BIBLIOTHÈQUE SPECIALE DE LA SOCIETE DES AUTEURS ET COMPOSITEURS DRAMATIQUES LA FILLE DE ROLAND DRAME EN QUATRE, ACTES EN VÈHS PAR LE VICOMTE HENr\I DE BOï\NIEI\ Représenté sur le Thkatre-Eran^ais le 15 février 1870. CHEZ TRESSE, Éditeur Palais K-iyal, Galerie lie Cliarlrti, III rl II SE TROUVENT Toute» les PIÈCES DE THEATRE et tous les Ouvrages sur l'ART DRAMATIQUE. PARIS E. DENTU, ÉDITEUR LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES ET DE LA SOCIÉTÉ DES AUTEURS DRAMATIQUES PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE DORLÉANS 1875 FILLE DE ROLAND DRAME. < uaiY. ■■■■ imp. Paul Dupont, 12, rue du Bae-d'Aanières, i » LA FILLE DE ROLAND DRAME EN QUATRE ACTES EN VERS, LI VICOMTE HENP V I DE BOP v NIEP N Représenté sur le Tu katrk-Françai* le 1 r. février 1875. PARIS E. DENTU, ÉDITEUR LIBRAIRE I)F. LA SOCIÉTÉ DES GKNS DE LETTRES ET DE LA SOCIÉTÉ DES AUTEURS DRAMATIQUES r AI. AI?-ROYAL, 17-19, GALERIE b'oRLKANS 187 5 Tous ilroits résorv.'s A. M. ÈMILE PERRIN ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DU THÉÂTRE - FRANÇAIS Monsieur, Permettez-moi de vous offrir ce drame. Son succès a dépassé mes espérances; je le dais à vos soins, à votre science du théâtre, à vos conseils littéraires, à celte sympathie d'un cœur et d'un esprit élevés qui gagne le public et protège Tœuvre. Croyez. Monsieur, à toute ma reconnaissance connue à tout mon attachement. Henri de BORNIER. Paris, 16 février PERSONNAGES. L'EMPEREUR CHARLEMAONE..... GÉRALD ................. LE COMTE AMAUUY......... RAGENHARDT, Saxon......... LE DUC NAYME............ RADRERT, moine............ NOÉTIIOLD, chevalier sarrazin..... RICHARD, ancien écuyer do Roland . . . GEOI'KROY, ) seigneurs de la cour de Char- HARDRÉ, \ leinutriic. DERIDE................ THÉOBALD, page............ MM. Maubant. MoUNET-SuLLV. Dupont-Vernon. La Roche. Martel. Chéhy. VlLLAIN. Richard. ( Charpintikr. ( JoLYET. MM'"= s Sarah-Bernuardt , Martin. 813 — LA PILLE DE ROLAND DRAME ACTE PREMIER. Une vaste salle dans le château de Monlblois. — Au fond, une galerie ouverte par laquelle on aperçoit le cours du Rhin et les montagnes do la tfaxe. — Tours et tourelles. SCÈNE PREMIÈRE. RADBERT, THÉOBALD, Serviteurs travaillant ô fourbir des épeoi, des arcs, ltudlictt est assis devant une table où est uno sorto d'échiquier. HADBERT. Théobald, vois un peu s'il n'arrive personne l'rcs des bois, du côté de la Marche saxonne? THÉOBALD. l'as encor, sire moine. RADBERT. Et près du Rhin? 8 LA FILLE DE ROLAND TIIÉOBALD. Non plus. RADBERT, à part. Pourtant le comte, après deux mois d'absence... (Aux serviteurs.) Or sus, C'est l'heure du repos. Mais laissons aux esclaves Les vils plaisirs : il sied que les vôtres soient graves. Venez ! — Voyez ce jeu. Jeu très-noble ! THÉOBALD, se rapprochant de la table. Est-il vrai ? RADBERT. Inventé l'an dernier par Wibold de Cambrai, Pour Charlemagne môme. THÉOBALD. Oh ! ce jeu, j'imagine, Doit être digne en tout d'une telle origine. RADBERT. Oui, par son nom d'abord. C'est la jeu des vertus : Les joueurs à ce jeu ne sont jamais battus; Je vais vous l'expliquer. THÉOBALD. Moi, je suis tout oreilles. (Les serviteurs so groupont autour do Radbort.J RADBERT. Ce tableau se divise en cases bien pareilles, Cinquante-six... Voyez ! Sur chacune est, écrit Le nom d'une vertu du cœur ou de l'esprit... A.CTE PREMIER g THÉOBALD. Ciuquante-six vertus ! C'est une forte somme, Et pour les pratiquer c'est bien peu d'un seul homme ! Et comment s'y prend-on, sire Radbert? RADBERT. Voici : On a chacun trois dés, on les agite ainsi... THÉOBALD. Très-bien ! RAUUKItr. Sur l'échiquier au hasard on les jette; On lit, d'après la case où chaque dé s'arrête, Le nom des trois vertus que désigne le sort, Et l'on doit, tout le jour, par un sincère effort, Pratiquer ces vertus, petites ou majeures. THÉOBALD. Tout le jour, seulement? RADBERT, Le jour de vingt-quatre heures'. Essayons. THKOIIALD, regardnnt nu dehors. Sire moine, il me semble là-bas Voir venir... C'est le comte Amaury, n'est-ce pas ! Oui, messire, c'est bien le comte, notre maître; •le ne me trompe pas : j'ai pu le reconnaître ; C'est bien son gonfanon vert et bleu... Quel bonheur, De le revoir enfin, notre maître et seigneur! Certes, c'est qu'il n'est point, du Rhin à l'Aquitaine, 10 LA FILLE DE ROLAND De cœur plus généreux et d'àme moins hautaine; Seulement dites-moi, messire chapelain, D'où vient qu'à la tristesse il est toujours enclin ; Excepté quand son fils est là, l'on pourrait croire Que quelque souvenir tourmente sa mémoire... RADliERT, vivomont et montrant lu table où il eomluit Théobald. C'est le jeu des vertus qui répondra pour moi. — Jette un dé. THÉOHAM), jetant un dé et lisant sur l'échiquier. « De juger tes maîtres abstiens-toi. « RADBERT, prenant Théobald par l'oreille. Tu vois ! (a part. Noire âme en vain se voile et se retire, Le regard d'un enfant saura toujours y lire! THEOBALD, qui de nouveau a regardé au dehors. Sire moine, au manoir le comte vient d'entrer. RADBERT. Enfin, le voici donc ! (l.os serviteurs sortent d'un côté. Entre Anium v. SCÈNE 11. RADBERT, AMAUIIY. AMAUIIY, saluant Ilodbert. Dieu vous puisse honorer RADBERT, rendant le snlut. Dieu nous rende meilleurs ' ACTE PREMIER AMAUHY, cherchant autour de lui. Mon fils ?... Mon fils ?... de grâce ! Répondez vite... RADHERT. Aucun danger ne le menace : Des colons sont venus l'avertir ce matin Qu'un auroch ravageait leurs terres près du Rhin, Et sur l'heure, suivi d'une escorte nombreuse, Gérald partait... Croyez qu'il fera chasse heureuse. AMAURY. Bien ! — Qu'on nous laisse seuls. ^Les Berviteurs sortent.) Pardonnez-moi, Radbert, Mes craintes pour mou fils : j'ai déjà tant souffert, Vous le savez, hélas! et souffert par ma faute, Que j'attends chaque jour le malheur comme un hôte '. RADBERT, En effet, vos regards tristes, votre pâleur... Dieu vous enverrait-il quelque nouveau malheur? amai iiv, l'asaeyeal tur lé fauteuil à droite Quel que soit le malheur dont le destin m'accable, •le le supporte en homme et l'accepte en coupable ! RADBEHT. Coupable, vous l'étiez, et... trop certainement! Le crime était en vous, sur vous le châtiment ; Partout on vous nommait traître, perfide, infâme : J'ai sauvé votre corps, puis j'ai guéri votre àtne. 12 LA FILLE DE ROLAND De mes efforts constants je suis récompensé, Puisqu'il ne reste en vous rien de l'homme passé; Vous avez par vingt ans de dure pénitence De votre premier juge effacé la sentence, Et ce long repentir, de vos fautes vainqueur, En vous a tout changé, le visage et le cœur ; Oui, quand je vous regarde et quand je vous écoule, Votre passé me semble un mensonge, et j'en doute ; Nul ne reconnaîtrait dans le comte Amaury L'homme que Charlemagne autrefois a flétri ; Et vous pourriez parler à présent de cet homme Comme d'un étranger que par hasard on nomme AMAURY. Vous vous trompez, mon père : il est des crimes tels Que, même l'arbre mort, ses fruits sont immortels ! Vous ne savez pas tout ; vous ignorez encore Quel nouveau désespoir maintenant me dévorj; Vous ne m'avez connu, condamné qu'à demi ; Eh bien,écoutez-moi. RADBERT. .['(•coûte, mon ami. AMAURY. Vous connaissez, Radbert, lu but de mon voyage, Ou plutôt de ce long et dur pèlerinage : .le sentais, j'étais sûr, qu'en retrouvant les lieux Témoinsde mon forfait, je le pleurerais mieux. Poussé par ce désir qu'en vain l'âme comprime, J'avais soif de revoir le théâtre du crime, Ces monts pyrénéens et ce fatal vallon ACTE PREMIER Où Roland a péri, livré par Ganelon! Je les reconnus trop, ces pics tristes et sombres, Ces torrents, ces pins noirs aux gigantesques ombres ; C'était bien Ronce vaux ! Seulement, par endroits L'herbe verte était plus épaisse qu'autrefois ! C'est qu'ils ont lutté 15, lutté sans espérance, l'ourle grand Empereur et pour la douce France, Les superbes héros, mes nobles compagnons, Dont j'ose à peine encor me rappeler les noms ; C'est que de leur sang pur cette terre est trempée, C'est que si je cherchais du bout de mon épée, En remuant le sol, sans doute je pourrais Retrouver un ami dans ce que j'y verrais ! C'est qu'on découvre encor, sous les roches voisines, Des cadavres percés des flèches sarrazincs !... n vnnF.nT. Calmez-vous, Amaurj ' AMAl'R Y. Moi ! Je suis Ganelon, Canelon le Judas, le traître, le félon ! Je restai là trois jours ; au fond de ma pensée Je revoyais mou crime et. ma honte passée, Me haine pour Roland, ma jalouse fureur, Nos défis échangés aux yeux de l'Empereur, Les douze pairs livrés aux Sarrazins d'Espagne Par moi comte et baron, parent de Charlemagne ! l'me semblait entendre, au milieu des rochers, Nos preux tomber surpris par les coups des archers, Olivier etTurpin, mouvantes citadelles, I V Terribles, se ruer parmi les infidèles, Et Roland, dans la mort sublime et triomphant, Faisant trembler les monts du son de l'oliphant! — J'étais là seul, mon âme en mon crime absorbée, Frissonnant, à genoux, la poitrine courbée ; Je priais, je pleurais ; la nuit autour de moi Descendait, pénétrant mon cœur d'un vague effroi. Tout à coup retentit le tonnerre, et la rage De l'ouragan me vient rappeler cet orage Dont Charlemagne, au bruit du tonnerre roulant, Disait : C'est le grand deuil pour la mort de Roland ! A tous ces souvenirs la force m'abandonne, Et j'embrasse la terrre en m'écriant : Pardonne ! Avant la mort, grande ombre, accorde-moi la paix, Suis-je donc condamné pour jamais? — Pour jamais ! Répondit une voix. Je relevai la tète, F.t je crus voir, je vis, sous l'horrible tempête, Parmi les rocs fumants qui m'entouraient partout, Un homme, un chevalier, immobile et debout. Un blanc linceul couvrait jusqu'aux pieds le fantôme, Mais laissait deviner la cuirasse et le heaume; Et la voix même avait cet accent souverain Et rude qu'elle prend dans le casque d'airain. — Eh ! quoi, Roland ! criai-je, ô martyr que j'implore, Pas de pardon, jamais? — Jamais ! répond encore La voix sinistre. Au loin, de sommets en sommets, La montagne redit le mot fatal : Jamais ! Et moi, qu'avait brisé cet arrêt de la tombe, Je tombai sur le sol comme un cadavre tombe. Quand je me relevai, le jour brillait aux deux, Et je redescendis le mont silencieux. ACTE PREMIER Un moment, je voulus au fond de ces retraites M'ensevelir, ainsi que vos anachorètes ; .Mais je me rappelai, mon père, vos avis : D'autres devoirs me sont imposés : j'ai mon fils ! RADBBRT. Comte, votre récit n'a rien dont je m'effraie : Ainsi plus d'une fois se rouvrira la