent de la meilleure auberge. M. le bourgmestre répond avec une sorte de malice que l'endroit n'est rien moins que fréquenté, que les voyageurs y passent comme chat sur braise, que dans les cabarets de Flussenstat on ne peut trouver que des tables et point de lits, et en même temps il riait à gorge déployée de l'embarras des deux étrangers; puis, quand il est à la fin de son gros rire, il les entraîne chez lui, où, tout en se réparant de son incendie, il avait fait préparer un souper et deux bonnes chambres, avec les meilleurs lits qu'il y eût dans la maison ; et le bonhomme, pendant toute la marche, ne se sentait pas de joie de ce que le malheur de monsieur et de madame lui procurait le plaisir et l'honneur de régaler une aussi noble compagnie. De compliments en compliments, on arrive jusqu'à la porte. Une jeune fille charmante les y attendait : c'était celle du maître; A H ! SI. 153 elle avait tout ordonné, tout arrangé dans l'intervalle, avec un zèle et une grâce qui ne se trouvent au même point que dans cet excellent pays, où l'on a fait de l'hospitalité non-seulement une vertu, non-seulement un devoir, mais aussi une science. On se met à table. Nos deux étrangers, touchés des bonnes façons de M. le bourgmestre, mangeaient plutôt par politesse que par appétit. On suppose facilement le sujet de la conversation : toutes les nouvelles qui arrivent de la cour (c'est- à-dire de celle de M. le bourgmestre) sont plus désastreuses les unes que les autres. « Commençons par faire venir des ouvriers, dit la comtesse, et sachons si le mal pourra être réparé avant midi. — Des ouvriers, Madame? dit le comte ; la première question est de savoir s'il y en a près d'ici, et c'est sur quoi M. le bourgmestre peut encore nous éclairer, à moins de frais, ajouta-t-il en riant, qu'il ne le faisait il y a une demi-heure. » Le bon et digne homme ne manque pas de répondre, suivant l'usage de messieurs les municipaux, que l'on trouvera dans sa ville tout ce qu'on peut demander; et puis, suivant l'usage de toutes les bicoques, il se trouve qu'on n'y trouve rien de ce qu'on demande. Ce n'était pas qu'il n'y eût dans la ville un charron qu'on disait excellent, qui avait appris son métier à Bruxelles et à Paris... « Allons, ne perdons pas un moment à le faire éveiller, dit la comtesse; nous en serons quittes pour un écu de plus. » Il n'y no 154 AH ! avait qu'un petit embarras : c'est que notre homme avait quatre-vingts ans, qu'il était paralytique et qu'il gardait son lit depuis dix-huit mois... « Y a-t-il au moins un maréchal ? dit le comte. — Oh ! parfait, dit le bourgmestre. — Et point paralytique? dit la comtesse. — Non, Madame, car il a été ce matin à cinq lieues d'ici pour la noce de sa sœur, qui se marie dans quatre jours à un maître serrurier.—Allons, prenons notre parti sur le maréchal, dit le comte ; mais aurons-nous du moins un sellier? —Oh ! un sellier très-habile ; on est véritablement heureux d'avoir un ouvrier comme celui- là dans un endroit comme celui-ci : aussi est-il fameux dans tout le canton, et si fameux que M m " la baronne de Kalb, qui a ses terres à sept grandes lieues d'ici, l'a envoyé chercher hier, et dans son équipage encore, pour lui arranger une calèche... — Mais comment ferons-nous, monsieur le bourgmestre, dit la comtesse, car je perds courage?—En ce cas-là, Madame, il faut prendre patience. — O Dieu ! patience! — Eh ! Madame, sans cela on n'irait jamais au boutde la vie. Mais ne vous affligez pas, je vais écrire aux deux endroits où sont les ouvriers que je vous ai dit, et à un autre où il y a un charron, et tout viendra avec le temps. — Et la lettre, au moins, ira-t-elle un peu vite? — Oui, Madame, par l'extra-poste. — Et quand part-elle d'ici, votre extra-poste ? — Toutes les semaines. — Et quand est-elle partie? — Avant-hier. —Et marche-t-elle AH ! SI. 155 au moins un peu légèrement ? — Comme toutes les estafettes à pied. — Grand Dieu ! à pied ! — Le nôtre était un bon marcheur avant son entorse ; mais cela n'empêche pas, il a bon courage ; il va toujours boitant, et ne veut pas qu'un autre marche à sa place. Qu'importe à nos bourgeois d'avoir des nouvelles vingt-quatre heures plus tôt ou plus tard? Il y en a plus de mauvaises que de bonnes, et celles- là on les reçoit toujours trop tôt. » Les voyageurs, consternés, se regardaient sans oser proférer une parole. « Allons, Monsieur et Madame, dit le bourgmestre, je vais parler ici comme à un mari et une femme... » Le comte sourit, la comtesse hausse les épaules... « Est-ce que Monsieur et Madame ne seraient pas mariés? dit le bourgmestre. — Eh ! ne voyez-vous pas, Monsieur, dit la comtesse, que nous allions à l'opposé l'un de l'autre? — Ce n'est pas une preuve, répond le bourgmestre avec un gros rire; voilà comme vont, à ce qu'on dit, les ménages de Paris. N'importe ; allons, allons, Monsieur et Madame, encore un petit verre de ce bon steivein, et permettez-moi de vous saluer tous les deux. — De bon cœur, monsieur le bourgmestre. — Hélas ! ce sera pour moi le vin de l'étrier, dit l'excellent homme , car il faut que je parte tout à l'heure pour une maison de campagne, à trois lieues d'ici, où l'on a besoin de mon ministère, et c'est avec bien du regret que je quitte ma maison quand elle est si i56 ah! si. bien habitée. — Quoi ! vous pariez, mon cher Monsieur? disent à la fois le voyageur et la voyageuse ; et qu'allons-nous devenir? — Je souhaite, dit-il, que cette maison-ci, toute bourgeoise qu'elle est, puisse convenir à Vos Seigneuries ; elles n'y resteront jamais assez longtemps, et si je pouvais les y retrouver... — Nous y retrouver, bon Dieu ! s'écrie la comtesse; mais, Monsieur, dit-elle en se reprenant, vous savez sûrement qu'il n'y a rien de malheureux sur la terre comme une femme arrêtée dans le cours d'un grand voyage... Mes gens sont en avant avec ma berline et mes chevaux, et celui qui m'accompagnait est resté en arrière, en sorte que me voilà seule, réduite à cette enfant que vous voyez pour toute ressource. C'est bien la meilleure enfant du monde ; mais cela n'a que quatorze ans ; cela sort de son village; cela n'a l'idée de rien. — Merci, marraine, dit Martine. — Cela ne sait pas plus ce que ça fait que ce que ça dit. — Merci, marraine...—Et je l'ai prise beaucoup plus pour me divertir que pour me servir. — Merci, marraine : c'est toujours quelque chose... — Ah ! Madame, dit le comte, qui est-ce qui ne briguerait pas l'emploi de tous les serviteurs qui vous manquent? Je vais, si vous le permettez, avoir un petit travail avec M. le bourgmestre ; j'espère en tirer des lumières un peu plus satisfaisantes que celles qu'il nous a données jusqu'ici, et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez bientôt hors de toute in- ah! si... 1J7 quiétude. — Enfin, Monsieur, ce qui me rassure dans l'embarras que je vous cause, c'est qu'en travaillant pour moi vous travaillez pour vous. — Madame, je l'oubliais. » Le comte passe avec le bourgmestre dans son cabinet ; il y reste environ une heure (que la comtesse trouve bien longue) à prendre des arrangements pour les ouvriers, pour le logement, pour la dépense ; après quoi il revient auprès de la comtesse, qu'il trouve dans la désolation. Elle ne s'en cachait pas, la pauvre dame ! « Eh ! bon Dieu, Madame, dit le comte, qu'est devenu ce courage que j'étais si fier de vous avoir inspiré ? — Ah ! Monsieur, ce bourgmestre qui s'en va! — Quoi! Madame, vous l'aimez donc beaucoup, ce bourgmestre ? — En vérité, dit-elle en commençant à rire et en continuant toujours à soupirer, je ne sais comment je me passerai de lui. — O l'heureux bourgmestre! dit le comte; j'ai envie de lui acheter sa charge. — Vous badinez , mais dans ce moment-ci le plus aimable homme du monde ne vaudrait pas pour moi un bourgmestre. — Eh bien ! remettez-vous, Madame ; je le quitte, il m'a laissé ses pouvoirs, et c'est comme si vous le voyiez. — Non, parlons sérieusement; il n'y arien qui contrarie autant que la plaisanterie quand on a du chagrin. Dites-moi donc s'il y a quelque espérance. — Oui, Madame, à moins que vous ne vouliez absolument la perdre. —Ah ! je la perdrais bien sans vous; mais vous avez sûrement un cœur i58 AH ! SI compatissant, je l'ai vu : vous ne m'abandonnerez point, n'est-ce pas ? Vous ne partirez point avant moi, n'est-ce pas? Vous ne me laisserez pas à la discrétion de ces gens-ci, n'est-ce pas? — Non, Madame, non, Madame, encore une fois, non, Madame. — Que d'ennuis, que de peines je vous donne, reprend-elle, et quelle triste rencontre vous avez faite ici ! — Attendez au moins que je m'en plaigne. — Elle a été plus heureuse pour moi, car, sans vous... — Madame, vous êtes fatiguée, vous êtes agitée, vous toussez, vous souffrez. Permettez que je vous conduise dans votre appartement, pour qu'au moins vous puissiez prendre un peu de repos pendant que j'aurai le plaisir de veiller pour vous. » «Ah! l'aimable homme! dit Martine en déshabillant sa maîtresse ; comme il est poli! comme il est obligeant! — Cela est vrai, dit la dame; mais les hommes de bonne compagnie ont tous à peu près le même ton et les mêmes manières. — Oh bien! tenez, marraine, je ne m'étais jamais avisée d'envier la bonne compagnie (j'aime trop mes pareilles pour cela); mais, ma foi, si l'on y trouve beaucoup de messieurs comme le vôtre... — Comme le mien! comme ça parle! Allons donc, vous êtes folle! — Mais c'est que ce n'est pas seulement pour vous qu'il est honnête comme cela! — Comment donc! on dirait que vous avez déjà fait grande connaissance avec lui.— Imaginez que ■■■MM ah! si... M. le bourgmestre... Eh bien! tenez, c'est un brave homme aussi. — La tournure est un peu différente. — Oui, je dis bien, M. le bourgmestre lui avait fait préparer cette belle chambre qui est ici à côté : voilà la porte. Ah ! dame ! il faut voir comme ça vous est joli, des tasses, des portraits, des images, des cristaux, des bijoux de buis, d'ivoire, enfin toutes sortes de belles choses comme ici! — Mais voyez quelle bavarde! Eh bien! cette chambre, ce bourgmestre, quoi encore? Finirez-vous?— Oui, Madame, je dis vrai, c'te belle chambre, comme ça, était arrangée pour lui ; et moi, pauvre fille, on m'avait donné un pauvre petit endroit, comme il convient. Ce n'est pas que je m'en plaigne, da ; mais il n'a pas eu de cesse que la grande pièce ne soit pour moi, et le petit endroit pour lui. — Petite imbécile, on voit bien qu'il n'y a qu'un mois que je vous ai fait sortir de votre village. En bonne foi, vous prenez cela pour vous? — Eh ! pour qui donc ? — Pour qui? pour qui? Pour moi, petite niaise! — Pardi! en voilà bien d'une autre! C'est pour vous qu'il ne veut pas être la nuit auprès de vous? Ma fine, voilà une belle galanterie! — Et si je vous disais que c'est une délicatesse dont je lui sais très-bon gré, vous m'entendriez encore moins. — Une délicatesse?— Oui, une délicatesse; savez-vous seulement ce que c'est?—Mais, dame ! c'est, t'nez, c'est comme... — Eh bien! comme quoi?— Comme AU ! SI . queuque chose qui serait... là, bien délicat. — O l'imbécile! Je vois que nous ne parlons pas la même langue : ainsi, bonsoir. » Madame a mal dormi; elle a beaucoup toussé; elle n'a cessé de se plaindre, et ce n'est que vers le point du jour qu'elle a pu s'assoupir, encore d'un sommeil de fièvre, plus fait pour l'accabler que pour la reposer. N'importe, elle est courageuse, elle est pressée, rien ne peut la retenir : il faut qu'elle parte, elle partira. On appelle Martine, on se lève, on envoie savoir si ce monsieur (car on ne sait pas son nom) est éveillé, et s'il veut venir déjeuner avec madame avant que de se remettre tous les deux en route. « En route? dit Martine ; ah ! pardine ! marraine, il y a encore bien du chemin d'ici à la route; vous avez bien entendu ce que le bourgmestre vous a dit hier. Ainsi... — Ce sont de ces lourdes plaisanteries de ces gens-là. — Oh! marraine, c'était bien vrai, si vrai, que ce monsieur, qui ne dort pas plus la nuit qu'un rossignol, s'est informé des ouvriers qu'il pouvait y avoir comme ça dans le voisinage, et qu'il leux y a envoyé à chacun un chariot dans leur endroit, avec un ordre pour venir ni plus ni moins que si c'était lui le bourgmestre, da. — Quel orgueil ! dit la comtesse.—Ah! dame! il sait se faire servir, celui-là. Demandez plutôt à ce valet de ville qui li sert comme de laquais. — Oh! je le crois comme si je l'entendais. — Mais c'est qu'il vous dira que ah! si. 161 . ce monsieur-là vous a des façons, il faut voir : toujours alerte, j'aime ça; toujours l'argent à la main, j'aime ça; jamais embarrassé, j'aime ça; il vous parle à chacun, autour de ce carrosse, comme si c'était un maître dans la profession, j'aime ça; et, avec cette figure de seigneur, c'est qu'il ne vous en est pas moins homme, da, j'aime ça. — En vérité, dit la dame, que ces éloges-là n'ennuyaient point du tout, il me semble que vous avez toutes les amitiés du monde pour lui... — Dame ! c'est que c'est comme ça, marraine. La petite Katel est comme moi; nous avons entendu tout ça en allant et venant dans la maison; et pis, est- ce que je ne l'ai pas vu lui-même de c'te fenêtre qui donne sur la cour? Et t'nez, je parie aussi que vous y avez un peu regardé.— Moi?— Eh pardi! marraine, c'est bien naturel; est-ce que vous n'avez pas vu cet homme qui travaillait avec les autres, et qui leux y montrait leur travail? — C'est vrai. — Et que vous lui avez crié, de votre petite voix toute douce: «Oh! monsieur le maître, « faites-les bien travailler, et vous serez tous « contents. » Vous ne saviez pas à qui c'était que vous parliez.— Eh! comment veux-tu que je le sache? — Je le savais bien, moi, car je le voyais de côté; eh bien! t'nez, c'était lui. —Bon! — Oh! ni pus ni moins que lui, car il nous a regardées en riant, la demoiselle et moi, et puis il a mis son doigt sur la bouche pour nous faire signe. — 2 1 I 02 AH ! SI . C'est réellement un bien galant homme. — Mais c'est que sans lui les deux voitures seraient tout de leur long par terre : il fallait plutôt les porter que les tirer, da; et puis il y a une roue cassée à la nôtre aussi bien qu'à la sienne : qu'est-ce qu'il a fait? il vous a pris mesure d'un côté, mesure de l'autre; c'est tout de même, quoi! et quand il a vu ça, il vous a fait prendre sa bonne roue, et il l'a fait mettre à la place de notre mauvaise, quoi ! Aussi j'entendais les ouvriers qui riaient et qui disaient en arrière de lui : « Si ce seigneur-là fait « toujours des trocs comme ça, il ne sera pas long- « temps riche. » — En vérité, cela me touche, dit la dame; ce ne sont pas là les manières de tout le monde. — C'est un homme comme ça qui vous faudrait, ma marraine. Oh! que j'aurais de plaisir à l'appeler mon parrain! — Dépêchez-vous; allons, point de folie, et dépêchez-vous, afin d'aller tout de suite prier ce monsieur à déjeuner; et, puisque vous l'aimez tant, je le prierai de permettre que vous déjeuniez avec nous ; aussi bien je suis si souffrante qu'il aurait en moi une bien triste compagnie. Mais point d'extravagances, entendez-vous?—Oh! non, marraine; je ferai plutôt un point d'aiguille à ma bouche. — Quand nous sommes seules, vous savez que je ne me fâche de rien, et que vous avez votre franc parler depuis que ma perruche est envolée... Mais ne voilà-t-il pas que vous vous envolez aussi? —Dame ! Ma- A H ! SI. i63 dame, c'est que je vais chercher notre monsieur. — Notre monsieur? belle expression! — Mais t'nez, je l'aperçois par la vitre. Monsieur ! Monsieur!... Ah! il m'a entendue : vous allez voir votre ouvrier. » La comtesse s'avance avec l'air abattu. « Monsieur, dit-elle, j'ai de la peine à parler... — Ah! Madame, je ne l'entends que trop. — Et quand cela ne serait pas, reprend-elle, je ne saurais où trouver des paroles pour vous exprimer toute ma reconnaissance. — Madame, je n'ai fait que mon devoir; encore si la circonstance était un peu moins contrariante! — Je vous dois de pouvoir la supporter; et, en vérité, sans vous... — Ah! oui, Monsieur, interrompt Martine, ma maîtresse resterait veuve, car elle allait pour se marier. » Le comte sourit. « Qui est-ce qui vous a prié de parler, Mademoiselle?—Je vous demande pardon, ma marraine, dit la pauvre petite toute honteuse, mais on m'a toujours dit que toutes les fois qu'on se mariait il n'y avait point de mal... — Madame, je conçois combien vous devez être impatiente, et cependant je répondrais qu'il y a quelqu'un plus impatient que vous. — Il faut vous être obligé de ce que vous dites, même au hasard; mais parlons de nos voitures. — Madame, j'y ai fait travailler, j'y ai travaillé moi-même depuis le point du jour. Le plus embarrassant, c'était cette roue brisée ; heureusement on en a trouvé une qui lui ressemble 164 AH ! SI . comme une sœur, et qui a pris la place. — Oui, Monsieur, je le sais, et je dois vous en avoir autant d'obligation qu'à un estropié qui donnerait sa bonne jambe; mais les choses ne peuvent pas rester comme cela. — Il le faut bien, Madame, sans quoi ce seraient les deux voitures qui resteraient. — Ah Dieu! Monsieur, cela fait frémir. — J'aurais voulu, dit le comte, pouvoir en faire autant pour les glaces, mais on ne pourra les remplacer que dans la première grande ville. — Eh bien! d'ici là, répond-elle, les stores en serviront; tout sera bon, pourvu que je parte et que j'arrive. — Quoi! Madame, c'est comme cela que vous traitez votre rhume? — Oh! je ne suis pas délicate. —Vous savez peut-être aussi qu'il vous manque un ressort, et que les ouvriers du lieu ne sont pas en état de le reforger.— Est-ce qu'on ne saurait s'en passer? — On pourrait, à toute force, mettre la voiture en état de gagner le premier gîte. — Monsieur, vous êtes si bon, tâchez que cela puisse être arrangé, bien ou mal, n'importe. Mais dites-moi au vrai : combien cela durera-t-il?— Madame, j'ai peur de le dire. — Encore? — Madame, on parle de trois jours. — Ah Ciel! trois jours, et trois jours ici! — Trois jours! dit Martine en sautant; oh! les trois bonnes journées que nous allons passer... » La comtesse la regarde d'un air sévère. « Je désirerais pour vous, Madame, reprit le comte, que vous pussiez prendre la chose aussi gaiement que made- AH ! SI. ■ 65 moiselle Martine. — Voyez, dit la petite, il sait déjà mon nom, et je ne sais pas le sien (encore un regard imposant de la comtesse). — Du moins, continua le comte, si vous pouviez vous armer d'un peu de patience. — De la patience, Monsieur, répondit la comtesse en souriant, qui vous a dit que j'en manquais? — Madame, c'est à vous que j'en appelle. — Eh bien! je ne sais pas si vous vous en apercevez, mais il me semble, à moi, que j'ai déjà faitde grandsprogrèsdanscette vertu-là depuis hier, et vous devinerez facilement à qui j'en ai l'obligation. — Je serais trop flatté que mon exemple y fût pour quelque chose , mais je puis vous assurer que j'en aurais donné de moins édifiants à toute autre qu'à madame la comtesse de Blumm. — Ah! je ne croyais pas être connue. — C'est une première obligation que j'ai à mademoiselle Martine. — Ah! Mademoiselle, dit la comtesse, je vous reconnais là. — Mais, Madame, aussi comment voulez-vous que je ne réponde pas, moi pauvre fille, à monsieur le comte? n'est-ce pas lui qui m'a parlé le premier, là? Monsieur, dites vous- même; et qui m'avez pris les deux mains, et qui m'avez demandé, avec un air que je vois encore : « Ma jolie petite demoiselle, » ah! oui, c'est bien comme ça que vous avez dit, « comment est-ce « que vous appelez la charmante dame à qui je viens « de donner la main ? » Et moi j'ai dit : « Monsieur, « je l'appelle ma marraine. » Vous n'avez pas en- ■ 66 AH ! SI . core été content, là, ai-je tort? et vous avez encore demandé comment qu'on l'appelle dans le monde; ça n'est-il pas vrai?