LA BLONDE ET LA BRUNE, o u LES DEUX N'EN FONT QU'UNE ; COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE, Par G. A. B. Se w rin. Représentée } pour la première fois , à Paris, sur le Théâtre du Marais, le 5 nivôse de Van III.* de la République Française, une et indivisible. Qu'une vieille eL laide coquette De l'art emprunte le secours, Je veux qu'une jeune brunette Soit toujours simple en ses atours. A PARIS, Chez BARBA, Libraire, rue Gît-lc-Cœur, n.° i5. 1852 8,24 HH^HHHi^HH^HMHI^^^H P ERS ONNAGES. PRÉ VAL. RICHARD. MARIANNE. ER N EST. MADELON. La Scène se passe à Pars, chez le citoyen PrcvaL Aux termes de la Loi, aucun Directeur ou Entrepreneur de spectacle ne pourra faire représenter la Blonde et la Brune, ou les Deux n'en font qu'Une , Comédie en un acte et en prose, sans, mon consentement formel et par écrit. Sewrin. LA BLONDE ET LA BRUNE, o u LES DEUX N'EN FONT QU'UNE; COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE- Le théâtre représente un salon. SCÈNE PREMIÈRE. PRE VAL, M A DEL ON. Frétai, Madelon! Madelon ! M A D E L O N. Citoyen. P R K V A L. Ma canne et mon chapeau. Madelon. Les voilà........Le citoyen rentrera-f -if pour dîner? 2 LA BLONDE ET LA BRUNE ? P R É V A L. Comment donc?......Je l'espère bien, et vous mettrez deux couverts, entendez-vous ? M A D E L o N. Oui, citoyen. P II É v A L. Je vais au-devant de mon vieil ami Richard ; ïJ arrive aujourd'hui de sa campagne, et nous dînerons ensemble. M AD E L O N. Ah! tant mieux. P R É v A L. Tant mieux!.... Qu'est-ce donc qui vous fait tant de plaisir ? M A d E l o n. * C'est que je l'aime, votre vieil ami Richard. P R É V A L. Mais vous ne l'avez jamais vu. M A D E l o N. Oh ! c'est égal ; je me sens pour lui une grande inclination. P R É V A L. Vraiment! voilà du nouveau. COMÉDIE. 3 M A D E L O N. Je vous en dirais bien de l'autre , si.... P R É V A L. Vous m'étonnez, Maclelon; par quelle singularité aimez - vous le citoyen Riehar I qui a au moins soixante ans, et que vous n'avez jamais connu ? M A D E L O N. Ce n'est pas pour lui précisément que je l'aime, c'est qu'on dit qu'il fait du bien à tbul le monde; qu'il marie les jeunes garçons et les jeunes filles, en leur faisant de petites rentes. P n É V A L. Qui vous a si bien instruite ? M A D £ L O N. t J'en suis sûre. P R É V A L. Mais encore..... M ad el on tirant une lettre de sa poche. Tenez ; lisez ça, vous en saurez autant quë moi. P R É V A L. Que vois-je? c'est la lettre que Richard m'a écrite dernièrement. A a 4 LA BLONDE ET LA BRUNE, M A D E L O N. J'ignore si c'est à vous directement qu'elle «'adresse : ce qu'il y a de certain, c'est que votre ami vient de marièr encore un jeune orphelin qu'il appelle son neveu, avec une jeune fille du village où il a passé cet été; que le jeune couple est à Paris depuis trois mois, où, grâce à une pension de huit cents livres, payable par quartier......Oh! je sais tout cela: moi, citoyen, je nie suis fait lire cette lettre tout de bout en bout ; quand j'ai vu qu'il y avoit tant de générosité de la part de ce bonhomme, je me suis dit en moi-même: 4i Pierre veut être mon époux, moi je veux îj bien être sa femme; mais comme il n'y au- 55 roit pas de quoi faire honneur à ses affaires, 5» si les petits marmots s'avisoient de venir » augmenter la gaîté du ménage, il faut at- »i tendre le retour du citoyen Richard, je lui »5 dégoiserai tout ce qui sera bon à dire sur » le compte de Pierre et sur le mien ; par 3? après il n'y a pas de doute qu'il nous mariera n et zious fera aussi une petite pension ». P R É V A L. Comment diable! vou* avez imaginé tout cela, vous ? ggggçSSSaKSBSSKroBHBM^raBrawKz COMÉDIE. 