plaie ! Kloignez maintenant, d'autres soins occupé, Ces vaines visions de voire esprit frappé. L'écho répondait seul à votre voix fiévreuse, Ht l'ombre de Roland serait plus généreuse ; Les vivants, dont la haine irrite les tourments, Osent dire : Jamais ! — Les morts sont plus cléments ' Que votre fils soit donc votre unique pensée, Que par vous vers le bien sa route soit tracée ; Sans chercher plus avant dans les secrets des deux, Je sais qu'il est loyal autant qu'audacieux, Qu'il se fait de l'honneur l'image la plus haute... AMAI'HY. Ah ! Radbert, si jamais il apprenait ma faute, S'il apprenait mon nom, mon vrai nom... BADBEflT. Il faudrait, Même alors, bénir Dieu dans tout ce qu'il ferait! Dans ses desseins profonds mettez votre assurance; Comme un bienfait, de lui recevez la souffrance, Car pour l'âme, souillée encor malgré nos soins, Toutes larmes de plus sont des taches de moins : 16 L \ FILLE DE ROLAND AVAURY. Oui ! — Dites-moi pourtant, malgré ma prévoyance, Gérald n'a-l-ilaucun soupçon de sa naissance? Sur moi, sur mon passé, n'a-t-il rien découvert ? Avons-nous fait assez pour le tromper, Radbert ? RADBKRT. Nous avons tout prévu : ne craignez rien, AMAURY. Peut-être ! A son âge l'esprit cherche et veut tout connaître ; Vous parle-t-il parfois de sa mère? HADRF.RT. Souvent. Mais je trouble à dessein ses souvenirs d'enfant; Son jeune cœur, suivant la pente naturelle, N'en croit que mes récits sur vous-même et sur elle ; 11 ignore son rang, ses malheurs, son vrai nom ; Ainsi, rassurez-vous. AMAURY. .le le devrais... mais non ! Il me semble souvent en mon ignominie Que ma faute n'est pas encore assez punie, Quand, pour me rappeler mon opprobre immorlol, Je pense au jour où, moi ! j'ai conduit à l'autel La veuve do Milon, duchesse de Bretagne, La mère de Holand, la sœur de Charlemngne ! Charlemagne, debout sous le grand dais royal, Me dit en souriant : Mon frèrp, sois loyal ! ACTE PREMIER n Et Roland, sans un mot de jalousie amère, Tendit sa main vaillante au mari de sa mère ! — Ah ! dans ce jour d'orgueil, que ma honte a payé, Que nesuis-je tombé, sous leurs yeux, foudroyé ! Et vous-même, Radbert,le jour de mon supplice, 11 fallait me laisser mourir ; c'était justice; Et ce corps vil, sanglant, meurtri, percé de coups, Il fallait le laisser la pâture des loups ! J'ai souffert, depuis lors, ce qu'aucun mot n'exprime, Ma chair même a gardé le long frisson du crime ! Mais de tous les tourments le plus cruel pour moi, C'est mon fils ! Tout mon cœur, Radbert, bondit d'effroi Quand je songe qu'il peut me dire un jour : « Ma mère « Fut celle de Roland ; qu'as-tu fait de mon frère ? » Quand je songe surtout que, demain, aujourd'hui, Le poids de mon forfait peut retomber sur lui! — Ecoutez... écoutez... Quelle terreur me glace! (On entend une fanfare au doliors.) Le son de l'oliphant ! — Ce n'est^pas l'air de chasse. De Gérald. C'est un air de combat. H ADIÏKRT, regardant au dehors. C'est bien lui, Cérald... Une étrangère... un Saxon captif... AMAURY, regardant IN LA FILLE DE ROLAND scène ni. Les Mêmes, BERTHE, GÉRALD, RAGENHARD enchaîné et maintenu par des esclaves. GÉRALD. Mon père ! AMAURY, le pressant dans ses liras. MonGérald! — Mais dis-moi... car j'ignore... Tu n'es pas ble>sé ?... GÉRAI.11. Non, par malheur ! Pas encore ! C'est par vous que j'appris qu'en faisant son devoir La première blessure est douce à recevoir. Eh bien, pour recevoir ma première blessure, Aucun jour n'eût été meilleur, je vous l'assure ! (Regardent Bertho, qui est restée un peu en arrière.) Mais les Saxons, madame, en fuyant sous mes coups, M'ont à peine permis de combattre pour vous. RERTHE, avançant, n Ainnury. L'éloge mérité que votre fils évite, 11 l'aura : Les Saxons ne fuyaient pas si vite ! Et tous mes serviteurs brusquement dispersés, N'est-il pas vrai, messire, en témoignent assez ! AMAURY. L'éloge pour mon fils est glorieux, madame ! Votre voix, vos regards, cette fermeté d'âme Que tout annonce en vous après un tel danger, Prouvent que rien de grand ne vous est étranger! ACTE PREMIER 19 Chez le comte Amaury soyez la bienvenue, Madame ! La demeure est pour vous inconnue, Et sans doute vos pas pour la première fois Viennent de rencontrer ce manoir de Montblois ; Car ce fief est lointain et séparé des autres Par de vastes forêts qui se joignent aux nôtres. Comment donc, depuis quand, dans ce pays désert Vous trouviez-vous? BERTIIE. .le viens des rives du Wéser, De Fritzlar, où souvent les filles de mon âge, Au tombeau d'un martyr, vont en pèlerinage. Nous descendions au fond de ce bois où s'étend Un ruisseau lent et noir, une sorte d'étang, Quand d'affreux hurlements, que l'écho nous renvoie, S'élèvent, et, pareils à des bêles de proie, Des hommes d'un aspect formidable et hideux Dispersent mon escorte et m'entourent. L'un d'eux Cherchait à me saisir, et, l'injure à la bouche, Me menaçait déjà de son geste farouche; Mais tout à coup sa main laisse échapper le fer, Le cri guerrier : Montjoie ! a retenti dans l'air ; C'était lui, votre lils. Souriant et tranquille, Du cercle de son glaive il me fait un asile ! Bientôt les ennemis veulent fuir, mais en vain ; 11 les frappe, il les pousse au fond du noir ravin ; U semble avec regret voir décroître leur nombre, Il poursuit les derniers sous la ramure sombre ; Puis, revenant vers moi, sauvée enfin par lui : « Allons! nous avons fait bonne chasse aujourd'hui! » 20 LA FILLE DE ROLAND AMAUR Y. Bien, Gérald ! GÉRALD. Je n'ai fait que mon devoir, mon père. « Il sied de ne compter ses ennemis qu'à terre, » M'avez-vous dit souvent. J'ai suivi vos leçons. Mais je dois m'accuser aussi. — Quand les Saxons, Éperdus et tremblants, ontfui sous mon épée, Quand de leur sang j'ai vu ma main toute trempée, 11 m'a semblé, tuant pour la première fois, Que tout changeait, mon cœur, mes sens, mesyeux, ma voix ; Quel étrange pouvoir la victime abattue, L'homme qui meurt a donc sur l'homme qui le tue ! Je me sentais saisi par un être nouveau, Une rouge vapeur me montait au cerveau ; Môme quand l'œuvre est juste, il est étrange comme Un reste de Caïn est caché dans tout homme ! C'est ainsi que j'allais, frappant, frappant toujours, Non plus, tel que la veille,ou des loups ou des ours... Des hommes! Une chair faite comme la mienne ! — Mais quand j'eus dispersé cette horde païenne, En revenant vainqueur, ivre encore et joyeux, J'aperçus immobile et me suivant des yeux, L'étrangère ! On eût dit que la victoire juste La remplissait pourtant d'une tristesse auguste Et qu'elle demandait à Dieu pour tous ces morts Le pardon, pour sauver le vainqueur du remords ! Alors, je compris bien que Dieu, qui nous envoie Aux combats, en permet l'ardeur, mais non la joie ! ACTE PREMIER il — Un Saxon était là, le chef et le dernier ; Décidez de son sort. Le voici prisonnier. AMAURY, faisant si^no de faire avancor le prisonuior. Bien ! nous ferons de lui justice bonne et prompte. BERTHE. Pour cet homme soyez indulgent, sire comte: Celui qui juge, Dieu plus tard le jugera. AMAURY. J'obéirai, madame, autant qu'il se pourra. (il go ploco sur un faulouil élevé, oyont Radbort près do lui. Bertho et Gérald restent un peu à l'écart. ) Quel est ton nom, païen '! RAGENHARDT. Ragenhardt. AMAURY. El ton âge ? RAGENHARDT, L'âge de mon pays depuis son esclavage, Trente ans. AMAURY Et tes parents ? RAGENHARDT. Mon oncle est Witikind. Ton père ? AMAURY. 22 LA FILLE DE ROLAND RAGENHARDT. Il était roi quand Charlemagne vint. AMAURY. Et toi, le fils d'un roi, dans une embûche infâme, Tu viens comme un bandit atlaquer une femme? RAGENHARDT. Bandit... pour tout vainqueur c'est le nom du vaincu ! Toi qui peux me tuer, pourquoi m'insultes-tu ? AMAURY. La guerre a prononcé la sentence suprême; Ton oncle Wilikind a reçu le baptême; De vos douze tribus les chefs se sont soumis, Ils se sont faits chrétiens. .. RAGENHARDT. Les pères... mais les fils ! Mon père, à moi, d'ailleurs, a dédaigné de vivre ; J'ai sa mort à venger, non son exemple à suivre ; Je l'ai vu par les Francs massacrer sans pitié, J'étais bien jeune... mais je n'ai rien oublié! AMAURY. Tout Saxon, d'ordinaire, est habile et perfide, A cacher ses desseins son esprit est rapide; Cependant je crois voir plus de sincérité Dans ton accent sauvage et ton œil irrité. — Tu mérites la mort... RAGENHARDT. Croit-on que je l'ignore? Je venais pour tuer, tuez-moi. ACTE PREMIER 23 AMAURY. Pas encore. Celle que tu voulais frapper si lâchement Ici m'a demandé ta grâce en ce moment; Je pourrais donc laisser ton crime sans vengeance. Mais toi-même rends-moi possible l'indulgence : Veux-tu rester en Gaule et te faire chrétien? Tu sauveras tes jours à ce prix. (silence de Rngenhardt.) Parle!... Eh bien?... Ton sort est dans ta main, je te le dis encore. RAGENHARDT. Dieu peut-être a sur moi des desseins qu'on ignore ; •le ne peux refuser si j'en suis l'instrument; (Regardant Amaury.) J'accepte; mais hier, j'aurais fait autrement ! AMAURY. Sois donc chrétien, Saxon, et dès ce jour commence A prouver que ton cœur comprend cette clémence. BERTIIK, avançant vers Amaury. Merci, comte! 11 m'est doux, en vous disant adieu, De penser que j'ai pu gagner cette âme à Dieu. RAGENHARDT, dont on a détaché les liens, s'arrétant près de sortir. Quoi ! vous partez, madame? BERTHE. A l'instant. Que t'importe? RAGENHARDT. Et vous avez sans doute une nombreuse escorte? -21 LA FILLE DE ROLAND BHtïBK. Non, mais j'espère ici, pour franchir les forêts, Trouver des défenseurs. OERALD. Oui, certes! ils sont prêts. RAGENHARDT. Ne partez pas, madame. BERTHE. Et pourquoi donc? K AU ENHARDI 1 . Chrétienne, Ma générosité doit répondre à la tienne. Les tribus des Saxons, sans attaquer Montblois, Se répandront ce soir dans la plaine et les bois ; Pour leur livrer bataille il faudrait une armée. Restez donc dans ces murs quelque temps enfermée ; Je puis sans les trahir vous sauver de leurs coups, Madame... Et maintenant, je suis quitte envers vous ! (Avant de sortir, rogardunt les outres assistants.) — Vous, sachez-le : la Saxe est debout tout entière, Le Ilot sombre et vengeur va franchir sa frontière. La bataille sera dure, je vous le dis ! Le passé n'est pas mort. Charlemagne, jadis, Donna l'ordre qu'en Saxe eût la tête coupée Quiconque dépassait la hauteur d'une épée. Ce fut trop peu ! Bientôt viendront vos repentirs. 