— Oui, Mademoiselle, dit le comte, à quelques petites fautes de grammaire près.— Oh non! vous n'avez pas parlé de ma grand'mère, mais bien de ma marraine. Quand vous disiez : « Quelle taille! quelle no- « blesse! quelle démarche! quelle physionomie! et « ces jolis pieds, et ces belles mains, et ces superbes « tresses ! » et bien d'autres choses encore. Et puis il a dit avec chagrin : Ah! si... —Voulez-vous bien finir vos folies, Martine? Monsieur n'a jamais eu le temps de prendre garde à tout cela; vous faites parler monsieur. — Non, Madame, dit le comte, c'est tout cela qui m'a fait parler. — Mais à propos, dit la dame pour changer de conversation, cette jolie petite personne qui a eu tant de soin de nous hier, où est-elle? est-ce qu'elle ne déjeunera pas avec nous? — Non, Madame, dit le comte, elle m'a confié ce matin... — Ah ! déjà des confidences... — Que, pour vous laisser plus de place dans cette maison-ci, elle allait loger avec sa mère au château voisin, dont son père a la surintendance. — Les bonnes et braves gens! dit M mc de Blumm; on ne trouve ces manières-là nulle part ailleurs. Mais au moins cet honnête M. le bourgmestre qui nous a marqué tant d'empressement, ce digne homme, est-ce que nous ne le verrons pas?— Hélas! il est parti dès la AH ! SI . 167 pointe du jour. — Il faut donc parler à sa femme. — Elle est malade; mais il a sa fille que nous pouvons faire venir. — Pour nous amuser apparemment, car une fille de seize ans me paraît devoir être assez novice dans les fonctions de bourgmestre? Enfin, qu'a-t-il laissé à sa place? ne m'avez-vous pas dit que c'était vous? — Oui, Madame, il m'a revêtu de toute sa dignité aux yeux de ses subordonnés; j'ai ses pouvoirs, j'espère n'en point abuser, mais au moins je remplirai ses dernières volontés en donnant tous mes soins à votre amusement (ce sont ses termes) et à votre prompt départ; j'avouerai pourtant que, si j'étais plus sûr du premier, vous me verriez moins de zèle pour le second. — Monsieur, dit la comtesse, de la part de tout autre que vous, ce ne seraient là que des politesses auxquelles les hommes ne nous ont que trop accoutumées, au lieu que de la vôtre elles ont un prix que je sais bien sentir. Il n'en faut pas moins que vous et moi nous partions. — Je ne le sais que trop, Madame ; cependant la nécessité... — Oh! la nécessité, pour moi, c'est de partir; et ma peine, c'est de ne vous avoir eu que pour compagnon de malheur, au lieu de vous avoir à présent pour compagnon de voyage. Enfin, puisque la fatalité nous lance tous les deux, je pars. — Quoi! Madame, dans l'état où vous êtes! — Ma vraie maladie, c'est ce maudit retard. — N'attendez point que je le maudisse avec vous, ,68 A H ! SI. quand vous-même vous devriez le bénir de ce qu'il vous donne au moins quelques instants de répit : car, après la révolution terrible que vous avez dû éprouver, vouloir poursuivre obstinément votre route avec un mal de tète, un rhume, une fièvre, il faut être votre propre ennemie. — Encore une fois, monsieur le comte, tout cela est flatteur, mais, morte ou vive, il faut que je parte : à quoi bon rester ici ? je ne m'en porterai pas mieux. Ne peut-on pas se plaindre, tousser, trembler, dans sa voiture aussi bien qu'ailleurs. La place où l'on souffre n'est jamais bonne; au contraire, en m'ar- rêtant ici j'aurai un mal de plus, et pour moi le pire de tous, l'impatience.—Madame, je l'éprouve pour vous. — Pour vous aussi sans cloute ? — Pas tout à fait si vivement. — Mais enfin nous sommes ici contrariés, arrêtés, et comme en captivité tous les deux : ainsi notre position est la même. — Ah ! Madame, avec cette différence que vous êtes avec moi, au lieu que moi je suis avec vous. » La journée se passa un peu plus tranquillement, grâce à la conversation du comte, à ses attentions, à ses prévenances et aux naïvetés de Martine, si bien que la dame s'étonnait elle-même d'avoir su prendre autant sur elle. « Vous en avez tout l'honneur, disait-elle au comte, et c'est à vous que je dois d'avoir pu supporter si patiemment mon impatience. » Cependant l'enrouement, l'oppression, le malaise, dont elle se croyait débarrassée, n'ont ah! si. 169 pas laissé de revenir vers le soir ; le comte s'en est aperçu plus tôt même que la malade, et, avec un intérêt qui la flattait plus que la maladie ne pouvait l'inquiéter : « Permettez-vous, lui dit-il, que j'entreprenne votre guérison après celle de votre voiture?—Effectivement, dit-elle, j'ai bien trouvé en vous un charron, pourquoi n'y trouverais-je pas un médecin? — Cela étant, permettez-moi de vous offrir d'une espèce de thé dont j'ai toujours un paquet avec moi. Il est dans une cassette que mademoiselle Martine trouvera facilement dans ma chambre; je n'en ai vu que de bons effets. » Martine apporte la cassette, le comte en tire les simples en question, puis, après avoir montré à Martine la manière de les infuser, et dit à la comtesse comme elle doit les prendre, il se retire. « Oh! ma fine, le drôle de médecin! dit Martine; ça vous ressemble plutôt à un jeune marié qu'à un docteur; ça ne vous a que vingt-cinq ans tout au plus, ça ne vous porte ni canne ni perruque, ça vous marche comme un oiseau, ça vous rit, ça vous amuse, ça vous jase de tout, ça ne vous ignore de rien, et ça voudrait faire ni plus ni moins que si c'était un docteur. — Courage ! Martine; donnez-vous-en bien pendant qu'il n'y a personne. — Tenez, ma bonne marraine, n'allez pas prendre ce qu'il vous a donné, car je parie que ce n'est pas de la drogue, et que ça ne vous a seulement pas un goût de médecine.—Quel malheur! dit la 32 I 70 AH ! SI. comtesse en riant; mais, au fait, mon enfant, qu'est- ce que tu diras si son thé me fait du bien, et je sens d'avance qu'il m'en fera? — Tenez, voyez- vous ça ! dit la petite en toute simplicité; rien que l'odeur, rien que la pensée ! Ce que c'est qu'un habile homme! Ces messieurs-là, c'est, sans comparaison, comme des sorciers. » Cependant le thé se fait, il est versé, il est bu : on le trouve excellent, et à peine la seconde tasse est-elle prise que la comtesse est endormie, et ses maux, et tous ses chagrins, et toutes ses impatiences avec elle. Enfin, au bout de dix heures du sommeil le plus tranquille, Martine est appelée pour le lever de sa maîtresse. On lui demande, comme à l'ordinaire, des nouvelles du travail. « Oh ! marraine, il avance, il avance, que c'est un plaisir! — C'est peut-être tant pis : je crains tout ce qui va si vite. — Les ouvriers sont là, dit la petite; entendez-vous comme ils tapent? — J'ai peur aussi qu'ils ne tapent trop fort, puisque taper y a, et qu'ils ne brisent le reste. — Mais, dame! aussi, marraine, c'est que ce n'est qu'en tapant qu'on avance; et puis M. le comte est avec eux, qui les réveille, da, comme il vous a endormie cette nuit : car il ne leux y plaint pas les schnaps. On dirait qu'il est quasiment aussi pressé que vous l'étiez hier : car, qui vous aurait écoutée, vous seriez plutôt partie à pied,quoi! que de rester. — C'est que la fièvre donne de ces impa- ah! si. liences-là; mais je me sens plus calme aujourd'hui: le thé de ce bon comte m'a fait tous les biens du monde. Si je ne l'avais pas rencontré , grand Dieu! qu'est-ce que je serais devenue? — Ma fine! c'est comme s'il avait mis du bonheur à la place de notre malheur. Mais, marraine, est-ce qu'ils sont donc tous comme ça, les comtes?—Allons, point de niaiseries, petite bête; descendez, dites-lui que je crains qu'il ne se fatigue ou qu'il ne s'incommode en restant toujours au grand air, et que je suis très-pressée de le remercier de ma guérison. Vous ressouviendrez-vous bien de cela? — Ah ! pardi, si je m'en souviendrai! Mais, t'nez, c'est ni plus ni moins que s'il vous avait entendue, car le v'ià lui-même. — Ah! Monsieur, dit la comtesse, il faut avec vous passer sa vie en remercî- ments.—Souffrez plutôt que ce soit moi, Madame, qui vous remercie. — Et de quoi ?— De vous bie n porter. C'est assurément un grand honneur que vous voulez bien faire à votre médecin, et auquel il est plus sensible qu'il ne pourrait vous le dire. — Je sens qu'avec votre thé je puis défier tous les maux. — Eh bien ! Madame, la boîte est là, permettez qu'on la place dans votre voiture. — Non, s'il vous plaît. Et si vous alliez en avoir besoin dans la route et que je vous en eusse privé! cette idée-là seule lui ferait perdre auprès de moi toute sa vertu. — Non, dit le comte, il vous a fait du bien, je le tiens quitte du reste; permettez-moi 172 AH ! SI . seulement de renvoyer chez moi un très-aimable compagnon de voyage, mais dont je doute que vous puissiez tirer grand parti. — Comment cela? — Parce que je crains qu'il ne parle pas votre langue. — De qui parlez-vous? dit la comtesse.— De Virgile, dit le comte en montrant un petit elzévir qui se trouvait dans la cassette: j'en ai été charmé jusqu'à présent; mais j'ai peur, après ceci, ajouta-t-il avec un regard qui expliquait parfaitement sa pensée, qu'il ne me trouve beaucoup moins d'attention. — Marraine, dit Martine en les interrompant, voilà les ouvriers qui disent qu'ils ont fini, et qui viennent vous demander pour boire. — Mais l'ouvrage est-il vraiment fini? répond la comtesse ; est-il bien fait? puis-je partir en sûreté? Qu'en pensez-vous, monsieur le comte? et puis le ressort en question est-il remplacé? — Non, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire qu'il ne pourrait l'être que demain ou après. Cependant, pour obéir à votre impatience, on y a suppléé, du mieux qu'on a pu, avec une forte pièce de bois que nous avons adaptée à la soupente, et qui soutiendra la voiture de reste, mais qui la rendra un peu plus rude. — Plus rude, Monsieur! ah! voilà précisément tout ce que je crains: ainsi, attendons le ressort. — Je n'osais vous le proposer, dit le comte, de peur de vous paraître un conseiller intéressé.— D'ailleurs, ajouta-t-elle, j'avais la fièvre hier; et, malgré toute la science de mon Esculape, A H ! SI. elle pourrait revenir demain.—Madame, il le craint lui-même, et, s'il avait quelque autorité sur vous, il ne vous permettrait certainement pas de rien brusquer. —D'un autre côté, ce qui me presse encore de partir, c'est que je vous arrête. — Rassurez-vous, Madame : il y a telle personne qui pourrait m'anêter toute la vie. —Aussi bien j'ai un jugement un peu hasardé à vous faire expier. — Hasardé? reprend-il, et à propos de quoi? — A propos de ce compagnon de voyage, dit-elle en montrant le Virgile, dont vous croyez que je ne pourrais tirer aucun parti.—Ah! Madame, pardonnez si, au premier coup d'oeil, je vous avais prise pour une femme. — Qu'entendez-vous par là, s'il vous plaît?— Oui, pour une personne charmante, mais auprès de qui mon ami perdrait son latin. — Voulez-vous, puisque vous me condamnez à garder la chambre, que nous prenions votre ami en tiers, et que nous en lisions quelque chose ensemble? » Là-dessus elle ouvre le Virgile au hasard, et tombe précisément sur le quatrième livre de l'Enéide. « Ah ! dit-elle, c'est ici que les femmes apprennent à se défier des hommes. — Effectivement, dit le comte, nous devons tous rougir pour Enée ; mais tout le monde n'a pas de si grandes affaires, ou du moins il faut espérer que les dieux ne se mêlent point des affaires de tout le monde. — Vous êtes étonné de ma science ; mais sachez '74 AII ! SI que ce qui m'a fait apprendre le latin, c'est que je ne pouvais pas supporter de lire Virgile en français. Quelle honte pour la France que le plus parfait des poètes n'ait eu jusqu'à présent que d'aussi pitoyables traducteurs! — En effet, dit le comte, il a toujours été en mauvaises mains jusqu'à l'abbé Desfontaines.— Inclusivement, ajoute la comtesse : comment voulez-vous qu'un pédant comprenne un poëte ? — Eh bien ! soyez contente, il lui naît un vengeur comme pour sa Di- don ; et tel que vous me voyez... — Comment! serait-ce vous qui vous chargeriez de l'entreprise? — Hélas! tant de gloire ne m'appartient point; mais je m'en repose sur un bon camarade de classe que j'avais au collège de la Marche, à Paris, l'année d'avant Mahon, un petit Auvergnat qui , a quinze ans, est devenu amoureux de la poésie de Virgile. — Un amoureux de quinze ans! c'est un peu jeune pour les Muses. —Jusqu'à présent c'est le plus favorisé. Déjà tout le pays latin le voyait d'un œil d'envie; on aurait dit que Virgile lui- même l'avait déclaré son héritier. — Alors il sera bien riche. — Ce qui le prouverait, c'est qu'il est impossible de lire de suite quelques vers de l'un comme de l'autre, sur le sujet le plus indifférent en apparence, sans être étonné de l'émotion qu'on éprouve. — Il faut donc que votre petit Virgile en herbe soit né aussi tendre que spirituel, aussi bon que fin. — Eh bien! quand il aurait été au ah! si. couvent avec vous, au lieu d'être au collège avec moi, vous ne le définiriez pas mieux. — Il faut convenir, dit la comtesse, que l'esprit et la sensibilité sont deux beaux présents du Ciel; sans cela, point de poètes.— S'il fallait opter, dit le comte, lequel choisiriez-vous ?— Il suffirait d'avoir de l'esprit, dit la comtesse, pour ne pas préférer l'esprit : l'autre me paraît d'une nature bien supérieure; et ne trouvez-vous pas, comme moi, que le sentiment est comme l'âme de la pensée? » Après la découverte intéressante qui vient d'être faite des deux côtés, qu'un homme du grand monde et une très-belle dame peuvent quelquefois être dispensés d'ignorance, on commence à se regarder avec d'autres yeux : ce n'est pas que ces yeux-là ne fussent déjà suffisamment prévenus ; mais toute prévention triomphe quand elle se voit justifiée, et redouble quand elle triomphe. La connaissance devient donc, je ne dis pas de jour en jour, mais d'heure en heure, plus intime ; et, quoiqu'on n'en fasse pas tout à fait autant pour l'amour du latin que pour l'amour du grec, chacun remercie en secret Virgile du service qu'il rend à tous les deux. Cependant l'heure de la retraite arrive ; et notre belle enrhumée, après avoir pris son thé, congédie son répétiteur, et se couche à peu près résignée à tout ce qui pourra l'empêcher de se remettre en marche le lendemain. « Marraine, dit Martine en réveillant sa mai- i 7 6 ah! si... tresse vers neuf heures du matin, venez voir notre voiture par la fenêtre : comme ça vous est bien raccommodé! le ressort est arrivé, il n'y paraît plus. Et not' bon monsieur qui vous est toujours là i — Qiioi ! depuis la pointe du jour ! — Ah ! dame ! on voit comme il vous aime, celui-là, et comme il a bien envie que vous partiez, et bien vite encore : car il vous a fait graisser les quatre roues pour que ça vous roule mieux. — Taisez- vous, petite imbécile, dit la dame avec impatience, et allez l'avertir. » Il arrive et rend compte de son travail ; on le remercie avec moins de vivacité, moins de franchise que la veille, et d'un ton un peu plus dolent. « Vous portcriez-vous moins bien ? dit le comte. — Je ne sais, mais le ciel se couvre, l'air est refroidi ; je suis si sensible aux changements de temps !... et, après être restée, comme j'ai fait, trois ou quatre jours sans sortir, je ne sais pas si je ferais bien de me hasarder. Vous riez, vous me trouvez sûrement bien timide? —Vous ne le serez jamais autant qu'on le serait pour vous, reprend le comte; peut-être même auprès de vous, ajouta-t-il en baissant la voix. — Et puis, continue la dame, comme si elle n'y avait pas pris garde, ces glaces cassées, qui vont m'exposer à tous les vents, enrhumée comme je Tétais encore hier, toujours, dit-elle avec une petite toux qui venait, je crois, du cœur. — Oh! pour ça, dit Martine, les glaces ont été raccommodées avec du papier, si vrai que AH ! SI '77 c'est M" 0 Katel qui les a collées elle-même comme des images. — Ce sera de joli ouvrage ! dit M rae de Blumm en haussant les épaules. — Eh pardi! marraine, puisque c'était ni plus ni moins que monsieur le comte qui lui montrait à le faire. — Je ne sais pourquoi elle m'ennuie, cette petite personne. — Ah ! marraine, elle est pourtant bien gentille! et puis si vous aviez vu comme elle vous travaillait de bon cœur, comme elle vous regardait toujours monsieur le comte, pour bien examiner s'il était content ; comme elle lui demandait souvent, avec sa petite voix toute douce : « Fais-je-t'y « bien ? » et puis comme elle se dépêchait pour que vous puissiez partir tout de suite! — Elle est donc bien pressée ? Mais elle me donnera au moins encore un jour, car je sens que j'en ai besoin ; et puis des glaces rapetassées avec du papier, cela ne tiendra pas, et moi, les vents coulis sont ma mort.— Comment donc que nous allons faire, dit Martine, pour arriver à la noce ? — Encore de vos niaiseries, Mademoiselle? Monsieur le comte, je rougis d'être si peureuse et si importune; mais vous encouragez toutes mes faiblesses en vous y prêtant. — Commandez, Madame, vos ordres n'ont pas besoin de préambules. — Serait-il donc impossible de me faire venir trois bonnes glaces qui me garantissent parfaitement? Cela doit se trouver dans quelque ville à portée, et vous qui avez déjà tant de connaissances dans le pays...» Le comte, au lieu de 23 A II ! SI . répondre, va prendre les mesures des glaces à remplacer; il expédie, l'instant d'après, le petit chariot qui doit les rapporter, et revient presque aussitôt ayant à peine laissé à la comtesse le temps de bien gronder Martine. Voilà donc encore un jour, dirons-nous, de perdu ou de gagné : qu'en fera-t-on ? On reprend Virgile, toujours plus ravissant à relire qu'à lire ; on suit Enée et Didon dans leurs amours, si brûlants d'un côté, si froids de l'autre; on les suit même à la chasse, même dans la grotte fatale... Mais on voit ensuite arriver Mercure ; et, quoique pour des amants il ne soit pas d'ordinaire un trouble-fête, le livre tombe des mains de la comtesse. « En voilà donc assez pour aujourd'hui, dit le comte; ainsi laissons là Virgile. — Point, lui dit la comtesse, mais son héros. Je ne saurais supporter l'idée d'une femme aussi malheureuse et aussi aimable, et encore moins celle d'un amant aussi aimé, aussi froid, aussi ingrat; je ne sais, mais cela me donne le frisson. » Le comte prenait de tout ce qu'il entendait ce qui lui en revenait, et, devenu de moment en moment plus confiant : « Si vous vouliez d'autres livres, dit-il, il y a ici près une grande bibliothèque dont le bourgmestre ma laissé la disposition ; mais, par malheur, le jour commence à baisser, en sorte que nous ne pourrions en profiter que demain, et demain, dit-il d'un ton léger...