Répertoire du Théâtre français. N 147. jf^L^^^'^^w^EIBt^i^^ ^ TÏRM DE PADOUE, DRAME I.V TROIS JaiIKOTÉES PAR VICTOR HUGO. Prix: 20 6gr. (16 Ggr.) BERLIN. Cliez Ad. Mr. Schlksinger, Libraire et Éditeur de Musiqui (Unter dcn Limleri Nr. 34.) 1835. KtÊÊWTM ANGELO Première Journée. IiA CLEF. PERSONNAGES, ANGKLO MAfclWBM. LA TISBK. HOMODE1. RODOU'O. ANAFKSTO GAI.ROFA. Un jardin illuminé nom* une letc de nuit. A droite, mi palais plein de musique et de lumière, avec une porte sur lejardin et une galerie en arcades au res-de-cliaussce, où l'on y oit circuler les gens fie la fètc. Vers la porte, un banc de pierre. A &auebe, un autre banc sur lequel ou distingue dans l'ombre un homme endormi. Au fond, au-dessus des arbres, la silhouette noire île Fadoue au seizième siècle, sur un ciel clair. Vers la fin de l'acte, le jour parait. Scène I. LA TISBE, riche costume de fêle. ANGELO MALI- PIERI, la veste ducale, V étale d'or. HOMODEI, endormi; longue robe de laine brune fermée par devant, haut-de-chausses rouge; une guitare à côté de lui, LA TISBE. Oui, vous êtes le maître ici, monseigneur; vous êtes le magnifique podesta; vous avez droit de vie et de mort, toute puissance, toute liberté. Vous êtes envoyé de Venise, et partout où l'on vous voit il semble qu'on voit la. face et la majesté de celle république. Quand vous passez dans 4 ANGELO. une rue, monseigneur, les fenêtres se ferment, les passans s'esquivent, et tout le dedans des maisons tremble. Hélas! ces pauvres padouans n'ont guère l'attitude plus fière et plus rassurée devant vous que s'ils étaient les gens de Con- stantinople, et vous le turc. Oui, cela est ainsi. Ah! j'ai été à Brescia. C'est autre chose. Venise n'oserait pas Irai - ter Brescia comme elle traite Padoue ; Brescia se défendrait. Quand le bras de Venise frappe, Brescia mord, Padoue lèche. C'est une honte. Eh bien, quoique vous soyez ici le maître de tout le monde, et que vous prétendiez être le mien, écoutez-moi, monseigneur, je vais vous dire la vérité, moi. Pas sur les affaires d'état, n'ayez pas peur, mais sur les vôtres. Eh bien, oui! je vous le dis, vous êtes un homme étrange, je ne comprends rien à vous; vous êtes amoureux de moi et vous êtes jaloux de votre femme! ANGELO. Je suis jaloux aussi de vous, madame. LA TISBF'. Ah mon Dieu! vous n'avez pas besoin de me le dire! Et. pourtant vous n'en avez pas le droit, car je ne vous appartiens pas. Je passe ici pour votre maîtresse, pour votre tonte-puissante maîtresse, mais je ne le suis point vous le savez bien. ANGELO. Cette fête est magnifique, madame. LA TISUE. Ah! je ne suis qu'une pauvre comédienne de théâtre, on me permet de donner des fêtes aux sénateurs, je tâche d'amuser notre maître, mais cela ne me réussit guère aujourd'hui. Votre visage est plus sombre (|iie mon masque n'est noir. J'ai beau prodiguer les lampes el les flambeaux, l'ombre reste sur votre front. Ce que je vous donne en musique, vous ne me le rendez pas en gaieté, monseigneur. - Allons, riez donc un peu. ANGELO. Oui, je ris. — Ne m'avez-vous pas dit que c'était votre frère, ce jeune homme qui est arrivé avec vous à Padoue? LA TISJ1E. Oui. Après? ANGELO. Vous lui avez parlé tout-à- l'heure. Quel es! donc cet autre avec qui il était ? JOURNÉE I. SCÈNE I. 5 I.A TISBE. C'est sou ami. Un vincentin nommé Auafesto Galeofa. ANGELO. Et comment b'ajipelle-t-ii, votre finie ? LA TISBK. Rodolfo, monseigneur. Rodolfo. Je vous ai déjà expliqué tout cela vingt fois. Est-ce i|ut: vous n'avez rien ue plus gracieux à me «lire ? ASGELO. Pardon, Tisbe, je ne vous ferai plus de questions. Havez-vous que vous avez joué hier la llosmomla d'une grâce merveilleuse, que cette ville est bien heureuse do vous avoir et que toute l'Italie qui vous admire, Tisbe, envie ces padouans que vous plaignez tant. Ah! toute cette feule qui vous applaudit m'importune. Je meurs de jalousie quand je vous vois si belle pour tant de regards. Ah, Tisbe! — (Qu'est-ce donc que cet homme masqué à qui vous avez parlé ce soir entre deux portes ? LA TISBE. Pardon, Tisbe, je ne vous ferai plus de questions. — C'est fort bien. Cet homme, monseigneur, c'est Viigilio Tasca. ANGELO. Mon lieutenant'? LA TISBE. Votre sbire. ANGELO. Et que lui vouliez-vous? LA TISBE. Vous seriez bien attrapé, s'il ne me plaisait pan de vuus le dire. ANGELO. Tisbe!... LA TISBE. Non, tenez, jo suis bonne, voila l'histoire. Vous savez qui je suis? rien, une fille du peuple, une comédienne, une chose que vous caressez aujourd'hui el que vous briserez demain. Toujours en jouant. Eh bien! si peu que je sois, j'ai eu une mère. Savez-vous ce que c'est que d'avoir une mère? en avez-vous eu une, vous ? savez-vous ce que c'est que d'être enfant, pauvre enfant, faible, nu, misérable, affamé, seul au inonde, et de sentir que vous avez auprès de vous, autour de vous, au-dessus de vous, mat- 6 ANGELO. chant quand vous marchez, s'arrêtant quand vous vous ar- rêtez, souriant quand vous pleurez, une femme... — non, on ne sait pas encore que c'est une femme, — un ange qui est là, qui vous regarde, qui vous apprend à parler, nui vous apprend à rire, qui vous apprend à aimer! qui réchauffe vos doigts dans ses mains, votre corps dans ses genoux, votre aine dans son coeur! qui vous donne son lait quand vous êtes petit, son pain quand vous êtes grand, sa vie toujours! à qui vous dites, ma mère! et qui vous dit, mon enfant! d'une manière si douce que ces deux mots là réjouissent Dieu! — Eh bien! j'avais une mère comme cela, moi. C'était une pauvre femme sans mari qui chantait des chansons morlaques dans les places publiques de Brescia. J'allais avec elle. On nous jetait quelque monnaie. C'est ainsi que j'ai commencé. Ma mère se tenait d'habitude au pied de la statue de Galta-Melata. Un jour, il paraît que dans la chanson qu'elle chantait sans y rien 'comprendre, il y avait quelque rime offensante pour la seigneurie de Venise, ce qui faisait rire autour de nous les gens d'un ambassadeur. Un sénateur passa. Il regarda il entendit, et dit au capitaine-grand qui le suivait: A la potence cetle femme! Dans l'état de Venise, c'est bientôt l'ait. Ma mère fut saisie sur-le-champ. Elle ne dit rien: à quoi bon? m'embrassa avec une grosse larme qui tomba sur mon front, prit son crucifix et se laissa garrotter. Je le vois encore, ce crucifix. En cuivre poli. Mon nom, Tisbe, est grossièrement écrit au bas avec la pointe d'un stylet. Moi, j'avais seize ans alors, je regardais ces gens lier ma mère, sans pouvoir parler, ni crier, ni pleurer, immobile, glacée, morte, comme dans un rêve. La foule se taisait aussi. Mais il y avait avec le sénateur une jeune fille qu'il tenait par la main, sa lille sans doute, qui s'émut de pitié toui à coup. Une belle jeune fille, monseigneur. La pauvre enfant! elle se jeta aux pieds du sénateur, elle pleura tant, et des larmes si suppliantes et avec de si beaux yeux, qu'elle obtint la grâce de ma mère. Oui, monseigneur. Quand ma mère fut déliée, elle prit son crucifix, — ma mère, — et le donna à la belle enfant en lui disant: Madame, gardez ce crucifix, il vous portera bonheur. Depuis ce temps, ma mère est morte, sainte femme; moi, je suis devenue riche, et je voudrais revoir cette enfant, cet ange, qui a santé ma mère. Qui sait? elle est femme maintenant, et par conséquent malheureuse. Elle a peut- être besoin de moi à son tour. Dans toutes les villes où je vais, je fais venir le sbire, le barigel, l'homme de police, je lui conte l'aventure, et à celui qui trouvera la femme JOURNÉE 1. SCÈNE I. 7 que je cherche je donnerai dix mille sequins d'or. Voilà pourquoi j'ai parlé tout h l'heure entre deux portes à votre bttrigel Virgilio Tasea. Êtes-vous content? ASTGELO. Dix mille sequins d'or! mais que donnerez - vous à la femme elle-même, quand vous la retrouverez? LA TISBE. Ma vie! si elle veut. AlfGELO. Mais à qu°' ' a reconnaîtrez-vous? LA TISUE. Au irucifix de ma mère. ANGELO. Bah! elle l'aura perdu. LA TISBE. Oh, non! on ne perd pas ce qu'on a gagné ainsi. ANGKLO, apercevant