0 vainqueurs, prenez garde aux enfants des martyrs! (il s'tloiyno au fond parmi les hommes du manoir.) ACTE PKEMII5U 25 SCÈNE IV. AMAURY, RADBERT, BERTHE, GÉIWLD. EEUTHE. Sire comte, chez vous me voilà prisonnière. Savez-vous toutefois s'il est quelque manière D'échapper aux Saxons en sortant de vos murs ? liKUALD. Madame, il n'en est point. ■KRTHK. Tous, vous en êtes sûrs ! AM.UJUY. Oui, madame. Restez. Mais c'est vous qui, peut-être, Protégerez ici la maison et le maître ; Et j'ose dire, ému d'un respect grave et doux, Comme autrefois Tobie : un ange est près de nous ! BZRTBI. Dieu préserve mou cœur des vanités frivoles ! Mais, comte, pour payer ces courtoises paroles Et me montrer du moins digne d'un tel accueil, Mon nom seul suffira, si je n'ai trop d'orgueil, Et vous tressaillirez à tout ce qu'il rappelle, Vous, chevalier de France et chevalier fidèle ! AMAUKY. Quel est-il donc, ce nom l Parlez, pariez! 26 LA FILLE DE ROLAND BERTHE. Je suis Nièce de Charlemagne, orpheline depuis Le jour de Roncevaux; on appelait ma mère La belle Aude, le duc Roland était mon père. GERALD. La fille de Roland ! AMAURY, reculant avec terreur et saisissant la main do Radbert. La fille de Roland ! RADBERT, has. Prenez garde, Amaury ! Vous êtes tout tremblant. AMAURY. Dieu juste ! Est-il possible ? RADBERT, bai, Amaury, prenez-garde ! Soyez maître de vous : votre fils vous regarde ! AMAURY, so remettant un peu. Madame, pardonnez mon trouble et mon émoi; Ce grand nom de Roland, un soldat comme moi Ne saurait l'écouter sans tressaillir dans l'àme... Vous me l'aviez prédit; pardonnez-moi, madame ! BERTHE. Merci, comte Amaury; sire Gérald, merci! Mais oubliez mon rang en m'accueillant ici. Auprès de l'empereur même j'ai l'habitude De chercher le bonheur calme et la solitude ; Je ne veux être ici que Berthe ; c'est mon nom. ACTE PRKMIEU •27 AMAURY. Gérald, le prisonnier vient d'affirmer... mais non ! Les hordes des Saxons peuvent, quoi qu'il en dise, Même contre nos murs tenter quelque entreprise. Qu'ils viennent attaquer les fossés ou la tour, Je veux être au péril le premier, c'est mon tour! Ne songe pas, Gérald, au trait qui peut m'atteindre, Pour Berthe seule il faut veiller, il faut tout craindre, Et si je méritais ce glorieux trépas, Si je tombe à ses yeux, mon fils, ne me plains pas ! — Maintenant, aux remparts ! Que tous les hommes d'armes, Nos colons et nos serfs, au premier cri d'alarmes, Soient chacun à son rang! Que les guetteurs de nuit Restent l'oreille à terre, épiant chaque bruit! — Vous, du poste avancé faites doubler la garde Par nos meilleurs soldats... Mais ce soin me regarde. — Toi, reste ici, Gérald ; c'est le poste d'honneur. GÉltALD. Merci, mon pète ! Dieu me fera ce bonheur De payer de nouveau la dette de la France Au grand nom de Roland, j'en ai là l'espérance! Je trouvais, pardonnez ! lorsque j'étais enfant, Que vous ne disiez pas ce nom assez souvent ! Je me le répétais mille fois à moi môme ; Roland fut mon héros, mon idéal suprême ; Il me semblait — je sens mon orgueil aujourd'hui — Que quelque chose en moi me rapprochait de lui ; Dans mes rêves d'enfant en lui je croyais vivre ; Il me semblait du moins le voir, l'aimer, le suivre Dans sa gloire éclatante et dans ses fiers travaux, 28 LA FILLE DE ROLAND Et comme lui tomber aux champs de Roncevaux ! Ah ! vous l'avez bien dit tout à l'heure : sa fille, Nous la saurons défendre, et, dans notre famille, Parmi nos gens, mon père, et dans notre maison, Elle ne trouvera jamais de Ganelon ! AMAURY, bas. Venez, venez, Radbert! — Voilà ce qui dévore! — Venez ! GÉRALD. Adieu, mon père ! Ici, jusqu'à l'aurore, Debout, cherchant de l'œil l'ennemi prompt ou lent, Votre fils gardera la fille de Roland ! SCÈNE V. GÉRALD, BERTHE. (Gérald est debout sur la galerie, regardant au loin vers le Rhin ot la campagne. Berlbe regarde Amaury s'éloigner, puis ello s'arrête assez longlonips les yeux sur Gérald immobile ; enfin, ello parcourt lentoinent la grande salle, et arrive devant la table où se trouve le Jeu des vertus. BMIT1IE. Ah ! le Jeu des vertus! — Ce jeu me le rappelle, Au palais de Lutèce ou bien d'Aix-la-Chapelle, Charlemagne souvent, à cette heure du soir, Me dit : « Prends ce jeu, Berthe! Il faut aujourd'hui voir « Quelles sont les vertus que le sort nous indique, ACTE PREMIER 29 « Et qui de nous saura les mieux mettre en pratique. » (Ello prend le cornet et ogito les dés.) Ce n'est qu'un jeu. Pourtant les inspirations En sont bonnes toujours, très-bonnes! — Essayons. (Elle jette les dés et lit sur le tableau.) « Devant chacun, devant soi-même, élre sincère. » C'est facile, et cet ordre était peu nécessaire. (Elle lit de nouveau.) « Grande pitié pour ceux qui nous ont fait souffrir! » Ah ! si l'occasion venait à moi s'offrir, •le voudrais pratiquer cette vertu céleste! Et cependant, qui peut savoir! — Lisons le reste. « Reconnaissance ! » Bien ! (E:le regarde du coté do Cérald, toujours immobi'e ; elle reprend les dés et va les jeter do nouveau, mois ello s'arrête comme ayant réfléchi.) Aujourd'hui, c'est assez. (La nuit tombe.) VOIX D'AMAURY, au dehors. Dieu nous garde : veillez ! l'.ÉRAI.D, répondant. Dieu nous garde : veillez ! (Une outre voix répète le cri plus loin.) FIN DU PREMIER ACTE. 30 LA FILLE DE ROLAND ACTE DEUXIÈME. Mémo décor. SCÈNE PREMIÈRE. GÉRALD. Berthe va donc partir ! La plaine est libre enfin ; Les tribus des Saxons ont repassé le Rhin, L'armée impériale arrive sur leur trace ; Dieu d'un nouveau combat ne m'a pas fait la grâce. Demain, ce soir peut-êire, elle va nous quitter! — Tous les soupçons, du moins, j'ai su les éviter : Mon père ne sait rien ! Tout le monde l'ignore, Ce secret de mon cœur!... Gardons-le bien encore! — Ce silence me pèse... 11 m'humilie, il ment, Et la honte qu'il donne en est le châtiment! — Raisonnons toutefois... Pourquoi ne pas me taire? Tout homme a son secret, toute âme a son mystère ; La pudeur, la prudence, au cœur le plus loyal Sont permises toujours... Et cependant c'est mal ! Les nobles sentiments dédaignent tous les voiles, Le ciel n'est plus le ciel quand il n'a pas d'étoiles! Mon secret dans mon sein no peut plus s'enfermer : Mon père saura tout ! — Mais pourquoi l'alarmer'.' ACTE DEUXIÈME Si Pourquoi livrer mon père à l'angoisse, à la crainte? — Ciel ! où donc ai-je appris cet art vil de la feinte? Dissimuler, tromper, m'engager, le front bas, Dans ces obscurs chemins que je ne connais pas ! — Cependant... si je dis la vérité, mon père Ne me permettra plus ce départ que j'espère ; Si je lui dis : « C'est pour la suivre que je pars ! » Son refus est certain ! — Hélas ! De toutes parts, L'ombre descend sur moi; partout, partout le douie. Où donc est le devoir? Je cherche en vain la route.. Éclairez-moi, mon Dieu ! J'aimerai la douleur, Je bénirai le mal qui me rendra meilleur! SCÈNE II. GÉRALD, AMAURY. AMAURY. Ah ! c'est toi, mon enfant ? r.ÉRALI). Écoutez-moi, de grâce, Mon père! Un tel aveu me trouble et m'embarrasse ; Mais si j'ose parler aujourd'hui, croyez-bien Que mon respect pour vous n'en doit souffrir en rien. AMAURY. Parle. GÉRALD. Eh bien, je voudrais — car si j'ai pu naguère Poursuivre des Saxons, je n'ai pas vu la guerre... 32 LA FILLE DR ROLAND Je voudrais partir, voir de vrais combats un jour, Et faire à notre nom quelque honneur à mon tour. AMAURY, Je te comprends, Gérald : jeune, j'étais de même; C'est un noble désir que j'excuse et que j'aime. Si ton éJoignement est bien cruel pour moi, Ta gloire et ton honneur me sont chers comme à toi. Une guerre, dit-on, se prépare en Sicile, Y prendre part, Géra'd, pour toi sera facile. J'y songerai. HERALD. Pardon, mon père! mon espoir Est de rester en France à faire mon devoir ; Je veux être avant tout soldat de Charlemagne. AMAURY. Je te comprends encor. Les Sarrazins d'Espagne, Après tant de combats sont encore insoumis; Tu trouveras en eux de dignes ennemis ; Ils attaquent souvent l'Aquitaine voisine : Tu verras donc, Gérald, la guerre sarrazine ; J'ai là-bas des amis qui te feront accueil. GERAI.n. Plus grand est mon désir encore, ou mon orgueil : Je voudrais guerroyer près de l'empereur Charles. ■ AMAURY. Je comprends moins, Gérald, le désir dont tu parles ; Fils d'un soldat obscur... Juge mieux ton erreur! Qui donc te conduirait jusques à l'Empereur? ACTE DEUXIÈME 33 GÉRALD. Dame Berthe... AMAURY, lui prenant vivement les moins et le regardant en face. Gérald ! GÉRALD. Eh bien, oui, oui, je l'aime ! Loin de moi, loin de moi tout lâche stratagème ; J'aime Berthe! AMAURY. Mon fils ! GÉRALD. Oui, je l'aime ! Et ce mot Semble élargir mon cœur à le dire tout haut! Oui, mon père, je l'aime autant que je l'admire : Ses yeux où l'on dirait qu'un coin du ciel se mire, Son âme qui rayonne à travers la beauté, Sa voix... Quel homme au monde aurait donc résisté? Je l'aime ! Est-ce folie ou raison? je l'ignore. Je l'aime! Tout est là; que vous dirais-je encore? Mais peut-être elle seule... 0 mon père, pardon ! Comprendrait mon amour... AMAURY. Elle l'ignore donc ? GÉRALD. Ayant eu le bonheur de défendre sa vie, En loyal chevalier, après l'avoir servie, Pouvais-je... votre cœur m'a déjà répondu! Abuser en parlant du service rendu ? 3 34 LA FILLE DE ROLAND AMAURY. Ah ! je respire! Eh bien, il faut que dès cette heure, Gérald, de cet amour rien en toi ne demeure ! Il le faut, je le veux ! Toi, sans gloire, sans nom, Sans aïeux... songe enfin, songe à tout! GKRAI.D. Eh bien, non ! Eh bien, non! J'ai pensé tout ce que vous me dites, J'ai mesuré d'en bas les hauteurs interdites; J'ai vu, je vois toujours dans ma pensée en feu, Roland, le preux martyr, le chevalier de Dieu, Passer, après sa vie offrant sa mort féconde, Aux acclamations de la France et du monde ! Je vois le souverain dont s'étendent les lois Du pays des Pisans au pays des Gallois, Charlemagne béni par l'évoque de Rome, Plus qu'un roi, presqu'im dieu qui daigne rester homme, Tranquille, dans sa main portant le globe d'or ! — Et pourtant j'aime Berthe, et l'aime plus encor, Et je sens, dans mon cœur plus pur et plus fidèle, Quelque chose de grand qui me fait digne d'elle ! AMAURY* INon, tu n'en es pas digne ! Hélas ! non, non, hélas ! Je le veux, obéis; tu ne la suivras pas! Ou plutôt, je t'en prie au nom de ma tendresse, J'ai commandé, j'eus tort, à ton cœur je m'adresse: Tu ne me connais pas, c'est ma faute ; je suis Trisle et morne souvent, quelquefois je te fuis; C'est que je crains pour toi, cœur jeune et plein de flamme, L'ombre que répandrait mon âme sur ton âme ; ACTE DEUXIÈME 35 Mais je t'aime, mon fils ! Ma gloire, ma vertu, Mon bonheur, c'est toi seul, c'est toi seul, le sais-tu?... GÉRAI,P. Mon père !... AMAUBT. Eh bien, mon fils, juge de mes alarmes : J'ai le cœur d'un soldat ; eh bien !... tu vois mes larmes ! GKRAI.T). Mon père !... AMAURY. Écoute-moi. Cet amour insensé, C'est ta perte, Gérald, je le sens, je le sai, Je le vois clairement! Aujourd'hui l'espérance ; Demain l'inquiétude, et bientôt la souffrance ; Après, la jalousie avec tous ses poisons ; Plus tard, les ennemis cachés, les trahisons, La honte de tomber loin de son but, et même ; Et surtout ! Ic dédain de celle que l'on aime ! 