5 M A D E L O N. C'est qu'il y a de l'ordre dans cette tête-là, citoyen ; il y a de l'ordre. Ensuite il faut un peu songer pour l'avenir pendant que je suis jeune ; car quand je serai vieille, je ne pourrai plus songer qu'au passé. Vous me le disiez encore hier, citoyen, en me montrant une fourmi qui portoit un grain de blé sur son dos....... P n É V A L. Finirez-vous ? Cela commence à me lasser avec vos belles sentences.......Quand vous êtes en train de bavarder....... M a D E l o N. Bavarder! moi, citoyen, jamais je ne bavarde ; mais quand on a entrepris une phrase, il est bien permis de l'achever. P R É V A i.. Dites-moi à présent où vous avez pris celtes lettre; vous fouillez donc dans mes papiers... M A D E l o N. Ah ! citoyen! pourriez-vous me soupçonner d'une pareille indiscrétion ? Je prends le ciel à témoin comme quoi hier en balayant..... P r É v A L. Oui, excusez-vous par un mensonge..... • . A3 ' : >t:'V- • J ' 6 LA BLONDE ET LA BRUNE, M A D E L O N. Par un mensonge ! ô ciel ! vous pensez que...... C'est bien mal à vous , citoyen ; puisque vous n'avez plus de confiance en moi, je ne reste plus chez vous : quand on a la conscience aussi tranquille que la mienne, il est bien douloureux......< ( Elle pleure ). P R É V A L. Allons, ne voilà-t-il pas que vous pleurez pour un mot ? M a D E l o n, pleurant. Moi qui ai toujours eu le cœur sur la main! P R É V A L. J'en conviens : c'sst malgré moi, si... . Ne pleufez plus, Madclon. M A D E L O N. Vous vous rétractez donc de ce que vous avez dit. P R É V A L. Sans doute, j'étois loin de le penser; mais une autre fois rapportez-moi les papiers que vous trouverez, sans vous les faire lire. M A D E l o N. Je ne Pavois pas fait dans de mauvais desseins; dorénavant je suivrai ce que vous venez de me prescrire. { Elle s'en va ). COMÉDIE. SCÈNE IL P R K V A L< Cette pauvre fille! je l'a vois affligée; effectivement, j'aurai laissé tomber celte lettre.. . . elle l'aura trouvée, et n'aura pu se défendre d'un petit mouvement de curiosité. ( // regarde à sa montre), II est une heure......, allons- nous-en bien vite; je devrais déjà..... Bon, voici quelqu'un qui vient sans doute encore m'empêcher de sortir. SCÈNE III. PRÉVAL, MARIANNE. Marianne. ( Elle a une perruque blonde et un costume très-ridicule, c'est-à-dire, à la mode .- sa contenance, ses gestes et sa manière de parler n'annoncent qu'une femme légère et étourdie ). Monsieur, est-ce à monsieur Préval à qui j'ai l'honneur de parler ? Préval. Non, citoyenne; ce n'est pas à monsieur Préval, mais au citoyen Préval...... A 4 8 LA BLONDE ET LA BRUNE, Marianne. Citoyen, soit : le nom ne fait rien à la chose ; Voici un billet dont vous reconnoîtrez sans doute l'écriture, citoyen Préval. Pré val met ses lunettes, et lit l'adresse. Me tromperai-je? Non, elle est de mon ami Richard ; voyons donc un peu ce qu'il me mande. ( Il Ut). " Du 6 brumaire. „ Mais la date est bien ancienne. Marianne. Je le crois ; depuis huit jours je me présente chez vous, l'on me dit toujours que vous n'y êtes point, et vous sentez qu'il est désagréable de venir perdre ainsi son temps et ses pas. C'est affreux! c'est abominable! cela ne se conçoit pas: c'est comme par un miracle que je vous trouve enfin aujourd'hui. Préval, après l'avoir regardée avec surprise^ Un peu plus tard, citoyenne, vous ne réussissiez pas mieux que les autres jours. - Marianne. Je vous avouerai que peut-être alors j'aurois perdu la patience, et que je ne serois plus revenue, COMÉDIE. 