Humodei. Madame! madame! il y a un homme là! savez-vous qu'il y a un homme là? qu'est-ce que c'est que cet homme? LA TISBE, Matant de rire. H«, mon Dieu! oui, je sais qu'il y a un homme là, et qui dort, encore! et d'un bon sommeil! N'allez-vous pas vous cirarouchcr anssi de celui-là? c'est mon pauvre Ho- modei. ANGELO. Homodei! qu'est-ce que c'est que cela, Homodei? LA TIS11E. Cela, Homodei, c'est un homme, monseigneur, comme ceci, la Tishe, c'est une femme. Homodei, monseigneur, c'est un joueur de guitare que monsieur le primicier de Saint-Marc, qui est fort de mes amis, m'a adressé dernièrement avec une lettre que je vous montrerai, vilain jaloux! e( même à la lettre était joint un présent. AtfGELO. Comment! LA TISBE. Oh! un vrai présent vénitien. Une hoîte qui contient simplement deux flacons; un blanc, l'autre noir. Dans le blanc, il y a un narcotique très - puissant qui endort pour douze heures d'un sommeil pareil à la mort; dans le noir, il y a du poison, de ce terrible poison que Malaspina fit prendre au pape dans une pilule d'aloës, vous savez. Mon- 8 ANGELO. sien* le primicier m'écrit que cela peut servir dans l'occasion. Une galanterie, connue tous voyez. ])u reste, le révérend primicier me prévient que le pauvre homme, porteur de la lettre et du présent, est idiot. Il est ici, et vous auriez dû le voir, depuis quinze jours, mangeant a l'oiliee, couchant dans le premier coin venu, à sa mode, jouant et chantant en attendant qu'il s'en aille à Vicence. Il vient de Venise. Hélas! ma mère n erré ainsi. Je le garderai tant qu'il voudra. Il a quelque temps égayé la compagnie ce soir. Notre fêle ne l'amuse pas, il dort. C'est aussi simple que cela. ANGELO. Vous me répondez de cet homme ? LA TISBE. Allons, vous voulez rire 1 La belle occasion pour prendre cet air effaré! un joueur de guitare, un idiot, un homme qui dort! Ah ça, monsieur le podesta, mais qu'est-ce que vous avez donc? Vous passez votre vie à faire des questions sur celui-ci, sur celui-là. Vous prenez ombrage de tout. Est-ce jalousie, on est-ce peur? ANGELO. L'une et l'autre. LA TISBE. Jalousie, je le comprends. Vous vous croyez obligé de surveiller deux femmes. Mais peur! vous le maître, vuus qui faites peur à tout le monde, au contraire! ANGELO. Première raison pour trembler. Se rapprochant d'elle et parlant bas. — Écoutez, Tisbe. Oui, vous l'avez dit, oui, je puis tout ici; je suis seignenr, despote et souverain de cette ville; je suis le podesta que Venise met sur Padoue, la griffe du tigre sur la brebis. Oui, tout-puissant; niais tout absolu que je suis, au-dessus de moi, voyez-vous, Tisbe, il y a une chose grand et terrible et pleine de ténèbres; il y a Venise. Et savez-vous ce que c'est que Venise, pauvre Tisbe"? Venise, je vais vous le dire, c'est l'inquisition d'état, c'est le conseil des Dix. Oh! le conseil des Dix! parlons-en bas, Tisbe, car il est peut-être là quelque paî t qui nous écoule. Des hommes que pas un de nous ne connaît, et qui nous connaissent tous. Des hommes qui ne sont visibles dans aucune cérémonie, et qui sont visibles dans tous les échafauds. Des hommes qui ont dans leurs mains toutes les têtes, la vôtre, la mienne, celle du doge, et qui n'ont ni simane, ni élole, ni couronne, rien qui les désigne JOURNEE I. SCENE I. 0 » et aux jeux, rien qui puisse vous faire ilire: Celui-ci en est! un signe mystérieux sous leurs rebes, tout mu plus; des agens partout, des sbires partout, des bourreaux partout. Des bommcs qui ne montrent jamais an peuple de Venise d'autres visages que ces mornes bourbes de bronze toujours ouvertes sous les porches de Saint-Marc, bouches fatales que la foule croit muettes et qui parlent cependant d'une façon bien haute et bien terrible, car elles disent à tout passant: dénoncez! — Une fois dénoncé, on est pris. Une fois pris, tout est dit. A Venise, tout se fait secrètement, mystérieusement, sûrement. Condamné, exécuté; rien à voir, rien à dire; pas un cri possible, pas un regard utile; le patient a un bâillon, le bourreau un masque. Que vous parlais-je d'écbafauds tout à l'heure'? je me trompais. A Venise, on ne meurt pas sur Péchafaud, on disparait. 11 manque tout à coup un homme dans une famille. Qu'est- il devenu'? les plombs, les puits, le canal Orfano le savent. Quelquefois on entend quelque chose tomber dans l'eau la nuit. Passez vite alors! Du reste, bals, festins, flambeaux, musiques, gondoles, théâtres, carnaval de cinq mois, voilà Venise. Vous, Tisbe,, ma belle comédienne, vous ne connaissez que ce côté-là; moi, sénateur, je connais l'autre. Voyez-vous, dans tout palais, dans celui du doge, dans le mien, à l'insu de celui qui l'habite, il y a un couloir secret, perpétuel trahisseur de toutes les salles, de toutes les chambres, de toutes les alcôves; un corridor ténébreux dont d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au juste où il est; une sape mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose. Et les vengeances personnelles qui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans cette ombre! Souveut la nuit je me dresse sur mon séant, j'écoute, et j'entends des pas dans mon mur. Voilà sous quelle pression je vie, Tisbe. Je suis sur Padoue; mais ceci est sur moi. j'ai mission de dompter Padoue. Il m'est ordonné d'être terrible. Je ne suis despote qu'à con~ dition d'être tyran. Ne me demandez jamais la grâce de qui que ce soit, à moi qui ne sais rien vous refuser, vous me perdriez. Tout m'est permis pour punir, rien pour pardonner. Oui, c'est ainsi. Tyran de Padoue, esclave de Venise. Je suis bien surveillé, allez. Oh! le conseil des Dix! Mettez un ouvrier seul dans une cave et faites-lui faire une serrure, avant que ta serrure soit finie, le conseil des Dix en a la clef dans sa poche. Madame! madame! le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'es- m 10 ANGELO. pione, le prêtre qui me confesse m'espionne, la femme qui me dit: Je t'aime, — oui, Tislje, — m'espionne! LA TISBE. Ah! monsieur! ASGELO. Vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez. Je ne parle pas de vous, Tislje. Oui, je vous le repète, tout ce qui me regarde est un oeil du conseil des Dix, tout ce qui m'écoute est une oreille du conseil des Dix, tout ce qui me touche est une main du conseil des Dix. Main redoutable qui tâte long--temps d'abord et qui saisit ensuite brusquement! Oh! magnifique podesta que je suis, je ne suis pas sik de ne pas voir demain apparaître subitement dans ma chambre un misérable sbire qui me dira de le suivie, et qui ne sera qu'un misérable sbire, et que je suivrai! où? dans quelque lieu profond d'où il ressortira sans moi. Madame, être de Venise, c'est pendre à un fil. C'est une sombre et sévère condition que la mienne, madame; d'être- là, penché sur cette fournaise ardente que vons nommez Padoue, le visage toujours couvert d'un masque, faisant ma besogne de tyran, entouré de chances, de précautions de terreurs, redoutant sans cesse quelque explosion, et tremblant à chaque instant d'être tué roide par mon oeuvre comme l'alchimiste par son poison! — Plaignez-moi, et ne me demandez pas pourquoi je tremble, madame! LA TISliE. Ah Dieu! affreuse position que la vôtre en effet! ANGELO. suis l'outil avec lequel un peuple torture un Ces outils-là s'usent vile et se cassent sou- Ah! je suis malheureux. Jl n'y a pour moi qu'une chose douce au monde, c'est vous. Pourtant je sens bien que vous ne m'aimez pas. Vous n'en aimez pas un antre, au moins? LA XISBE. Non, non, calmez-vous. ANGELO. Vous me dites mal ce non-là. LA TISBE. Ma foi! je vous le dis comme je peux. ANGELO. Ah! ne soyez pas à moi, j'y consens; mais ne soyez pas à un autre, Tisbe! Que je n'apprenne jamais qu'un autre... Oui, je mitre peuple, vent, Tisbe. JOURNEE 1. SCENE II. 11 LA TISUE. Si vous croyez que vous êtes beau quand vous me regardez comme cela! ANGEIO, Ah! Tisbe, quand m'aimerez-vous? LA TISliE. Quand tout le monde ici vous aimera. ANGELO. Hélas! — C'est égal, restez à Padouc. Je ne veux pas que vous quittiez