6ÉIULI). Dieu ! AMAURY. Pars, mais sache bien, mon fils, que j'en mourrai! GÉRALD. Mon père !... AMAURY. Jure donc de rester ! 36 LA FILLE DE ROLAND GÉRALD. C'est juré ! SCÈNE m. Les Mêmes, RADBERT. radbert. Comte, du haut des tours le guetteur nous signale Des cavaliers nombreux ; c'est l'escorte royale Que dame Berlhe attend. Moi-même j'ai pu voir Qu'ils suivent le chemin qui conduit au manoir. Le duc Nayme est leur chef, et c'est bien sa bannière, Qu'on porte devant lui comme roi de Bavière. AMAl'RY. Le duc Nayme ! — Gérald, comme il est entendu, Va, fais tout préparer. (GérnM s'incline et sort.) SCÈNE IV. RADBERT, AMAURY. AMAUI1Y. Radbert, je suis perdu ! Nayme, ce vieillard noble et loyal entre mille, Ce Nestor des chrétiens dont Roland fut l'Achill 0 , Le duc Nayme chez moi, Radbert, chez Ganelon ! — S'il me reconnaissait ! ACTE DEUXIÈME 37 RiDBERT. C'est impossible... Non ! On croit Ganelon mort au milieu des supplices ; Et d'ailleurs, vos cheveux blanchis, vos cicatrices, Ce sillon que vos pleurs ont creusé lentement, Tromperont les regards... AMAURY. Eh ! le sais-je vraiment ? L'homme garde souvent des traits que rien n'efface. Si le duc me jetait mon vrai nom à la face, Devant Gérald ! HADHKRT. Ami, courage jusqu'au bout ! Que le danger nouveau vous retrouve debout ; Devant le duc prenez une calme attitude. N'ayez dans vos regards aucune incertitude. Allez vers lui, les yeux tranquilles, le front haut, Et toutes vos terreurs disparaîtront bientôt ; Les voici : prenez garde ! (Entrent au fond lo duc Nayme et sa suite avoo Gérald. Ragenhardt entre aussi, niais reste à l'écart.) SCÈNE V. AMAURY, RADBERT, GÉRALD, LE DUC NAYME, HAGENHARDT, foule de Chevaliehs. LE DUC NAYME, i Gérald, s'nrrêtant sur le seuil. Oui, chevalier, oui certe, 38 LA FILLE DE ROLAND Faites de ma présence avertir dame Berthe ; (Gérald donne tout bas un ordre a un serviteur, qui sort aussitôt.) Notre père, Gérald... il est sans doute ici ; Conduisez-moi vers lui... GÉRALD. Seigneur duc, le voici. AMAURY, bas à Radbert. Le duc Nayme ! HAUBERT, bas. Courage ! LE DUC NAYME, allant vers Amaury. Au nom de Charlemagne, Au nom du roi des Francs, empereur d'Allemagne, Comte, je vous salue, et nous nous inclinons Devant vous, moi, duc Nayme, et mes vieux compagnons. AMAURY, bas, à Radbert. Oui, je les reconnais! Vont-ils me reconnaître, Eux aussi? J'ai versé trop peu de pleurs peut-être ! ItADIÎERT, bas. Courage ! AMAURY, avançant. Soyez tous, seigneurs, les bienvenus ! LE DUC NAYME. Sire comte, vos traits ne m'étaient pas connus ; Je distingue pourtant sur ce mâle visage Du métier de la guerre un long apprentissage, Comment se fait-il donc?... ACTE DEUXIÈME 39 AMAURY. C'eût été grand hasard Que sur moi, sire duc, tombât votre regard : Plus d'un soldat n'est pas connu du capitaine ; Simple écuyer du comte Amaury d'Aquitaine, J'avais sauvé ses jours dans un péril très-grand, Il me légua son nom et son titre en mourant. LE DUC NAYME. Titre et nom sont portés de façon digne et haute ; Je suis fier aujourd'hui, comte, d'être votre hôte ; Votre fils s'est conduit en noble chevalier, Et son premier exploit ne saurait s'oublier. — Venez, sire Gérald, mais c'est étrange comme Votre aspect... A qui donc ressemble ce jeune homme? AMAURY, à port. Grand Dieu ! LE DUC NAYME. Je ne sais pas... je ne me souviens plus ; Laissez-moi rappeler mes souvenirs confus; Venez... plus près encor! — Plus je vous considère... Ah ! oui, c'est à Roland ! GÉRALD. A Roland ! AMAURY, bas à Radbert, en lui montrant Gérold. A son frère ! (Haut.) Duc, l'orgueil paternel, par vous-même excité, Me fait manquer aux lois de l'hospitalité. 40 LA FILLE DE ROLAND — Esclaves, apportez le festin qu'on prépare. (Les esclaves servent le feslin sur des tables à gnucbe.) LE DUC, prenant place 8 la table du fond, avec Radbert et Amaury. Oui, je veux, comte, avant que l'heure nous sépare. Qu'on voie à vos côtés le duc Nayme et les siens, Et que nous nous traitions déjà d'amis anciens. Rompons ce pain, mon hôte, en signe d'alliance, Puis, en gage nouveau de double confiance, Remplissons et vidons la même coupe d'or. (te duc et Amaury boivent à la même coupe. Le duc s'assied et prend part au festin. Gérald reste à droite. Radbert s'assied à la table à gaucbe.) Comte, à notre festin manque un plaisir encor : N'est-il pas parmi nous un jongleur, un trouvère? J'aime les chants guerriers mêlés aux chocs du verre. AMAURY. Nous n'avons pas ici de jongleur ; mais mon fils A reçu les leçons d'un ménestrel, jadis. — Voyons, Gérald, sais-tu quelque nouveau poëme ? Quelque chanson de geste ? Obéis au duc Nayme. GÉRALD. Excusez-moi, mon père : aujourd'hui, je le sens, La force manquerait sans doute à mes accents. RADRERT. Non, non, Gérald ! 11 faut faire ce qu'on demande, Rends du repas guerrier la noblesse plus grande : Dis-nous cette chanson dont un moine est l'auteur. GÉRALD. Puisqu'on le veut ainsi, grâce pour le chanteur ! (il prend lo milieu du tbéàtre ■) ACTE DEUXIÈME 11 « La France, dans ce siècle, eut deux grandes épécs, « Deux glaives, l'un royal et l'autre féodal, « Dont les lames d'un flot divin furent trempées ; « L'une a pour nom Joyeuse, et l'autre Durandal. « Roland eut Durandal, Charlomagne a Joyeuse, « Sœurs jumelles de gloire, héroïnes d'acier, « En qui vivait du fer l'ùme mystérieuse, « Que pour son œuvre Dieu voulut s'associer. « Toutes les deux dans les mêlées « Entraient jetant leur rude éclair, « Et les bannières étoilées « Los suivaient en flottant dans l'air ! « Quand elles faisaient leur ouvrage, « L'étranger frémissant do rage, « Sarrazins, Saxons ou Danois, « Tourbe hurlante £t carnassière, « Tombait dans la rouge poussière « De ces formidables tournois ! « Durandal a conquis l'Espagne; « Joyeuse a dompté le Lombard ; « Chacune à sa noble compagne « Pouvait dire : Voici ma part ! « Toutes les deux ont par le monde « Suivi, chassé le crime immonde, t Vaincu les païens en tout lieu; « Après mille et mille batailles, « Aucune d'elles n'a d'entailles « Pas plus que le glaive de Dieu ! « Hélas ! La même fin ne leur est pas donnée : « Joyeuse est itère et libre après tant de combats, 42 LA FILLE DE ROLAND « Et quand Roland périt dans la sombre journée, « Durandal des païens fut captive là-bas ! « Elle est captive encore,et la France la pleure ; « Mais le sort différent laisse l'honneur égal, « Et la France, attendant quelque chance meilleure, « Aime du même amour Joyeuse et Durandal! » LE DUC NAYME. Bien, Gérald ! — Versez donc l'hydromel d'Allemagne Et le vin de Gaza, pages... A Charlemagne ! (il lève sa coupo et boit avec tous les chevaliers, qui répètent le même cri, eicepté Rogenhardt ) Maintenant, à Roland ! (Tous les assistants, excepté Ragonbardt, répètent le même cri ) GÉRALD, qui observe Ragenhardt placé en faco de lui. Ragenhardt, que fais-tu ? Pourquoi ce regard sombre et ce front abattu ? Étant chrétien, agis en chrétien ! Qu'est-ce à dire? Sans doute ton hanap est vide?... RAGENHARDT. Non, messire. GÉRALD. Aux deux héros français,alors, bois avec nous! RAGENHARDT. A ma place vraiment, seigneurs, le feriez-vous? Je suis chrétien d'hier, mais la voix de vos prêtres M'enseigna comme à vous le respect des ancêtres; Vous donc, vainqueursdes miens,comprenez mon refus... ACTE DEUXIÈME 43 (Levant sa coupe.) Je bois à Witikind, à la Saxe, aux vaincus ! GERALD. Prends garde à toi, Saxon ! LE DUC NAYME. Gérald!... GÉRALD. Un tel outrage... LE DUC NAYME. Excusons-le, Gérard, en faveur du courage ! RAGENHARDT. Merci, duc! — Seulement, Gérald avec orgueil, En chantant nos revers, a caché votre deuil ; Nous eûmes comme vous nos bonheurs, nos victoires; Vous eûtes comme nous vos jours expiatoires, Vos fronts se sont parfois courbés sous l'aquilon ; Vous avez eu Roland, — mais aussi Ganelon ! AMAURY, à part. Grand Dieu ! LE DUC NAYME, se lovant. Tais-toi, Saxon ! Laisse ce nom infâme ; Quelle douleur viens-tu réveiller dans notre âme ! Ganelon!... Ah! son nom qui fait frémir ma voix, Qui remet sous nos yeux les hontes d'autrefois, Son nom qui vient troubler l'heure qui nous rassemble, 44 LA FILLE DE ROLAND Élevons tous la main pour le maudire ensemble ; Qu'il entende du fond des enfers aujourd'hui Nos malédictions descendre jusqu'à lui ! (Tous les assistants se lèvent la main haute pour obéir au duc, excepté Amaury et Radbert.) SCÈNE VI. Les Mêmes, BERTHE. LE DUC NAYME, ù Berthe, qui entre. Venez, Berthe! venez! C'est à vous la première De maudire... BERTHE. Qui donc, seigneur duc de Bavière ? LE DUC NAYME. I.e nom de Ganelon. UERTHE. Ah ! duc, Dieu n'est témoin Qu'aujourd'hui de ce nom ma pensée était loin ! Charlemagne souvent me dit ceci : « Pardonne « A tous nos ennemis, comme Dieu te l'ordonne, « Sarrazins, Grecs, Normands, Lombards, Aragonnais, « Didier, Lupus, Hunald ; à Ganelon, jamais! » Qu'avec la mienne donc votre voix retentisse Pour maudire ce nom. C'est justice! ACTE DEUXIÈME 45 GERALD. Oui, justice ! Et j'élève la main pour maudire aussi, moi, Ce nom infâme... AMAURY, A part. Ciel! RADBERT, se précipitant vers Gérald. Tais-toi, Gérald, tais- toi ! Je suis prêtre, et j'ai droit à tous de vous le dire : Celui que dans la mort vos voix allaient maudire, Que pourrait-on pour lui si Dieu l'a condamné? Que peut-on contre lui si Dieu l'a pardonné? HERTHE. Sire moine, il est vrai ! devant la voix du prêtre, •le me tais ! LE DUC NAYME. J'ai parlé cruellement peut-être, Mais j'ai comme un remords lorsque j'entends ce nom : Autrefois j'ai sauvé la vie à Ganelon. (il se lève et quitte la table, suivi d'Amaury et de Rndbert.) Oui, c'était à Verden. Le soir de la bataille, Un roi saxon... — je vois encore sa haute taille; Son nom était Morglan... (Mouvoment de Rngenbardt.) Tenait sous son genou Ganelon renversé, blessé, l'épéeau cou ; En ce moment j'accours, je détourne le glaive r>u roi saxon... 