9 P R K v A L ( même jeu ). Lisons. ( // est bon d'observer quen lisant cette lettre, il examine Marianne de temps cri temps, et témoigne graduellement sa surprise ). i« Mon cher Préval, mon vieil ami, mon » frère........ Oh ! je le reconnois bien là. » Je te prie de paver pour moi le premier j> quartier de la rente à ma nièce en personne, »» car je lui ai recommandé de l'aller chercher jj elle-même, et je crois que tu en seras cou- » tent. ( Il s'interrompt ). ( ^4 Marianne ). Vous êtes la nièce de mon ami Richard ? Marianne. Oui, monsieur. .... Oui, citoyen. P r É v a l , continuant. » Que tu en seras content. C'est une petite » fille élevée à la campagne, fort simple et » fort unie dans ses manières.....Brune.... jj aux jeux éveillés.....les plus belles cou- »> leurs du monde..... quoique le soleil l'ait jj un peu halée....... Je m'imagine Ja voir » entrer chez toi, en petit bonnet rond comme 7i Anuette; rouge jusqu'aux oreilles, et n'en IO LA BLONDE ET LA BRUNE, »» étant que plus jolie. Reçois-là avec bonté, n car la pauvre enfant est fort timide. Ton vieil ami Richard. Ton vieil ami Richard!......Oui, c'est bien là sa signature. » Post-scriptum. Je retournerai à Paris » incessamment; mais comme le petit ménage *» peut avoir des besoins, je ne voudrois pas » leur faire attendri' leur argent ». ( A Marianne ). Citoyenne, vous n'êtes pas la nièce de mon ami Richard ? Marianne. Pardonnez-moi, monsi......citoyen. P R É V A L. Ce n'est pas vous qui avez épousé son neveu Ernest ? Marianne. C'est moi-même. P R É V A L. Et pouvez - vous me dire l'objet de votre visite ? Marianne. Cette lettre doit, je pense, vous en dire assez; je viens vous demander deux cents liv., premier quartier d'une rente que l'oncle de mon mari........ COMÉDIE. II P R É V A L. Avez - vous la quittance du citoyen votre époux ? Marianne. Son oncle ne nous a point écrit de vous en donner «ne; il arrive incessamment, et j'ai pensé que de confiance...... P R É V A L. Ma foi , citoyenne, il y a ici quelque cho?e qui nuit furieusement à celle que je voudrais avoir en vous. Marianne. Et, quoi donc, s'il vous plaît? P R K V A T.. C'est, que j'ai de la peine à croire que vous soyez la personne dont il est question dans la lettré (pie vous m'apportez; relisez-la vous- même: tenez, je vous en fais juge. Marianne, riant. Ah ! ah ! ah ! ah ! P R É V A L. Vous ïiez; mais de bonne foi, j'aurois plus que vous sujet de rire. Marianne. Monsieur plaisante apparemment ? 12. LÀ BLONDE BT LA BRUNE, P n é v A l. Non, je vous parle sérieusement, et je ne vous paierai pas. Marianne. Mais en vérité, vous finiriez par me donner de l'humeur. P R É V A L. Fâchez-vous.....peu m'importe. Marianne. Il est impossible de tenir à une contrariété pareille. P R JÉ V A L. Effectivement, si l'on m'en faisoit autant, je ne sais pas ce dont je serois capable. M A -R I A N N E. On ne trouve monsieur que le matin ; moi qui ne me lève ordinairement qu'à midi, j'ai la bonté de.... P R É V A L, Je suis au désespoir d'avoir dérangé votre sommeil. Marianne. Assurément, je n'aurois pas pris tant d'inquiétude sans le besoin absolu d'argent. P R É V A L. Tant pis; si vous avez besoin d'argent, je ne vous en donnerai pas. A coup sûr, je ne COMÉDIE. 