Padouc, entendez-vous? si vous vous eu alliez, ma vie s'en irait. — Mon Dieu! voici qu'on vient à nous. Il y a long-temps déjà qu'on peut nous voir parler ensemble; cela pourrait donner des soupçons à Venise. Je VOUS laisse. (S'arrctant et montrant Homodei.) —■ \ûUS HIC répondez de cet homme'? LA TISBE. Comme d'un enfant qui dormirait là. ANGELO. C'est votre frère qui vient. Je vous laisse avec lui. II sort. Scène II. LA TISBE -, RODOLFO, vêtu de noir, sévère, une plume noire au chapeau; HOMODEI, toujours endormi. LA TISBE. Ah ! c'est Rodolfo ! Ah ! c'est Rodolfo ! Viens, je t'aime toi! (Se tournant vers le côté par où An K clo est sorti.) — Non, tyran imbécillc! ce n'est pas mon frère, c'est mon amant! — Viens, Rodolfo, mon brave soldat, mon noble proscrit, mon généreux homme! regarde-moi bien en face. Tu es beau, je t'aime! RODOLFO. Tisbe.... LA TISBE. Pourquoi as-tu voulu venir à Padoue? tu vu is bien, nous voilà pris au piège. Nous ne pouvons plus en sortir maintenant. Dans ta position, partout lu es obligé de te faire passer pour mon frère. Ce podesta s'est épris de la pauvre Tisbe; il nous tient; il ne veut pas nous là- cher. El puis je tremble sans cesse qu'il ne découvre qui lu es. Ah! quel supplice! Oh! n'importe, il n'aura rien de 12 ANGELO. moi, ce tyran! Tu en es bien sûr, n'est-ce pas, Rodolfo? Je veux pourtant que (u t'inquiètes de cela ; je veux que tu sois jaloux de moi, d'abord. IlODOLFO. Vous êtes une noble et charmante femme. LA TISBE. Oh! c'est que je suis jalouse de toi, moi, vois-tu ? mais jalouse! Cet Angelo Malipicri, ce vénitien, qui me parlait de jalousie aussi, lui, qui s'imagine être jaloux, cet homme! et qui mêle toutes sortes d'autres choses à cela. Ah! quand on est jaloux, monseigneur, on ne voit pas Venise, on ne voit pas le conseil des Dix, on ne voit pas les sbires, les espions, le canal Orfano; on n'a qu'une chose devant les jeux, sa jalousie. Moi, Rodolfo, je ne puis te voir parler à d'autres femmes; leur parler seulement; cela me fait mal. Quel droit ont-elles à des paroles de toi? Oh! une rivale! ne me donne jamais une rivale! je la tuerais. Tiens, je t'aime! tu es le seul homme que j'aie jamais aimé. Ma vie a été triste long-temps; elle rayonno maintenant. Tu es ma lumière. Ton amour, c'est un soleil qui s'est levé sur moi. Les autres hommes m'avaient glacée. Que ne t'ai-ie connu il y a dix ans'? il me semble que toutes les parties de mon coeur qui sont mortes de froid vivraient encore. Quelle joie de pouvoir être seuls un instant et parler! Quelle folie d'êtres venus à Padoue! nous vivons dans une telle contrainte! Mon Rodolfo! oui, pardieu! c'est mon amant! ali bien oui! mon frère! Tiens, je suis folle de joie quand je te parle h mon aise; tu vois bien que je suis folle? M'aimes-tu? RODOLFO. Qui ne vous aimerait pas, Tisbe? LA TISBE. Si vous me dites encore vous, je me fâcherai. 0 mon Dieu! il faut pourtant que j'aille me montrer un peu à mes conviés. Dis-moi, depuis quelque temps, je te trouve Pair triste. N'est-ce pas, tu n'es pas triste ? KODOLFO. Non, Tisbe. LA TISBE, Tu n'es pas souffrant? KODOLIO. Non. IiA TISBE. Tu n'es pas jaloux ? JOURNÉE I. SCÈNE III. 13 Non. RODOLFO. tA TISBE. Si! je veux que tu sois jaloux! on bien c'est que tu ne m'aimes pas! Allons! pas de tristesse. Ah çà, au fait, moi je tremble toujours, tu n'es pas inquiet? personne ici ne s'ait que tu n'es pas mon frère? RODOLFO. Personne, excepté Anafesto. LA TISBE. Ton ami. Oh ! celui-là est sûr. (Entre Anafesto Gaicor.o _ | je voici précisément. Je vais te eonher à lui pour quelques instans. (Riant.) — Monsieur Anafesto, avez soin qu'il ne parle h aucune femme. ANAFESTO, souriant. Soyez tranquille, madame. La Tisbe sort. Scène UI. RODOLFO, ANAFESTO GALEOFA, HOMODEI, toujours endormi. ANAFRSTO, la regardant sortir. Oh ! charmante ! — Rodolfo, lu es heureux ; elle t'aime. RODOLFO. Anafesto, je ne suis pas heureux; je ne J'aime pas. ANAFESTO. Comment! que dis-tu? RODOLFO, apercevant Homodeî. (Qu'est-ce que c'est que cet homme qui dort là? ANAFESTO. Rien; c'est ce pauvre musicien, tu sais? RODOLFO. Ah! oui, cet idiot. ANAFESTO. Tu n'aimes pas la Tisbe! Est-il possible! que viens- tu de me dire? RODOLFO. Ahl je t'ai dit cela? Oublie-le. ANAFESTO, La Tisbe! adorable femme.' 14 ANGELO. RODOLFO. Adorable en elFet. Je ne l'aime pas. ANAFESTO. Comment.' KODOLFO. Ne m'interroge point. ANAFESTO. Moi, ton ami! LA TISBE, rentrant et courant à Rodolfo avec un sourire. Je retiens seulement pour te dire un mot: Je t'aime! Maintenant je m'en vais. Elle sort en courant. ANAFESTO, la regardant sortir. Pauvre Tisbe! RODOLFO. Il y a au fond de ma vie un secret nui n'est connu que de moi seul. ANAFESTO. Quelque jour tu le confieras à ton ami, n'est-ce pas? Tu es bien sombre aujourd'hui, Rodolfo ? RODOLFO. Oui, laisse-moi un instant. Anafcsto sort. Rodolfo s'assied sur le banc de pierre près de la porte et laisse tomber sa tète dans ses mains. Quand Anafcsto est sorti, Hotnodei ouvre les yeux, se lève, puis va a pas lents se placer debout derrière Kodolfo absorbé dans sa rêverie. Scène IV. RODOLFO, HOMODEI. Ilomodei pose la main sur l'épaule de Rodolfo. Rodolfo se retourne et le regarde avec stupeur, IIOMODlïI. Vous ne vous appelez pas Rodoifo. Vous vous appelez Ezzelino da Romana, Vous êtes d'une ancienne famille qui a régné à Padoue, et qui en est bannie depuis deux cents ans. Vous errez de ville en ville sous un faux nom, vous hasardant quelquefois dans l'état de Venise. Il y a sept ans, à Venise même, vous aviez vingt ans alors, vous vîtes un jour dans une église une jeune fille très-belle. Dans l'église de Saint-Georges-le-Grand. Vous ne la suivîtes pas; à Venise, suivre une femme, c'est chercher un coup de stylet! mais vous revîntes souvent dans l'église. JOURNÉE ï. SCÈNE IV. 15 La jeune fille y revint aussi. Vous fûtes pris d'amour pour •■Ile, elle pour vous. Sans savoir son nom, car vous ne l'avez jamais su, et vous ne le savez pas encore, elle ne s'appelle pour vous que Catarina, vous trouvâtes moyen de lui écrire, elle de vous répondre. Vous obtîntes d'elle des rendez-vous chez une femme nommée la héate Cécilia. Ce fut entre elle et vous un amour éperdu; mais elle resta pare. Cette jeune fille était noble; c'est tout ce que vous saviez d'elle. Une noble vénitienne ne peut épouser qu'un vénitien ou un roi; vous n'êtes pas vénitien et vous n'êtes plus roi. Banni d'ailleurs, vous n'y pouviez aspirer. Un jour elle manqua au rendez-vous; la béate Cécilia vous apprit qu'on l'avait mariée. Du reste, vous ne pûtes pas plus savoir le nom du mari que vous n'aviez su le nom du père. Vous quittâtes Venise. Depuis ce jour, vous vous êtes enfui par toute l'Italie; mais l'amour vous a suivi. Vous avez jeté votre vie au plaisirs, aux distractions, aux folies, aux vices. Inutile. Vous avez tâché d'aimer d'autres, cette comédienne, par exemple, la Tisbe. Inutile encore. L'ancien amour a toujours reparu sous les nouveaux. Il y a trois mois, vous êtes venu à Padoue avec la Tisbe qui vous fait passer pour son frère. Le podesta, monseigneur Angelo Malipieri, s'est épris d'elle; et vous, voici ce qui vous est arrivé. Un soir, le seizième jour de février, une femme voilée a passé près de vous sur le pont Molino, vous a pris la main, et vous a mené dans la rue Sanpiero. Dans cette rue sont les ruines de l'ancien palais Magaruifi, démoli par votre ancêtre Ezzelin III; dans ces ruines il y a une cabane; dans cette cabane vous avez trouvé la femme de Venise que vous aimez et qui vous aime depuis sept ans. A partir de ce jour, vous vous êtes rencontré trois fois par semaine avec elle dans cette cabane. Elle est restée tout à la fois fidèle à son amour et à son honneur, à vous et à son mari. Du reste, cachant toujours son nom. Catarina, rien de plus. Le mois passé, votre bonheur s'est rompu brusquement. Un jour, elle n'a point paru à la cabane. Voilà cinq semaines que vous ne l'avez vue. Cela tient à ce que son mari se délie d'elle et la garde enfermée. — Nous sommes au matin, le jour va paraître. _ Vous la cherchez partout, vous ne la trouvez pas, vous ne •a trouverez jamais. — Voulez-vous la voir ce soir? IlODOLFO, le regardant fixement. Qui êfes-vous? HO.MODEr. Ah! des questions. Je n'y réponds pas. — Ainsi vous ne voulez pas voir aujourd'hui cette femme ? 