— Eh bien! demain, répond la comtesse, pourquoi pas? — Oui, mais si ah! si. >79 les glaces arrivaient dans la nuit ? — Ah ! si elles arrivaient, il faudrait partir. — Vous en brûlez d'envie, disait-il avec un regard qui semblait demander si cela était bien vrai. — Le voyez-vous sur mon visage ? répond-elle en souriant. — Au moins je tâche de ne pas l'y voir. Ah ! si... Je n'en vais pas moins donner un coup d'œil à nos travaux, pour que tout soit prêt comme vous le désirez, et qu'il n'y ait plus, s'il est possible, que votre volonté qui vous arrête; et alors je vous proposerais... — Quoi? de partir peut-être. Y pensez-vous? dans l'état où je suis! — C'est bien votre médecin qui vous conseillerait une pareille imprudence ! non, mais, pour essayer vos forces... —Eh bien ? — Nous tenterions une petite partie de promenade, d'autant plus que tous les gens et tous les chevaux du château sont à mes ordres. — Voilà qui serait bien fait pour me tenter, mais... — Mais vous êtes si pressée, n'est-ce pas ? — Encore le même refrain ! on dirait que vous le désirez. — Allons, je vais dire à la petite bourgmestre... — Cette petite demoiselle-là me donne le cauchemar. —Je lui dirai donc que, si vous n'êtes point partie demain matin, on vienne vous prendre en calèche... Mais, bon! vous êtes si pressée ! » répète-t-il encore d'un ton plus gai, pour ne pas dire plus leste, et avec l'air de chercher, ou plutôt avec l'espoir de trouver dans les yeux delà comtesse une réponse favorable. Néanmoins, à cette seconde réponse, elle parut ou i8o AH ! SI. crut devoir paraître un tant soit peu plus sérieuse. Le comte, aussi attentif aux plus imperceptibles variations de cette charmante physionomie qu'il aurait pu l'être à chaque ligne du livre de sa destinée, eut peur d'avoir poussé la plaisanterie un peu loin : il pensait que la dame devait avoir trouvé dans son air, dans son ton, dans ses manières, je ne sais quoi d'avantageux, de sûr de son fait, que les dames les mieux disposées ne pardonnent que bien difficilement : il en est comme d'un vaisseau qu'on risque de submerger par le vent le plus favorable en déployant trop de voiles. Voilà donc ce pauvre comte occupé, sans qu'il y paraisse, à repasser dans sa mémoire jusqu'au moindre mot, au moindre signe, à la moindre mine qui aurait pu scandaliser la bonne comtesse. Il se la représente aussi sévère qu'il l'a vue facile jusque-là ; il se fait des monstres de tout, il craint tout : car il n'y a pas de conscience plus timorée que celle d'une passion naissante, et l'amour vit de scrupules, en attendant mieux. Enfin, que faire ? Continuer sur le même ton serait trop hasarder ; changer de ton serait s'accuser ; entrer en explication serait une gaucherie, et il n'y a rien de pis : l'Amour gauche est un sot enfant. Le comte jugea donc que le meilleur parti était d'avoir l'air de ne s'être aperçu de rien, de prendre bien respectueusement congé de la dame, et d'aller comme à l'accoutumée veiller au travail de la voiture. ah! si... i 81 La comtesse, de son côté, ne laissait pas que d'avoir ses petits remords des airs légers de M. de Glucksleben; elle sentait bien au fond du cœur qu'elle les lui pardonnait, mais elle ne savait pas trop si elle devait se les pardonner elle-même. Le comte avait pris des manières un peu plus gaies, un ton un peu plus confiant sans doute ; mais de temps en temps un doux sourire, un doux regard, une douce parole, ne l'y avaient-ils point autorisé? n'a-t-il pas vu clairement qu'il pouvait se le permettre, et ne doit-on pas même lui savoir gré des limites qu'il n'a point dépassées? Cependant le comte aura pu la croire coquette ; mais elle sent bien qu'elle ne l'est pas, caria coquetterie n'est pas tendre. La coquetterie, avec l'air de se laisser aller, sait très-bien se maîtriser elle-même ; et voilà ce que notre chère comtesse ne sait pas, du moins aussi bien qu'elle le voudrait. Mais que pensera le comte de ce changement de ton, de cette froideur affectée à la fin de la conversation ?... n'est-ce pas de quoi le refroidir par la suite ?... et quelle triste récompense de tant d'empressements, de tant de soins! D'ailleurs, pourquoi vouloir donner tant d'importance à ce qui n'en peut avoir aucune ? c'est vraiment là de la pruderie. Ah ! si le comte pouvait lire dans son âme, il verrait combien on est loin d'être une prude. Voilà comme l'excellente personne se querellait en quelque sorte elle-même, et s'accusait pour i8a ah! si. excuser. Pendant qu'elle est ainsi livrée à toutes les oscillations d'un esprit hors de son assiette, la bonne et joyeuse Martine rentre en sautant, en riant, comme à son ordinaire, et la comtesse, qui ne savait sur qui passer son humeur, s'en prend à la pauvre fille... « En vérité, Mademoiselle... — Tiens ! moi, une demoiselle à c'te heure ! — Non, je ne ris pas; vous êtes si folle, si indiscrète, que j'en rougis toujours. — Mais d'où donc ça vient ça, ma bonne marraine ? car je m'en suis déjà bien aperçue, surtout quand M. le comte est là ; et même, à présent que je l'ai nommé, v'ià encore madame qui rougit : comme si ce n'était pas un beau monsieur, et bien honnête encore, et bien aimable encore, et qui aime bien ma maîtresse encore ! — Quand je dis que je rougis, c'est pour vous, Mademoiselle. — Oh ! que non, Madame, c'est ben pour lui : car vlà qui vient de plus fort en plus fort. — La petite sotte! vous répétez devant lui tous les propos en l'air qu'il a pu tenir en arrière de moi ; vous arrangez tout cela à votre manière ; vous lui prêtez votre langage, et Dieu sait encore s'il y a un mot de vrai dans tout ce que vous dites! — Ah ! Madame, que je sois une menteuse si je mens! Moi, mentir! et à ma marraine encore! il n'y a pas un vilain péché que je n'aimerais mieux faire que celui-là. —Heureusement, dit la comtesse en haussant les épaules, que c'est à moi qu'elle parle. — Ah! si vous saviez! — ah! si. ,83 Quoi? — Mais il ne faut pas le dire. — A la bonne heure. — J'ai été ce matin dans la chambre de M. le comte. — Comment dans sa chambre! fi donc! fi, Mademoiselle! comme vous avez été élevée! — Oh! Madame, il n'y était pas. — C'est presque encore plus mal. —Effectivement, j'aurais mieux aimé qu'il y soit; mais j'ai trouvé du moins une belle feuille de papier qu'il avait commencé d'écrire avant de monter à cheval : car c't homme- là il sait tout; il vous écrit comme un maître d'école ; t'nez, regardez plutôt.— Fi donc ! encore une fois, c'est très-vilain ce que vous avez fait là ; je ne ris pas, Mademoiselle, entendez-vous ? c'est une mauvaise action ; regarder dans les papiers de quelqu'un, les détourner, les lire !... —Oh! pour ce qui est de ça, Madame, soyez bien sûre que je n'ai rien lu, puisque je ne sais lire que dans le moulé. — N'importe, l'action est toujours mauvaise. Allez bien vite reporter cela où vous l'avez pris, et prenez bien garde seulement qu'on ne vous voie en y entrant : voilà qui vous montre ce que c'est qu'une mauvaise action, puisqu'il faut se cacher même pour la réparer. Mais non, continua-t-elle après un moment de réflexion, vous feriez encore quelque étourderie; laissez plutôt cela ici, et allez bien regarder partout pour voir si vous pouvez remettre le papier sans qu'on le voie ; allez, et regardez bien. Fi! que je serais honteuse! » Des esprits malins pourraient soupçonner que la I 84 A H ! SI... morale de notre aimable prêcheuse sur le chapitre de la curiosité était particulièrement destinée à l'usage de sa femme de chambre : car, dès que Martine a eu le dos tourné, on a fermé le verrou, de crainte sans doute que le comte n'entrât inopinément; et la chère dame aura eu d'autant plus de mérite à ne pas lire la lettre qu'elle s'en sera procuré tout le loisir. Quoi qu'il en soit, la voici : « Ce mercredi... « Ma lettre de dimanche dernier vous a instruit, mon bon père, assez en détail de mon accident, de ma rencontre avec cette aimable voyageuse, de nos embarras communs, de sa désolation, du petit épisode comique de ce bon bourgmestre, etc. Je croyais d'abord que j'en serais quitte, avec ma jolie compagne de malheur, pour quelques politesses à lui faire, quelques galanteries à lui dire, quelques petits services à lui rendre; mais il faut que j'ouvre ici mon âme à mon bon père, au tendre confident de mes plus secrètes pensées : je commence à craindre que l'accident n'ait des suites, et surtout à m'attrister de ce qu'il n'en aurait que pour moi. Vous m'avez souvent reproché un flegme, une indifférence avec les femmes, qui, dites-vous, ne conviennent pas mieux à mon âge que l'amour ne conviendrait au vôtre. Ah! mon père, que vous me trouveriez changé ! mais aussi que vous seriez AH ! SI . .85 peu surpris en voyant l'auteur du prodige ! Imaginez donc, non pas ce que vous avez jamais vu de plus frappant, mais, ce qui vaut bien mieux, de plus séduisant : une âme visible plutôt qu'une beauté. Voilà ce qui m'a saisi au premier coup d'œil, et la physionomie m'empêchait en quelque sorte de distinguer la figure ; mais cette figure a eu son tour, et quel regard s'arrêterait impunément sur ces beaux cheveux dont le blond argenté contraste si agréablement avec la couleur des sourcils et des paupières ; sur ce teint délicat dont la blancheur ressemble à de la candeur; sur ces joues brillantes qu'on croirait toujours colorées par l'innocence?... Et vous-même, mon père, si vous pouviez voir un moment ce front uni comme la simplicité, et cette bouche expressive qui a parlé avant que de s'ouvrir, et ces yeux couleur de pensée, d'où il sort plus de rayons qu'ils n'en reçoivent; et ce nez qui, par sa forme, sa finesse, par je ne sais quelle physionomie qui n'appartient qu'à lui, devient comme le point de réunion de tous les charmes du visage ; et même jusqu'à ce menton, qu'on ne peut s'empêcher de regarder aussi, à part du reste, et où l'on croit voir commencer encore l'ensemble de tous les traits 1... « Vous riez, bon père ; oui, vous riez, je le vois d'ici ; vous dites : « Mon pauvre Adrien est fou ! » mais' vous dites aussi, comme tous les pères : 5 4 .86 A H ! SI. « Cela passera » ; et moi je dis que non. Si vous voyiez M me de Blumm, ce charme répandu jusque sur les moindres détails de sa personne ; cette taille souple et ronde, qui a tenu un moment tout entière entre mes deux mains, quand je l'ai sortie de la voiture ; et cette contenance modeste, et cette démarche légère, et ces formes sveltes et nobles que la peinture réserve pour les déesses ; oui, encore une fois, vous seriez frappé comme votre fils de ce je' ne sais quoi, tout ensemble noble et champêtre, élégant et simple, tranquille et animé, dont son air se compose ; de ce corps presque aérien, où la nature n'a employé de matière que ce qu'il en faut pour montrer la grâce et pour loger l'esprit... Je m'enivre d'elle en vous en parlant , bon père ; passez-le- moi, je ne puis en parler qu'à vous. Pourquoi faut-il que bientôt je la voie fuir pour aller chercher un mari que je déteste sans le connaître, et moi que je la fuie pour une femme que je hais de même! Ah! cher père, que j'ai de mérite à la servir avec tant| de zèle, à lever, comme je fais, tous les obstacles qui l'arrêtent, à ne pas la suivre au bout du monde, à me souvenir de mes derniers engagements! Vous m'entendez, mon père. Ah! si... » La lettre n'allait que jusque-là. Encore une fois, nous ne nous permettions pas de dire que la corn- ah! si. 187 tesse se soit permis d'y jeter les yeux; on remarquera cependant qu'au bruit de Martine qui remontait, le verrou a été retiré, et que la comtesse est allée à sa rencontre la lettre à la main, et que la petite lui a trouvé un certain air plus gai, plus ouvert, plus accort que le moment d'auparavant. Honni soit qui mal y pense : cela ne veut pas dire que la lettre ait été lue, mais cela ne veut pas dire non plus qu'elle ne l'ait pas été. « Eh bien! petite folle, dit la comtesse, le comte n'est-il pas chez lui? — Oh ! non, marraine ; t'nez, regardez plutôt là-bas, là-bas, au fond de la cour, vous le verrez autour de notre carrosse. — Et l'homme d'ici qui le sert ne serait-il pas revenu? — Bon! il est allé au château. — La porte du comte est-elle ouverte? — Toute grande. — N'y a-t-il rien de dérangé dans la chambre? — Pas une papillote. — Où était la lettre? — Sur la table. — Était-elle au bout, ou bien au milieu ? — Au milieu ; la place est encore marquée par la poudre. Mais queuq' ça fait ça, marraine ? — Cela fait beaucoup, petite niaise : car vous voyez bien que, si le comte en rentrant trouve la lettre à une autre place, il verra que la lettre a été touchée, et il pensera que sûrement elle a été lue. — Comment, bonne marraine, est-ce qu'une lettre touchée ou une lettre lue c'est la même chose ? — Mais, en vérité, à peu près, dit la comtesse en souriant, et en songeant apparemment à la curiosité des autres femmes. i88 A H ! SI Allons, dépêchez-vous, car on peut revenir. Martine, remets la lettre. Est-ce bien comme cela qu'elle était? répète la comtesse en regardant de près sur la table. — Oh! oui, marraine, tout juste; mais t'nez, voyez-vous par la fenêtre M. le comte qui se retourne et qui revient? — Eh vite! eh vite! sauvons-nous. » Et les voilà qui s'envolent toutes deux comme des colombes elîarouchées. Le comte ne tarde pas à remonter, un peu inquiet de la réception qu'on va lui faire; mais, au lieu d'un visage sévère, il en trouve un brillant de joie et d'amitié; il prend bonnement cet air gracieux pour la récompense des soins qu'il vient de se donner pour hâter le départ qu'au fond de l'âme il redoute. « Que de bontés! lui dit la comtesse, que de fatigues! et c'est moi qui en suis la cause: car je ne vous ai pas perdu de vue, et je disais en regardant par la fenêtre : « Encore s'il me donnait « un moyen de reconnaître tant de soins ! » — Ah ! Madame, si j'osais, je vous en proposerais un bien doux pour moi. — Dites toujours. — Ce serait d'en profiter le plus tard que vous pourrez. — Je ne sais ce que vous en pensez, dit la comtesse, mais les choses s'arrangent presque d'une manière à vous le faire croire. — J'abuse peut- être d'une lueur de bonté, dit le comte, mais passez-moi une curiosité que chaque instant augmente et que chaque regard justifie..— Il faudrait être bien ingrate ou bien dissimulée pour ne A H ! SI pas la satisfaire. —Vous êtes donc bien pressée? dit-il en la regardant avec une tendre inquiétude. — Bien pressée, répond-elle, c'est, grâce au Ciel, le premier mot que Martine vous a dit : au fait, comment voulez-vous que je ne le sois pas? il y va pour moi d'un si grand intérêt! — Eh! juste Dieu! reprend le comte, il y a de grands intérêts pour tout le monde! mais, ajouta-t-il avec un ton qui expliquait parfaitement sa pensée, ils n'emportent pas toujours la balance. — Eh bien! Monsieur, les attentions flatteuses... pour ne pas dire touchantes, que vous voulez bien avoir pour moi, vous acquièrent une véritable amie, et me font un devoir de vous parler en toute confiance. Une affaire importante m'appelle à Prague. Vous souriez? —Moi, Madame? et qui ne sourirait pas à tant de grâce, et à cette aimable rougeur qui vous embellirait encore, si cela se pouvait. — Il n'y a là, reprend-elle, ni de quoi rire ni de quoi rougir. Martine vous l'a dit, je vais me marier. » Là-dessus elle regarde le comte, le comte la regarde; puis, après un moment de silence des deux parts, qui ne signifiait sûrement pas qu'on n'eût rien à se dire : « Ah! Madame, reprend le comte en soupirant, je crains pour vous une mésalliance. — En quoi donc? reprend la comtesse : si la naissance est quelque chose, si la fortune est quelque chose, l'égalité s'y trouve. — Voilà bien deux égalités, dit le comte, mais il y en aura toujours AH ! SI . une qui ne se trouvera jamais, non jamais. Au moins êtes-vous aimée comme vous le méritez.? — Je ne suis pas même connue, et je ne me marie, le croiriez-vous? que pour faire plaisir à une personne dont je ne veux plus me séparer, le modèle des amies, des sœurs 1 — Quelle complaisance! — J'ai été élevée avec elle dès la plus tendre enfance ; nous avons sucé le même lait, car ma mère est morte en couches, et sa mère, la plus aimable des femmes de son temps, amie intime de la mienne, a voulu me nourrir en même temps que sa fille, qui est née le même jour que moi; nous avons depuis toujours été entre les mains des mêmes gouvernantes, et en pension dans les mêmes couvents.— Je commence à concevoir votre résolution de continuer toutes les deux comme vous avez commencé. — Vous la concevriez bien mieux si vous la connaissiez. Sachez donc que notre amitié, préparée avant notre existence, et comme née avec nous, a pour ainsi dire grandi avec nous jusqu'à l'âge de dix-huit ans, époque fatale où des raisons de famille nous séparèrent. Un excellent oncle, que j'avais pour tuteur, obligé de revenir dans le Pala- tinat, m'y mena avec lui, et m'y fit épouser un de ses meilleurs amis : c'était un homme très-riche, d'une grande naissance et d'un plus grand mérite, mais beaucoup plus âgé que moi, et d'une santé très-affaiblie, que j'ai soigné, servi et même regretté comme un second père. Il y a deux ans que je l'ai A H ! SI. I 9 I perdu, sans qu'il me soit resté aucun fruit de notre mariage. Ces deux ans ont été consumés à des affaires, à des chicanes toujours renaissantes, presque toujours sans autre fondement que la grande fortune que mon mari avait trouvé le moyen de me laisser, au grand chagrin des collatéraux. Enfin, pour cette fois, la justice a prévalu, et, dès que je me suis trouvée maîtresse de mon bien comme de ma personne, je n'ai plus songé qu'à me rapprocher de ma noble nourrice et de ma tendre amie. Mon amie, de son côté, pour être plus sûre que nous ne nous quitterions jamais, m'a proposé de m'unir avec son frère : il est d'un premier lit, il a dix ans de plus qu'elle; il est assez avancé dans le service, il aura de grands biens, et elle m'a persécutée pour me le faire épouser. — Et? — Et j'y ai consenti. Vous paraissez étonné; mais si vous connaissiez mon amie!— Je l'aurais épousée peut- être, mais à coup sûr je n'aurais épousé personne par amitié pour elle. — Elle me le peint comme un homme d'un extérieur imposant, qui a beaucoup de dignité dans les manières, beaucoup de fermeté dans le caractère, exact, rangé, sérieux, très-habile en affaires, toujours occupé de choses utiles, et qui paraît destiné à jouer un grand rôle dans le monde. Mais, comme il faut un contrepoids à tout, et que mon amie ne sait rien déguiser, elle ajoute qu'il serait disposé peut-être à un peu de jalousie. — Eh quoil Madame. — Quoi, I g 2 AH ! SI... Monsieur? — Mille pardons; je m'étais imposé la loi du silence, j'y reviens. — Ah! je vous entends a demi-mot. Cette jalousie, n'est-ce pas? Cela ne pouvait pas m'effrayer : je ne porte que mon amie dans mon coeur; et la douce pensée de rentrer sous le toit de l'amitié (moi qui n'ai, grâce au Ciel, jamais connu un autre sentiment), de passer ma vie entre celle qui m'a donné son lait et celle avec qui je l'ai partagé, a fait disparaître toutes les autres considérations... — Non, je n'y tiens pas, dit le comte; comment! l'amitié, que je croyais une lumière de plus pour la raison, l'amitié aurait aussi ses imprudences? — Et quelles imprudences? — Quoi! Madame, vous faire épouser un inconnu! — On se trouve si mal, en pareille circonstance, de ceux qu'on croyait le mieux connaître, que souvent le meilleur parti à prendre, c'est... — En vérité, Madame, c'en est un tout autre que celui que vous prenez. — Non, Monsieur; c'est de laisser un peu agir le hasard, de s'armer au besoin de quelque adresse et de beaucoup de résignation ; d'étudier le caractère de l'homme qu'on vous destine pour y accommoder le nôtre; de s'attendre à tout, de ne s'effrayer de rien; enfin, de penser qu'une âme tranquille, une humeur douce, une conduite irréprochable, doivent conjurer tous les orages... » M. de Glucksleben reste quelque temps sans parler. « Vous ne répondez pas, Monsieur? — Madame, j'écoute encore. — Et qu'est-ce que vous écoutez? ah! si. , 9 Î — Les pensées qui naissent de vos paroles.