13 remettrai pas à une blonde ce qui appartient à une brune. Marianne. Mais monsieur....... P R É V A L. Mon ami Richard ne me dit pas de donner à une élégante de la ville, ce qui n'est dû qu'à une jeune et jolie campagnarde. Marianne. Mais monsieur, c'est du dernier ridicule---- P R É V A L. Il y en auroit à vous de me presser davantage. Marianne. Il suffit. Je vais écrire sur - le - champ à l'oncle de mon- mari, et l'instruire de vos procédés à mon égard. P r É v A L. Ma foi, vous n'avez qu'à l'attendre ici; vous lui parlerez vous-même. Il arrive aujourd'hui de sa campagne, et doit descendre chez moi; j'ai lois même au - devant de lui lorsque vous êtes entrée. Marianne, à part. Qu'enteuds-je? Il arrive aujourd'hui. 14 iA BLONDE ET LA BRUNE , SCÈNE IV. MARIANNE, PREVAL, MADELON. M k delon, accourant avec joie. Je l'ai vu.....je l'ai vu.... Il arrive.... je l'ai bien reconnu sur le portrait qu'on m'en a fait : habit brun , veste rouge , chapeau rond.... des guêtres aux jambes, et crotté, crotté, ça fait plaisir à voir.....Tenez, je l'entends qui monte. Marianne, à part. Je voudrois être bien loin. P R É V A L. Vous n'attendrez pas long-temps. SCÈNE V. Les mêmes RICHARD. Richard. Eh! bon jour, mon vieux camarade, P R É V A L. Embrassons-nous, mon ami. Madelon, à part. Je voudrois bien l'embrasser aussi. COMÉDIE. l5 Marianne, à part. . Comment sortir d'embarras ? P R É V A L. Tu te portes bien, à ce qu'il me paroît. Richard. Dieu merci, les chagrins, les soucis ne m'ont jamais rendu malade. P R É V A L. Tu ne pouvois arriver plus à propos, M A D E L O N. Si vous saviez avec quelle impatience, tenez, pour moi j'en pleure de joie. P R É v A L. Madelon, laissez-nous. M A D E L O N. Oui, citoyen, je sors..... [En s'en allant). Àh! mon dieu ! je rie me sens pas d'aise , mon pauvre Pierre ; nous serons peut-être bientôt heureux. SCÈNE VI. RICHARD, PRÉVAL, MARIANNE. Richard, à Privai. Tu disois donc que...... ï6 LA BLONDE ET LA BRUNE, P R É V A L. Nous avions besoin de ta présence pour terminer un petit différend. Voilà une citoyenne...... Richard regarde Marianne, la reconnolt pour sa nièce, paraît surpris, niais cache tout d'un coup son étonne- ment , et dit ai>ec insouciance. Eh bien! celte citoyenne......qu'avons- nous à démêler avec elle ? P R É V A L. Ella venait de ta part me demander deux cents livres. Regarde, est-ce Jà ta nièce? Richard, à part. Je ne saurois malheureusement m'y méprendre; feignons pourtant de ne pas la re- connoître, et donnons-lui une bonne leçon. * 3 P R É V A L. Enfin , qu'en penses-tu ? Richard. Quoi! cette poupée-là, ma nièce! non, K diable m'emporte; ce n'est pas elle, et j'en serois bien fâche. P R E V A L. J'ai donc eu raison de lui refuser...... Richard* COMÉDIE, Ï7 Richard. Ma nièce est trop sage, trop raisonnable pour se permettre ce ridicule étalage. Marianne. Monsieur, ménagez, s'il vous plaît..... P R E V A L. Oh! je doute qu'il faille encore en avoir du ménagement; vous avez attrapé la lettre de mon ami, je ne sais comment, et vous comptiez m'escroquer une couple d'assignats de cent liv. Richard. Je suis fort aise d'être arrivé à temps pour l'en empêcher. 