1G ANGELO. RODOLFO. Si! si! la voir! je veux la voir! Au nom du ciel! la revoir un instant et mourir! HOMODEI. Vous la verrez. RODOLFO. Où? HOMODEI. Chez elle. RODOLFO. Mais, dites-moi, elle! qui est-elle? son nom? HOMODEI. Je vous le dirai ehez elle. RODOLFO. Ah! vous venez du ciel! HOMODEI. Je n'en sais rien. — Ce soir, au lever de la lune,— à minuit, c'est plus simple, — trouvez-vous à l'angle du palais d'Albert de Baon, rue Santo-Urbano. J'y serai. Je vous conduirai. A minuit. RODOLFO. Merci! Et vous ne voulez pas me dire qui vous êtes? HOMODEI. Qui je suis? Un idiot. H sort. RODOLFO, resté seul. Quel est cet homme? Ah! qu'importe! Minuit I à minuit! Qu'il y a loin d'ici minuit! Oh! Catarina! pour l'heure qu'il me promet, je lui aurais donné ma vie! Entre la Tisbe. Scène V. RODOLFO, LA TISBE. LA TISBE. C'est encore moi, Rodolfo. Bonjour! Je n'ai pu être plus long-temps sans te voir. Je ne puis me séparer de toi; je te suis partout; je pense et je vis par toi. Je suis l'ombre de ton corps, tu es l'ame du mien. RODOLFO. Prenez garde, Tisbe, ma famille est une famille fatale. Il y a sur nous une prédiction, une destinée qui s'accom- JOURNÉE I. SEÉNE VI. 17 l'lit presque linévîtablement de père en fils. Nous tuons qui nous aime. LA TISBE. Hé bien! tu me tueras. Après? pourvu que tu m'aimes! RODOLl'O. Tisbe... LA TISBE. Tu me pleureras ensuite. Je n'en veux pas plus. RODOLFO. Tisbe, vous mériteriez l'amour d'un ange. H lui baise la main et sort lentement. LA T1SBK, seule. Eh bien! comme il me quitte! Rodolfo! il s'en va. Qu'est-ce qu'il a donc? (Regardant Tcra le banc.) -Ah! Ho- luodei s'est réveillé! Homodei paraît au fond du théâtre. Scène VI. LA TISBE, HOMODEI. HOMODEI. Le Rotlolfo s'appelle Ezzelino, l'aventurier est un prince, l'idiot est un esprit, l'homme qui dort est un chat qui guette. OEil fermé, oreille ouverte. LA TISBE. Que dit-il? HOMODEI, montrant sa guitare. Celle guitare a des fibres qui rendent le son qu'on veut. Le coeur d'un homme, le coeur d'une femme ont aussi des fibres dont on peut jouer. LA TISBE. Qu'est-ce que cela veut dire? HOMODEI. Madame, cela veut dire que si par hasard vous perdez aujourd'hui un beau jeune homme q u i a une f nm ~ noi.e h son chapeau, je sais l'endroit où vous pourrez le retrouver la nuit prochaine. r l'A TISBE. Chez une femme! HOMODEI. Blonde. Répertoire No. H"/ 2 18 ANGKLO. LA TISBE. Quoi! que veux-tu dire? qui es-tu? HOMODEI. Je n'en sais rien. LA TISBE. Tu n'es pas ce que je croyais, malheureuse que je suis! Ah! le podesta s'en doutait, tu es un homme redoutable! Qui es-tu ? oh! qui es-tu? Rwiolfo chez ai» femme! la nuit prochaine! C'est là ce que tu veux dire! hein'? est-ce là ce que tu veux dire? HOMODEI. Je n'en sais rien. LA TISBE. Ah! tu mens! C'est impossible, Rodolfo m'aime. HOMODEI, Je n'en sais rien. LA TISBE. Ah! misérable! ah! lu mens! Comme il ment! Tu es un homme payé. Mon Dieu, j'ai donc des ennemis moi! Mais Rodolfo m'aime, Va, tu ne parviendras pas à m'a- larmer. Je ne te crois pas. Tu dois être bien furieux de voir que ce que tu me dis ne me fait aucun effet. HOMODEI. Vous avez remarqué sans doute que le podesta, monseigneur Angelo Malipieri, porte à sa chaîne de cou un petit bijou en or artistement travaillé. Ce bijou est une clef. Feignez d'en avoir envie comme d'un bijou. Demandez-la- lui sans lui dire ce que nous en voulons faire. LA TISBE. Une clef, dis-tu? Je ne la demanderai pas. Je ne demanderai rien. Cet infâme qui voudrait me faire soupçonner Rodolfo! Je ne veux pas de cette clef. Va-t'en, je ne t'écoute pas. HOMODEI. Voici justement le podesta qui vient. Quand vous aurez la clef, je vous expliquerai comment il faudra vous en servir la nuit prochaine. Je reviendrai dans un quart d'heure. LA TISBE. Misérable! tu ne m'entends donc pas? je te dis que je ne veux point de cette clef. J'ai confiance en Rodolfo, moi. Cette clef, je ne m'en occupe point. Je n'en dirai JOURNÉE I. SCENE VII. 19 pas un mot au podesta. Et ne reviens pas, c'est inutile! je ne te crois pas. HOMODEI. Dans un quart d'heure. Il sort. Enlrc Angelo. Scène VIL LA. TISBE, ANGELO. LA TISBR. Ah! vous voilà, monseigneur. Vous cherchez quel- qu un 7 ANGELO. Oui, Virgilio Tasca à qui j'avais un mot à dire. LA TISBR. Eh bien! êles-vous toujours jaloux? ANGELO. Toujours, madame. LA TISBE. Vous êtes fou. A quoi bon être jaloux? je ne comprends pas qu'on soit jaloux. J'aimerais uu homme, moi, que je n'en serais certainement pas jalouse. ANGELO. C'est que vous n'aimez personne. LA TISBR. Si. J'aime quelqu'un. ANGELO. Qui? LA TISBE. Vous. ANGELO. Vous m'aimez! est-il possible? ne vous jouez pas de moi, mon Dieu! Oh! répétez-moi ce que vous m'avez dit là. LA TISBK. Je VOUS aime. (II s'approche d'elle avec ravissement. Mie prend la chaîne qu'il porte au cou.] - Tiens! qu'esl-Ce donc que ce bijou? je ne l'avais pas encore remarqué. C'est joli. Bien travaillé. Oh ! mais c'est ciselé par Benvenuto. Charmant! Qu'est-ce que c'est donc? c'est bon pour une femme, ce bijou-là. ANGELO. Ah! Tisbe, vous m'avez rempli le coeur de joie avec un mot. 20 ANGELO. LA TISBB. C'est bon, c'est bon. Mais dites-moi donc ee que c'est que cela"? ANGBLO. Cela, c'est une clef. LA TISBB. Ah! c'est une clef. Tiens, je ne m'en serais jamais doutée. Ah! oui, je vois, c'est avec ceci qu'on ouvre. Ali! c'est une clef. ANGBLO. Oui, ma Tishe. LA TISBK. Ah bien! puisque c'est une clef, je n'en veox pas gardez-la. ANGBLO. Quoi! est-ce que vous en aviez envie, Tishe? LA TISBB. Peut-être. Comme d'un bijou bien ciselé. ANGBLO. Oh! prenez-la. II détache la clef du collier. LA T1SBE. Non. Si j'avais su que ce fût une clef, je ne vous en aurais pas parlé. Je n'en veux pas, vous di's-je. Cela vous sert peut-être. ANGBLO. Oh! bien rarement. D'ailleurs j'en ai une autre. Vous pouvez la prendre, je vous jure. LA TISBB. Non, je n'en ai plus envie. Est-ce qu'on ouvre des portes avec cette clef-là? elle est bien petite. ANGELO. Cela ne fait rien; ces clefs-là sont faites pour des serrures cachées. Celle-ci ouvre plusieurs portes, entre antres celle d'une chambre à coucher, LA TISBB. Vraiment! Allons! puisque vous l'exigez absolument, je la prends. Bile prend la clef. ANGBLO. Oh! merci. Quel bonheur, vous avez accepté quelque chose de moi! merci! LA TISBB. Au fait, je me souviens que l'ambassadeur de France à Venise, monsieur de Montluc, en avait une à peu près pareille. Avez-vous connu monsieur le maréchal de Montluc? Un homme de grand esprit, n'est-ce pas? Ah! vous JOURNÉE I. SCÈNE VIII. 21 astres nobles, vous ne pouvez parler aux ambassadeurs. Je n'y songeais pas. C'est égal, il n'était pas tendre aux huguenots, ce monsieur de Monlluc. Si jamais ils lui tombent dans les mains! c'est un lier catholique! _ Tenez, monseigneur, je crois que voilà Yirgilio Tasca qui vous cherche, là-bas, dans la galerie... ANGKLO. Vous croyez? ^ tisre< N'aviez-vous pas à lui parler? ANGELO. Oh! maudit soit-il de m'arracher d'auprès de vous! LA TISBE, lui montrant la galerie. Par là. ANGELO, lui baisant la main. Ali! Tisbc, vous m'aimez donc! LA TISBK. Par là, par là. Tasca vous attend. Angelu sort. Houiodei paraît au fond du théâtre; la Tisbe court à lui. Scène VIII. LA TISBE, HOMODEI. LA TISBK. J'ai la clef! HNIHODBI. Voyons. Examinant la clef. — Oui, c'est bien cela. — II y a dans le palais du po- desta une galerie qui regarde le pont Molino. Cachez-vous- \, ce soir. Derrière un meuble, derrière une tapisserie, où nous voudrez. A deux heures après minuit, je viendrai vous y chercher. LA TISBE, lui donnant sa bourse. Je te récompenserai mieux! En attendant, prends celte bourse. HOMODEI. Comme il vous plaira. Mais laissez-moi finir. A deux heures après minuit. Je