—Vous me blâmez? — Oui, Madame, autant que l'admiration en est capable. — Grâce pour les compliments; expliquez-vous. — Vous le voulez? Je commence par applaudir du fond de mon cœur à ce noble et doux sentiment qui règne sur toute votre existence, et qui vous inspire le généreux projet de payer de votre vie entière les soins donnés à vos premières années; mais devez-vous donc à la sœur d'épouser le frère, à la belle-mère de vous donner au beau-fils? Vous ne le connaissez pas, ce frère, ce beau-fils ; je ne le connais pas non plus; mais, chère comtesse, dit-il avec un tendre intérêt voilé sous l'air du badinage, laissez-moi vous dire ce que j'en pense, et permettez-moi d'être ce qu'on appelle à Rome l'avocat du diable, pendant que vous vous disposez à faire un bienheureux. — Je vous l'abandonne d'ici à la signature du contrat. — Le croiriez-vous? je le juge d'après les propres paroles de sa sœur : Un extérieur imposant, dit-elle, de la dignité dans les manières (ces qualités-là me deviennent suspectes quand elles se font remarquer, et surtout par une sœur. Il faut de cela, sans doute, mais il n'en faut pas trop, et il n'en faut pas en famille). // est ferme, dit-elle (mais une sœur n'a pas une autre expression pour parler de la rudesse de son frère) ; il est naturellement sérieux (sérieux, en pareil cas, est un synonyme de triste), rangé (c'est un éloge qui con- iS 194 ah! si... vient à tous les hommes parcimonieux), ne pensant qu'à l'utile (et dès lors méprisant l'agréable), enclin à la jalousie... A la jalousie! ai-je bien entendu, Madame? — Hélas! oui, Monsieur, dit la belle comtesse en souriant; mais, encore une fois, qu'importe pour qui n'a pas d'autre projet que de se conduire de son mieux? — Et vous croyez que cela suffit contre un caractère jaloux, chère comtesse? Les vierges sages y perdraient leur peine. Vous ne savez donc pas qu'on est jaloux non point parce qu'on en a quelque sujet, mais parce qu'on en a le défaut. Vous aurez beau être exemplaire avec un homme comme celui-là : il vous suffira d'être belle, d'être spirituelle, d'être franche, d'être aimable, d'être douce, que sais-je? d'avoir tous les défauts que je vous vois et tous ceux dont je vous soupçonne. — Vous me les feriez désirer. — La jalousie se sert de tout pour se tourmenter elle-même, excepté souvent de ce qui pourrait la justifier : car, tout éveillée qu'elle parait, elle a d'ordinaire les yeux fermés pour la réalité, et s'en tient à ses rêves. — En vérité, comte, vous devriez, vous faire un scrupule d'inquiéter une pauvre femme sur un parti pris; et ce malheureux homme, qu'est- ce qu'il vous a fait? — Comment! ce qu'il m'a fait, Madame? Je le regarde d'avance comme un ennemi personnel : il peut vous rendre malheureuse. — Je devrais peut-être me fâcher, mais je vous remercie. — Je voudrais me tromper, mais je AH ! SI , 9 5 crains. — Et sur quoi fondé? — Le voici : il ne vous a jamais vue; il sait seulement depuis quelque temps que vous jouissez d'une grande fortune, et c'est depuis ce temps-là qu'il persécute sa sœur pour vous parler de lui; et vous cédez, et vous consentez, et la chose est comme faite.— Comme vous y allez! Il est vrai que tous les arrangements sont pris, qu'il ne me reste qu'à me rendre auprès de mon amie le plus tôt que je pourrai, et que même le moindre retard pourrait tout faire manquer, puisque celui dont nous parlons est absolument obligé de partir sans délai pour son régiment. — Eh bien! attendez qu'il en revienne, dit le comte en riant. —J'attendrais longtemps, car il est cantonné aux extrémités de la Transylvanie.— Attendez toujours. — Il est destiné à faire la guerre en Turquie. — Attendez encore. — Non, vraiment, il n'y a pas un instant à perdre; et voilà pourquoi je pressais les postillons de tous mes moyens, craignant de ne pouvoir jamais leur promettre assez d'argent ni leur faire boire assez d eau-de-vie... Et vous voyez ce qui en résulte. — Et vous, chère comtesse, vous voyez comme j'ensuis touché. — Mais ce n'est pas la peine de vous dire, ajoute la dame, que ma confiance n'est pas tout à fait désintéressée et qu'elle attend la vôtre. — En mérité, dit le comte, j'admire comme nos situations se rencontrent presque aussi juste que nos voitures, et vous serez étonnée de voir que mon his- 196 ah! si. toire est à peu près Pandrogyne de la vôtre. — Contez-la-moi, quelle qu'elle soit, ne fût-ce que pour me distraire des inquiétudes que vous venez de me donner. » Il allait commencer lorsque Martine arrive en courant. « Marraine, marraine, dit-elle tout essoufflée, venez, venez donc voir la jolie calèche et les beaux chevaux qui sont là-bas! J'ai demandé au cocher pour qui; il m'a répondu que c'était pour M. le comte et M rao la comtesse. — Voyez, ne dirait-on pas... — Oh! c'est vrai, dit Martine; il n'y a d'aucune chose comme ça qu'on dit d'abord et où ce qu'on ne pense qu'après. Ce n'est pas que ça ne serait bien joli, da... — Pardonnez-lui, monsieur le comte, reprend la comtesse : c'est une si bonne fille, et qui s'est tant dépêchée de vous aimer! Mais que signifie cette calèche?—Je vais vous l'expliquer : je me suis déjà vanté auprès de vous de ma nouvelle charge. — Laquelle, s'il vous plaît? — Celle de bourgmestre. — Ah ! le bon homme! je n'y pense pas sans reconnaissance, et je serais vraiment fâchée de partir sans le voir. — Il ne tient qu'à vous. — Je lui sais si bon gré de sa passion soudaine pour vous! Elle me met à mon aise. Mais cette calèche? — Sachez donc qu'en sa qualité d'homme de confiance et honoré de l'intimité du seigneur d'ici, il commande en souverain dans un château que vous voyez de vos fenêtres, à une demi-lieue d'ici, ah! si. '97 au-dessous de la grande avenue. — Eh bien! quel acte de souveraineté a-t-il fait?—Il amis château, jardin , parc , forêt, domestiques, voitures, chevaux, garde-chasses, chiens de chasse, fusils, que sais-je? tout à ma disposition, pour être mis à la vôtre. —Qui est-ce qui aurait pu s'attendre à cela? dit la comtesse ; mais le seigneur en sera-t-il bien content? — C'est ce qui doit le moins vous inquiéter. Il m'a répondu qu'il ne faisait que remplir les intentions du respectable comte qu'il a l'honneur de représenter, M... M... On m'a bien dit son nom ; mais j'ai beau le chercher... — Comment oubiie-t-on cela?—• Que voulez-vous, quand on oublie tout? Ce que j'ai le mieux retenu, c'est que c'est un homme de la vieille roche, autrefois passionné pour les dames, aujourd'hui leur adorateur désintéressé. Il est malheureusement à cinquante milles d'ici, en Bohême, je crois, ou en Silésie ; et, quand il apprendra quelle déesse (c'est le galant bourgmestre qui parle) est venue briller un moment dans ces lieux, il ne se consolera point de ne s'y être pas trouvé pour l'adorer. — C'est dommage que le temps nous manque. — Si c'est dommage, dit le comte en souriant, le temps ne vous manquera pas. — L'ouvrage de la voiture est-il bien avancé? — Il avance. — Mais il n'est pas fini, n'est-ce pas?— Non, et même il durera tant que vous voudrez. — Mais je vous prie de croire que je suis très-pressée ; n'allez pas vous y i 9 8 AII ! SI. méprendre, vous l'êtes aussi. — Plus que je ne voudrais, moins que je ne devrais. — Eh bien! profitons de la calèche. Voulez-vous que nous partions sur-le-champ? — A vos ordres; permettez seulement que j'aille donner un coup d'œil à votre voiture. — Toujours, et toujours cette voiture! Elle commence à m'ennuyer.—Moi, au contraire, vous n'imaginez pas comme je l'aime dans son repos. — Et vous ne cessez d'y faire travailler, qui plus est, d'y travailler vous-même, pour la mettre plus tôt en campagne.— Si je m'en croyais, j'y travaillerais toute ma vie ; quelquefois même la petite malice de Pénélope me vient dans la tête. Mais, si je cédais à la tentation, que dirait votre impatience conjugale? — Conjugale! répète la comtesse en haussant les épaules ; j'essayerais de la dissimuler. —Allons, partons... » Les voilà dans la calèche, et en moins d'un quart d'heure ils arrivent à la lisière d'un bois dont la sombre majesté les frappe et les arrête au premier pas. Jamais encore ce reste auguste des antiques forêts des druides n'a connu les outrages ni du temps ni des hommes, et sa vigueur, que les siècles paraissent accroître, promet à vingt générations encore l'ombrage qu'il a déjà donné à vingt générations disparues comme ses premières feuilles. « Salut, vénérables contemporains de noi fiers aïeux, dit le comte hors de lui-même, qui n'avez comme eux obéi à aucune volonté! Vos formes ah! si. ■99 variées suivant les caprices mystérieux de votre nature, et vos racines qui touchent aux entrailles du monde, et vos cimes qui se baignent dans les nues, et vos flottantes chevelures que jamais le fer n'a profanées, et ces membres robustes que l'art ni la force n'ont fléchis ni redressés, réveillent en moi le souvenir de ces nobles compagnons d'Ar- minius demeurés libres au milieu des nations subjuguées et défiant encore l'orgueil des Romains! » La comtesse applaudit à un enthousiasme qu'elle partage; puis, après avoir parcouru lentement ce bois jadis religieux, pénétrés tous les deux de ce respect inné dans l'homme pour tout ce que le temps a respecté, ils trouvent des jardins variés, des bosquets, des vergers, des potagers, des parterres, établis par terrasses sur la pente d'une riante colline exposée aux plus doux rayons du matin, entre une foule d'arbres rares et de jolis arbustes dont chacun retarde encore leur marche. Enfin on découvre les balustres de la plate-forme d'un château bâti à mi-côte sur un terrain aplani, mais irrégulier dans ses contours, et où l'art a toujours conservé quelque respect pour la nature. Ils y arrivent par des chemins tournants, entre des haies fleuries, et ne voient d'abord rien de magnifique; mais ils jugent bientôt que c'est pour que tout soit agréable, car le goût et le faste sont malheureusement presque toujours ennemis. L'architecture de l'édifice ne se montre qu'à moitié 200 ah! si. au milieu des roses, des lilas, des jasmins qui l'entourent, mais qui, en cachant une partie de son élégance, ne laissent pas de lui en prêter. Une infinité de sources, plus vives, ptus pures les unes que les autres, viennent par dilîérentes cascades se réunir dans un joli étang qui baigne les murs du château, et continuent ensuite leur route vers une belle prairie où elles se divisent en mille rigoles tracées de cette main invisible qui vaut celle de tous les maîtres. Les regards se promènent au loin sur cette vaste étendue, entre des groupes d'arbres qui en varient l'aspect et de nombreux troupeaux qui lui prêtent le mouvement et la vie, jusqu'à une chaîne de coteaux éloignés où des bois, des vignes, des clochers, des hameaux, des châteaux disposés, assortis pour ainsi dire à la fantaisie de l'œil, ne lui laissent rien à désirer. La comtesse, émue, comme toutes les belles âmes, à l'aspect des touchantes beautés de la campagne, qui offrent en effet tant de poésie et tant de philosophie à qui sait les comprendre, demeure quelques moments comme ravie en extase; puis, se laissant aller à son admiration : « Convenez, dit-elle au comte, que tous les jardins anglais font pitié quand on a vu celui-là : c'est la nature, c'est le génie inconnu des choses qui a pris soin de l'arranger, ou plutôt qui l'a laissé s'arranger de soi- même ; les hommes, à côté d'elle, sont des enfants qui gâtent tout; leur main est à la fois faible et A H ! SI. 201 grossière : celle de la nature est la puissance et la délicatesse mêmes. Ah ! comme elle sait bien, comme elle prépare bien ce qu'il nous faut ! Mais, pour la plupart, nous n'y croyons pas; nous ne savons point, nous n'osons point nous y attacher ! — Il y a plus, dit le comte, c'est que nous la fuyons; c'est que nous inventons mille moyens, mille prétextes, pour nous enchaîner loin d'elle. A la vérité, toutes ces chaînes-là sont imaginaires; mais notre servitude n'en est que plus réelle : c'est être soumis à des caprices au lieu de l'être à des lois. — Gardez votre philosophie pour vous, mon cher comte; il n'appartient pas à une femme de s'élever si haut. Les mésanges ne suivent pas les aigles, ajoute-t- elle avec un peu de malice; mais qu'il ferait bon vivre ici, n'est-ce pas? — Qu'il y fait bon, dit le comte, puisque vous vous y plaisez! —Mais vous, pour votre compte, qu'en pensez-vous? Vous soupirez, qu'avez-vous? — Je m'attriste en pensant à cette belle et bonne nature à qui vous rendez en ce moment un si pur hommage, et qui nous présente à tous tant que nous sommes les seuls vrais plaisirs, les seuls vrais biens; et nous la quittons pour courir après des chimères ! Nous ne nous attachons jamais à ce qui nous convient, et souvent nous ressemblons à une personne sensible... » Il s arrête et la regarde. « Vous n'achevez pas... — Qui laisse tout, qui renonce a tout pour...— Pour? — Aller épouser un inconnu à qui elle croit bon- 16 202 ah! si. nement qu'elle se doit.— Encore cet inconnu que vous avez la bonté de ne pas aimer! — Oh! moins que personne... — A propos, vous me devez votre histoire; elle ne sera pas écoutée avec moins d'intérêt que la mienne. — Vous le voulez, comtesse? Au moins, elle ne vous ennuiera pas longtemps. Sachez donc que moi, le détracteur des inconnus, je vais aussi épouser une inconnue. — J'imagine que c'est pour me flatter que vous le dites, un sage comme vous! — Ce sage, dont vous parlez bien à votre aise, en sa qualité de cadet d'assez bonne maison, a toujours été fort pauvre; mais un homme tout-puissant, un grand ministre, de tout temps ami intime de mon père, s'intéressait beaucoup à moi; il ne prenait pas moins d'intérêt à la veuve d'un premier commis auquel il avait fait faire une immense fortune. Cet homme est mort, et sa femme, unique héritière de ses trésors, encore assez jeune, toujours très-jolie, à ce qu'on dit, a voulu avoir dans le monde un rang qu'elle avait toujours inutilement désiré : notre patron à tous les deux a vu d'un côté une fortune sans nom, de l'autre un nom sans fortune; il a voulu procurer à chacun ce qui lui manquait, et, muni d'un consentement que ni elle ni moi ne pouvions lui refuser, il nous a réciproquement engagés par un écrit signé de chacun de nous. — Et c'est là pourquoi, dit M me de Blumm, votre voiture est venue avec tant d'ardeur se précipiter sur la mienne ! En vérité, je ne ah! si. 2o3 vous le pardonne pas. — Vous conviendrez du moins, chère comtesse, que cette ardeur-là était bien réciproque. Ah! si... » A ce mot, il rougit. — Ah! si je ne vous avais pas rencontré 1 N'est- ce pas ce que vous voulez dire? — Je vous laisse le soin de l'expliquer, répondit-il en rougissant un peu plus fort.—Vous soupirez, parce que vous seriez déjà aux pieds de votre belle , n'est-ce pas ? — Je ne dis pas que ce soit précisément pour cela. —Cependant, n'y eùt-il que la belle fortune, c'est un genre de beauté qui tourne bien des têtes. — La fortuné pouvait me tenter il y a quelques mois ; mais un vieux parent que je ne connaissais que de nom, et qui est mort au moment où je m'y attendais le moins, m'a laissé un superbe héritage qui m'a, de ce côté-là, mis au-dessus du besoin et même du désir : en sorte que tous mes empressements se bornent à celui de tenir ma parole. — N'importe, c'est toujours une folie que d'épouser sans connaître. Ces paroles, monsieur le comte, sont tirées de votre dernier sermon. — Hélas! j'ai dû prêcher avec bien du zèle, car c'était pour votre bonheur. — Et moi, le croiriez-vous? je serais tentée de prendre la même liberté, car, ajouta-t- elle avec un regard de bienveillance, comment ne pas vous rendre intérêt pour intérêt? — Parlez, très-chère dame, paviez; toute mon âme vous écoute. —Tenez, cher comte, je ne connais ni votre ministre, ni votre dame, ni son premier mari, 204 ah! si. et surtout point assez le second ; mais il me semble qu'entre voyageurs comme nous... très-impatients de se quitter... n'est-ce pas, comte?...— Parlez pour vous, Madame. — On est tenté de se dire : Qui n'a plus qu'un moment à vivre N'a plus rien à dissimuler. Je vais donc me servir de vos armes, et vous prouver que je connais peut-être mieux votre prétendue que vous-même. — J'écoute. — Votre dame et son patron si déclaré me sont suspects : on sait quel prix beaucoup de ces nobles protecteurs ont coutume de mettre à de pareils services. — Madame, ne jugez-vous pas un peu légèrement? — Et vous, Monsieur, n'épousez-vous pas un peu légèrement ? Je vois ici une jolie personne... Ne m'avez-vous pas dit qu'elle était très-jolie ? — Je n'en sais que ce qu'on m'en a dit. — Eh bien! supposons-la très-jolie pour un moment (aussi bien cela ne dure-t-il guère) : un ministre très-puissant, et qui passe pour très-galant, fait épouser cette très-jolie femme à un de ses commis; ce commis, honoré (quel honneur!) de la faveur déclarée de son chef, est mis à portée d'acquérir des biens immenses; il meurt, et laisse tous ses trésors, bien ou mal acquis, à sa respectable veuve : le ministre ne la perd pas de vue (car je me figure que le crêpe et la batiste lui prêtent encore de nouveaux charmes). — Mais savez-vous que vous êtes aussi mé- ah! si. 2o5 chante que bonne? — Laissez-moi achever. Votre digne ministre avise, dans sa sagesse, aux moyens de consoler cette excellente veuve, et trouve que le meilleur de tous est un noble mari, qui donne à cette vertueuse amie un état assez honorable pour vivre non plus seulement dans l'intimité, mais dans la société de son cher protecteur. Après cela, regardez-vous vous-même au fond de votre pensée comme dans une glace merveilleuse qui vous montrerait votre destinée en traits symboliques , et jouissez d'avance des honneurs qui vous sont destinés.— Tout le monde ne voit peut-être pas cela des mêmes yeux que la plus aimable des femmes. — Pensez-y, croyez-moi, et rendez grâce à mon postillon d'avoir au moins retardé de quelques jours une aussi grande folie.