16 LA FILLE DE ROLAND AMAURY, à part, en t'éloignat t encore du duc. C'est vrai ! I-K DUC NAYME. Ganelon se relève, Attaque de nouveau, car il avait du cœur, Et frappe le Saxon qui se croyait vainqueur. Un enfant déjà fort comme ceux de sa race, Criait : Ne tuez pas mon père ! grâce ! grâce ! (Nouveau mouvoment do Ragenhardt.) Ganelon, par mon aide à son tour triomphant, D'un regard furieux fit reculer l'enfant, Puis il tua le père. — Un an après, madame, Ganelon trahissait Roland, et dans mon âme, Depuis ce jour maudit, je n'ai que ce remord : C'est d'avoir arraché Ganelon h la mort! AMAURY, A pnrt. Hélas ! RAOKNHARDT, à pnrt, oprès avoir remorqué visiblement l'attitude d'Amanry. Comme le comte est pâle !... Étrange chose ! Il évite les yeux du duc... Pour quelle cause ? Observons de plus près. (il s'approche lentement d'Amaury, qui, se sentant observé so retourne avec un rognrd terrible.) A HAURY. Que veux-tu, Ragenhardt? IlAUENHARDT, A part en reculant. Je ne me trompe pas : c'est le même regard ' (Haut, nllnnt vers le duc Navme.) Sire duc, un seul mot, de grâce ! ACTE DEUXIÈME 47 LE nUC, NAYME. Je t'écoute. RAGENHARDT. C'est bien le roi Morglan dont vous parliez ? IM DUC NAYME. Sans cloute. Tous les Francs connaissaient ce brave chef saxon ; Mais, pour m'interroger, quelle est donc ta raison? RAGENUAÎtDT. Le roi Morglan était mon père. (Après un silence il se dirige vers Amnury.) Seigneur comte, •l'espère ici de vous une réponse prompte : Vous m'avez fait chrétien, et. d'après un édit, Je suis libre. AMAURY. 11 est vrai. Mais la loi t'interdit De retourner en Saxe, et si ton espérance... n A G EN H A R DT. Non, il faut que longtemps je reste encore en France ! AMAURY. Quel est donc ton projet ? I! ACEXHARIvr. On le saura plus tard. — Adieu, comte Amaury. (A part en sortnnt.) C'était bien ce regard ! 48 LA FILLE DE ROLAND SCÈNE VII. GÉRALD, LE DUC NAYME, AMAURY, RERTHE, l'Escorte au FOND. LE DUC NAYME. Maintenant, sire comte, écoutez : Charlemagne Désire qu'à sa cour votre fils m'accompagne ; Oui, Gérald ! Et bientôt sans doute sa faveur Va de sa nièce aimée honorer le sauveur. GÉRALD, se rnpprorhant d'Amoury. Ah ! mon père ! AMAURY, bas. Gérald ! quel fol espoir l'enivre ! J'ai reçu ton serment : tu ne dois pas la suivre ! Souviens-toi de l'aveu que tu m'as fait ici : Elle ne peut t'aimer, et tu l'aimes! — Ainsi, Refuse. LE DUC NAYME. Comte, eh bien? AMAURY. Je n'ai rien à vous dire, Et c'est à mon fils seul de répondre, messire. IÎERTHE, à part. C'est étrange ! Gérald hésite... Pourquoi donc? Mais il m'aime, j'en suis certaine ! GÉRALD. Duc, pardon ! ACTE DEUXIÈME i9 Trop grande est la faveur qui par vous m'est offerte ; Je ne peux pas vous suivre et suivre dame Berthe : Mon père, comme moi, lésait! I1KUT11E, à part. Ali ! je comprends ! LE DUC NAYME. Dieu partage la vie en devoirs différents, Mais l'amour filial, s'il a la préférence, Ne peut fermer la vie à toute autre espérance. Réfléchissez encor. GÉI1ALI), à part regardant Berthe. Berthe ! AMAL'UY, à part. Ah ! mon fils ! hélas ! GEHALD, regardant Amaury. J'ai réfléchi, seigneur Nayme. — Je ne peux pas. AMAUH.Y, à part. Ah ! pauvre vaillant cœur, c'est donc moi qui te brise ! LE DUC NAYME. La résolution, Gérald, en est donc prise? (signe affirmatif de Gérnld.) Eh bien, nous partirons sans vous, puisqu'il le faut. (A ses compagnons.) Qu'on se prépare donc I... Dame Berthe, à bientôt ! serre la main do Gérald, puis s'éloigno suivi d'Amaury, Gt-rald rrsto si'til, immobile sur le dorant de la scène, la tête penchée; Berthe le regarde un instant et descend vers lui.) h 50 LA FILLE DE ROLAND SCÈNE VIII. BEHTHE. GÉRALD. BERTHE. Je vous aime, Gérald ! GÉRALD. Quoi, Berthe ! BERTHE. Je vous aime, Sire Gérald, autant que vous m'aimez vous-même ; Je vous ai deviné, j'ai vu de jour en jour Naître comme le mien et grandir votre amour; En vain vous vous taisiez ; j'écoutais ce silence, Le cœur entend le cœur qui se fait violence, Et plus vous me cachiez ce généreux effort, Mieux je vous comprenais, Gérald! Avais-je tort? Puisque mon nom, mon rang, dans votre âme trop fière Retenaient cet aveu, j'ai parlé la première, Et c'est mon seul orgueil, de tout autre vainqueur, Gérald, d'avoir ce droit de vous offrir mon cœur ! GÉRALD. Berthe, Iierthe... Pardon ! je ne peux pas vous dire Quel est en ce moment mon trouble et mon délire ! Oh! ciel! Quel autre vœu pouvais-je donc former? Comment aurais-je fait pour ne pas vous aimer? Oui, Berthe, il est à vou3 dans son humble tendresse, Ce cœur tout frémissant de sa première ivresse ; ACTE DEUXIÈME 51 Tout mon cœur vous bénit dans mon trouble et mes pleurs, Vous qui payez d'un mot le prix de mes douleurs ; Vous qui, déjà clémente à mon âme confuse, Partagiez mon amour pour lui faire une excuse; Vous qui tendez la main à celui qui souffrait, Qui va vivre pour vous et qui pour vous mourrait ! Ah ! quand vous m'avez dit de cette voix profonde : « Je vous aime, Gérald ! » J'ai compris que le monde De ma part de bonheur ne me devait plus rien, Et que je pouvais dire à jamais : tout est bien I — Si vous saviez, hélas! Tout à l'heure, mon père, Ici même, m'a dit... Mais non : J'aime, j'espère, Et voici de retour tous les bonheurs perdus ! I1ERTHE. Que vous disait-il donc, Gérald? GÉRALD. N'y songeons plus ! Vous ne sauriez comprendre, et je m'explique à peine De quel regard, avec quelle terreur soudaine, Ici de mon amour il a reçu l'aveu ! Il m'a dit que j'étais indigne... Mais, grand Dieu! Peut-être a-t-il raison ; car, enfin, moi que suis-je? De quel droit vous aimer? Il a raison, vous dis-je! herthe. Non, Gérald! Il verra, car je n'ai pas tout dit, Que l'amour, en entrant dans nos cœurs, les grandit ; Et quand il connaîtra mon avenir, le vôtre, Soyez-en sùr, sa joie égalera la nôtre! 52 LA FILLE DE ROLAND SCÈNE IX. BERTHE, GÉRALD, AMAURY. « 1IERTHE. Comle, j'aime Gérald, Gérald m'aime. Je sais, Je sais déjà par lui tout ce que vous pensez. Mais tout vient de changer, et j'ai cette espérance. .. AMAURY, Madame !... Ah! juste ciel! (a pn.) Encor cette souffrance! Ils sont deux maintenant! Ah ! malheureux enfants! Contre vous-même, ici, c'est vous que je défends! Grand Dieu ! Vous vous aimez... Oui, cela devait être ! Mais je ne suis pour vous le juge ni le maître ; C'est Charlemagne seul, c'est Charlemagne, hélas ! BEHTHE. Comte, croyez-vous donc que je n'y songeais pas ? Charlemagne lui-même, en un sujet si grave, N'a jamais à mon choix imposé nulle entrave : 11 me connaît ! Ni lui, ni moi, n'avions trouvé L'époux au cœur vaillant tel que je l'ai rêvé ; Gérald lui seul, parmi les hommes du même âge, Des héros d'autrefois m'a retracé l'image. Mais il faut plus encore, il faut que mon époux Même dans le passé, soit le premier de tous ; — Qu'il ne me suive pas à la cour; je préfère A ce que je ferais pour lui ce qu'il doit faire ! Parmi tous les seigneurs autour de moi pressés ACTE DEUXIÈME Il serait un égal, et ce n'est point assez! Pour vous, pour moi, Gérald, voici mon espérance : Vous savez quels exploits les paladins de France Ont accomplis jadis ; par eux le ciel a fait Ce que le monde a vu de plus grand, en effet ! Vous le savez encore, on le sait trop : la race De ces héros s'en va ; — Retrouvez-en la trace ! Partez comme eux, cherchez comme eux, faites comme eux ; Poursuivez les méchants, les criminels fameux, Les tyrans, comme on traque au bois la bête fauve ; Soyez le juste armé qui châtie ou qui sauve ; Et, ne songeant à moi qu'en songeant au devoir, Rendez-nous un Roland - avant de me revoir ! Eh bien, comte, à présent me blàmez-vous encore ? Vous reste-t-il au cœur des craintes que j'ignore? Je vous prends votre fils ; mais, pour dernier adieu, Je le donne à la France, à Charlemagne, à Dieu ! AMAURY. C'est impossible... Non ! GKRALD. Quoi ! mon père ! Impossible ? Après ce qu'on a dit vous trouvant inflexible, Je n'ai qu'à m'incliner, car sans doute, en ce cas, Vous avez des raisons que je ne connais pas ! AMAURY. Non, non, je ne peux pas ! GÉRALD. Ah! mon père, mon père ! Voulez-vous que mon cœur à jamais désespère? 54 LA FILLE DE ROLAND Voulez-vous que je croie, au milieu d'un tel deuil, Que faire mon devoir c'est pour moi trop d'orgueil ! Tout à l'heure, pardon ! si grande était ma peine Que je me suis senti comme un frisson de haine... AMAURY. Contre moi, mon fils ! GÉRALD. Non ! mais contre le destin ! J'étais humble et soumis devant vous, ce matin ; Je le serai toujours ! Mais voyez ma souffrance : Je sens naître et mourir à la fois l'espérance, Adieu ce que j'aimais et ce que je rêvais, Je ne fais rien de bon qui ne me soit mauvais ! Tout croule sous ma main, tout s'enfuit comme l'onde ; Le plus beau, le plus grand des bonheurs en ce monde, L'amour dans le devoir ! Un mot de vous, un pas, Pourraient me le donner... et vous ne voulez pas ! AMAURY. Mon fils!... mon fils !... Eh bien, je me trompais peut-être; J'ai souvent des terreurs dont je ne suis pas maître ; Mais, depuis un moment, je comprends, je peux voir, Que le plus grand des maux serait ton désespoir ! — Fais ton devoir, mon fils, comme Berthe l'ordonne; Si j'ai tort de céder, que Dieu me le pardonne ! Et songe seulement dans ton bonheur, un jour, Que mes craintes n'étaient qu'un paternel amour ! I1KRALD. Mon père ! ACTE DEUXIÈME r.5 AMAl.'RY. Pars, Gérald. C'est juste ! BERTRE. Merci, comte ; Je fais ce que je dois, Dieu nous en tienne compte! Et vous, Gérald, songez en tous lieux, en tout temps, A ce que j'ai promis comme à ce que j'attends ! GÉRAI.H. Oui, Berthe, je le jure ! A cette illustre tâche Je dévoùrai mes jours sans retard, sans relâche, Et plutôt que faiblir dans l'ombre ou devant tous, Je renoncerais même au bonheur, môme à vous! Je partirai ce soir, ne voulant pas encore Voir sans vous obéir une nouvelle aurore ! Je pars, fier et soumis, Berthe, et quand je serai Digne de votre père, alors je reviendrai' SCÈNE X. Les Mêmes, LE DUC NAYME. LE DUC NAYME■ Madame, l'heure avance, et voici votre escorte. RERT1IE. Je vous suis, duc. (Elle s'arrête au moment de quitter (Jénild.) Hélas ! je me croyais plus forte, Adieu, sire Gérald ! Au revoir!... Au revoir! 