viendrai vous chercher. Je vous indiquerai la première porte que vous aurez à ouvrir avec cette clef. Après quoi je vous quitterai. Vous pourrez fane le reste sans moi; vous n'aurez qu'a aller devant vous. LÀ TISBE. Qu'est-ce que je trouverai après la première porte? ANGELO. HOMODEI. Une seconde, que cette clef ouvre également. LA TIS1SE. Et après la seconde? HOMODEI. Une troisième. Cette clef les ouvre (ouïes. LA TISBEi Et après la troisième'? HOMODEI. Vous verrez. n^f fiÉ aras*! • ~ ~ " ' JOURNÉE II. SCENE I. 23 Deuxième «fournée. M3 CRUCIFIX. ANGKLO MALH'lKHl. (JATAKINA ItHAGAOlNI LA TISBK. RODOLK). PERSONNAGES. HOIHODB1. RKG1NKLLA. DAKJN K. lue chambre richement tendue d'écarlate rehaussée d'or. Dans im angle, à gauche, un lit magnifique estrade et sous un fini» porté par des colonnes torses. Au\ quatre eoins du dais pendent des rideauv cramoisis qui peuvent se fermer et radier entièrement le lit. A droite, dans l'angle, une fenêtre ouverte. JBu même coté, une porte masquée dans la tenture; auprès, un prie - Hicu, au-dessus duquel pend accroché au mur un crucifix en enivre poli. An fond, une grande porte à deux hattans. Kntre celte porte et le Ht, nui- autre porte petite et très-ornée. Xable, fauteuils, flambeau*.: un grand dressoir. JBlchors jardins, clochers, clair de lune. Une angélique sur la table. Scène I. DAFNE, REGINELLA, puis HOMODEI. IIKC1NKLLA. Oui, Dafnc, c'est certaifl. C'est Tioïlo, l'huissier de nuit, qui me l'a conté. La chose s'est passée tout récemment, an dernier voyage que madame a fait à Venise. Un Bbirc, un infâme sbire i s'est permis d'aimer madame, de lui écrire, Daine, de chercher à la voir. Cela se cançoit- il ! Madame l'a fait chasser, et a bien fait. DAr/NB, eotr'ouvrent la porte jirèd du priu-Uiea. C'est bien, Reginella; mais madame attend son livre d'heures, tu sais? KKGINhLl.A, rangeant tiuelquej livres sur la table. Quant à l'autre aventure, elle est j.lus terrible, et j'en suis sure aussi. Pour avoir averti son maître qu'il avait 24 ANGELO. rencontré nn espion dans la maison, ce pauvre Palinuro est mort subitement dans la même soirée. Le poisson, tu comprends. Je te conseille beaucoup de prudence. D'abord, il faut prendre garde à ce qu'on dit dans ce palais; il y a toujours quelqu'un dans le mur qui vous entend. DAINE. Allons, dépêche-toi donc, nous causerons une autre fois. Madame attend. REGINELLA, rangeant toujours et les yeux fixés sur la table. Si tu es si pressée, va devant. Je te suis, (Oafne sort et renlcrme la porte sans que Rcgiiiclla s'en aperçoive.)-Mais, VOIS— tu, Dafne, je te recommande le silence dans ce maudit palais. Il n'y a que cette chambre où l'on soit en sûreté. Ali! ici, du moins, on est tranquille. On peut dire tout ce qu'on veut. C'est le seul endroit où quand on parle on soit sûr de ne pas être écouté. Pendant qu'elle prononce ces derniers mots, un dressoir adossé au mur à droite tourne sur lui-même, donne passage a Homodei sans qu'elle s'en aperçoive, et se referme. HOMODEI. C'est le seul endroit où quand on parle on soit sûr de ne pas être écouté. REGINELLA, se retournant. Ciel! HOMODEI. Silence ! [Il entr'ouvre sa robe et découvre son pourpoint de velours noir oii sont brodées en argent ces trois lettres C, D. X. Regînella regarde les lettres et l'homme avec terreur.] — Lorsqu'on a VU l'un de nous et qu'on laisse deviner à qui que ce soit par un signe quelconque qu'on nous a vu, avant la lin du jour on est mort. — On parle de nous dans le peuple, tu dois savoir que cela se passe ainsi. REGINELLA. Jésus! Mais par quelle porte est-il entré? HOMODEI. Par aucune. REGINELLA. Jésus! HOMODEI. Re'ponds à toutes mes questions et ne me trompe sur rien. 11 y va de ta vie* Où donne cette porte'? Il montre la grande porte du fond. REGINELLA. Dans la chambre de nuit de monseigneur. HOMODEI, montrant la petite porte près de la grande. Et celle-ci? JOURNÉE II. SCÈNE I. 25 REGINELLA. Dans un escalier secret qui communique avec les galeries du palais. Monseigneur seul en a la clef. HOMODEl, désignant la porte près du prie-Dieu. Et celle-ci? HEGINELLA. Dans l'oratoire de madame. HOMODEl, Y a-t-il une issue à cet oratoire? HEGINELLA* Non. L'oratoire est dans une tourelle. II n'y a qu'une fenêtre grillée, HOMODEl, allant â la fenêtre. Qui est au niveau de celle-ci. C'est bien. Quatre- vingts pieds de mur à pic, et la Brenta au lias. Le grillage est du luxe. — Mais il y a un petit escalier dans cet oratoire. Oè monte-t-il? HEGINELLA. Dans ma chambre qui est aussi celle de Dafne, monseigneur. HOMODEl. Y a-t-il une issue à cette chambre? REGINELLA. Non, monseigneur. Une fenêtre grillée, et pas d'autre porte que celle qui descend dans l'oratoire. HOMODEl. Dès que ta maîtresse sera rentrée, tu monteras dans ta chambre, et tu y resteras sans rien écouter et sans rien dire. REGINELLA. J'obéirai, monseigneur. HOMODEl. Où est ta maîtresse? REGINELLA. Dans l'oratoire. Elle fait sa prière. HOMODEl. Elle reviendra ici ensuite? REGINELLA, Oui, monseigneur. ' HOMODEl. Pas avant une demi-heure? REGINELLA. Non, monseigneur. HOMODEl, C'est bien. Va-l'en. — Surtout, silence ! Rien de ce qui va se passer ici ne te regarde. Laisse tout faire sans 26 ANGELO. rien «lire. Le chat joue avec la souris, qn'es< ce que cela te fait? Tu ne m'as pas vu, tu ne sais jias que j'existe. Voilà. Tu comprends? Si lu hasardes un mot, je J'entendrai; un clin d'oeil, je le verrai: un geste, un signe, un serrement de main, je le sentirai. Va maintenant. RKG1NRLLA. Oh mon Dieu! qui est-ce donc qui va mourir ici? HOMODKI. Toi, si tu parles, (âu signe de Homodci, elle sort par la petite porte près du prie-Dieu. (Juand elle est sorti, Homodei s'approche du dressoir qui tourne de nouveau sur lui-même et laisse voir un couloir obscur. > — Monseigneur Rodolfo! vous pouvez venir à présent. I\euf marches à monter. [On entend des pas dans l'escalier que masque le dressoir. Rodolfo paraît. Scène II. HOMODEI, RODOLFO, enveloppé d'un manteau. HOMODEI. Entrez. KODOLFO. Où suis-je? HOMODKI. Où vous êtes? — Peut-être sur la planche de voire eciial'aiid. KODOLIO. Que voulez-vous dire? HOMODKI. Est-il venu jusqu'à vous qu'il y a dans l'aduiic une chambre, chambre redoutable, quoique pleine de ileurs, de parfums et d'amour peut-être, où nul homme ne peut pénétrer, quel qu'il suit, noble ou sujet, jeune ou vieux, car y entrer, en entrouvrir la porte seulement, c'est un crime puni de mort? ItODOLl'O. Oui, la chambre de la femme du podesta. HOMODKI. Justement. RCD01.KO. Ile bien, cette chambre... HOMODKI. Vous y êtes. RODOLFO. Chez la femme du podesta! JOURNÉE IL SCÈNE II, 27 HOMODKl. Oui. RODOLFO. CeJle nue j'aime 1 ?... J HOMOOKI. S'appelle Catarina Bragadini, femme d'Angelo Malipieri, podesla de Padoue. RODOLFO. Est-il possible? Catarina Bragadini! la femme du po- Jesta ! HOMODEI. Si vous avez peur, il est temps encore, voici la porte ouverte, allez-vous-en. rodolfo. Peur pour moi, non; mais pour elle. Qui est-ce qui me répond de vous ? HOMODEI. Ce qui vous répond de moi, je vais vous le dire puisque vous le voulez. 