—J'aimerais peut-être mieux de quelques années. » Tout cela se disait en calèche, pendant une promenade charmante dans un superbe parc attenant aux jardins du château : partout c'était la nature, mais la nature dans son plus beau moment et dans toute son action, même sur les âmes, qu'elle épanouit comme les fleurs. Tous les deux s'abandonnaient sans crainte à son empire : cette bonne nature est un tiers si discret, si favorable, si encourageant! Les discours étaient plus confiants, le silence plus expressif, et un témoin invisible aurait aisément lu dans les deux intérieurs plus que chacun n'y lisait soi-même. 206 AH ! SI . On était de part et d'autre occupé de ces douces et secrètes pensées qu'un air pur et libre, un beau temps, une belle verdure, une température agréable et l'haleine embaumée de la végétation font germer dans les esprits, et déjà l'on ne voyait plus rien que ce qu'on pensait... lorsque le bruit de la calèche sur le pavé de la cour les tira l'un et l'autre de leur commune rêverie. La fille du bourgmestre les attendait dans le vestibule ; elle les invite à voir les appartements, qui, en effet, méritaient une attention particulière. La jeune personne dit avec timidité qu'elle est bien fâchée que sa mère soit malade et qu'il n'y ait qu'elle, pauvre fille, au château pour recevoir M. le comte et M me la comtesse... (A ces deux mots, si souvent réunis, tous les deux sourirent.) Elle ajouta qu'elle avait fait préparer une petite collation dont elle voudrait leur faire les honneurs, et, pour les conduire à la salle à manger, elle prend le comte par une main, pendant qu'il donnait l'autre à la comtesse. Le comte ne saurait s'empêcher de crier... la jeune personne, sans le savoir, a serré, quoique bien légèrement, une brûlure que le comte s'était faite en étouffant celle_ du bourgmestre. L'autre s'en aperçoit; elle pense au danger que son père a couru et au bon monsieur qui l'en a délivré ; et voilà cette pauvre fille au désespoir, qui se jette à genoux et qui arrose la blessure de ses larmes. « Aimable et bonne enfant, dit le comte en l'em- ah! si... 2 °7 brassant, c'est le baume le plus souverain qui puisse couler sur ma plaie ! Restez ici avec madame la comtesse, et dites-moi seulement où je trouverai votre digne mère, pour que j'aille un moment U féliciter d'avoir un si bon mari et une si bonne fille. » Il revient au bout de quelques minutes, et, dès qu'il se voit seul avec la comtesse : « Il me semble, dit-il , qu'il y a dans cet intérieur je ne sais quoi de triste et de mystérieux qui, tout étranger que je suis, ne laisse pas que de m'alîecter. Ce bon et honnête homme est parti le lendemain de notre arrivée, comme il me l'avait annoncé, pour une grande affaire qui l'a inquiété : il a été mandé auprès d'une assez jeune personne qui ne veut pas être connue et qui paraît avoir des vues sur la terre. Ces braves gens craignent de changer de seigneur : celui qu'ils ont depuis longtemps est la vertu et l'honneur mêmes; mais il y a toute apparence qu'il est dangereusement malade (on ne dit pas de quoi), et ce digne seigneur veut vendre sa belle possession, parce qu'il craint, dit-on, de mourir avant que d'avoir arrangé ses affaires. — Ah! les pauvres gens! dit la comtesse.—Je sais bien, dit le comte, que cela ne touche ni vous ni moi, ni de près ni de loin; mais ce bon père! mais cette bonne femme infirme ! mais cette jolie personne ! — Ah ! oui, surtout cette jolie personne... Messieurs les gens du monde, voilà les vrais titres à votre charité. — 2o8 AH ! SI. Est-ce bien à vous, répond le comte, à me parler de ces titres-là ? Voyez mes mains... —Pardon, mille fois pardon, cher comte; je suis tentée d'en faire autant que la petite. Souffrez-vous toujours? — Non, je vous regarde. — Comte, je vois là un beau trictrac...Y jouez-vous?—Prêt à faire votre partie. — Quel jeu jouez-vous? — Le vôtre. — Aimez-vous le gros jeu ? —Je le crains. — Vous n'êtes donc pas de la grande force ? — Si cela était, je le craindrais encore davantage. Au gros jeu, le plus faible ne sait pas qu'il donne la clef de son coffre; mais le plus fort se doute bien qu'il la tient. — D'après cela, ne nous exposons point de part ni d'autre, car vous n'avez pas l'air d'en vouloir à mon argent.—-Arrêtez-vous à tout autre soupçon. — Jouons donc une discrétion à la volonté du gagnant. Je commence. Six cinq pour moi, vous de même : à moi sonnet; je bats les deux coins. Six points; à vous, deux et as : à moi sonnet encore, six autres points. — La victoire est à vous, madame la comtesse, rien de plus juste; mais il m'est du moins permis de m'avouer vaincu : c'est toujours quelque chose. Il me reste à demander vos ordres.—Serait-ce être bien indiscrète que de vous condamner à m'écrire après votre départ? — C'est comme si j'avais gagné. » Vient ensuite la revanche; on n'amène des deux parts que de petits dés. Le comte fait son petit- jan, et remplit de deux façons par un bezette ; il ah! si. a gagné. « Allons, dit la dame, j'attends que mon vainqueur... » Ce mot de vainqueur n'a pas été prononcé sans quelque embarras. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'on a remarqué que le comte y prenait garde. Ces choses-là se voient bien vite entre deux personnes qui ne se quittent pas des yeux. « J'espère au moins, dit-elle aussitôt, que le vainqueur sera généreux. —Plus qu'il ne voudrait, dit le comte.—Souvenez-vous, reprend-elle, qu'en abusant de la victoire on risque de la perdre. — Cela se peut; mais, en n'en profitant pas, c'est encore pis. Est-ce donc exiger une rançon trop forte que de demander, en toute humilité, ce beau cheveu blond que je vois serpenter sur cette robe? — Un cheveu ! c'est bien fort. — Je le sais, mais la loi du combat... Ainsi, croyez-moi, chère comtesse, ne le défendez point ; que celui-là du moins ne soit pas pour l'inconnu. — Imbécile que je suis! j'allais le donner, tandis qu'il y en a tant et de si beaux qui vous attendent à Paris! —Ceux-là n'ont rien de magique. — Et quelle magie peut-il y avoir? —Madame, je ne sais que vous dire; un cheveu est un lien...—Bien faible! Ce qui ne tient qu'à un cheveu...—Mais un cheveu a toute la force qu'on y attache. Vous qui possédez si bien vos auteurs latins, vous devez vous souvenir du cheveu fatal de Nisus... Celui-ci sera de même pour moi: je sens que le fil de ma vie y tiendra. — En vérité, dit la comtesse, je me trouverais plus que ri- •7 2 10 ah! si. dicule de mettre tant d'importance à un cheveu , et, puisque celui-là ne tient plus à moi, je n'y tiens pas non plus. — Oh ! pour moi, dit le comte en le prenant et en le serrant soigneusement dans son portefeuille, je le tiendrai si bien qu'il ne me quittera pas. — Avant de partir, dit la dame, encore une partie, encore une discrétion; mais, de peur, ajouta-t-elle avec malice, de risquer plus qu'on ne voudrait perdre, convenons que la discrétion sera cette fois à la volonté du perdant. » La partie est décidée à peu près comme les autres, en quatre ou cinq coups de dés, et le comte a perdu par une école. Au moment de traiter de la discrétion, Martine accourt tout essoufflée : « Monsieur, dit- elle, voilà M. La Cour qui vient d'arriver au grand galop.— Qui est ce M. La Cour? dit la comtesse. —Mon valet de chambre, Madame.—Oh! ma foi, reprit Martine, c'est ici que l'on peut bien dire : « Tel maître, tel valet ! » car c'est bien le plus beau garçon, le plus joli homme, après vous, que j'aie jamais vu. — Allons, ma chère Martine, vous êtes une petite folle. — Oh! mais c'est que c'est vrai, Madame, il a tout l'air de son maître ! Oh ! si je pouvais avoir comme ça de l'air de Madame, je ne serais pas embarrassée de ma noce. — En vérité, cette petite extravagante-là me fait toujours peur. _H voulait venir ici, et dar, dar, dar, et patata, et patata; mais moi, qui voulais un peu causer avec lui, je lui ai dit, comme de fait, que monsieur et ah! si. 2 1 I madame étaient à causer ensemble, et qu'il fallait bien prendre garde de les déranger. —Autre niaiserie. — Il a regardé les voitures, il a levé les épaules avec chagrin; mais, quand il a su que celle de madame n'avait été refaite qu'avec les pièces de la vôtre, il a dit: « Mais, mais, où mon pauvre « maître avait-il donc mis tout son esprit? » — Allons, Mademoiselle, laissez-nous, et allez retrouver votre M. La Cour; et nous, monsieur le comte, nous remonterons, si vous le voulez, en calèche. Mais non, restons plutôt encore un moment; nous nous éloignerions trop vite de ces lieux... Dieux! si on pouvait y habiter avec un mari qu'on aimerait, comme on y oublierait le reste du monde! — Il y a bien un grand poète qui parle aussi d'une agréable retraite où il lui serait si doux à la fois d'oublier le monde et d'en être oublié; mais vous n'auriez jamais que la moitié de cette douceur-là. — Expliquez-vous. — Et comment pourriez-vous compter sur l'oubli de personne? » On arrive à la maison du bourgmestre. Le comte parle à son valet de chambre; la comtesse, de son côté, gronde sa petite étourdie, et voit en même temps, par la fenêtre, M. La Cour remettre à son maître un paquet que l'autre a l'air de lire avec une grande attention. « Allons, Mademoiselle, dit-elle, cherchez-moi le chapeau que vous savez que j'aime.—Oui, Madame, j'entends, qui 1 I 2 ah! st. vous va si bien le blanc : avec la plume bleue céleste. Oh ! comme M. le comte aura, pour le coup, la tête tournée! — Vous serez donc toujours la même? Allons, dépêchons-nous, et tirez-moi en même temps cette robe brodée en toutes petites, toutes petites fleurs.— Comment, Madame, en vergiss mein nicht? —Oui, précisément. — Mais, Madame... mais, Madame, vous n'y pensez pas ! Elle est dans le fond d'une grande malle ; il faudra tout déranger pour cela. — Faites-vous aider. — Ce n'est pas ma peine que je crains... mais vous êtes si pressée de partir! — Qui vous l'a dit? — Pardi! ça s'entend de reste : quand on va se marier, on ne s'amuse pas en chemin. — C'est bon! faites ce que je vous dis. — C'est qu'en vérité je ne sais pas trop comment m'y prendre pour grimper sur la voiture, pour défaire les chaînes, pour détordre les cordes; encore si vous n'aviez pas un de vos gens en arrière et les autres en avant ! Mais non, quoi! il faut que nous voyagions ensemble toutes fines seules. Ce n'est pas que ça me fait plaisir à moi, car je vous aime tant! Je voudrais qu'il n'y ait que moi autour de vous et M. le comte... Ah ! je sais ce que je m'en vais faire... Je m'en vais prier ce beau M. La Cour de m'aider, en lui disant que tout ce que vous en faites c'est pour son maître. — Toujours de mieux en mieux ! N'allez pas vous aviser de cela, Mademoiselle, entendez-vous? — Eh bien ! non, ce n'est pas la ah! st. n3 peine : M. La Cour fera bien quelque chose pour moi toute seule, car il m'a déjà regardée avec un air malin. — Ah! ah! — Quand je dis malin, c'est bon, en même temps. — A la bonne heure. » Cependant le comte, toujours occupé du radoub de cette voiture, et qui n'y avait épargné ni soins, ni peines, ni courses, ni argent, revient enfin annoncer que tout est réparé, que le ressort qui manquait est remplacé, qu'on a même trouvé des glaces qui s'ajustent parfaitement, enfin que la voiture est au moins aussi en état de faire la route qu'en partant de Paris. « En vérité, Monsieur, dit la comtesse, je ne saurais vous faire trop de remercîments, ni trop priser cet empressement flatteur à vous débarrasser de moi. — Me débarrasser de vous! me débarrasser de vousl répondit- il avec le ton de la douleur et de l'étonnement; ah! plutôt, plutôt me débarrasser de moi! moi à qui vous faites tout oublier, excepté vos ordres; moi qui ne suis occupé jour et nuit que des moyens de vous revoir, de vous revoir souvent, de vous aller trouver, s'il le faut, au bout du monde; moi qui donnerais toutes les années de ma vie pour en passer une avec vous... » La comtesse, émue jusqu'au fond du cœur, continue sur le ton de l'humeur, pour ne pas prendre celui de l'attendrissement : « Passer la vie avec vous, ce sont des discours dont on berce toutes les femmes; mais faciliter, mais presser le départ d'une 2I 4 ah! si. amie ! — Une amie ! — Du moins je le croyais, et lui dire après toutes ces jolies choses-là, c'est lui creuser sa tombe pour avoir le plaisir d'y jeter des fleurs. — Oh ! que je vous remercie de votre charmante injustice ; mais au moins convenez-en : ne m'avez-vous pas fait jurer de donner tous mes soins pour que vous puissiez partir la première ? — Cela se peut, Monsieur; mais, à présent, c'est moi qui jure de ne point partir avant vous. —Ah ! v'ià qui va bien, dit Martine; v'ià M. le comte et M me la comtesse qui se font quasi quoi comme des compliments à une porte. — Laissez-nous, Mademoiselle ! dit la comtesse ; on se passera fort bien de vos réflexions. Non, Monsieur, je vous le répète, je ne partirai point avant vous. — Ni moi avant vous, Madame. — C'est dit. Nous verrons qui des deux tiendra le mieux sa parole.— Est-elle donnée, Madame?—Oh! bien donnée, répond- elle. — Et encore mieux reçue, dit le comte. Or, sachez maintenant que je viens de recevoir une lettre de mon père, qui me demande, ou plutôt qui me commande, quelque part que je sois, de ne pas poursuivre ma route et de l'attendre. — Il vient, monsieur votre père ? Oh ! comme je m'en réjouis. Le mien était mort avant mon mariage, et je n'ai point connu le plaisir d'aimer un père. — Le mien n'a jamais eu de fille; mais, quand il vous verra, il sentira combien il serait doux d'en avoir une comme vous. Il vous connaîtra, il vous aimera ah! si. 2l5 et vous parlera de son fils. — C'est moi qui lui en parlerai, cher comte. » Elle allait continuer, et déjà ses yeux humides en disaient encore plus. Mais voyez comme sont les femmes! elle craint que le comte n'en tire avantage, et, au moment où son imagination se perdait dans une mer de délices, la dame part d'un grand éclat de rire. « Eh ! bon Dieu ! eh! bon Dieu! à quoi pensons-nous? dit-elle; et cette charmante personne qui se promène sûrement soir et matin sur la route, où elle espère apercevoir celui dont la main doit lui ouvrir les portes de l'empyrée? — Et que devient, dit le comte un peu piqué, que devient ce héros délicat qui, méprisant tout autre intérêt, vous aime uniquement pour votre bien, et ne veut emporter en Turquie d'autre gage de votre tendresse que votre fortune? — Au fait, reprend la comtesse, ils sont faits l'un et l'autre pour attendre... Moi, je me trouve assez bien ici; et vous, comte? — Moi, trop bien... Ainsi, que ce monsieur et cette dame prennent patience chacun de leur côté, ou, s'ils s'ennuient, qu'ils se marient; je donne mes pleins pouvoirs. Et vous, comtesse? — On m'a élevée à ne pas dire mon goût. » J'aurais beau essayer de persuader âmes lecteurs que ces aimables gens-là ne s'aiment point, on ne me croirait jamais. Oui, sans doute, ils s'aiment, et jamais ils n'ont été si heureux; jamais peut-être ils ne le seront davantage. t Ce n'est pas que chacun ah! si. ne sente au fond de sa conscience l'embarras d'une promesse donnée qu'il faudra remplir tôt ou tard; ce n'est pas qu'en promenant leurs pensées dans l'avenir il ne leur semble voir l'immensité qui va les séparer ; ce n'est pas que, soumis comme ils le sont l'un et l'autre aux saintes lois de l'honneur, ils ne se fassent quelques scrupules d'un retard qui, de nécessaire, est devenu volontaire; mais le scrupule, au rapport même des âmes les plus timorées, devient quelquefois l'assaisonnement des plaisirs. Au fait, cette promesse, n'a-t-on pas la vie entière pour la tenir? et ce plaisir si imprévu, si aimable, n'est-il pas en même temps bieninnocent?Unjour, et puis encore un jour, et d'encore en encore une semaine, sont des à-compte si doux, si pardonnables à prélever sur sa destinée ! C'est une goutte de malvoisie sur le vase; mais peut-être, hélas I qu'ensuite le reste semblera de l'absinthe ! Quoi qu'il en soit, les intentions sont droites, les cœurs sont purs, la liaison innocente; chaque jour ressemble à la veille, mais ils n'en offrent et n'en offriront peut-être que plus de délices. Faut-il donc que l'amour change sur sa route comme toutes les choses de la vie ? D'où vient ne conserve-t-il pas plus longtemps sa première forme, sa première grâce, quand les cœurs mêmes où il est entré peuvent encore s'y tromper et le prendre pour l'amitié, semblable à un bel adolescent encore ignorant de lui-même, et qui laisse les premiers ah! si... 217 regards en doute sur son sexe? Au reste, je ne sais trop si notre comte et notre comtesse en sont encore là; ce que je vois, c'est une confiance mutuelle que l'estime ne produit pas si vite ; c'est des deux côtés un besoin égal, une soif toujours croissante de se voir encore plus à mesure qu'on se voit davantage, et une même terreur à l'idée d'une prochaine séparation. On se couche tous les jours plus tard, on se lève tous les jours plus matin; une minute perdue paraît un diamant tombé dans la mer. Les jours se passent au dedans en lectures, en jeux, en conversations où l'un espère toujours être deviné, où l'autre espère toujours ne l'être pas; au dehors, ce sont tous les jours nouvelles parties à pied, à cheval, en calèche, en gondole... On a vu et revu tous les environs à plus d'une lieue à la ronde ; on les voit et revoit encore, et toujours avec un nouvel intérêt, parce qu'on s'y voit toujours l'un et l'autre, et que chacune de ces places- là rappelle encore qu'on s'y est déjà vu. Si deux personnes de ma connaissance en étaient à ce point-là et qu'elles craignissent d'aller plus loin, je leur conseillerais prudemment de s'abstenir autant qu'elles le pourraient (hélas ! ce serait peut- être comme si on le leur recommandait), je leur défendrais, dis-je, de se promener ensemble dans certains endroits champêtres, et surtout vers le soir d'une belle journée de printemps, parce que c'est précisément cette saison-là, ce sont ces endroits-là, a8 2l8 ah! si. ce sont ces heures-là que l'ennemi invisible choisit de préférence pour tendre ses pièges les plus sûrs. Là tout est danger, tout est amorce : « Craignez, dirais-je à nos deux soi-disant amis, jusqu'à ces oiseaux qui ne chanteraient pas s'ils n'aimaient point, et qui, sous la feuille qui vous les cache, deviennent pour vous autant de sirènes ; craignez jusqu'à ces images fugitives du plaisir fugitif, jusqu'à ces fleurs dont le parfum vous enivre si doucement, et qui vous invitent à les cueillir, à les offrir, à vous en parer; défiez-vous de ces beaux arbres qui vous protègent de leur ombre, et de ces tertres qui vous offrent leur mousse, et de ces eaux dont le murmure semble vous dire : « Faites comme « nous, suivez votre penchant. »Vous sentez, vous goûtez, vous savourez cet air vif et léger, qui est à l'air des villes ce que l'eau de la source est à celle de la mare; il vous semble qu'il parvient jusqu'à votre âme, et qu'il chasse loin de vous toutes les idées qui vous obsédaient. Vous vous fiez bonnement à la paix rassurante des champs, à la solitude amie des amis, qui ne vous montre à tous les deux que vous deux, et qui vous livre sans partage l'un à l'autre; à la nature enfin, qui est là dans toute sa puissance, qui ne se plaît que là, qui vous parle sans cesse, et qui, si vous l'écoutez bien, ne vous parle que d'amour. Que sera-ce donc quand le jour baissera, quand tous les objets qui pourraient encore vous distraire s'effaceront peu à peu et cé- ah! si... 219 deront de moment en moment vos regards à l'objet qui maîtrise votre pensée ? Jamais vous n'aurez trouvé autant de délices secrètes à le contempler ; jamais vous n'aviez remarqué dans sa voix un accent aussi tendre, aussi pénétrant; jamais vous n'auriez dans tout autre moment écouté avec un si doux, mais si dangereux intérêt, ces discours déjà plus familiers, et que tantôt l'embarras, tantôt la confiance rendent si persuasifs; jamais vous n'auriez si parfaitement compris ce langage du cœur au cœur qui se passe si bien de paroles, et tant et tant de choses mystérieuses qu'on ne peut connaître si on ne les a senties, et qu'on n'essayera jamais d'exprimer si on les connaît. » Mais où tend cet avant-propos? Le comte et la comtesse n'ont sans doute rien à craindre de ce danger si délicieux, puisque l'un et l'autre ont un engagement d'honneur, et que l'un et l'autre ont de l'honneur. Ils peuvent regretter de l'avoir pris, cet engagement. Ils peuvent le maudire en secret, ils peuvent différer de le remplir ; mais ils ne peuvent point penser à le rompre. Cependant, un jour qu'ils respiraient ensemble la fraîcheur d'une soirée superbe dans une belle allée de charmille qui mène du château à la ferme, le comte, plus enivré, s'il est possible, ou du moins plus encouragé que de coutume, entretenait la comtesse de la manière dont il comptait disposer du reste de sa vie, car le premier regard d'une vraie passion embrasse toute 220 ah! si. l'existence. D'abord, comme l'honneur marche avant tout, il acquittera cette fatale promesse qui, pour être imprudente, n'en est pas moins sacrée. Il épousera donc cette maudite jolie femme ! il ne lui faut pour cela que trois ou quatre semaines ; mais combien d'avance elles lui paraissent longues ! Après quoi il est résolu de laisser, à ses risques et périls, sa jolie femme à Versailles (il espère qu'on lui en saura gré)! Quant à lui, son projet bien arrêté, c'est de voyager seul, non pour son plaisir, si on l'en croit, mais pour son bonheur! non pour sa santé, mais pour sa vie! Et c'était dire assez de quel côté il devait voyager. Tout cela, dira-t-on, n'est pas bien moral ; mais, premièrement, il n'y a jusqu'ici rien de fait, et puis l'amour ne se pique point, à beaucoup près, de moralité ; il ne s'occupe jamais que de lui, et c'est l'égoïsme en deux personnes. Ce n'est pas tout : on doit acquérir à tout prix la terre la plus voisine du château futur de la comtesse, et, si elle doit passer les hivers dans une ville, quelle qu'elle soit, fût-ce au Mexique ou à la Chine, on y achète une maison. La comtesse est le point de vue où toutes les lignes de ce beau plan se dirigent. Ainsi, lui disait-il, chacun de mes jours me remontrera ce que je vois ici avec tant de délices, et le flambeau de... de l'amitié, continua- t-il en bégayant un peu (lui qui prononçait si bien), luira sur toute ma vie. — Oui, l'amitié, reprend la comtesse, qui jusque- ah! si. 22 1 là s'était abstenue de l'interrompre, le flambeau de l'amitié, c'est une lumière si pure, une chaleur si douce! — Douce pour vous, peut-être, qui craignez, de vous en approcher ; mais vous ne me donnerez jamais votre prudence. — Ne me louez pas trop, cher comte, et croyez-moi, sur ce point-là même...