56 JA FILLE DE ROLAND — Je n'ai plus maintenant, comte, qu'à recevoir L'hommage du seigneur et le baiser du père. AMAUItY. Madame... BERTHE. Dites-moi : ma fille ! car j'espère Que ce nom cher et doux sera le mien bientôt. AMAUUY, i part, après l'nvoir embrassée ou front, en tremblant. Et peut-être Roland nous regarde là-haut! FIN DU SECOND ACTE ACTE TROISIÈME 51 ACTE TROISIÈME. Grande salle dans le palais d'Aix-la-Chapelle. — Au fond un escalier montant vers l'extérieur et la cour verte. — A gauche uno large fenêtre ù baies, par laquelle on aperçoit le donjon et lo champclos. — Au second plan à gauche, le profil de la cathédrale. — A droite, le trône de Charlemagne. — Au lever du rideau, les jeunes seigneurs, l'épèe au repos, écoutent Richard. SCÈNE PREMIÈRE. GEOFFROY, RAGENHARDT, RICHARD, HARDRÉ, foui.e de Jeunes Seigneurs. RICHARD, 1 Uardré et I Geoffroy. C'est assez de récits, jeunes gens, car j'estime Que je parle un peu trop pour un maître d'escrime. Bientôt le chevalier sarrazin reviendra. Et ce n'est point avec des mots qu'on le vaincra. (Geoffroy et Hnrjré vont reprendre l'nssout ou fond, ô gauche.) RAUENHAKDT, I Richard, qu'il relient. Pardon ! Mais ce récit grandement m'intéresse, Car vous aimiez Roland d'une chère tendresse ? RICHARD. Je fus d'abord son page, et puis son écuyer. 58 LA FILLE DE ROLAND RAGENHARDT, à port. Ah ! Ce vieillard peut-être... Oui, je veux essayer... (Haut.) Cette mort de Roland est bien touchante et belle... J'aime à connaître tout ce qu'elle vous rappelle : Roland fut-il vengé? RICHARD. Sans doute, mais trop peu ! RAGENHARDT. Ganelon fut puni ? RICHARD. Pas assez... non, grand Dieu! RAGENHARDT. Étiez-vous là ? RICHARD, Sans doute, et je regrette encore... RAGENHARDT. Vous regrettez... quoi donc ? RICHARD, revenant vers lui. Ici nul ne l'ignore, Seigneur saxon ; après l'arrêt impérial, On lia Ganelon mourant sur un cheval Qu'on chassa dans les bois, afin que l'homme infâme, Tandis que pour toujours Salan prendrait son âme, Servît de proie aux loups, aux renards, aux corbeaux. Je le suivis, voulant voir cela ! Des lambeaux De chair guidaient mes pas. Au bord d'une ravine ACTE TROISIÈME 59 Je vois le cheval seul. Tandis que j'examine Tout autour, j'aperçois des moines qui montaient Vers le couvent voisin. Je les suis ; ils portaient Le corps de Ganelon ; il était bien sans vie. Ma meilleure vengeance ainsi me fut ravie : Je regrette les loups et les corbeaux ! RAGENHARDT. On dit Qu'il avait un enfant, ce Ganelon maudit ? RICHARD. Un fils... oui ! Mais ce fils, on l'a fait disparaître. « Brûle l'œuf de serpent et la graine de traître. » C'est le dicton. — Comment? quand? par qui? Je ne sais. (Richard va ver» Geoffroy et Hnrdrc et surveille leur assaut.) RAGENHARDT, à part, sur le devant de la wèM. Moi, j'en sais plus que toi maintenant ! C'est assez. — A moi donc lentement la vérité se livre ! Ce regard d'Amaury !... premier indice à suivre ! Second indice ici : Ganelon fut guéri Par ces moines... Radbert!... Tout s'explique : Amaury Masque le Ganelon ; l'habileté du prêtre Atout prévu : ce fils qu'on a fait disparaître, On a changé son nom; c'est Gérald ! — Tout cela, 11 faudrait le prouver. Attendons jusque-là. (il va rejoindre les jeunes seigieurs qui causent a droite.) RICHARD, à Geoffroy et à Hardré, qui continuent l'assaut. Ferme ! Continuez, messires ! la main haute, Comme cela !... Le bras plié ! — C'est votre faute, Sire Geoffroy ! Parez, et puis rompez d'un pas. 60 LA FILLE DE ROLAND GEOFFROY. Pardon, sire écuyer, pardon !... mais je suis las. HARDRÉ. Et moi de même ! (il va vers le groupo ou Ragenhardt cause avec d'autres jeunes seigneurs.) RICHARD. Hélas! — 0 Roland ! ô mon maître ! Puisqu'après nous ainsi les hommes doivent être , Tu fis bien de mourir. HARDRÉ. Bon Richard, je conçois Que tu parles ainsi, toi, son page autrefois ; Mais c'est un rude jeu que le jeu de l'escrime, Et je suis fatigué; fatigue n'est pas crime. (Se dirigeant vers une table chargée de livres. Puis, nos travaux savants nous réclament... RICHARD. Fort bien : C'est depuis qu'on sait tout que l'on ne fait plus rien ! Je dis que le calcul, l'histoire, la magie Et, quoique l'Empereur l'aime, l'astrologie, Sont des arts dangereux, qui même des plus forts Amollissent le cœur et déforment le corps. Qui lit bien se bat mal ! Vous en êtes la preuve : A quoi vous sert ici votre science neuve ? Voilà depuis un mois un seigneur sarrazin Qui vous provoque tous dans le champ clos voisin, Et vous êtes par lui vaincus l'un après l'autre ; Votre savoir est grand. . Je préférais le nôtre ! ACTE TROISIÈME GEOFFROY. Pourquoi nous disputer sur nos goûts différents'.' Richard, le temps n'est plus des chevaliers errants ; La preuve, la voici, tiens : Près de cette grille, Aux portes du palais, cette cloche qui brille, Immobile, au soleil... RICHARD. C'est la cloche d'argent ! GKOFFllOY. Autrefois, dans ces jours que tu regrettes tant, Quand un de ces héros dont sans cesse tu parles Venait dans ce palais trouver l'empereur Charles, S'il avait accompli quelques hauts faits nouveaux, Sûr d'obtenir ainsi la prix de ses travaux, Il sonnait cette cloche, et puis faisait connaître La première faveur qu'il réclamait du maître ; Seulement une loi terrible, on le conçoit, Aurait puni quiconque eût réclamé sans droit. — Eh bien ! depuis dix ans peut-être, cette cloche, Richard, est immobile. RICHARD. Et je vous le reproche ! GKOFFROV. Calme-toi, bon Richard, et laisse-nous un peu Lire ce livre... Vois! c'est la Cité de Dieu; Le grand Alcuin l'explique aux clercs de son école, Et Charlemagne l'aime ! RICHARD. Ah ! jeunesse frivole ! 62 LA FILLE DE ROLAND Ceux qui vivent vivront longtemps ; j'aime mieux ceux Qui sont morts ! — Apprenez à lire, paresseux ! GEOFFROY, s'osseyant pour lire. Quand tous auront appris, crois-le bien, mon vieux maître, Tout n'en ira que mieux. RICHARD. L'escrime aussi? GEOFFROY. Peut-être ! RICHARD. Apprenez vite alors, par la bonté des cieux ! Le vieux Richard, au fond, ne demande pas mieux. HARDRÉ, descendant In scvne nvec Rngenhnrdt et outres jeunes seigneurs.) Comment, seigneur saxon ! Ce Sarrazin... RAGENHARDT. Sans doute î Ce combat, seigneurs francs, pour vous je le redoute. HARDRE. Eh quoi ! nous serions tous vaincus dans ce duel? Par un païen ? par un Sarrazin? c'est cruel ! RAGENHARDT. Oui ! mais je le connais pour l'avoir vu combattre, Près de Narbonne, l'an dernier, seul contre quatre ! C'est terrible ! — On se sent subitement frappé, Comme si l'on était d'éclairs enveloppé! A de certains moments, qu'il prépare et médite, ACTE TROISIÈME Le fer semble jaillir de cette main maudite. C'est sa manière, à lui. Je vous plains. IIAHDRÉ, a part. Ce Saxon Encourage les gens d'une étrange façon ! IUGENHARDT. Dites-moi cependant, — car c'est ce qui m'appelle A visiter ce grand palais d'Aix-la-Chapelle, — Comment dans ce duel on put vous engager, Et depuis quand ? HAnoiiÉ. Depuis un mois, sire étranger ; Mais Geoffroy mieux que nous ici peut vous le dire, Car il était présent. GEOFFROY. Oui. RAGENHARDT. Parlez donc, messire. GEOFFROY, quittant la table où Bli>ait. Seigneur Saxon, voilà trente jours... hélas! oui! Nous achevions le jeu d'armes comme aujourd'hui' Un Sarrazin, suivi d'une nombreuse escorte, Charlemagne étant là, parut à cette porte. « Sire empereur, dit-il, je pris, étant enfant, « Le jour de Roncevaux, sous le corps de Roland, « Durandal, son épée, et je viens vous la rendre, « Mais je ne la rendrai qu'à qui pourra la prendre ! Dieu nous châtie, hélas ! dans ces affreux tournois, 64 LA FILLE DE ROLAND Trente barons français sont morts depuis un mois; Et bientôt l'on verra peut-être l'infidèle, Remportant Durandal, quitter Aix-la-Chapelle. Cependant, chaque jour, à l'heure du combat, Levant avec effort son front que l'âge abat, L'Empereur vient ici. Près de cette fenêtre, On le voit du dehors, grave et calme, paraître. Son regard attentif, mais déjà résigné, Cherche son champion pour la mort désigné ; La fille de Roland, qui seule l'accompagne, Dame Berthe, soutient le bras de Charlemagne ; Quoique tans espérance, immobile et debout, Il veut être témoin du combat jusqu'au bout; Penché sur ce champ clos qui n'est plus qu'une tombe, Il bénit de la main le chevalier qui tombe ; Puis on le voit rentrer, plus pâle et plus tremblant, En murmurant toujours ce nom : Roland! Roland! RAGENHARDT. Je comprends, en effet : c'est un cruel martyre Que le sien ! RICHARD. L'Empereur ! que chacun se retire. (Tous sortent. Charlemagno descend par l'escalier du fond, appuyé sur le bras de Berthe.) SCÈNE n. CHARLEMAGNE, BERTHE. RERTHE. Cher sire, ce spectacle est trop terrible à voir! Renoncez aujourd'hui... ACTE TROISIÈME 65 CHARLEMAONE. Non, non ! C'est mon devoir. — Jadis, et bien souvent, devant ce palais même, Des ennemis, jetant au Christ leur vil blasphème, Des seigneurs sarrazins, prince, émir, tour à tour, Venaient me défier en face de ma cour ; C'étaient Balant, Jonas, Ferragus, et tant d'autres. « Francs chevaliers ! disais-je en regardant les nôtres, « Le ciel de Mahomet réclame ses élus, « Tachez qu'avant ce soir il en ait un de plus ! » Us me répondaient tous par un seul cri : Montjoie ! Et l'un d'eux, souriant, tranquille, plein de joie, Olivier ou Renaud ou Roland, descendait Dans l'arène où le noir Sarrazin attendait. Dur combat ! Le païen, s'élançant de la terre, Horrible, rugissant comme fait la panthère, Surprenait, terrassait parfois le paladin ; Mais le bon chevalier se relevait soudain, Ft, quand il revenait vainqueur sous l'oriflamme, Je ne sais quel orgueil royal m'entrait dans l'àme ! Ah ! ces jours de fierté jamais ne reviendront; A la gloire j'étais, je dois être à l'affront ! 0 Roland ! ô Roland! quelle honte est la mienne De voir ta Durandal dans cette main païenne ! (U s'assied sur un fouteuil ô gaucho.) IÎERTHE. Sire, espérons encor. CHARLEMAGNE. Le ciel l'a donc permis : La force maintenant passe à nos ennemis ! 