11 y a huit jours, à une heure avancée de la nuit, vous passiez sur la place de San-Prodo- cimo. Vous étiez seul. Vous avez entendu un bruit d'é- pées et des cris derrière l'église. Vous y avez couru. RODOLFO. Oui, et j'ai débarrassé de trois assassins qui Pallaient tuer un homme masqué.... HOMODEI. Lequel s'en est allé sans vous dire son nom et sans vous remercier. Cet homme masqué, c'était moi. Depuis cette nuit-là, monseigneur Ezzelino, je veus veux du bien. Vous ne me connaissez pas, mais je vous connais. J'ai cherché à vous rapprocher de la femme que vous aimez. C'est de la reconnaissance. Rien de plus. Vons fiez-vous à moi maintenant? KODOLFO. Oh ! oui ! oh ! merci ! Je craignais quelque trahison pour elle. J'avais un poids sur le coeur, tu me Potes. Ah! tu es mon ami, mon ami à jamais! tu fais plus pour moi que je n'ai fait pour toi. Oh! je n'aurais pas vécu plus longtemps sans voir Catarina. Je me serais tué, vois-tu; je me serais damné. Je n'ai sauvé que ta vie; toi, tu sauves mon coeur, tu sauves mon ame! HOMODEI. Ainsi vous restez? RODOLFO. Si je reste! si je reste! je me fie à toi, te dis-je! Oh! 28 ANCELO. la revoir! elle! une heure, une minute, la revoir! Tu ne comprends donc pas ce que c'est que cela, la revoir! — Où est-elle? HOMODEI. Là, dans son oratoire. RODOLFO. Où la reverrai-je? HOMODEI, Ici. RODOLFO. Quand? HOMODEI. Dans un quart d'heure. RODOLFO. Oh mon Dieu! HOMODEI, lui montrant toutes les portes l'une après l'autre. Faites attention. Là, au fond, est la chambre de nuit du podesfa. Il dort en ce moment, et rien ne veille à cette heure dans le palais, hors madame Catarina et nous. Je pense que vous ne risquez rien cette nuit. Quant à l'entrée qui nous a servi, je ne puis vous en communiquer le secret qui n'est connu que de moi seul ; mais au matin, il vous sera aisé de vous échapper. [Allant au fond.] — ç c ] a donc est la porte du mari. Quant à vous, seigneur Ro- dolfo, qui êtes l'amant, [il montre la fenêtre.] je ne vous conseille pas d'user de celle-ci. En aucun cas. Quatre-vingts pieds à pic, et la rivière au fonds. A présent je vous laisse. RODOLFO. Vous m'avez dit dans un quart d'heure? HOMODEI. Oui. KODOLFO, Viendra-i-elle seule ? HOMODEI. Peut-être que non. Mettez-vous à l'écart quelques iu s lans. RODOLFO. Où? HOMODEI, Derrière le lit. Ah! tenez! sur le balcon. Vous vous montrerez quand vous le jugerez à propos. Je crois qu'on remue les chaises dans l'oratoire. Madame Catarina va rentrer. 11 est temps de nous séparer. Adieu. RODOLFO, près du balcon. Qui que vous soyez, après uu tel service, vous pour- JOURNÉE II. SCÈNE III. 20 rfiz désormais disposer de lont ce qui est à moi, de mon bien, de ma vie! 11 se place sur le balcon où il disparaît. HOMODEI, revenant sur le devant du théâtre. A part. Elle n'est plus à vous, monseigneur. 11 regarde si Bodolfo ne le voit plus, puis il tire de sa poitrine une lettre qu'il dépose «ur la table. 11 sort par l'entres secrète qui se referme sur lui. — Entrent, par la porte de l'oratoire, Catarina et Daliic Catarina en costume de femme noble vénitienne. Scène III. CATARINA, DAFNE, RODOLFO, caché sur le balcon. CATARINA. Plus d'un mois! Sais-tu qu'il y a plus d'un mois, Daine'? Oh! c'est donc fini. Encore si je pouvais dormir, je le venais peut-être en rêve, mais je ne dors plus. Où est llegïnella? DAFNE. Elle vient de monter dans sa chambre, où elle s'est mise en prière. Vais-je l'appeler pour qu'elle vienne servir madame ? CATARINA. Laisse-la servir Dieu. Laisse-la prier. Hélas! moi cela ne me fait rien de prier! DAFNE. Fermerai-je cette fenêtre, madame? CATARINA. Cela tient à ce que je souffre trop, vois-tu, ma pauvre Dafne. Il y a pourtant cinq semaines, cinq semaines éternelles que je ne l'ai vu! — Non, ne ferme pas la fenêtre. Cela me rafraîchit un peu. J'ai Ja tête brillante. Touche. — Et je ne le verrai plus! Je suis enfermée, gardée, en prison. C'est fini. Pénétrer dans cette chambre, c'est un crime de mort. Oh! je ne voudrais pas même le voir. Le voir ici! Je tremble rien que d'v songer. Hélas mon Dieu! cet amour était donc bien coupable, mon Dieu! Pourquoi est-il revenu à Padoue? Pourquoi me suis-je laissée reprendre à ce bonheur qui devait durer si peu,? Je le voyais une heure de temps un temps. Cette heure, si étroite et si vile fermée, c'était le seul soupirail par où il entrait un peu d'air et de soleil dans ma vie. Maintenant tout est muré. Je ne verrai plus ce visage 30 ANGELO. d'où le jour me venait. Oh ! Rodolfo! Dafnc, dis-moi lu vérité, n'est-ce pas que tu crois bien que je ne le verrai plus? DAFNE. Madame.., CATARINA. Et puis, moi, je ne suis pas comme les autres femmes. Les plaisirs, les fêtes, les distractions, tout cela ne me ferait rien. Moi, Dafne, depuis sept ans, je n'ai dans Je coeur qu'une pensée, l'amour, qu'un sentiment, l'amour, qu'un nom, Rodolfo. Quand je regarde en moi-même, j'y trouve Rodolfo, toujours Rodolfo, rien que Rodolfo. Mon aine est faite à son image. Vois-tu, c'est impossible autrement. Voilà sept ans que je l'aime. J'étais toute jeune. Comme on vous marie sans pitié! Par exemple, mon mari, eh bien, je n'ose seulement pas lui parler. Crois-tu que cela fasse une vie bien heureuse'? Quelle position que la mienne! Encore si j'avais ma mère! dafnf. Chassez donc toutes ces idées tristes, madame. CATARINA. Oh! par des soirées pareilles, Dafne, nous avons passé, lui et moi, de bien douces heures. Est-ce que c'est coupable tout ce que je te dis là de lui'? Non, n'est-ce pas ? Allons, mon chagrin t'afflige, je ne veux pas te faire de peine. Va dormir. Va retrouver Reginella, BAFRE. Est-ce que madame '?.,. CATARINA. Oui, je me déferai seule. Dors bien, ma bonne Dafne. Va. DAFNE. Que le ciel vous garde cette nuit, madame! Elle sort par la porte de l'oratoire. Scène IV. CATARINA, RODOLFO, d'abord sur le balcon. CATARINA, seule. H y avait une chanson qu'il chantait. 11 la chantait à mes pieds avec une voix si douce! Oh! il y a îles *o- mens où je voudrais le voir. Je donnerais mon sang pour cela! Ce couplet surtout qu'il m'adressait. [««« prend i» gu«ta«. j — Voici l'ail', JC Cl'OiS. (.Elle joue quelquesmesura d'une musique JOURNÉE II. SCÈNE IV. 31 mélancolique.;] — J e voudrais me rappeler les paroles. Oh! je vendrais mon ame pour les lui entendre chanter, à lui, encore une fois ! sans le voir, de là bas, d'aussi loin qu'on voudrait. Mais sa voix! entendre sa voix! RODOLFO , du ba/con où il est caché. Il chante. Je t'adore ange et t'aime femme. Dieu qui par toi m'a complété A fait mon amour pour ton âme Kt mon regard pour ta beauté. Ciel! CATARINA, laissant tomber la gui lare, RODOLKO, continuant. Toujours caché, <) ma charmante, Kcoute ici L'amant qui chante Kt pleure aussi. CATARINA. Rotlolfo! KOUOLKO, paraissant et jetant son manteau sur le balcon derrière lut, Catarina! Il vient tomber à ses pieds. CATARINA. Vous êtes ici? Comment! vous êtes ici? Oh Dieu! je meurs de joie et d'épouvante. Rodolfo! savez-y»us où vous êtes? Est-ce que vous vous figurez que vous èic« ici dans une chambre comme une autre, malheureux ? Vous risquez votre tète. KODOLFO. Que m'importe! Je serais mort de ne plus vous voir, j'aime mieux mourir pour vous avoir revue. CATARINA. Tu as bien fait, Eh bien oui, tu as eu raison de venir. Ma tête aussi est risquée. Je te revois, qu'importe le reste! Une heure avec toi, et ensuite que ce plafond croule, s'il veut! KODO&TO. D'ailleurs le ciel nous protégera, tout dort dans le palais, il n'y a pas de raison pour que je ne sorte pas comme je suis entré. CATARINA. Comment as-tu fait? RODOLFO. C'est un homme auquel j'ai sauvé la vie... Je vous expliqncrai cela. Je suis sfcr des moyens que j'ai employés. 32 ANGELO. CATARWA, N'est-ce pas? oh! si tu es sàr, cela suffit. Oh Dieu! mais regarde-moi donc que je te voie! RODOLFO, Catarina ! CATARINA. Oli! ne pensons plus qu'à nous, toi à moi, moi à toi. Tu me trouves bien changée, n'est-ce pas? Je vais t'en dire la raison , c'est que depuis cinq semaines je n'ai fait que pleurer. Et toi, qu'as-tn fait tout ce temps-là? As-tu été bien triste au moins? Quel effet cela t'a-t-il fait, cette séparation? Dis-moi cela. Parle-moi. Je veux que ta me parles. RODOLFO. 0 Catarina, élre séparé de toi, c'est avoir les ténèbres sur les yeux, le vide au coeur! C'est sentir qu'on meurt un peu chaque jour! C'est être sans lampe dans un cachot, sans étoile dans la nuit! C'est ne plus vivre, ne plus penser, ne plus savoir rien! Ce que j'ais fait, dis-tu? je l'ignore. Ce que j'ai senti, le voilà. CATARINA. Eh bien, moi aussi! Eh bien, moi aussi! Oh! je vois que nos coeurs n'ont pas été séparés. 