—Quoi! chère dame?—Oui, sur ce point- là même, je ne suis point tout à fait sans reproches à mes propres yeux. Je vous blâmais tout à l'heure bien hardiment d'épouser une inconnue. — Ah ! comme vous aviez raison, chère comtesse; mais convenez que j'avais raison aussi. — Que trop, peut-être ! Mais vous, cher comte, convenez en même temps qu'on devrait mettre les mêmes précautions au choix d'un ami : car un ami, c'est pour la vie, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant... comme... comme ces amies-là regardent. — Pour la vie! pour mille vies, chère amie! dit le comte, ivre de joie. Ah! Dieu! pardonnez, dit-il en se reprenant, un accès d'orgueil et de délire ! — Non, dit la comtesse; j'attendais ce titre-là pour vous le donner; mais, je le répète, nous sommes des imprudents. J'ai beau me le dire et me le redire, il semble que je ne m'en croie pas moi-même, et je serais quelquefois tentée de m'accuser de pédanterie. — En vérité, vous auriez plus raison que vous ne croyez. — Cependant, mon ami, nous aurons toujours l'un et l'autre un vrai tort. — Et quel tort ? — C'est que nous ne nous connaissons 222 ah! SI. pas assez ; c'est que ce n'est point la raison qui a commencé notre amitié, et vous savez peut-être mieux que moi qu'en fait de sentiment ce qu'elle n'a pas lié ne tient pas. — En effet, dit le comte, ce n'est point à la raison que j'en ai l'obligation, c'est au hasard, ce premier ministre du destin. Je sais trop bien qu'il ne sait rien de ce qu'il fait; mais j'en suis si reconnaissant que, si j'ai jamais dans une de mes terres un jardin comme celui-ci ou autrernent...—Ah ! tâchez que ce soit précisément comme celui-ci; vous n'imaginez pas comme je l'aime ! — J'en demanderai le plan à mon bon bourgmestre.—Mais je vous ai interrompu : qu'est-ce que vous voulez faire dans ce jardin? — Un temple.—Un temple ! à qui ? au dieu inconnu ? — Non, au dieu qui ne connaît personne, au bon hasard qui nous a rapprochés et que je prie si dévotement de ne point nous séparer. — Quoi! dit la comtesse, ce hasard que tant de gens maudissent ? — Moi, je ne serai jamais le détracteur de mon bienfaiteur; je lui dois le bonheur de huit jours, et peut-être... peut-être le malheur de ma vie. N'importe, je lui élève un temple, je lui voue un culte,et dût-il, aveugle etbizarre comme on le peint, tourner toutes ses forces contre moi, je le défie, dès ce moment même, de me faire autant de mal qu'il m'a fait de bien. — Encore une fois, mon ami, il faut connaître davantage pour aimer autant. — Ah! croyez, ma nouvelle, ma seule ah! si. 223 amie, que nous nous connaissons mieux que beaucoup de soi-disant vieux amis! — Eh quoi! cher comte, vous prenez donc les jours pourdesannées? Oh! nous ne comptons pas de même, moi qui prendrais plutôt les années pour des jours. — J'aime à être interrompu comme cela, dit-il ; mais je] reprends mon apologie... Une vingtaine de visites d'un quart d'heure chacune, quelques rencontres à des dîners, à des bals, à des promenades, suffisent dans le monde pour croire qu'on se connaît, et souvent même on prend le titre d'ami à moins que cela. Ici les journées se passent entre deux personnes qui ne voient qu'elles, qui ne conversent qu'entre elles, dont l'une s'ennuie peut-être...— Le croyez-vous ? — Mais dont l'autre s'enivre à toute heure d'un bonheur toujours nouveau...— Dois-je le croire? — Et pour qui, au milieu de son ivresse, les approches d'une séparation sont les affres de la mort. — De la mort! n'en parlons point, cher comte, n'en parlons point; prenez sur vous: vous voyez trop que j'ai besoin d'un exemple de courage. — Cependant, chère comtesse, si l'ennemi de mon bonheur... — Qui? dit-elle. — Celui qui vous attend, cet inconnu vers qui vous volez, emportant avec vous tout ce que je chéris, tout ce que je regrette. — Ah Dieu 1 cet inconnu ! — Sans doute.il ne sent point, quel qu'il soit, il ne sent point assez toute la félicité qui lui est réservée ; mais, s'il ressemblait au portrait que je m'en fais, 2 24 ah! si. s'il vous déplaisait...—J'ai en effet bien peur qu'il ne me plaise guère; mais n'importe, c'est moins lui que ma bonne amie que j'épouse. — Enfin, si quelque incident, quelque hasard (vous connaissez ma dévotion au hasard)...—Toujours ce hasard ! — Oui, s'il dérangeait ce fatal projet qui va changer le reste de mes jours en nuits... — Achevez. — Non; répondez à ce que je n'ose pas dire. — Ah! si... dit la comtesse. Au reste, ajoute-t-elle en se reprenant, non sans quelque embarras, je ne m'engage à rien, car vous êtes attendu de votre côté, et sans doute le piège est trop bien dressé pour que vous l'échappiez. — Vous voyez au moins, dit le comte, que je ne m'y précipite point; vos réflexions demeurent gravées là. — J'en suis fière. —Faite, comme vous êtes, pour égarer tant et tant de raisons, vous avez éclairé la mienne ; mais l'honneur me commande. — Moi, je dis qu'il vous défend. — Enfin, mon père viendra tôt ou tard. — Votre amie l'attend, et puis (vous l'avez dit), rien n'est impossible au hasard; et, croyez- moi, comte, votre amie l'invoque aussi bien que vous. — Eh bien donc, chère amie, si... — Ahl si... » Le bienheureux comte, hors de lui, se précipite aux'genoux de la dame, lorsqu'au bout de l'allée ils voient tout à coup paraître la jolie fille de M. le bourgmestre, qui, craignant d'être arrivée mal à propos, disparaît sur-le-champ et reparaît une minute ah! si. 225 après, quand elle croit qu'on a de part et d'autre repris ses esprits. Elle fait signe au comte qu'elle a quelque chose à lui dire; il y va. La comtesse les observe, à quelque distance, se parlant avec une action qui ne lui fait aucun plaisir, avec des gestes qui l'étonnent et qu'elle interprète à sa manière, mais pas tout à fait à sa fantaisie. Le comte revient au bout de deux minutes, et retrouve sa dame un peu plus froide qu'il ne l'avait quittée. « Vous me paraissez avoir ici des affaires très-intéressantes, dit-elle avec une certaine mine, un certain ton que mes lectrices (si j'en ai) sauront mieux prendre en pareille occasion que je ne saurais l'indiquer. — Madame, répond le comte sans avoir l'air de s'apercevoir de rien, quand on est, comme moi, revêtu soudain d'une haute dignité,et que pourla première fois on exerce les augustes fonctions de bourgmestre, le premier soin doit être de se rendre accessible...— Oui, aux jolies demoiselles. — A celles-là comme aux autres : la justice pour tout le monde. Et où en seriez-vous si la beauté n'avait pas aussi quelque droit à la justice ? — Mais qu'est-ce que cette petite créature-là peut avoir toujours à vous dire?... — Ne suis-je pas le représentant de son père? ne me doit-elle pas confiance et amitié? D'ailleurs, n'y a-t-il pas des affaires à régler dans mon nouvel empire, ne fût-ce que les mémoires de nos ouvriers? — A propos, dit la comtesse un peu remise, avant de partir, nous aurons beaucoup de 29 226 A H ! SI. comptes à solder. — Oui, sans doute, chère dame ; mais je vous avertis qu'il me faut beaucoup de temps pour me mettre en règle. — Encore si j'étais sûre d'être la seule cause de vos lenteurs...—Serait- ce trop peu pour mon amie d'être le seul objet de mes empressements? — Pendant que nous parlons, dit la comtesse, le jour baisse. Il faut qu'il soit tard, et l'air de la nuit est dangereux, surtout dans les berceaux de charmille. — Mais vous n'êtes pas seule —Cela serait très-bon, monsieur le comte, si je ne craignais que de m'ennuyer; mais j'ai encore d'autres précautions à prendre. —Au moins, chère dame, avant de remonter en calèche, répétez ici même ces deux petits mots que ma bouche aime tant à prononcer, et qui, dans la vôtre, ont tant de douceur! — Quels mots? dit la comtesse avec une ignorance affectée. — Ah! si... dit le comte. — Eh bien ! dit-elle avec un peu d'étouffement qu'il n'aurait tenu qu'à lui de prendre pour un soupir: Ah! si...» Puis, comme si elle se le reprochai!, elle court à la calèche et retourne à la ville. Elle n'a pas dit une parole dans le chemin, et s'est retirée sans vouloir souper. Ce mot, ce petit mot, lui paraissait terriblement significatif de sa part ; mais aussi le comte l'avait prononcé avec tant de grâce, tant de feu, tant de passion... avec je ne sais quel accent (j'ai pensé dire un timbre si pénétrant), qu'elle n'avait pu l'entendre sans le A H ! SI. 227 répéter. Il en était à peu près comme d'un instrument qui vibre de lui-même aux accents d'un autre. Faible femme 1 se disait-elle en répondant à sa pensée, cet instrument, ce n'était pas ta voix, c'était ton cœur. Mais, au fait, répliquait-elle intérieurement, il n'y a rien là que de vague, rien, rien même dont cet homme, tout dangereux qu'il pourrait être, puisse tirer le moindre avantage. Ai-je donc manqué à mes engagements avec mon amie? lui ai-je juré que personne ne me marquerait d'amitié, et que je n'en aurais pour personne? Il fallait donc promettre que je ne rencontrerais point M. de Glucksleben, et que je serais insensible à l'impression qu'il me semble que je lui ai faite? Mais, si j'étais de marbre , serais-je l'amie de mon amie? Est-ce une âme ingrate, un cœur féroce, qu'elle veut faire épouser à son frère? Enfin, ma promesse reste tout entière, et je n'ai pas même pensé à l'éluder. Ah! si... » Remarquez que tout ce qui a précédé ce dernier mot, l'aimable femme s'était contentée de le penser, mais que ces deux syllabes, en quelque sorte magiques, avaient comme forcé le passage de la voix : elle est étonnée , effrayée même de les entendre ; elles lui montrent l'état au vrai de son cœur, mais en même temps elles lui rappellent et celui qui lui a comme appris à les prononcer, et cette grâce, ce ton passionné, cet accent d'amour dont il les prononçait. De si douces pensées n'amènent que 228 ah! si. des rêves agréables; rapportons-nous-en sur ce point à l'imagination de la comtesse, et attendons son réveil Il arrive enfin, ce réveil, et la première parole, écho de la première pensée, c'est : « Que fait M. le comte? — M. le comte, Madame? répond Martine tout embarrassée; Madame ne sait donc pas... — Quoi donc? — Hier, dès que Madame a été couchée... — Eh bien? — Il est venu une petite calèche. — Et qui est-ce qui était dans cette calèche? — Mademoiselle la bourgmestre. — Et puis?—Et puis elle est venue parler à M. le comte. — Le petit monstre!... Et puis?—Et puis, Madame, que voulez-vous que je vous dise? ils ont sauté tous les deux dans la calèche, et vogue la galère! — Eh! vite des chevaux!— Mais, Madame, vous donnerez le temps de remballer vos robes, que j'ai tirées des malles. — Des chevaux! vous dis-je. — Comment, Madame , celle que j'ai sortie hier, pas plus loin qu'hier, que vous aviez emportée de Paris pour la veille de la noce?—Des chevaux! des chevaux! des chevaux! — Mais il faut le temps de plier, d'emballer, de charger. — Laissez tout plutôt...Que m'importe ? Des chevaux ! des chevaux ! — Madame donnera sûrement pour boire aux gens de la maison et de la ville, qui l'ont servie avec tant de zèle? — Voilà ma bourse, arrangez tout; mais surtout des chevaux ! — Madame ne laissera-t-elle rien à cette jolie fille de A H ! SI... 229 M. le bourgmestre? — Ma malédiction! — Elle paraît si attachée à M. le comte et à M mo la comtesse, à M. le comte surtout!—Je vous défends de m'en parler. Allons, des chevaux! des chevaux ! disait-elle toujours quand Martine était déjà loin; que je fuie ! que tout ceci s'éloigne de moi! que je disparaisse moi-même,s'il est possible, à mes propres yeux! » Enfin, à force de peines et de soins, et surtout avec l'aide de M. La Cour, qui rendait ce service-là bien à contre-cœur à Martine, la voiture est chargée, attelée et partie. A mesure qu'elle avance , la première agitation de l'aimable dame avait déjà fait place sinon à un calme parfait, au moins à la mélancolie, qui ne console point, sans doute, mais qui devient au chagrin ce que l'engourdissement est à la douleur, et qui permet à une personne bien née d'écouter tour à tour, en juge tranquille, mais rarement impartial, son affection et sa raison. « Pauvre Louisa! disait-elle intérieurement, après une vie sans reproches, aurais-tu donc perdu ta propre estime en si peu d'heures? es-tu donc coupable? Quoi! la reconnaissance pour les procédés, quoi! la sensibilité, la tendresse même, cet attrait si naturel d'une âme pure vers une âme qu'on croit honnête, seront des crimes! Non, Louisa, tu es encore innocente; mais conviens que tu es heureuse de l'être encore! Tu as été trompée, et qui ne l'aurait pas été! Non, Louisa, non, rassure-toi, le crime est 23o AH ! SI. au trompeur. Ah! les hommes ! les hommes sont tous nos ennemis ! » Pendant qu'elle s'occupait ainsi de son examen de conscience et qu'elle s'abandonnait à ses réflexions, Martine, qui avait tenu constamment la tête à la portière, regardant, sans trop savoir pourquoi, du côté de M. La Cour, s'écrie tout à coup : « Madame! madame !... — Eh bien! quoi, Mademoiselle? Vous savez que je n'aime point qu'on me parle quand j'ai la migraine. — Mais, Madame, c'est une grosse poussière que j'ai vue bien loin, bien loin derrière nous, et, quoique nous allions bien vite, la voilà tout près. — Eh! que me fait cette poussière? — C'est un homme à cheval qui court, qui court... oh! dame, il faut voir!—Levez la glace.— Madame, c'est M. le comte.—Baissez le store. — Madame, il a une lettre à la main ; il crie au postillon d'arrêter.— Mademoiselle, faites ce que je vous dis. » La bonne Martine se mettait en devoir d'obéir bien malgré elle, mais il n'était plus temps : la main du comte était déjà passée par la portière , présentant un paquet. « Revenez à vous, disait-il ; revenez à moi, ô la plus aimée des femmes! et lisez. » La comtesse ne daigne pas répondre, et reste enfoncée dans le coin de sa voiture avec un voile constamment rabattu sur son visage, ne fût-ce que pour cacher des larmes qu'elle reprochait à ses yeux; mais, entrevoyant l'adresse du paquet qui lui présente une écriture chérie : ah! si. 2ÎI « Ah ! mon amie, ma seule amie, dit-elle avec émotion, elle ne m'oubliera, elle ne me trahira, elle ne me chagrinera jamais, celle-là! » Puis, s'a- dressant au comte d'un ton de voix sec et poli : « Mille grâces, Monsieur, pour les nouvelles que vous voulez bien m'apporter de celui que je vais épouser. Vos projets vous appellent du côté opposé à la route que je prends, et ce n'est pas moi, ajouta-t-elle avec un peu d'altération dans la voix, qui peux avoir des titres pour vous arrêter.