3Iarianne déjà confuse. Quel langage!. ... et c'est vous mon oncle qui...... P R E V A L. Mon oncle! l'entends - tu , Richard? Elle voudrait encore.....Oh ! nous sommes trop fins pour être votre dupe ; ce n'est pas à notre âge qu'on s'y laisse prendre. Marianne prête à pleurer. Mon oncle, de grâce...... Richard. Moi, votre oncle! je ne le suis point: ma nièce étoit brune, il y a trois mois ; elle ne j • peut avoir sitôt changé de couleur. l8 LA BLONDE ET LA BRUNE , F R E V A L. Laissez-nous, citoyenne ; vous nous faites perdre un temps précieux en vaines discussions. Marianne sort tout -à- coup sans proférer un seul mol, mais comme ayant quelque projet en tête. P R K V A L. Je vais la suivre.... on ne sait pas ce qui pourroit encore arriver. ( Il suit Marianne). SCÈNE VIL Richard. L'insensée !......et voilà le fruit de mes leçons!.....qu'il m'en a coûté pour lui faire une pareille scène! .... Mais ce qui m'étonne le plus, c'est que mon neveu lui-même ait la foiblessc de souffrir cette extravagance...... L'imbécile ! il doit se ruiner pour elle en chiffons et en perruques......cela ne seroit pas arrivé s'ils fussent restés au village, sous mes jeux.... Cependant le cœur de Marianne ne peut être que faiblement égaré.......... avant que le mal empire, il faut y porter remède. .. . essayons de la ramener à la raison, et de réparer les torts que mon absence a COMÉDIE. 19 causés......Voici Préval; il n'est pas temps encore de l'instruire de la vérité du fait. SCÈNE VI IL PREVAL, RICHARD. P R E V A L. Je te demande pardon, mon ami, de t'avoir laissé seul ; mais tu le vois, il falloit me débarrasser de cette femme. Richard. Je ne puis revenir de mon étonnement; cette aventure...... Préval. Est singulière, j'en conviens ; mais elle ne vaut pas la peine que nous nous en occupions davantage. Songeons maintenant à autre chose.... au dîner, par exemple. Richard. Tu as raison ; cependant j'ai Une petite prière à te faire auparavant. P R E V A L. Une prière à ton ami!.. .. ordonne. Richard. Je suis d'avis d'aller surprendre mon neveu et ma nièce, et de les amener dîner avec nous; B 2 20 LA BLONDE ET LA BRUNE , les bonnes gens seraient si contons! toi-même, tu ne seras pas fâché de les voir. P R E V À L. Je les recevrai avec d'autant plus de plaisir, cjue je connoîtrai du moins celle qu'on osoit -outrager , en commettant sous .son nom une action indigne d'une honnête femme. o 7 Richard. Dans ce cas, je cours sur-le-champ chez Ernest; c'est l'affaire d'un petit quart-d'heure: i! n'est pas logé bien loin de chez ton P R E V A L. Si tu voulois plutôt donner son adresse, j'envenois Madelon..... P\ I C H A R D. Non, non, j'aime mieux y aller moi-même ; ma visite leur plaira davantage, et ils viendront chez toi avec plus de confiance. Au revoir, tiens la table toute prête. SCÈNE IX. P R E V A L. Ce bon Richard!..... il n'a pas changé; toujours le caractère franc et le cœur généreux : ma foi , je l'airne et je souhaite que dans cinquante ans je puisse encore le serrer dans COMÉDIE. 2r mes bras ; il mérite les vœux que l'on fait pour lui.....Bon époux, bon père, républicain sage et ami de l'humanité, que de titres lui acquèrent des droits à l'estime de ses concitoyens ! Ce n'est point un de ces ricin s qui ne sont bienfaisans que par orgueil ou par crainte ; non , Richard n'est pas ainsi : je l'ai vu souvent se priver du nécessaire pour obliger les malheureux l'indigent se présente chez i I •!' lui, trouve, sans être humilié, les secours' dont il a besoin, et sort, en &'^criant ; voilà le véritable riche, celui qui ne veut l'être que de ses vertus...... Avec quel' empressement il est allé chercher son neveu et sa nièce!' ic r f * i me réjouis de voir ces braves gens, la nièce sur-tout.. .. Née au villnge, c'ile doit posséder cette innocence et cette candeur que l'on ne \f '-ff -o' .