11 faut que je te dise bien des choses. Par où commencer? On m'a enfermée. Je ne puis plus sortir. J'ai bien souffert. Vois-tu, il ne faut pas l'étonner si je n'ai pas tout de suite sautéà ton cou, c'est que j'ai été saisie. Oh Dieu! quand j'ai entendu ta voix, je ne puis pas te dire, je ne savais plus où j'étais. Voyons, assieds- toi là, tu sais? comme autrefois. Parlons bas seulement. Tu resteras jusqu'au matin. Dafne te fera sortir. Oh! quelles heures délicieuses! Eh bien, maintenant, je n'ai plus peur du tout, tu m'as pleinement rassurée. Oh! Je suis joyeuse de te voir. Toi ou le paradis, je choisirais toi. Tu demanderas à Dafne comme j'ai pleuré! elle a bien eu soin de moi, la pauvre fille. Tu la remercieras. Et Reginella aussi. Mais dis-moi, tu as donc découvert mon nom? Oh! tu n'es embarrassé de rien, toi. Je ne sais pas ce que tu ne ferais pas quand tu veux une chose. Oh dis! auras-tu moyen de revenir? RODOLFO. Oui. Et comment vivrats-je sans cela? Catarina, je l'écoute avec ravissement. Oh! ne crains rien. Vois comme cette nuit est calme. Tout est amour en nous, tout est repos autour de nous. Deux aines comme les nôtres qui JOURNÉE IT. SCÈNE. IV. 33 s'épanchent l'une dans l'autre, Catarina, c'est quelque cliose île l'impide et de sacré que Dieu ne voudrait pas troubler! Je t'aime, tu m'aimes et Dieu nous voit! 11 n'y a que nous trois d éveillés à cette heure! Ne crains rien. CATARINA. Non. Et puis il y a des momens où l'on oublie tout. On est heureux, on est ébloui l'un de l'autre. Vois, Ro- dolfo: séparés, je ne suis qu'une pauvre femme prisonnière, tu n'es qu'un pauvre homme banni ; ensemble, nous ferions envie aux anges! Oh! non, ils ne sont pas tant au ciel que nous. Rodolfo, on ne meurt pas de joie, car je serais morte. Tout est mêlé dans ma tête. Je t'ai fait mille questions tout à l'heure, je ne puis plus me rappeler un mot de ce que je t'ai dit. T'en souviens-tu, toi, seulement ? Quoi! ce n'est pas un rêve! Vraiment, tu es là, toi! RODOLFO. Pauvre amie! CATARINA. Non, tiens, ne me parle pas, laisse-moi rassembler mes idées, laisse-moi te regarder, mon aine! laisse-moi penser que tu es là. Tout à l'heure je te répondrai. On a des momens comme cela, tu sais, on l'on veut regarder l'homme qu'on aime et lui dire: Tais-toi, je te regarde! Tais-toi, je t'aime ! Tais-toi, je suis heureuse ! [il lui baise la main, Elle se retourne et aperçoit la lettre qui est sur la table] - Qu'est-Ce que c'est que cela? O mon Dieu! Voici un papier qui me réveille! Une lettre! Est-ce toi qui as mis celte lettre-là 1 RODOLFO. Non. Mais c'est sans doute l'homme qui est venu avec moi. CATARIIfA. Il est venu un homme avec loi! Qui? Voyons! Qu'est- ce que C'est que cette lettre'? [Elle décacheté avidement la let- »re et m.] — „I1 j a des gens qui ne s'enivrent que de vin de Chypre. Il y en a d'autres qui ne jouissent que de la vengeance raffinée. Madame, un sbire qui aime est bien petit, un sbire qui se venge est bien grand." — RODOLFO. Grand Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? CATARINA. Je connais l'écriture. C'est un infâme qui a osé m'ai- mer, et me le dire, et venir un jour chez moi, à. Venise, et que j'ai fait chasser. Cet homme s'appelle Homodei. Répertoire No. 147. 3 nrtwm' mm i *-m 34 ANGELO. RODOLrO. En effet. CATARINA. C'est un espion du conseil des BW. RODOLT'O. Ciel. CATARIRA. Nous sommes perdus! Il J » un piège, et nous y sommes pris. [Kilo va au Iialrnn et regarde] Ah Dion ! RODOLFO. Quoi? CATARINA. Eteins ce flambeau, vite! RODOLFO, éteignant le flambeau. Qu'as-tu? CATARINA. La galerie qui donne sur le pont Molino... RODOLFO. Eh bien"? CATARINA. Je viens d'y voir paraître et disparaître une lumière. RODOLFO. Misérable insensé nue je suis! Catarina! la cause de ta perte, c'est moi! CATAKINA. Rodolfo, je serais venue à toi comme tu es venu à moi (Prêtant l'oreille à la petite porte du fond.) — Silence ! — Ecoulons. — Je crois entendre du bruit dans le corridor. Oui! on ouvre une porte! On marche! — Par où es-tu entré? RODOLFO. Par une porte masquée, là, que ce démon a refermée. CATARINA. Que faire ? RODOLFO. Cette porte?... CATARINA, Donne chez mon mari! RODOLFO. La fenêtre?... CATARINA. Un abîme! RODOLFO. Cette porle-cl? JOURNÉE II. SCÈNE V. 35 CATARINA. C'est mon oratoire, où il n'y a pas d'issue. Aucun moyen île fuir. C'est égal, entre-s-y. [mie „ Uïrc Poratoir», Rodolfo s'y précipite. KUe referme la porte. Rcste'e seule.] --- F ei -_ nions-la à doultle tour. [Elle prend la clef qu'elle cache dans sa poitrine.] — Qui sait ce qui va arriver? Il voudrait peut- être me porter secours. U sertirait, il se perdrait, cuie va à la petite porte du fond.] — Je , n '™ tcn ^ plus rien. Si! on marche. On s'arrête. Tour écouter sans doute. Ah! mon Dieu' feignons toujours de dormir, [Mie quitte sa robe de surtout e't se jette sur le lit] — A} >! " ,on D»eu! je tremble ! On met une clef dans la serrure! Oh! je ne veux pas TOir ce qui va entrer] [Rllc ferme les rideaux du lit. La porte s'ouvre.] Scène V. CATARINA, LA TISBE. Entre la Tisbe, pâle, une lampe à la main. KHe avance à pas lents, regardant autour d'elle. Arrivée à la table, elle examine le (lambeau qu'on vient d'éteindre. LA TISHE. Le iambean fume encore. [Elle se tourne, et aperçoit le lit, y court et tire le rideau ] — Elle est seule ! elle fait sémillant de dormit'. [Klle se met a faire le tour de la chamhre, examinant les portes et le mur.] — Ceci est la porte du mari. Heurtantda revers de la main sur la porte de l'oratoire qui est masquée dans la tenture.] — II y a ici line porte. [Catarina s'est dressée sur son séant et la regarde faire avec stupeur.] CATAIiINA. Qu'est-ce que c'est que ceci? LA TISBE. Ceci? ce que c'est? Tenez, je vais vous le dire. C'est la maîtresse du podesta qui tient dans ses mains la femme du podesta! CATAIIINA. Ciel! LA TISBE. Ce que c'est que ceci, madame? C'est une comédienne, une fille de théâtre, une haladine, comme vous nous appelez, qui tient dans ses mains, je viens de vous le dire, une grande daine, uite femme mariée, m, c femme respectée, une vertu! qui la tient dans ses mains, dans ses ongles, dans ses dents! qui peut en faire ce qu'elle voudra, de cède 36 ANGELO. grande dame, de cette bonne renommée dorée, et qui va la déchirer, la mettre en pièces, la mettre en lambeaux, la mettre un morceaux! Ah! mesdames les grandes dames, je ne sais pas ce qui va arriver, mais ce qui est sùr, c'est que j'en ai une là sous mes pieds, une de vous autres! et que je ne la lâcherai pas! et qu'elle peut être tranquille! et qu'il aurait mieux valu pour elle la foudre sur sa tête cpie mon visage devant le sien! Dites donc, madame, je vous trouve hardie d'oser lever les yeux sur moi quand vous avez un amant chez vous! CATARINA. Madame... LA TISBE. Caché ! CATARINA. Vous vous trompez!... LA TISBE. Ah! tenez, ne niez pas. Il était là! Vos places sont encore marquées par vos fauteuils. Vous auriez du les déranger au moins. Et que vous disiez-vous? Mille choses tendres, n'est-ce pas'? mille choses charmantes, n'est-ce pas? Je t'aimel je t'adore! je suis à toi!... — Ah! ne me touchez pas, madame! CATAIUNA. Je ne puis comprendre... LA. TISBE. Et vous ne valez pas mieux que nous, mesdames! Ce que nous disons tout haut à un homme en plein jour, vous le lui balbutiez honteusement la nuit. Il n'y a que les heures de changées! Nous vous prenons vos maris, vous nous prenez nos amans. C'est une lutte. Fort bien, Jultons! Ah! lard, hypocrisie, trahisons, vertus singées, fausses femmes que vous êtes! Non, pardieu! vous ne nous valez pas! Nous ne trompons personne, nous! Vous, vous trompez le monde, vous trompez vos familles, vous trompez vos maris, vous tromperiez le bon Dieu, si vous pouviez! Oh! les vertueuses femmes qui passent voilées dans les rues! Elles vont à l'église! rangez-vous donc! inclinez-vous donc! prosternez-vous donc! Non, ne vous rangez pas, ne vous inclinez pas, ne vous prosternez pas, allez droit à elles, arrachez le voile, derrière le voile il y a un masque, arrachez le masque, derrière le masque il y a une bouche qui meut! — Oh, cela m'est égal, je suis la maîtresse du pu- desfa, et vous êtes sa femme, et je veux vous perdre ! les JOURNEE IL SCENE V. CATAKINA. Madame... LA TiSBK. CATARIÎfA. LA TISliE. Grand Dieu! Où est-il ? Qui? Lui. CATAKIKA. Je suis seule