— C'est à moi que cette modestie-là conviendrait avec vous, dit le comte d'un ton affecté ; aussi n'ai-je la prétention de vous retenir que le temps de lire cette lettre. — Mais oserais-je vous demander de qui vous la tenez? —De ce bon bourgmestre, à qui elle est parvenue, il y a huit ou dix jours, dans un paquet qui lui était adressé. — Le bourgmestre! et quel rapport mon amie peut-elle avoir avec lui? Quant à ceux qu'il peut avoir avec vous, Monsieur, je crois savoir à quoi m'en tenir. — J'espère que bien des choses s'éclairciront dans peu. — Oh! non, Monsieur, il y a des choses si claires qu'on ne saurait les éclaircir. — En attendant, Madame, l'amitié vous commande d'oublier un moment tout ce qui n'est pas elle et de vous occuper de votre amie absente. — Vous permettez donc, Monsieur? dit la comtesse en ouvrant le paquet. — Madame, si j'avais quelque pouvoir dans le monde, je ne défendrais que l'injustice. » 232 A H ! SI. La comtesse lit à demi-voix: « Hâtez-vous, chère Louisa, non pas de remplir un dessein qui devait faire à jamais mon bonheur, mais de venir consoler celle qui sera la plus malheureuse des femmes tant que je ne vous verrai point. J'ai perdu mon père. Il était infirme et vieux; je le pleurais depuis longtemps, je le pleurerai toujours. Il était si vertueux, si tendre, si bon! Hélas! pourquoi, pourquoi mon frère lui ressemble-t-il si peu!... Mais non, je n'ai plus de frère : celui qui, du vivant de notre père commun, ne savait quelles caresses me faire, quels hommages rendre à ma mère (à votre tendre nourrice), s'est tout à coup transformé en ennemi, et à peine la succession a-t-elle été ouverte qu'il n'a plus songé qu'à nous dépouiller, ma mère de ses reprises, et moi de malégi- time. Hélas! il ne savait pas qu'il pouvait tout sur nous en continuant à nous aimer, ou du moins à le feindre, et que nos sacrifices volontaires auraient été plus loin que ses prétentions. Mais nous attaquer devant les tribunaux! nous accuser d'avoir abusé de la confiance d'un homme que ma mère et moi nous respections et nous honorions comme un Dieu! oser affirmer en justice que ma mère, pendant l'agonie de son mari, qu'elle n'a pas quitté une seconde (vous la connaissez), oser dire qu'elle a profané les heures sacrées de l'agonie de son époux en retirant un coffre qui renfermait des richesses immenses! » —Ah Dieu ! dit la comtesse, ah! si. 2 33 dans quel abîme j'allais tomber! — J'avais osé le craindre pour vous, Madame. — Et que vous importe , Monsieur, cet abîme-là pour moi ou un autre? Au moins me voilà sauvée ; j'en remercie le hasard. — Le hasard? dit le comte en souriant. — Il y a des choses, dit la comtesse à qui ce sourire- là déplaisait, qui ne sont pas toujours gaies, et des moments où la gaieté est bien déplacée! Mais permettez que je continue : a II a été ouvert par autorité de justice, ce coffre, et qu'y a-t-on trouvé? une correspondance de vingt-cinq ans. On y a vu les mécontentements que le digne homme confiait à sa seconde femme au sujet du fils de la première; on y a vu les soins touchants que celle-ci prenait d'excuser sans cesse un beau-fils, et de rallumer pour lui une tendresse paternelle prête à s'éteindre. Vous reconnaissez sûrement bien là votre aimable nourrice, ma Louisa; mais apprenez le reste. J'ai un oncle général, un frère de ma mère que vous ne connaissez point, parce qu'il a passé vingt ans soit à la guerre contre les Turcs, soit dans des quartiers au fond de la Transylvanie, et qui, après des services honorables, est revenu, couvert de blessures, achever sa vie dans sa famille. Il loge avec nous, et, comme ce digne homme a conservé dans son grand âge toute la délicatesse de sentiments et toute la fermeté de caractère qui distinguent les vrais braves, vous pensez bien qu'il n'a pas vu de sang-froid tant de chicanes, tant de So ah! si. manœuvres, tant d'avarice, tant de duplicité. Il a été en parler à mon frère, poliment, sans doute, mais avec une franchise et une autorité qui convenaient à son âge et à son grade. L'autre, qui est naturellement rude et fier (hélas! j'espérais que vous l'adouciriez), a mal pris la remontrance; mon oncle, animé de son côté, y a mis plus de force et même de roideur. Bref, on s'est échauffé de part et d'autre, au point que mon frère (si c'est là un frère) a parlé de se battre. Mon oncle, que son âge, sa haute réputation, ses belles actions, ses blessures, son grade même, autorisaient de reste à refuser le combat, a trop montré que l'honneur ne vieillit point dans les plus vieux guerriers. Il saisit son épée, malgré sa goutte et ses blessures; et mon frère, profitant malheureusement de tous les avantages que sa force et sa souplesse lui donnaient sur le plus digne des hommes, le laisse étendu sur la place. « Cette triste scène se passait à cinquante pas de nous, dans notre jardin, que vous connaissez. Nous les avions d'abord observés, ma mère et moi, des fenêtres du salon qui donnent, comme vous le savez, sur le parterre, se promenant et parlant avec une action qui nous étonnait. Nous croyions même remarquer dans la marche et les gestes de mon oncle une certaine vivacité que nous ne lui avions jamais vue depuis son retour parmi nous. Sa tête était aussi haute, sa contenance aussi fière, son pas ah! si. 2 35 aussi délibéré que s'il n'avait eu que trente ans. Ils entrent, l'instant d'après, tous les deux dans ce petit bois que vous avez vu planter. A cette vue, ma mère et moi, également frappées d'une terreur que nous n'osions pas nous expliquer, nous descendons plus mortes que vives, et la première personne que nous rencontrons dans le jardin, c'est mon frère... <• Où est mon oncle? lui dis-je en hésitant.— Où est « mon frère? lui dit ma mère en tremblant.—Là, » pond-il avec un air et un ton sinistres en montrant du doigt le bosquet fatal; et il disparaît. Nous y allons... et que voyons-nous?... (funeste argent! funeste honneur!) mon oncle immobile et nageant dans son sang!... Les gens de l'art sont appelés. La blessure, qu'ils ont d'abord jugée mortelle, cède au bout de deux ou trois jours à leur science et h leurs soins. Enfin, ma chère (nous sommes au 11), il est hors de danger ; mais il n'en veut pas moins mettre ses affaires en ordre, et il est résolu, en conséquence, à vendre sur-le-champ une belle terre immédiate qu'il possède en Souabe, où il n'ira jamais , accablé d'infirmités comme il l'est depuis longtemps, et avec une blessure qui doit laisser de longues suites. J'irai donc bientôt en Souabe pour la vente qu'il désire. Dès que j'y serai, je vous le manderai; et, comme j'aurai franchi la moitié de l'énorme distance qui nous sépare, si je puis encore, ou si vous pouvez franchir l'autre, j'oublierai, quelques moments du moins, cette horrible époque 2 36 ah! si. de ma vie; et, après de si fâcheux orages, je reverrai encore des jours sereins. Adieu. » « Où irai-je maintenant ? dit la comtesse ; conti- nuerai-je ma route, au risque de me croiser en chemin avec mon amie sans nous connaître, et de la trouver partie à mon arrivée? Et puis, voir cet homme, ce bourreau qu'on me destinait! je ne m'en sens pas le courage. — Et penser, dit le comte, qu'on était sur le point d'épouser cet homme-là!— Il y en a peut-être, dit la comtesse, qui, sous des formes plus douces, ne sont guère moins effrayants.— Enfin, Madame, votre projet n'est sûrement point de rester au milieu des champs? — Ah! si... dit-elle en soupirant. — .Ah.'si... dit le comte. Ah! si madame la comtesse voulait achever ces deux mots, auxquels un cœur, s'il pouvait s'en trouver un digne du sien, répondrait avec tant de délices! ou si elle me permettait de les interpréter pour m'y conformer... — Dispensez-vous-en, Monsieur : le sens en est trop différent de celui que vous avez pu leur prêter. — Je vais donc essayer, d'après les nouvelles lumières que vous me donnez, de me les expliquer à moi-même: Ah! si je n'avais pas toujours sous les yeux un homme qui m'obsède... — Je n'ai pas dit et n'ai pas voulu dire cela. —Qui m'ennuie, qui me déplaît, qui s'est attaché à moi comme une chenille à une fleur!—J'admire, dit la comtesse en souriant amèrement, comme vous me faites parler de vous et de moi. » Le ah! si. comte poursuivant : « Un homme qui ne me quittera pas, qui a juré de ne vivre que pour moi. — Tout cela serait charmant pour une personne qui ne saurait pas à quoi s'en tenir... » Elle allait, je crois, parler de la promenade nocture avec la petite demoiselle, quand ils sont interrompus tout à coup, et toujours par Martine, qui semblait n'avoir point d'autre charge auprès de sa maîtresse. Elle avait tenu constamment la tête à la portière, faute de pouvoir rien entendre de ce qui se disait. « Madame ! Madame! crie-t-elle sans se retourner, voilà une jolie voiture qui arrive; je ne vois pas ce qu'il y a dedans... Tiens! ne dirait-on pas que c'est la même où ce que M. le comte a emmené hier la fille de la maison? — Monsieur le comte, dit la comtesse, rendue à sa première indignation, c'est trop vous gêner pour moi. Vous deviez bien penser, ajouta-t-elle,que j'en suis honteuse, et vous auriez peut-être sujet de l'être au moins autant. Ainsi, séparons-nous, oublions-nous, et recevez mes adieux pour la vie. Allons, postillon! » Là-dessus elle lève les glaces, tire les stores, abaisse son voile et se renfonce de nouveau dans le coin de sa voiture. «Madame, dit Martine la curieuse, qui ne partageait point ces caprices-là, et qui levait furtivement un coin du store pour regarder sur la route; Madame, c'est que ce n'est point elle : c'est un vieux monsieur qui descend avec bien de la peine, et M. le comte, ah ! il faut voir ! qui saute comme un oiseau de 2 38 ah! si. dessus son cheval. Ma foi, vivent les jeunes gens pour avoir bonne grâce à tout ce qu'ils font ! Quoi ! ma fine! je ne sais pas seulement à quoi les vieux sont bons. — Halte, postillon ! crie la comtesse par la glace de devant. — Tiens, dit Martine, voilà M. La Cour qui est descendu de l'autre côté et qui est venu prendre le cheval de M. le comte par la bride... Tiens! tiens! Mais, mon Dieu ! queu drôle de chose ! Voilà ce vieux qui ne sait plus de quel côté qui descendra; mais, là, je vous demande, avec sa grande perruque toute dépoudrée d'un côté, son surtout de velours, et sa grande veste d'or et d'argent, et ses bas roulés, couleur de tabac, et ses souliers carrés... Il s'est d'abord mis en devant pour descendre, et pis apparemment que ça n'allait pas bien... Mon Dieu! mon Dieu ! tous ces vieux-là me font rire.— Fi, Martine! c'est fort mal fait de rire de la vieillesse ; c'est insulter au fond de son âme à son père et à sa mère. — Ah! le voilà qui descend à recoulons,et M. le comte qui le soutient par derrière, et le vieux qui se retourne, et M. le comte qui l'embrasse. Ah ! mais, en v'Ià bien d'une autre! ce bon M. le comte,on dirait que c'est trop d'honneur pour lui, car il lui baise la main,ni plus ni moins qu'à vous, le dernier bonsoir qu'il vous a dit. Mais, chut ! les voilà qui viennent.—Madame, permettez-vous que j'aie l'honneur de vousprésen- ter le meilleur des pères? — Monsieur, vous savez le désir que j'avais de lui être présentée,et le bon- ah! si. heur que j'attachais à le connaître. — Madame, dit le vieux comte, je vois d'abord combien mon fils a eu raison, et je l'applaudis. — En tout, monsieur le comte? — Oui, Madame,en tout.— N'êtes-vous pas bien indulgent? Comment, en tout?...—Mais tout est compris dans une seule chose : il aime, et je vois qu'il ne peut plus qu'aimer; et, si une passion connue il n'appartient qu'à vous d'en allumer, une fidélité dont je me ferais garant, quand tout ce que je sais et tout ce que je vois ne le serait pas... — Ah ! Monsieur,la fidélité ne se connaît que par des épreuves, et quelquefois dès la première... Au reste, brisons là-dessus. Je rends justice, plus que justice, à monsieur votre fils. Plus touchée peut-être que je ne le devais de ses attentions, la manière dont il m'a parlé de vous, Monsieur, a, s'il se peut encore, ajouté à mon sentiment pour lui : aussi ai-je ambitionné, j'en conviens, le bonheur de joindre mes hommages aux siens pour un père tel qu'il aime à vous dépeindre, et de mériter de vous, à la longue, le nom de votre fille... — Ah ! Madame, je sens déjà combien ce nom-là serait bientôt prononcé du fond du cœur. — Et qui peut donc encore s'opposer au bonheur du fils et du père? — Monsieur, vous savez mieux que moi qu'un acte d'empire comme celui-là sur toute la suite de la vie demande beaucoup de réflexions.—Il n'appartient pas à mon âge, Madame, de combattre une prudence au- dessus du vôtre ; je m'en tiens à plaider la cause 240 ah! si. d'un fils dont la destinée heureuse ou affreuse est entre vos mains. — Cependant il m'a parlé de je ne sais quels engagements... — Ils sont rompus, Madame. Une vieille femme artificieuse,comme on en voit plus d'une autour des gens en place, était venue à bout d'engager mon fils dans des nœuds, ou, pour mieux dire, dans des filets que l'honneur m'a commandé de rompre, et je venais lui en porter la nouvelle. Hélas! s'il était arrivé quatre jours plus tôt, le mal était sans remède ; et, sous ce rapport-là même, il doit rendre grâce au Ciel de la cause de son retard. —Si je pouvais me flatter d'y être pour quelque chose, je m'en applaudirais. — Eh bien! Madame? — Eh bien! Monsieur, j'en reviens toujours à dire que toute démarche précipitée porte avec elle sa punition. En si peu de temps on ne se connaît point assez, et quelquefois, ajouta-t-elle en soupirant, on se connaît trop. Joignez à cela, Monsieur, que je me suis reconnu, à la vérité depuis peu, un défaut... — Un défaut! vous, Madame?—Oui, Monsieur,entre beaucoup d'autres sûrement, mais qui pourrait faire le malheur de monsieur votre fils comme le mien. — Je l'attends encore, ce défaut, Madame. — C'est une sensibilité outrée, une inquiétude vague, une défiance, bien ou mal fondée, de ce qui me plaît le plus, une disposition au soupçon qui doit rendre à la longue une femme insupportable à son mari et à elle-même. — Ces accusations-là, Madame, dit le AH ! SI. 2 4 I vieux comte, mesontsuspectes,etj'y vois seulement deux choses dont je ne suis rien moins qu'effrayé pour celui qui aura le bonheur de les braver : c'est un grand fonds de tendresse et de modestie ; permettez donc que celane nous arrête point.—Non, Monsieur; s'il faut vous parler franchement, je n'épouserai point monsieur votre fils; et c'est dire en même temps que je ne me marierai jamais. Mon parti est pris; j'attends une amie, celle dont le comte m'a remis une lettre, tombée par je ne sais quel hasard entre ses mains. Le même jour nous a vues naître, le même lait nous a nourries et élevées ensemble; jusqu'à l'âge de dix-huit ans, je n'avais connu qu'elle, elle n'avait connu que moi. Le sort nous a depuis établies l'une et l'autre aux deux extrémités de l'Allemagne, mais toutes deux également affectées de notre séparation, et nourrissant toutes deux le projet de nous rejoindre tôt ou tard, et pour la vie. Voici un moment où elle a eu de grands chagrins, j'ai peut-être les miens ; nous les oublierons en nous revoyant : l'amitié est le baume du cœur. —-Ah! Madame, l'occupation où je suis de mon fils et le charme attendrissant de votre conversation m'auraient presque fait oublier de vous remettre une lettre dont on m'a chargé ce matin pour vous; elle pourrait bien être de cette même personne que vous attendez et qui va être si heureuse. La voilà, ouvrez-la tout de suite, et pardonnez-moi de ce que vous la lisez si tard. h 242 A FI ! SI... « Eh bien! me voici, ma Louisa; me voici près de toi. Donne-moi un rendez-vous où tu voudras, dans le premier endroit venu : tous les lieux con- viennentquand on s'aime comme nous nous aimons, et celui où l'on se rencontre devient un paradis. « Mon oncle est en pleine convalescence, ma mère le soigne; nos affaires sont arrangées; à la vérité, c'est à force de sacrifices ; mais il nous restera toujours de quoi être plus heureuses que celui qui s'enrichit à nos dépens. » « Monsieur le comte, dit la comtesse, sommes- nous encore loin de la première station?—On la voit d'ici, Madame.—Auriez-vous la bonté de venir avec moi jusque-là, pour que je puisse faire une réponse à mon amie et vous en charger? — Je vous avertis d'avance, Madame, que ce n'est qu'une espèce de grange où vous ne trouverez point de gîte. — Je ne m'arrêterai point. — Au lieu qu'à l'autre station vous pourriez attendre votre bienheureuse amie, et mon fils et moi nous passerions du moins encore quelquesmoments____— Mille grâces, monsieur le comte, dit-elle au digne homme; mon parti est pris, bien pris, et vous voyez et vous savez sans doute pourquoi. Mes chagrins céderont peut-être au temps; mais il y a des souvenirs que le temps n'efface point, et celui que vous laissez, monsieur le comte, est du nombre. » On arrive à la poste, la comtesse écrit en hâte, le vieux comte prend le billet ; les chevaux se trou- AH ! SI 243 vent mis plus tôt qu'on ne s'y attendait, la voiture est là, Martine est placée; la dame, prête à monter, se retourne : « Adieu, Messieurs, dit-elle. Mais quoi ! monsieur votre fils serait-il déjà loin? ai-je donc mérité un pareil procédé de sa part? Malheureuse ! je devais m'attendre à tout. — Madame, sans doute la douleur d'une séparation, peut-être éternelle.... — Eternelle! ah Dieu! N'importe, monsieur le comte, recevez mes adieux pour vous et pour lui. » Le comte veut lui baiser respectueusement la main. « Non, permettez, lui dit-elle en l'embrassant et en l'inondant de ses larmes, que j'use un moment des droits d'une fille avec le père que j'aurais tant désiré. Allons, postillon. » Et la voiture s'éloigne. Comment rendre maintenant ce qui se passait dans l'âme de cette excellente personne au moment d'une aussi douloureuse séparation? « C'est moi pourtant qui l'ai voulu, se disait-elle intérieurement; c'est cette jalousie insensée, cette funeste fille de la haine et de l'amour, qui m'a égarée. J'allais être heureuse; à présent, tout a fui, mon cœur est déchiré : encore s'il n'y avait que le mien! mais ce digne père d'un tel fils, que j'ai navré de tristesse! Ah ! ce que je craignais, je le méritais. Et qu'avais- je à craindre ? Est-ce un homme comme cela qui aimerait un enfant dont l'esprit ne pourrait pas le comprendre, dont le cœur ne pourrait pas lui répondre? est-ce lui qui violerait l'hospitalité ? est-ce lui, qui est l'honneur même, qui voudrait ravir 244 AH ' SI -- l'honneur à une innocente créature, lui à qui son rang interdit de le rendre ? est-ce lui qui me trahirait, qui m'outragerait, lui que je vois encore, que j'entends encore me jurer un amour si respectueux et si tendre ? Non, non ; s'il en était capable, il aurait mis à son crime d'autres formes, et surtout plus de mystère. Cette même publicité qui l'accuse le justifie. Ah ! je suis la seule coupable, ingrate! et je désire peut-être de n'être pas la seule punie. Mais enfin je verrai mon amie, il la connaît... mais d'où la connaît-il ? N'importe, elle pourra lui parler, lui porter mes regrets... Fol espoir! il est déjà bien loin, il a fui indigné. Plus de bonheur, plus de retour, plus de remède! Au moins mon amie me reste; mais moi, que suis-je pour elle? Au milieu des angoisses, des regrets, des remords, y a-t-il vraiment dans mon âme une place pour l'amitié? » Ainsi gémissait en silence la sensible Louisa, sans prendre garde à rien de ce qui se passait autour d'elle, tout entière à son accablement, et défiant pour ainsi dire le ciel et la terre de l'en arracher. Il n'en était pas ainsi de Martine. La bonne petite Rll« observait depuis longtemps que la voiture avait quitté la route de poste, et qu'elle changeait à chaque instant de chemin, tantôt une traverse, tantôt une avenue, tantôt sur des bruyères, tantôt à travers champs ; elle en avertissait de temps en temps sa maîtresse, qui la faisait toujours taire, parce que la distraction déplaît encore plus, s'il est ah! si. possible, à la douleur qu'au plaisir. Cependant la pauvre fille, qui n'était pas aussi entièrement désintéressée d'elle-même que sa triste maîtresse, prend sur elle de s'adresser au postillon. Où sommes- nous? — Ici, répond le postillon d'un ton bourru. — Sommes-nous encore loin? — Vous le verrez. — Mais ce n'est point là le chemin ? — Je sais ce que je fais. — Pour ça, vous êtes bien grossier ; hu ! le malhonnête! Tenez, Madame, c't homme-là me fait peur avec sa vilaine houppelande plus sale, plus déchirée, où il s'encapuchonne, son vilain visage tout barbouillé,ses vilains cheveux d'ours qui tombent jusque sur son nez____Vous diriez d'un loup- garou qui veut nous mener au sabbat. Ah ! que j'ai peur ! et puis v'Ià qu'il se fait tard, on n'y voit quasiment plus goutte, et le voilà qui passe et repasse encore : on dirait qu'il est saoul, comme déjà c't autre... Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! mais il se met à sonner; nous sommes quelque part où ce qu'il doit y avoir des maisons. Eh bien ! qui est-ce qui dirait qu'un malotru comme ça sonne si gentiment; et puis le v'Ià qui est descendu, apparemment qu'il va voir si on va ouvrir c'te porte qui me semble que v'Ià devant. Oui, frappe, cogne ! Ah ! v'Ià qu'on vient; et pis, lui, v'Ià qu'il remonte. Enfin, enfin, nous voici donc quelque part! Oh! quelle triste journée! mais peut-être que la nuit sera meilleure. Allons, ma bonne maîtresse (en lui baisant les mains), essuyez vos beaux yeux, qu'on ne les voie 246 AH ! SI . pas tout rouges: à quoi sert-il d'être si belle, si ça m'empêche pas d'avoir du chagrin? Ah pardi ! une autre qui aurait votre ressemblance, il faudrait voir comme elle serait contente ! mais, dame ! je leur en souhaite ! » La voiture arrête dans une grande cour, au pied d'un escalier obscur; une femme arrive, un bougeoir à la main, ouvre la portière et donne la main à la comtesse. « Où me menez-vous, la bonne? dit-elle. — Dans votre chambre, Madame : à quelle heure madame ordonne-t-elle son souper? — Ah! ma chère, répond-elle en soupirant, il me serait impossible de manger! — Pauvre Louisa! » dit la femme. A ce mot, prononcé d'un ton et d'un son de voix qui frappe la comtesse, elle soulève son voile et, fixant attentivement... « Ah! ma Gustel, ma chère, mon unique amie; toi que j'ai tant regrettée, tant désirée pendant ces huit longues années... — Ah! bien longues, bien tristes, ma Louisa; mais oublions-les comme un mauvais rêve de huit ans, et recommençons la vie. — Ah ! que demandes-tu, ma sœur? et quelle déplorable compagne tu retrouves! — Il y a remède à tout, Louisa; il ne faut désespérer de rien, puisque nous nous revoyons. Mais suis-moi... » A l'instant une porte s'ouvre, un homme s'avance, offrant la main à la comtesse; c'estle vieux comte, à qui elle croyait avoir fait d'éternels adieux. Rien ne la retient, elle vole à lui et, se jetant dans ses bras : « Ah ! mon ah! si. père ! s'écria-t-elle, mon père ! » puis, reprenant : « Ah ! Monsieur, pardonnez. — Que je vous pardonne, ma fille! je ne vous pardonnerais pas tout autre titre. —Ah ! mon père !... Ah ! mon amie, je te reconnais au bonheur que tu me ramènes!... Mais je m'égare, je déraisonne; ayez tous les deux pitié d'une folle que ces idées tourmentent et ravissent tour a tour, répondez-moi : où suis-je ? — Chez Votre Excellence, madame la comtesse, répond un gros homme qu'elle n'avait pas encore aperçu dans l'enfoncement de la chambre, et qu'elle reconnaît pour le bourgmestre. — Comment, chez moi ! — Oui, chez vous, ma fille... — Oui, chez toi, ma Louisa... —Oui, chez Votre Excellence, madame la comtesse, ajoute le bourgmestre, et en voici la preuve dans un contrat en bonne forme, auquel est joint un mot de la main de Son Excellence M. le comte. Elle lit : « La plus aimable des femmes, et la plus belle des joueuses, a peut-être oublié une dernière partie de trictrac où nous avions joué une discrétion qu'il lui a plu de mettre au choix du perdant : j'ai perdu, et je remplis une obligation bien douce pour moi, en offrant à madame la comtesse un séjour où elle a paru se plaire un moment, et dont mon esprit ne peut s'éloigner. » « Je n'entends rien à cela : veut-on achever la ruine de ma faible raison? C'est sans doute une plaisanterie, mais trop de chagrin et trop de joie 2 4 8 AH ! SI. m'empêchent de m'en amuser. — Non, Votre Excellence, ce n'est point une plaisanterie qui puisse l'offenser; c'est une acquisition en belle et bonne forme, et soldée en belles et bonnes lettres foncières que M. le comte m'a bien et dûment remises en sa qualité de votre fondé de pouvoir. — Mais je ne lui avais point remis de fonds. — Sans doute M. le comte aura fait les avances; c'est à Votre Excellence à voir comment elle veut s'acquitter envers lui. Il ne me paraît pas pressé.... — Qui sait? dit madame Gustel en riant____ — Et que sont-elles devenues ces lettres foncières, Monsieur le bourgmestre ?—Madame, je les ai fait passer sur- le-champ, par ma fille, en Silésie, à M. le général Rheeborn ; elle a profité pour cela du retour de la voiture qui avait amené madame votre amie. — Mais qu'est-ce que j'apprends là? dit la comtesse. Quoi ! Monsieur, c'est mademoiselle votre fille qui est chargée de cette commission-là? — Oui, Madame. — Et quel rôle avais-tu là dedans, mon amie? — Un bien important : c'est moi qui ai vendu la terre. — Et cette jolie petite personne est partie? — Oui, dans la voiture que je renvoie à ma mère. — Ah! que je l'aime! dit-elle tout haut, et tout bas : Mais que je me hais !... Et comment s'appelle cet endroit-ci?— Mais rappelle donc une fois tes esprits, bonne Louisa. Comment! tu ne vois pas que tu es à Flussenhausen ? — Pardonnez- moi tous : je suis si troublée, si agitée, mes pen- ah! si. sées se perdent dans leur foule; mais cependant, reprit-elle, je ne suis pas encore assez dépourv ue de mémoire et de raison pour consentir à une folie qui me dégraderait à mes propres yeux. Non, monsieur le comte... — Madame, je ne réponds plus à ce nom-là.—Eh bien donc, mon père ! (mais, bon Dieu ! dit-elle à voix basse, où est donc son fils ?) mon père donc, puisque vous m'y encouragez, j'espère que vous ne m'en croyez pas capable, et que vous allez employer ici votre autorité pour rappeler la raison de monsieur votre fils. —Madame, j'ai ratifié l'acquisition, et je ne suis point accoutumé à me rétracter. Mon fils était maître de ses actions, c'est à vous à traiter avec lui ; mais je crois entre nous que l'amitié vous ordonne de garder ce que l'honneur lui défend de reprendre. —Mais où est-il ? reprend la comtesse oubliant tout ce qui était là, où est-il? On cherche en vain à me bercer d'un espoir qui redouble ma peine; il n'a pas même reçu mes adieux; il a disparu, disparu pour jamais!... » Martine arrive: « Madame, madame, vous avez là un drôle de postillon. « Va te promener avec « ton argent, m'a-t-il dit avec sa grosse voix. — « Et qu'est-ce qu'il te faut donc? lui ai-je dit, vieux « ours mal léché, que je le dise à ma maîtresse? — « Dis-lui qu'il me faut, qu'il me faut du service « dans sa maison. — Ah bien oui! lui ai-je dit, « moi, elle aurait là un fameux serviteur. Mais at- 3: 25o ah! si. « tends du moins qu'elle ait une ménagerie, tu y « auras une loge. » Là-dessus, il m'a prise, il m'a fait faire la pirouette, et me voilà. Mais tenez, je l'entends de l'autre côté qui joue un petit air. — Comment! dit la bonne demoiselle Gustel, mais je n'ai rien entendu comme cela dans toute la Bohême, où il y a de si bons cors: un air de Mozart! entends-tu, Louisa? — Oui, mais que me font les airs de Mozart? — Allons, écoute, suis les paroles; il semble que l'instrument les prononce : Ah ! laissez-vous, laissez-vous attendrir. — Permettez-vous qu'il entre, ma chère fille? » dit le vieux comte. En même temps il sort, et, dès que l'air est fini, il revient suivi en effet du même postillon qui venait de faire la course, mais qui, débarrassé de ses moustaches postiches, de sa redingote tout usée et de son bonnet de poil, n'offre plus aux yeux de la comtesse que l'homme qui lui a fait faire tant de chemin en si peu de temps... « O mon père, ô mon père ! disent-ils à la fois, mon père , bénissez-nous ! » CONTES EN VERS L'OCULISTE Je suis un oculiste habile ; Mais je dois mon malheur à letude des yeux : L'espérance d'en sauver deux M'en a fait crever plus de mille. Je pleure ceux que j'ai sauvés, Et non pas ceux que j'ai crevés. J'aimais, j'étais aimé : c'en est assez sans doute; Mais l'objet que j'aimais, que je hais aujourd'hui, Ressemblait à l'Amour, était fait comme lui, Et comme lui n'y voyait goutte. Ses beaux yeux confondaient le jour avec la nuit. Un voile intérieur baissé sur sa prunelle Ne rendait pas ma belle à tous les yeux moins belle : On l'aimait sans qu'elle le vît, Elle ne le savait que quand on l'avait dit : Le langage des yeux était muet pour elle. Le Ciel, de tous nos biens dispensateur exact, Au lieu de deux bons yeux avait daigné lui faire Le don d'un esprit net, d'une mémoire claire, L OCULISTE D'une oreille très-fine, et surtout d'un bon tact. Ce fut là ma ressource auprès de ma maîtresse : Quand on sait plaire au tact, le reste suit de près. Bientôt, soit force, soit adresse, Elle comprit que je l'aimais. Une aveugle qu'on aime aurait tort d'être fière : Sur la mienne j'obtins une victoire entière , L'amour sur tous ses sens étendit son pouvoir; Tout m'adorait en elle, et tout disait : J'adore; Ses yeux seuls ignoraient encore L'art d'aimer comme l'art de voir. Des yeux l'amour fait grand usage ; On sait, lorsque l'on est ou que l'on fut amant, Qu'ils font la moitié de l'ouvrage; Mais, belles, convenez que l'on s'en dédommage Par mille petits riens qui parlent clairement : Des mots qu'on entrecoupe, un son de voix qu'on baisse, Un soupir qu'à propos on pousse en vous parlant, Une main qu'on vous serre, un genou qu'on vous presse, Un timide baiser qu'on donne et qui se rend, Valent bien ces regards que l'on nous vante tant: L'amour aux yeux bandés vaut l'amour clairvoyant. L'amour est un trésor, mais, dans sa douce ivresse, Le cœur n'est content qu'à demi : C'est beaucoup d'avoir sa maîtresse, Mais il faut encore un ami. J'en avais un beau, jeune et sage; Nous avions même état, même âge; Son cœur et le mien n'étaient qu'un ; l'oculiste 2 55 Nous recevions du sort volage Nos biens et nos maux en commun. Ses goûts étaient les miens, ma gloire était la sienne ; Il était mon conseil, et je me trouvais mieux De sa raison que de la mienne. En amitié, quoi qu'il survienne, S'il faut délibérer, au lieu d'un l'on est deux ; Fortsouvent, pourbienvoir, ilfaut plusdedeuxyeux. « Ami, lui dis-jeun jour, je voudrais pour ma femme Prendre l'aveugle objet de mon aveugle flamme; Mais je suis combattu : dis-moi, ferai-je bien? — Pourquoi non, puisqu'elle t'adore? Ami, le cœur est tout, et les yeux ne sont rien; S'ils servent quelquefois, ils nuisent plus encore. — Moi j'ignore si c'est par raison ou par air, Mais je désirerais que ma femme vit clair. — Pour moi, ce n'est pas mon système : Pourvu qu'on soit aimé, qu'importe qu'on soit vu? Et dans un bon auteur j'ai lu Qu'en mariage il est d'une prudence extrême D'épouser une aveugle ou de l'être soi-même. » Il me donnait un bon avis, Mais souvent d'un mauvais on ne peut se défendre. Au bout de quelque temps, je dis : « Si quelqu'un à ma place allait un jour se rendre, Ma femme pourrait s'y méprendre Faute de cet utile sens Qui sert à distinguer les époux des amans. Je connais ma femme, elle est tendre ; 2 56 l'oculiste Et, t«ant que son époux lui serait inconnu, Elle pourrait l'aimer dans le premier venu. Pour éviter le cocuage, Je prétends donc que ma moitié M'apporte avec son amitié Un œil ou deux en mariage : II faut des yeux dans un ménage. Il faut des yeux, sans doute, et ma femme en aura. Dites-en, mon ami, tout ce qu'il vous plaira. Oui, trop aimable enfant, le Ciel m'était propice, Même en te refusant le jour : Il fermait tes beaux yeux pour que je les ouvrisse ; Tes yeux ne devaient être ouverts que par l'amour. Après vingt ans de nuit ils verront la lumière; Demain tu jouiras d'un nouveau sentiment; Les rayons du matin frapperont ta paupière, Le jour naîtra pour toi des mains de ton amant. » Le cœur plein d'espérance, et de crainte, et de zèle, J'essayai dès le lendemain. On eût dit que l'Amour sur les yeux de la belle De sa main conduisait ma main. Le tissu délicat de sa faible prunelle Se sentit agité soudain D'une vibration nouvelle : Pour la première fois, de la voûte éternelle La lumière descend dans ses yeux éperdus. Il s'ouvre dans son âme une porte de plus; Un nouveau monde naît pour elle. Elle me voit, me fixe, et jette un cri d'horreur, l'oculiste Puis lorgne mon ami. « Qu'est donc ceci? lui dis-je. Me fuirais-tu? Par quel prodige, En te donnant des yeux, ai-je perdu ton cœur? Quand tu reçois un nouvel être, Dcvais-je en attendre ce prix ? Ah! si je ne puis plaire à des yeux que j'ouvris, Ton oreille du moins devrait me reconnaître. » Elle ne répond qu'à demi, Et lorgne toujours mon ami. « Non, non, je vois bien ta méprise : C'est moi que ton œil cherche en lui. — Je suis, répondit-elle, également surprise D'entendre et de voir aujourd'hui. Il est des traits que dans mon âme, Avant d'ouvrir mes yeux, l'Amour avait gravés : Ils faisaient mon bonheur, ils nourrissaient ma flamme. Mon cœur les a bien conservés. Cette image si chère à mon âme charmée, C'est en lui seul que je la vois, Et c'est de vous que vient la voix Qui m'apprit que j'étais aimée. — Mais tu merépondais... mais tu m'embrassais... mais. — Pardonnez, une aveugle a bien droit de confondre Quand je vous répondais, je croyais lui répondre. Ah ! vous pouvez lui dire à quel point je l'aimais. — Mais ne m'es-tu pas fiancée ? — Je le suis à quelqu'un, c'est un fait bien certain ; Mais, quand je vous donnais la main, A lui je me donnais au fond de ma pensée. » 2 58 l'oculiste L'infidèle soutient son dire mordicus, Ainsi qu'on le soutient d'ordinaire aux cocus; Puis après elle ajoute, avec un air honnête : « Entre vous deux,Messieurs, je dois prendre un parti, Et ne puis prendre qu'un mari... Ainsi, pour lui ma main avec mon cœur est prête; Je la dois à lui seul, s'il la veut recevoir. Quant à vous, je vous dois le bonheur de le voir : Comme un ami commun vous serez de la fête. Je l'aimais en vous; aujourd'hui Je vais vous épouser en lui. » Les cornes à ces mots me viennent à la tête. Je sors de la maison, et je cours en tous lieux Pour fuir ou pour crever, si je puis, tous les yeux. Les malheurs du bon oculiste, Ami lecteur, vous apprendront, Si vous êtes bon moraliste, A laisser les gens tels qu'ils sont. LA FILLE ET LE CHEVAL Dans un sentier passe un cheval Chargé d'un sac et d'une fille. J'observe, en passant, le cheval ; Je jette un coup d'œil sur la fille. « Voilà, dis-je, un fort beau cheval; Qu'elle est bien faite, cette fille ! » Mon geste fait peur au cheval, L'équilibre manque à la fille ; Le sac glisse en bas du cheval, Et sa chute entraîne la fille. J'étais alors près du cheval : Le sac, tombant avec la fille, Me renverse auprès du cheval, Et sur moi se trouve la fille, Non assise comme à cheval Se tient d'ordinaire une fille, Mais comme un garçon à cheval. En me trémoussant sous la fille, Je la jette sous le cheval, La tête en bas. La pauvre fille! Craignant coup de pied de cheval, Bien moins pour moi que pour la fille, LA FILLE ET LE CHEVAL Je saisis le mors du cheval, Et soudain je tire la fille D'entre les jambes du cheval, Ce qui fit plaisir à la fille. Il faudrait être un grand cheval, Un ours, pour laisser une fille A la merci de son cheval. Je voulais remonter la fille..: Preste, voilà que le cheval S'enfuit et laisse là la fille. Elle court après le cheval, Et moi je cours après la fille. « Il paraît que votre cheval Est bien fringant pour une fille! Mais, lui dis-je, au lieu d'un cheval, Ayez un âne, belle fille; Il vous convient mieux qu'un cheval C'est la monture d'une fille. Outre les dangers qu'à cheval On court en qualité de fille, On risque, en tombant de cheval, De montrer par où l'on est fille. » LA CHANOINESSE Une superbe chanoinesse Portait dans ses sourcils altiers L'orgueil de ses seize quartiers. Un jour, au sortir de la messe, En présence de l'Eternel, En face de tout Israël, Tandis qu'elle fendait la presse Et s'avançait le nez au vent, Un faux pas fit choir la déesse, Jambes en l'air et front devant. Cette chute fut si traîtresse Qu'en dépit de tous ses aïeux, Qui voulut vit de ses deux yeux Le premier point de sa noblesse, Car (on ne peut nier cela), Toute noblesse vient de là. Ce point en valait bien la peine L'ivoire, le rubis, l'ébène, N'ont rien de plus éblouissant. Elle avait raison d'être vaine. Le beau chevalier qui la mène, Noble et timide adolescent, LA CHANOINESSE La relevait en rougissant, Et recouvrait d'un air décent, Mais plein de feu, mais plein de grâce, La pudeur prise au dépourvu. « Eh! Monsieur, dit-elle à voix basse, Ces messieurs bourgeois l'ont-ils vu ? » LE GASCON Certain Gascon, sortant du cabaret, Voulut avoir l'état de sa dépense. Il le voulait seulement par décence, Car le payer n'était pas son projet. L'hôte aussitôt, pour finir cette affaire, Fit son mémoire en franc apothicaire. Le bon Gascon le lit et le relit, Le trouve gros et son argent petit, Mais ne dit rien. L'hôte, dans l'intervalle, Parlait des rats qui minaient sa maison, Et s'informait s'il était un poison Propre à chasser cette race infernale. Le Gascon dit, en prenant un air doux : « De vous servir, Monsieur, j'aurai la gloire. Lorsque les rats arriveront chez vous, Pour les chasser donnez-leur ce mémoire. » LA RÉSIDENCE Un évêque de grande mise, Et dont le nom me reviendra, Payait du trésor de l'église, Comme l'usage l'autorise, Une actrice de l'Opéra. Tandis qu'à Paris, à Versailles, Pour édifier ses ouailles, Il faisait chaudement sa cour Et l'amour, Un mot lâché dans une thèse Sur l'origine des pouvoirs L'appela dans son diocèse, Et le grave prélat, fidèle à ses devoirs, Vint prendre le congé de sa belle Thérèse. On se jura fidélité, Foi d'apôtre et d'honnête femme ; Mais contre les serments faits dans la volupté On proteste bientôt, et le plaisir réclame Les douceurs de la liberté. L'évêque part; un abbé lui succède ; Un juif après est écouté ; Puis milord Spleen, qui la prend pour remède Par ordre de la Faculté, LA RÉSIDENCE 265 Prouve que le plaisir est bon à la santé. Milord des médecins remplissait la formule, Quand l'évêque parut, jeûnant depuis deux mois. Il ouvre !e boudoir... Quel affront ! il recule, Et, témoin du forfait, il élève la voix. Mais Thérèse, avec assurance, Lui dit : « Calmez votre fureur ; A la cour de Vénus il n'est point de dispense. Apprenez que, dans la rigueur, Une maîtresse est libre après trois jours d'absence... Ce bénéfice, Monseigneur, Quoique à simple tonsure, exige résidence. » FIN TABLE Pages. Notice sur Boufflers, par M. Eugène Asse..... i Contes en prose : Aline, reine de Golconde............ i Le Derviche, conte oriental........... 2 5 Tamara, ou le Lac des Pénitents, nouvelle indienne. i 27 Ah! si..., nouvelle allemande.......... 143 Contes en vers : L'Oculiste................... =53 La Fille et le Cheval.............. 259 La Chanoinesse................ 261 Le Gascon................... *63 La Résidence................. '64 Imprimé par D. JOUA UST POUR LA COLLECTION ES PETITS CLASSIQUES M DCCC LXXVIII LES PETITS CLASSIQUES Nous publions sous ce titre une collection comprenant les auteurs qu'on ne range pas ordinairement au nombre des classiques, et qui méritent pourtant de figurer dans la bibliothèque d'un lettré. Celte collection a sa place marquée à côté de la Nouvelle Bibliothèque Classique, qui comprend les chefs-d'œuvre de la littérature, et des Petits Chefs-d'Œuvre, qui se composent des petites œuvres des grands écrivains ou d'ouvrages isolés qui ont fait la réputation de leurs auteurs. Cest dans les Petits Classiques que viendront se ranger les écrivains de second ordre pour lesquels la publication d'un seul de leurs ouvrages ne paraîtra pas suffisante. Le tirage de cette collection est fait à petit nombre. Il est imprimé quelques exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman. $8jC. — Paris, imprimerie Jouaust, rue Saint-Honoré, ÎJ JPG 351?