* S - ï . i£ \l £ff te"îJgBM conserve pas long-temps au mjlieu. du grajid monde. SCÈNE X. PRÉVAL, M A D E L O N. P R E V A L. Madekm.....Madelon..... M A D E L O N. ! Me voilà , citoyen : me voilà. ^ B 3 22 LA BLONDE ET LA BRUNE , P R E V A L. Vous mettrez quatre couverts. M A D E l o N. Oui, citoyen. ( Elle s'en va et revient ensuite ). Citoyen..... P R E V A L. lié bien ? M A D E L O N. Avez - vous parlé pour moi à votre ami Richard ? P R E V A L. Eh .' que faîioit-il lui dire ? . JVI A D E L O N. Qu'il nous est impossible à Pierre et a moi d'attendre plus long-temps; que notre amour est à son dernier période, et que si bientôt le mariage..... P R E V A L. Le mariage ! ètes-vous folle ? M A D E L O N. Ma foi , citoyen , si c'est une folie que d'aimer, j'ai tout-à-fait perdu la raison. Q J 2 P R E V A L. Vous avez donc le cœur tendre, vous?.. .. M A D E L O N. Tout comme un autre ; assurément, tout comme un autre. Depuis (pie vous m'avez COMÉDIE. 2'\ t / prise pour veiller aux soins de votre maison, vous devez vous en être aperçu quelquefois. P R E V A L. Effectivement, si je vous envoie en commission le matin, vous ne revenez que le soir; c'est que vous vous amusez avec Pierre... vous...... M A D S L O N. Vous l'avez deviné, citojen, comme si vous étiez Pierre vous-même. Dam ! les heures s'écoulent si rapidement auprès d'un objet qu'on aime ; ce n'est pas de ma faute à moi, je reviens toujours plus tard que je ne Pavois Voulu. P RE VAL -prenant un ion sérieux. Madelon , songez ([n'en entrant cIkv. moi, vous vous êtes imposée l'obligation d'être fidèle à vos devoirs..... M A D E L O N. Je ny manquerai jamais.....J'entends le eitoyeii Richard; pour celte fois ne m'oubliez pas, je vous en supplie. {Elle s'en va). S C È N E X L P il É V A L, R I G H A II I). P R E V A L. Eh .'quoi! lu reviens sans nos jeunes gensï B 4 34 LA BLONDE ET LA BRUNE , Richard. Ma foi, je n'ai pas trouvé ma nièce à la maison ; mais mon neveu m'a promis de te l'amener aussi - tôt qu'elfe sera rentrée. ( à part. ) Je devine à-peu-près la cause de son absence. P R E V A L. J'avois donc tort de me réjouir d'avance. Richard. Eile ne tardera pas, m'a dit mon neveu ; allez toujours tenir compagnie au citoyen Préval, nous vous rejoindrons chez lui dans la minute: et comme je me suis amusé, en revenant, à faire quelques petites emplettes, je présume que... . Tiens, ne seroit-ce point eux?.....Justement; je te l'avois bien dit qu'ils arriveroient aussi-tôt que moi. SCÈNE XII. RICHARD, PREVAL, MARIANNE, E R N E S T. ( Ici Marianne paroît en petit fourreau d'indienne, fond blanc, àjleurs ; le tablier de tafetas noir, le fichu de mousseline, une bonnette de linon sans ruban, et ses cheveux d'un noir d'ébèns } n'ont pas un grain COMÉDIE. a5 île poudre. Sa contenance est modesle , et son air fort timide ; sa voix douce et posée, n'a plus rien de ce ton impertinent quelle avait pris dans sa première scène, slussi- iôt quelle entre, elle se jette dans les bras de son oncle, l'embrasse, et salue ensuite très-respectueusement le citoyen Préval). Richard. Bon jour, ma chère Marianne; bon jour, Ernest; bon jour, mes eiiîans. Marianne, à Préval. Citoyen, je me présente ici sous les auspices de mon oncle. v I Ernest. Les véritables sentimens d'amitié que vous avez pour lui nous faisoient envier depuis long-temps le bonheur de vous