5 66 LA FILLE DE ROLAND Parmi mes chevaliers, il faut le reconnaître, Pas un seul ne vaincra ce Sarrazin. BERTHE. Peut-être ! rHMIT.EMVlNE. Lequel ? BERTHE. Gérald. CHARLEMAGNE. Gérald ! Tu ne sais même pas, Ma fille, en quel pays il a porté ses pas ; A son père pourtant par un pressant message, J'ordonnai de venir ici me rendre hommage Pour le fief de Montblois. Nous espérions ainsi Que le sort de Gérald serait mieux éclairci; Mais le comte Amaury n'a fait nulle réponse Depuis deux mois ! Le sort contre nous se prononce. BERTHE. Sire, Gérald viendra pourtant avant ce soir ; C'est un pressentiment, sire; mieux qu'un espoir. CHARLEMAGNE. J'eus longtemps, comme toi, cette espérance, Berthe ; Parfois, l'œil attaché sur cetle cour déserte, Il me semblait — l'espoir cherche à se prendre à tout — Que la cloche d'argent résonnait tout à coup, Et que c'était Gérald qui venait... Ah ! mensonge ! La cloche est bien muette, et nul que moi n'y songe ! BF.HTIIE. Elle ne sera pas muette plus longtemps : Le vengeur va venir, je le sais, et j'attends ! ACTE TROISIÈME 07 CHAHLKMAGNE. Comme à ce fier langage on reconnaît ta fille, Roland ! Oui, dans ses yeux c'est ton regard qui brille ! — Berthe, sois donc bénie, enfant à qui je dois Ce vivant souvenir des gloires d'autrefois ! Toi qui comprends si bien mes deuils et mes alarmes, Le seul front sur lequel puissent tomber mes larmes, Toi le seul cœur à qui le mien ose s'ouvrir, Toi qui me chéris mieux en me voyant souffrir! Eh bien, fasse le ciel que ton Gérald revienne ; Dans cette noble main je veux placer la tienne, Je veux qu'avant ma mort Gérald soit ton époux ; Mais la mort n'attend pas... BERTHE. Sire, que dites-vous ! C.iiARI.EMAQNE. Non, la mort n'attend pas, et tout me la présage : C'est bien le vent du soir qui me souffle au visage ! HERTHK. Sire... mon père!... CHAIU.EMAGNE. Enfant ! Tu pleures? Eh pourquoi ? Juges-en mieux, et sois plus forte ; écoute-moi : Ce qui tourmente une âme au déclin de la vie, Ce n'est plus ou l'orgueil, ou la crainte, ou l'envie : C'est un désir ardent et plein d'anxiété De se juger soi-même en toute vérité; Aucun homme, aucun roi jusqu'au fond de son être Ne descend tant qu'il vit... Mourir, c'est se connaître! 68 LA FILLE DE ROLAND — Je ne me connais pas moi-même ! J'ai pourtant Travaillé, combattu, souffert à tout instant. Oui, j'ai porté mes lois chez les peuples barbares, Comme on soumet un fleuve en franchissant ses barres ; J'ai pris et j'ai gardé l'Europe dans ma main, J'ai refait pour le Christ, le vieux monde romain, Et pourtant ! n'ai-je rien, en scrutant mes pensées, A regretter parmi mes actions passées ? Ces peuples, qu'il fallait en un seul rassembler, Ne les ai-je pas trop broyés pour les mêler ? Un roi ne sait jamais cela que lorsqu'il tombe : L'arbre de vérité ne croît que sur sa tombe ! itEnrHE. Sire, le mon le entier, comme le peuple franc, Vous a nommé le Juste aussi bien que le Grand ! CHAULKMAGNE. La flatterie ainsi vivants nous accompagne ! Mais quel nom Dieu doit-il donner à Charlemagne ? — Je le saurai bientôt ! — Puis, quel trouble profond Quand je songe comment nos œuvres se défont ! Hélas ! toute puissance esta peine élevée Qu'elle s'ébranle; où sont les fils de Mérovée ? Où sont ceux de Clovis ? — Que deviendront les tiens, Charlemagne ? Après moi, quels seront leurs soutiens? Quand on m'aura couché sous le funèbre dôme L'Empire sera-t-il ou colosse ou fantôme ? Ma race vivra-t-elle un siècle seulement? — Je le saurai, bientôt! — Bientôt, en m'endormant Du sommeil de la mort, m'enfuyant de la terre, Je verrai l'avenir sans voile et sans mystère ; ACTE TROISIÈME 89 Dans le livre des temps pour mon regard ouverts, 0 France ! je lirai ta gloire ou tes revers ! (il se lève.) Ta gloire ! oh ! puisse-t-elle, aux époques prochaines, Croître en s'affermissant comme croissent les chênes, Offrir l'abri superbe et l'ombre de son front, Nation maternelle, aux peuples qui naîtront ; Afin qu'on dise un jour, selon mon espérance : Tout homme a deux pays, le sien et puis la France ! # (On entend au dehors une fanfare de clairons.) liEUTHE. Fcoutez ! CHAULEMAGNE. Le voici ! le païen ! le vainqueur! L'étranger! Cesse donc de battre, mon vieux cœur! Finir ainsi ! vaincu... par ce More d'Espagne ! Moi, Charles! moi qui suis, moi qui fus Charlemagne! Non, je ne le suis plus ! Courbe la tôte, ô roi, Puisque Dieu pour toujours s'est retiré de toi ! îCharlemagne va lentouiont to placer sur le trône. Le Sarrazin entre et se place en face do lui. ) SCÈNE III. LES MÊMES, NOÉTHOLD ot sa suite de Sorraiin», Seigneuhs français. NOÉTIIOLD. Moi, Noéthold, émir, et prince de Valence, Je vous défie encore, à l'épée, à la lance, 70 LA FILLE DE ROLAND A l'arc, au javelot; la lice va s'ouvrir; Barons français, lequel d'entre vous vient mourir? TOUS LES JEUNES SEIGNEURS. Moi ! Moi ! GHARLEMAGNE. Non, arrêtez! lutter serait folie : Je sens depuis un mois que Dieu nous humilie ; Trop de sang a coulé déjà, barons chrétiens ! Tci, mécréant, tu peux retourner chez les tiens ! NOÉTIIOI.D. C'est bien, noble Empereur! Mais j'ai gardé mémoire D'un jour où tu parus plus jaloux de ta gloire : L'Espagne presque entière alors était à toi ; Saragosse tenait seule pour notre roi ; Les dix ambassadeurs de notre roi Marsille Partirent pour Cordoue, et devant cette ville Rejoignirent ton camp. Dans un vaste jardin Ton fauteuil d'or était dressé sous un grand pin ; A tes côtés, Roland, Olivier, le duc Sanche ; Toi, calme et fier, avec ta barbe déjà blanche, Tu nous vis approcher, souriant à demi De voir nos fronts courbés devant notre ennemi. Alors l'ambassadeur, s'inclinant davantage, Te demanda la paix et m'offrit pour otage ; Toi, tu ne répondis que quelques mots hautains. — Roi, le temps a changé la face des destins ; Nous avons reconquis notre Espagne ; à cette heure Le mécréant triomphe, et le roi chrétien pleure! Je m'en retourne donc, ainsi que tu l'as dit ; Mon triomphe est complet, puisque tu l'as maudit ; ACTE TROISIÈME 71 Nul ne m'accusera d'une gloire usurpée : De ton neveu Roland je remporte l'épée, Durandal !... Je l'ai bien conquise, tu le vois ; Roi, regarde-la donc pour la dernière fois ! CHARLEMAGNE. Attends! — Du sang des miens je pouvais être avare, Puisque pour toi contre eux le destin se déclare. La force en moi décroit. — Je n'ai plus soixante ans! Mais ce reste suffit aux hommes de mon temps ; C'est moi qui combattrai contre toi tout à l'heure, Et s'il faut sous tes coups que Charlemagne meure, Il suffira, païen qui crois nous avilir, De mon dernier regard pour te faire pâlir ! Viens donc ! TOUS LES SEIGNEURS. Sire empereur! Non, par grâce ! DERTHE. Mon père ! C'est chercher le trépas ! CHARLEMAGNE. Non, mes enfants! J'espère! Puis, à survivre ainsi j'aurais trop de remord : Quand ils n'ont plus la gloire, il reste aux rois la mort ! — Ennemi de mon Dieu, comme de mon empire, Viens mourir ou tuer! (On entend le son d'un» clocho au dehors.) UERTIIE. La cloche d'argent, sire ! 7-2 LA FILLE DE ROLAND SCÈNE IV. Les Mêmes, GEHALD, paniMMM ou fond. OHARLEMAGNE. Gérald ! HEUTHE. Gérald. Oui, sire! Oh! je le savais bien! C'est lui. GÉRALD. Sire empereur, d'après le droit ancien Accordé par vous-même aux guerriers sans reproche, J'ai fait en cet instant résonner cette cloche. Si j'eus tort que je sois puni selon la loi. Cl I ALLEMAGNE. Non, chevalier; je sais tout ce que je te doi, Ta main pouvait toucher à la cloche muette, Et quel que soit le prix que ta valeur souhaile, Tu peux le réclamer. GÉRALD. Ce droit étant le mien, Je demande à combattre à l'instant le païen. Sire, j'arrive tard ; mais le temps qui me reste, Je compte en bien user, par la grâce céleste. Je vous demande donc, sire, par grand merci, De vaincre en votre nom ou de mourir ici. CIIARLEMAGNE. Approche, chevalier. — J'aime ce lier visage ; — ACTK TROISIÈME 73 Fils du comte Amaury, je connais ton courage ; Ma nièce a dû la vie à ta jeune valeur; Mais celui que tu viens combattre est, par malheur, Vaillant autant que fort et rude à la bataille ; Tu peux juger déjà de sa force à sa taille. GÉRALD. * Sa taille... Mieux encor je la mesurerai. Sur le champ du combat où je le coucherai CHAHI.EMAGNE. Roland n'eût pas mieux dit, certes! je le proclame. Mais, le péril venu, le bras peut trahir l'âme. GERAI.D. Sire, depuis un an, je vis dans cet espoir Qui rend la force aussi grande que le devoir ! A peine de retour d'une course lointaine, Après d'heureux combats sur la terre africaine, On m'apprit le défi de ce païen, le deuil De la France, le vôtre, et je conçus l'orgueil De combattre pour vous, noble Empereur! Mon père L'a permis, m'a suivi ; j'attends donc, et j'espère. CHARI.EMAGNE. Oui, cet œil intrépide et ce langage ardent M'invitent à l'espoir... J'hésite cependant; Sais-tu d'une main ferme, agile, toujours prête, Lancer le javelot et tendre l'arbalète? Les Sarrazins nous ont surpassés en cela Trop souvent, tu le sais ! GERALD. Sire, ces armes-là, 71 LA FILLE DE ROLAND Je les laisse aux vassaux, aux ribauds, aux esclaves, Et m'en tiens à l'épée, à l'arme des vrais braves ! Maudit soit le premier soldat qui fut archer; C'était un lâche, au fond : il n'osait approcher ! CHARLEMAGNE. Tu parles noblement, par saint Pol de Tudèle ! Va donc venger nos deuils, va punir l'infidèle ; Reprends-lui Durandal, le glaive de Roland Que brandit ce païen à son bras insolent; Et puisque ta valeur ne se plaît qu'à l'épée, Prends la mienne, ta main n'en sera point trompée ; Voici Joijeuse! Elle est noble et digne d'un roi ; Je ne l'ai confiée à personne avant toi. GÉRALD. Oui, sire, de vos mains j'ai l'orgueil de la prendre, Mais à vous seul aussi je jure de la rendre. GEOFFROY. De l'honneur qui t'est fait jaloux au fond du cœur, Nous te disons pourtant : Gérald, reviens vainqueur ! GÉRALD. Vainqueur!... si je le suis, la louange que j'aime, Vous me la donnerez en agissant de même, En marchant avec moi vers des périls plus grands Pourchasser l'étranger de la terre des Francs, Ou, dressant jusqu'aux cieuxla nouvelle hécatombe, Sa conquête d'un jour, la lui donner pour tombe ! Nous vivrons pour cela, pour cela nous mourrons , Ici je vous le jure ! ACTE TROISIÈME 75 GEOFFROY ET LES AUTRES JEUNES SEIGNEURS. Ici nous le jurons ! BERTIIE, allant vers lui. Regardez-moi, Gérald ! Puis,ma main dans la vôtre... Elles ne tremblent pas, voyez ! l'une ni l'autre! Allez, mon chevalier ! Va, mon Gérald ! NOETHOL1). Chrétien, Ton courage me plaît, étant digne du mien; Mais le sort va bientôt tromper ton espérance ; Suis-moi ! — Pour Mahomet ! GÉRALD. Pour le Christ et la France ! (Noéthold et Gérald sortent, suivis de la foule. Chorlernagne et Berthe restent seuls. ) SCÈNE V. CHARLEMAGNE, BERTHE. CHARLEMAGNE. Viens, Berthe! Cette fois Dieu sera-t-il pour nous? Prions-le donc ensemble; oui, ma fille, à genoux! Prions : J'ai vu toujours, dans ma rude carrière, Que l'arme la meilleure est encor la prière. (Bertho s'agenouille; Charlemagnc, debout près d'elle, lôvo los mains au ciel.) I1ERTHE. 