connoître ; c'est avec le plus vif empressement que nous avons saisi l'occasion de vous rendre aujourd'hui notre hommage. Preval, à part à Richard. Ton neveu me paroît assez bien éduqué. Richard, Je le crois, c'est moi qui l'ai formé. Preval. Je suis forcé d'avouer à votre oncle que les 26 LA BLONDE ET LA BRUNE , éloges qu'il m'a laits de sa nièce, sont fort au-dessous de ce qu'elle offre en ce moment à mes jeux. Richard. Préval a raison; mon tableau n'étoit pas encore ressemblant. P R E V A L. Mais mon ami , c'est qu'elle est jolie à croquer. Richard. Ne vas-tu pas en devenir amoureux? tu t'y prendrois un peu tard. Marianne. Je ne crois devoir des comprimons aussi flatteurs qu'à votre indulgence et à vos boutés. P R E V A L,. Modestie et beauté ! Richard. C'est charmant. P R E V A L. Tout redouble déjà l'intérêt que je prenoig à vous. Richard. Tu la trouves donc, comme moi, bien différente de cette folle qui vouloit tantôt se donner poux ma nièce, et toucher à sa place les deux cents livres du premier quartier de la rente...... COMEDIE. 27 R E V A L. Il Faut, lui raconter cette histoire; je suis sûr qu'elle en rira beaucoup..... Richard. Je le crois... . Tiens, elle bulle déjà d'envie de la comioître..... Marianne. Mon oncle..... Richard. C'est que tu ne saurois t'jmaginer....... Figure-loi d'abord une femme avec des che^ veux d'un blond fade, ébourifés sur le fiant, et couvrant presque la moitié de sou visage enduit d'une couche de rouge et de blanc ; sur sa tête, un chapeau de tafetas rose, doublé de jaune et farci de rubans orange qui parois- soient reteints ; par derrière, un tas de cheveux blondins, tortillés en serpentaux, et tombant sur un pierrot de soie, lilas tendre ; une ceinture, et sur le dos une double croix de ruban d'un blanc sale..... E r N e s t. Cet accoutrement - là devoit vous paroître en effet bien singulier. M A R I A N N E. Enfin, cette femme..... 28 LA BLONDE ET LA BRUNE , P R E V A L. Elle se présente chez moi avec un ton auquel je suis peu accoutumé , eusuite elle me donna une. lettre où je reconnus l'écriture de Richard; mais sur le portrait que votre oncle me faisoit de vous, je lui refusai tout net urt argent qui n'appartenoit qu'à vous. Richard. Je suis arrivé au beau milieu de la dispute; j'aurois bien voulu que tu visses la manière avec laquelle je l'ai rembarrée.....L'extravagante! elle est sortie plus vite qu'elle n'étoit entrée; ah! je te connoissois trop bien, ma pauvre Marianne, pour m'en être laissé ainsi imposer. P R E V A L. Je vous avertis d'être en garde contre cettè friponne qui vous perdra par-tout de réputation, si elle continue à porter votre nom avec un extérieur aussi bizafe. • Richard. Sans doute, voilà ma vraie nièce; voilà ma bonne Marianne ! ( à Ernest ). Si l'autre s'a- visoit de se présenter chez toi, fais - moi le plaisir de la mettre à la porte, comme je n"v manqueiois pas pour mon propre compte. COMÉDIE. .29 Marianne, à part. Que je souffre! grand dieu! Richard. Ma petite Marianne, garde - toi jamais de suivre l'exemple de ees femmes dont les goûts se bornent à de vains colifichets. Les rubans, les chapeaux, les perruques blondes ne te rendront pas plus jolie ; l'innocence et la vertu, voilà les ornemens précieux dont il faut avoir soin de composer ta parure. M aeianne« jeitant aux genoux de son oncle. C'en est fait; mon cœur succombe à tant de coups.....Mon oncle , pardonnez..... P R E V A L. Que vois-je ?..... Richard. Je n'y comprends rien.....Relevez-vous ma nièce ; vous ne m'avez point offensé. Ernest. Hélas ! ma femme n'est que trop coupable. ' Marianne. Je suis indigne de vos bienfaits. Richard. Que veut dire ceci ? 30 LA BLONDE ET LA BRUNE, Ernest. Cette femme, l'objet de vos mépris, vous la voyez à vos genoux..... P R E V A L. Se pourroit-il ?.... Je n'ose Je croire.... Ernest. • Mon oncle, je suis accoutumé à vos bienfaits ; ce dernier est le plus grand de tous: une société très - peu faite pour nous avoit tourné la tête à ma chère amie ; la vanité nous jetoitdans des dépenses auxquelles il nous eût été impossible de suffire ; mais à compter d'aujourd'hui, ma femme est. bien corrigée: elle me l'a promis, et je vous le promets pour elle. Si vous voulez que je sois heureux, rendez votre amitié à votre nièce. Richard. J'ai toujours aimé celle-ci.....mais que l'autre se garde bien de se présenter jamais devant mes yeux. Marianne. Ma honte, ma douleur et mes larmes doivent vous assurer assez de mon repentir. P R e v A L. Je reste encore tout interdit, moi. COMÉDIE. 31 SCÈNE XI 11 et dernière. Les mêmes, M A D E L O N. M A D E L O N. Citoyens , vous êtes servis. F n E V A L. Allons nous mettre à table......tout est réconcilié. M A D E L O N , à Richard. Citoyen, voulez-vous bien m'ééouter une seule minute ? Richard. Volontiers. M a d E e o n. Vous ne me connoissez pas..... Richard. Non. M A D E L O N. Hé bien , je m'appelle Madelon ; je suis fiU e ......de probité: j'aime Pierre; Pierre. m aime ; nous nous convenons tous deux ; il ne tient (ju'à vous____ P R E V A L. I! suffit; demain nous parlerons de cela : je me charge de votre aflaire, Madelon........ allons dîner. 32 LA ILONDE ET LA BRUNE, Richard. Oui, car j'ai un appétit de tous les diables.... Viens, ma chère Marianne, je ne t'en veux pas; tu as reconnu ta faute.... je suis encore ton oncle.....De. bonne foi tu ne saurois te changer sans y perdre beaucoup......Crois- moi; une jolie femme n'a pas plus besoin de parure pour se faire aimer, que les tableaux de nos grands maîtres n'ont besoin de riche encadrement pour avoir du mérite aux yeux des véritables connoisscurs. VAUDEVILLE. Sexe charmant, Sexe volage , Profitez de cette leçon : Pour plaire à nos yeux davantage , Gardez vos attraits tels qu'ils sont. Promenez - vous dans la prairie , Examinez - y chaque fleur , La plus fraîche , la plus jolie , Ne change jamais de couleur. Qu'une laide et vieille coquette De Part emprunte le secours ; Je veux qu'une jeune brunette Soit toujours simple en ses atours: Que le rouge de son visage Soit le rouge de la pudeur ; COMÉDIE. Que ses cheveux, son doux langage Ne changent jamais de couleur. **38*- Quelques traîtres à la Patrie, Sous le règne de la terreur, Pour l'immoler à leur furie Avoient pris un dehors trompeur. Enfin la Justice céleste Paroît dans toute sa splendeur ; Le masque tombe , l'homme reste ; II n'a pas changé de couleur. ♦*88*- Sous des formes de toute espèce , Un méchant sait se faire voir ; Combien de gens passent sans cesse Du noir au blanc , du blanc au noir ! Tant d'inconstance ne dénote Que des cœurs faux, pleins de noirceur Le vrai, l'excellent Patriote Ne change jamais de couleur. Un Sénat courageux et sage Est calme au milieu du danger ; Un Pilote qui fait naufrage , Paroît ne pas s'en affliger : Mais un Auteur qui voit l'orage Ne sauroit contenir sa peur ; Lorsqu'il n'a pas votre suffrage, Il peut bien changer de couleur. F I N.