0 Dieu, notre vrai père, assis au haut du ciel, Dieu de Joseph, d'Agar, de Judith, de Daniel, LA. FILLE DE ROLAND Devant qui le méchant frissonne comme l'herbe, Qui livras à David le Philistin superbe, Livre, ô toi par qui seul toute justice vit, L'ennemi de ton nom à cet autre David ! CHARLKlfAGNKj allant Yen la fenêtre, à Borthe qui veut le suivre. Reste. Jeté dirai de ce combat suprême Les divers mouvements. BEHTHE. Non ! — Je veux voir moi-même ! CHAHLEMAGNE. Viens ! (lis se placent enseniMo ù In fenôtre. On entend une fanftiro do clairons.) Le signal... Gérald dans l'arène descend... On lui lace son heaume. DERTIIE. Oh ! j'ai peur à présent! Mon Dieu, sauvez Gérald : notre cause est la vôtre ! CHALEMAGNE. Les voilà face à face. Ils marchent l'un vers l'autre. BEHTHE. Ils s'abordent déjà !... Le fer heurte le fer ; Joyeuse et Durandal jettent un double éclair; L'infidèle s'élance ! CHAKLEMAGNE. 11 recule... Montjoie! B KHI 1U. Non ; il revient, levant Durandal qui tournoie . ACTE TROISIÈME Sur le front de Gérald elle brille et s'abat; Je le vois chanceler... Oh ! l'horrible combat! Son heaume est fracassé, sa tète est découverte, Le sang de son front coule et rougit l'herbe verte!... CHAIU.EMAONE. Oh ! le bon chevalier !... Il ne recule point, Joyeuse frémissante étincelle à son poing. I1F.RTHE. Durandal, de nouveau, sur sa tète se dresse ! ( H\RI.EMAGNE. Cette fois il l'évite, il bondit, il se baisse, Passe sous Durandal, se relève... C'est bien! Au défaut du haubert, il frappe le païen... UERTHE. L'infidèle éperdu se rejette en arrière. Il chancelle.., C'.IIARI.EMAONE. Son corps roule dans la poussière... UKRTUU. Ah ! Gérald est vainqueur ! CHARI.EMAGNE, se prnchnnt nu dehors. Gloire au Christ triomphant Gloire aux barons fiançais ! — Sonnez de l'oliphant ! 0 France! douce Fiance I 6 ma France bénie ! Rien n'épuisera donc la force et ton génie ! Terre du dévoûment, de l'honneur, de la foi ; Il ne faut donc jamais désespérer de toi, 76 LA FILLE DE ROLAND Puisque, malgré tes jours de deuil et de misère, Tu trouves un héros dès qu'il est nécessaire! SCÈNE VI. Les Mêmes, GÉRALD, AMAURY, la fouie. OÉRALI), montrant les deux épées que porte un page. Sire, voici Joyeuse et voici Durandal. Cil ALLEMAGNE. Viens dans mes bras, mon fils, preux fidèle et loyal ! (Au page qui porle les deux (îpées.) Donnez-moi Durandal... (Il prend l'épée.) Te voilà délivrée, Durandal ! — C'est bien toi ! C'est ta lame sacrée; Je reconnais l'acier, et dans ta garde d'or Les reliques... Voyez, elles y sont encor ! Oh ! Laisse-moi presser mes lèvres sur ta lame, Épée illustre et sainte où Roland mit son âme ! Que tu devais souffrir, captive des païens ! Console-toi : c'est moi, moi le roi, qui te tiens ! — Mon Roland t'attendait dans sa demeure sombre, Nous irons t'y placer pour réjouir son ombre. (Il va placer Durandal sur le trùne, puis revient vers Gérald.) Repose jusque-là sur le tronc royal, Sous les plis du drapeau de France, ô Durandal ! — Gérald, voici le prix que ta valeur réclame : La fille de Roland demain sera ta femme ; ACTE TROISIÈME 79 Viens maintenant, au pied des autels prosterné, Offrir ce grand triomphe à qui nous l'a donné ! (Tout le monde sort, excepté Amaury qui est resté jusque-là perdu dans la foule. SCÈNE VII. GANELON, seul. Non, non, je n'irai pas ! Non je n'en suis pas digne ! Mon fils doit triompher sans moi, je m'y résigne. D'ailleurs, trop de regards se fixeraient sur moi, Et je me trahirais rien que par mon effroi. — J'ai dû venir ici pourtant : ma résistance Eût étonné Gérald... j'ai bien fait, plus j'y pense; Pour la justifier j'ai cherché des raisons, Mais déjà de Gérald s'éveillaient les soupçons. — Palais de Charlemagne, ô sublime demeure, Seuil que mes pas tremblants ont franchi tout à l'heure, Murs illustres, donjon où le grand aigle d'or Semble sur l'univers mesurer son essor, Champ clos, perron d'acier, magnifique chapelle, Tout est plein de ma honte et tout me la rappelle ! — Ma honte... mais moi seul je la connais ici, Mystère tous les jours sur moi plus épaissi ; L'écuyer de Roland, à l'instant, ici même, Ne m'a pas reconnu, pas plus que le duc Nayme! — Donc, devant Charlemagne, ainsi que je le dois, Je prêterai serment pour le fief de Montblois ; Et puis, je m'en irai, là-bas, attendre l'heure De la mort, que mon fils m'aura faite meilleure... 80 LA MLLE DE ROLAND — Mon fils ! mon fils ! 0 joie ! ô merveille ! à bonheur ! 0 fils qui de son père a recréé l'honneur ! Jusqu'ici je sentais, là, mon crime incurable Qui me rongeait le sein... Sois guéri, misérable! Mon mal vient de mourir ! Je ne suis plus ici Que ton père, Gérald ! 0 mon Gérald, merci ! C'est de toi que me vient ce souffle de clémence ; Le passé, c'est l'effroi, l'angoisse, la démence ; Mon fils, c'est l'avenir ; mon fils, c'est le pardon; 0 mon fils, mon Gérald, soit béni! ( Depuis un instant, Charlemagne est entré et il se trouve tout « coup on faco d'Amaurj J • SCÈNE VHL CHARLEMAGNE, AMAURY. CHARLEMAGNE. Ganelon ! AMAl'RY, rerulmt eous le regard de l'Empereur. Grand Dieu ! C.HARLKMAGNE. C'est le malheur des rois de reconnaître, Et trop tard bien souvent, le visage d'un traître ! Oui, c'est lui, Ganelon ! l'homme de Konccvaux ! Il sort donc de l'enfer pour des crimes nouveaux ! AMAURY. Sire... CHARLEMAGNE, sïloisnant de lui. Pas un seul mot ! ACTE TROISIÈME AMAURY. Sire... CHARLEMAGNE. Tais-toi, te dis-je! Quoi ! cet homme, sauvé par quelque noir prodige, Quand nos gloires semblaient refleurir aujourd'hui, Quoi ! cet homme revient ! C'est bien lui ! c'est bien lui — Tant mieux ! Puisqu'autrefois il trompa ma colère, Le second châtiment sera plus exemplaire : Roland méritait bien d'être vengé deux fois ! Oui, dans ce môme lieu qu'épouvante ta voix, Ganelon, où jadis ma noble sœur, ta femme, Mourut de honte après ta trahison infâme, Où la belle Aude apprit la fin de son époux, De Roland, et tomba morte, là, devant nous, Sous ces murs indignés, traître qui fus mon frère, Tu vas périr enfin! SCÈNE IX. Les Mêmes, GÉRALD. UÉRALD. Je vous cherchais, mon père. CHAHLEMAONE. Son père ? lui ! AMAURY. Gérald, je demandais au roi Une faveur nouvelle, une grâce... pour moi, 0 82 LÀ FILLE DE ROLAND Je crains que ta présence, en ce que je dois dire, Ne trouble mon esprit, mon fils... GÉRALD. Je me retire. AMAURY. Mais ne t'éloigne pas ; je te rappellerai Quand il en sera temps. GÉRALD. Mon père, j'attendrai. SCÈNE X. AMAURY, CHARLEMAGNE. CHARLEMAGNE. Et Gérald est son fils ! Le sauveur de ma nièce, Le vengeur de Roland, l'orgueil de ma vieillesse, Ce héros, ce Gérald, dont je bénis le nom, C'est le fils de ma sœur, le fils de Ganelon ! AMAURY, tombant ii genoux. Oui, sire, c'est mon fils ! Et je demande grâce, Pour lui, mais pour lui seul, à vos pieds que j'embrasse S'il apprend mon vrai nom, il mourra sous vos yeux. CHARLEMAGNE. Son fils ! son fils! Par quel miracle, justes cieux ! Le fils de Ganelon, étant né d'un tel père, A-t-il si noble rœur ? ACTE TROISIÈME AMAURY, baissant, p:iis relevant la tète. Vous oubliez sa mère ! Ce qu'il a fait pour vous, ô mon juge, ô mon roi, Vous le savez ; voici ce qu'il a fait pour moi. Laissez-moi vous le dire à genoux, ô mon maître, Comme on ouvre son àme au tribunal du prêtre. Vous connaissez mon crime ; et moi, sire empereur, Ce n'est que par mon fils que j'en compris l'horreur. Ému contre Roland de l'âpre jalousie Qu'ont tous les Neustriens pour les Francs d'Austrasie, Croyant que je pouvais sans trahir me venger, Pour lui livrer Roland j'appelai l'étranger ; Le soir de Roncevaux, dans les plaines funèbres, Je vis nos preux tombes au loin dans les ténèbres, Et je n'éprouvai rien qu'un trouble vague, au lieu De l'effroi de Caïn fuyant sous l'œil de Dieu : Plus tard, je vis venir, par ces longues vallées, L'étranger, l'ennemi, bannières déroulées, Tous nos vainqueurs, les plus obscurs, les plus fameux, Leurs lances qui semblaient orgueilleuses comme eux ! Et je ne ressentis que la stupide joie Du chien quand le chasseur lui fait flairer sa proie ! Plus tard môme, le jour de mon arrêt de mort, Oui, sire, j'ignorais jusqu'au nom du remord. Un moine me sauva. Ma colère, ma haine, Me restaient ; ses discours, je les compris à peine. Un jour, il m'apporta Gérald, puis il me dit : « Ce qu'on t'a reproché, voudrais-tu qu il le fit? » Je compris cette fois, sire empereur; ma honte M'apparut tout entière et de façon si prompte 81 LA FILLE DE ROLAND Que j'ai voulu mourir. — « Tu vivras ! tu vivras, « Dit le moine, et ton crime, ainsi tu l'expieras ; ar M* E. Sciure .... I » Garanti Dix Ans, comédie en 1 acte, par MM. E. Labiche et L. Leroy . i ■ L'Homme qui manque le Coche, comédie-vaudeville en 3 actes, par MM. E. Labiche et IIelacour......................... 2 » Jean la Poste, drame anglais en 3 actes, par Don BoicicAi'i.'r, arrangé par E. NcS » .M) Les Médecins, pièce en 8 actes, par MAL Vais. Nés et. E. Briseb.iRre. . . 2 » Moi, comédie en 3 actes, par MM. Ellg. Labiche et Ed. MARTIN...... 2 » Les Maniaques, comédie en 1 acte, par E. Letkrrieii et A. V.vnloo. ... 1 » La Marquise, pièce en 4 actes, par MM. Eug. Ni.s et Adolphe Delot. ... 2 » Le Parri;ile, drame en :i actes, par Adolphe BELOT........... 2 « Los Petits Ois3aux, comédie en 3 actes, par MM. E. Labiche et BlLACOCR. 2 » Le Porto-Cigares, comédie en 1 acte, par M. Raymond DeslaNdes .... 1 » Les Projets de ma Tante, comédie eu un acte, par Henri Niciii.i.e..... 1 » Le Petit Voyage, pochade en I acte, par M. Eugène Labiche....... 1 » Un Pied dan» le Crime, comédie-vaudeville en 3 actes, par MM. E. Labiche et A. GBOJ.tR ............................ 2 » ls Beau-Frère, pièce eu ;> acte-, par M. Adolphe BECOT......... 2 » Madame est trop belle, comédie en 3 ai les, par MM. E. Labiche et A. Ih m;. 2 >. Un Maître en service, comédie en I acte, par M.M. A. SECOND et .1. Ulkrry. I " Le Roman d'un Père, pièce en 3 actes, par LéopOld Stam-EaUX ...... 2 n Les Rêves de Marguerite, comédie en t acte, par E. Vi RCUNsïN...... t » Les Samedis de Madame, comédie en 3actes par MM. E. Labiche et A. Dire. 1 » Les Trente-sept Sous de M. Montaudoin, comédie-vaudeville en 1 acte, par MM. Laiih.hk Et E. Martin.................... ' Les Tribulations d'un témoin, pièce en 3 actes, par M. A. DE CoCRCELLIf. I ."il! Les Trente Million; do Gladiator, comédie-vaudeville en 4 actes, par .MM. E. Labiche et l>. GttVU...................... 3 » La Viei'.losse de Brididi, vaudeville en 1 acte, par MM. Cholkr et II. Rdciie- fobt . . ............................. I i Le Voyage en Chine, opéra-comique en 3 actes, par MM. E. Lauiche et Deiacoib............................... < * Vingt-neuf dsgrés à l'Ombre, co média eu 1 acte, par M. E. Labiche. ... t " f.lirhy — Impr. Paul Dupont, rue du Bac-d'Asmcre>, (2.