ici. Vraiment seule. Toute seule, comprends rien 11 ce ( l ue V0lis nie demandez. J e Je ne comprends neu a eu que vous me uemanaez. je ne vous connais pas, mais vos paroles me glacent d'épouvante, madame. Je ne sais pas ce que j'ai fait contre vous. Je ne puis croire que vous ayez un intérêt dans tout ceci... LA TISBE. Si j'ai un intérêt dans ceci! Je le crois bien que j'en ai un! Vous en doutez, vous! Ces femmes vertueuses sont incroyables! Est-ce que je vous parlerais comme je viens de vous parler si je n'avais pas la rage au coeur! Qu'est-ce que cela me fait, à moi, tout ce tjue je vous ai dit? Qu'est-ce que cela me fait que vous soyez une grande dame et que je sois une comédienne! Cela m'est bien égal, je suis aussi belle que vous! J'ai la haine dans le coeur, te dis-je, et je t'insulte comme je peux ! Où est cet homme? Le nom de cet homme? Je veux voir cet homme! Oh! quand je pense qu'elle faisait semblant de dormir 1 Véritablement, c'est infâme! CATARINA. Dieu! mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir? nom du ciel, madame! si vous saviez... Au Je suis sûr qu'il LA TiSBE, Je sais qu'il y a là une porte! est là! CATAKINA. C'est mon oratoire, madame. Rien autre chose. H n'y a personne, je vous le jure. Si vous saviez! ou vous a trompée sur mon compte. Je vis retirée, isolée, cachée à tous les yeux... LA TISBE. Le voilà! GATARINA. C'est mon oratoire, je vous assure. [Il n'y à la que mon prie-Dieu et mon livre d'heures.*. ■ i i—, mm • 1 38 ANGELO. LA TISBE. Le masque! CATARINA. Je vous jure qu'il n'y a personne de caché là, madame .' LA TISBE. La bouche qui ment! CATARIUA. Madame ♦., LA TISBE. C'est bien cela. Mais êtes-vous folle de me parler ainsi et d'avoir l'air d'une coupable qui a peur! Yous ne niez pas avec assez d'assurance. Allons, redressez-vous, madame, mettez-vous en colère, si vous l'osez, et faites donc la femme innocente! Elle aperçoit tout â coup le manteau qui est resté à terre près du balcon, elle y court et le ramasse. — Ah! tenez, cela n'est plus possible. Voici le manteau. CATARINA. Ciel! LA TISBE. Non, ce n'est pas un manteau, n'est-ce pas? Ce n'est pas un manteau d'homme? Malheureusement, on ne peut reconnaître à qui il appartient, tous ces manteaux-là se ressemblent. Allons, prenez garde à vous, dites-moi le nom de cet homme! CATARIUA. Je ne sais ce que vous voulez dire. LA TISBE. C'est votre oratoire, cela"? Eh bien! ouvrez-le-moi. CATARINA. Pourquoi? LA TISBE. Je veux prier Dieu aussi, moi. Ouvrez. CATARISTA. J'en ai perdu la clef. LA TISBE. Ouvrez donc! CATARINA. Je ne sais pas qui a la clef. JOURNEE II. SCENE V. 39 HUILA TISBE. Ah! etatf votre mari qui l'a! — Monseigaeur Angelo! Angelo! lille veut courir à la porto du fond, Calarina se jette devant et la retient. CATA1UNA. Non! vous n'irez pas à cette porte. Non, vous n'irez pas! Je ne vous ai rien fait. Je ne vois pas du tout ce que vous avez contre moi. Vous ne me perdrez pas, madame. Vous aurez pitié de moi. Arrêtez uu instant. Vous allez voir. Je vais vous expliquer. Un instant, seulement. Depuis nue vous êtes là, je suis tout étourdie, tout effrayée et puis vos paroles, tout ce que vous m'avez dit, je suis vraiment troublée, je n'ai pas tout compris, vous m'avez dit que vous étiez une comédienne, que j'étais une grande dame, je ne sais plus, je vous jure qu'il n'y a personne là. Vous ne m'avez pas parlé de ce sbire, je suis sûre cependant que c'est lui qui est cause de tout, c'est un homme affreux qui vous trompe. Un espion! On ne croit pas un espion! Oh! écoutez-moi un instant. Entre femmes on ne se refuse pas un instant. Un homme que je prierais ne serait pas si bon. Mais vous, ayez pitié. Vous êtes trop belle pour être méchante. Je vous disais donc que c'est ce misérable homme, cet espion, ce sbire, il suffit de s'entendre, vous auriez regret ensuite d'avoir causé ma mort. N'éveillez pas mon mari. Il me ferait mourir. Si VOUS saviez ma position, vous me plaindriez. Je ne suis pas coupable, pas très-coupable, vraiment. J'ai peut-être fait quelque imprudence, mais c'est que je n'ai plus ma mère. Oh! ayez pitié de mol, n'allez pas à cette porte, je vous en prie, je vous en prie, je vous en prie! LA TISBE. C'est fini! Non! je n'écoute plus rien! Monseigneur! monseigneur! CATARliVA. Arrêtez! Ah! Dieu! Ah! arrêtez! Vous ne savez, donc pas qu'il va me tuer! Laissez-moi au moins un instant, encore un petit instant, pour prier Dieu! Non, |k ne sortirai pas d'ici. Voyez-vous, je vais me mettre à genoux là... [Lui montrant le crucilix de cuivre au-dessus du prie-Dieu] — devant CC CrUranX. [L'oeil de la Tisbe s'attache au crucifix.] — Oh! tenez, par grâce, priez à côté de moi. Voulez, vous, dites'? Et puis après, si vous voulez toujours ma mort, si le bon Dieu vous laisse cette pensée-là, vous fc rcas ce que vous voudrez. 40 ANGELO. LA TISBE. Elle se précipite sur le crucifix et l'arrache du mur. Qu'est-ce que c'est que ce crucifix? D'où vous yient- il~? D'où le tenez-YOus'? Qui vous l'a donné ? CATARINA. Quoi? ce crucifix"? Oh! je suis anéantie. Oli! cela ne vous sert à rien de me faire des questions sur ce crucifix! LA TISBE. Comment est-il en vos mains? dites vite! Le flambeau est resté sur une crédence près du balcon. Elle s'en approche et examine le crucifix. Catarina la suit. CATARINA. Eh bien, c'est une femme. Vous regardez le nom qui est au bas, c'est un nom que je ne connais pas, Tisbe, je crois. C'est une pauvre femme qu'on voulait faire mourir. J'ai demandé sa grâce, moi. Comme c'était mon père, il me l'a accordée. A Brescia. J'étais tout enfant. Oh! ne me perdez pas, ayez pitié de moi, madame. Alors la femme m'a donné ce crucifix, en me disant qu'il me porterait bonheur. Voilà tout. Je vous jure que voilà bien tout. Mais qu'est-ce que cela vous fait ? A quoi bon me faire dire des choses inutiles'? Oh! je suis épuisée! LA TIRER, â part. Ciel! 0 ma mère! La porte du fond s'ouvre. Angclo paraît vetu d'une robe de nuit. CATARINA, revenant sur le devant du théâtre. Mon mari! Je suis perdue! Scène VI. CATARINA, LA TISBE, ANGELO. ANGELO, sans voir la Tisbe, qui est restée près du balcon. Qu'est-ce que cela signifie, madame 1 ? 11 me semble que je viens d'entendre du bruit chez vous. CATARINA. Monsieur... ANGKLO. Comment se fait-il que Y ous ne soyez pas couchée à cette heure'? JOURNEE II. SCENE VI. 41 CATAIUNA. C'est que.., ANGELO. Mon Dieu, vous êtes toute tremblante. 11 y a q ue L qu'un eliez vous, madame I LA TISBE, s'avançant du fond du théâtre. Oui, monseigneur. Moi. ANGELO. Vous, Tisbe! LA TISBE, Oui, moi. ANGELO, Vous ici! au milieu de la nuit! Comment se fait-il que vous soyez ici, que vous y soyez à cette heure, et que madame... LA TISBE. Soit toute tremblante? Je vais vous dire cela, monseigneur. Écoutez-moi. La chose en vaut la peine. CATARINA, à part. Allons! c'est fini. LA TISBE. Voici, en deux mots. Vous deviez être assassiné demain matin. ANGELO. Moi! LA TISBE. En vous rendant de votre palais au mien. Vous savez qne le matin vous sortez ordinairement seul. J'en ai reçu l'avis cette nuit même, et je suis venue en toute bâté avertir madame qu'elle eût à vous empêcher de sortir demain. Voilà pourquoi je suis ici, pourquoi j'y suis au milieu de la nuit, et pourquoi madame est toute tremblante. CATARINA, â part. Grand Dieu! qu'est-ce que c'est que cette femme? ANGELO. Est-il possible'? Eh bien! cela ne m'étonne pas! Vous voyez que j'avais bien raison quand je vous parlais des dangers qui m'entourent. Qui vous a donné cet avis ? LA TISBE. Un homme inconnu, qui a commencé par me faire promettre que je le laisserais évader. J'ai tenu ma promesse. 42 ANGELO. ANGELO. Vous avez eu fort. On promet, mais on fait arrêter. Comment avez-vous pu entrer au palais ? LA TISBE. L'homme m'y a fait entrer. 11 a trouvé moyen d'ouvrir une petite porte qui est sous Je pont Molino. ANGELO. Voyez-vous cela! Et pour pénétrer jusqu'ici? LA TISBE. Eh bien! et cette clef, que vous m'avez donnée vous- même ! ANGELO. Il me semble que je ne vous avais pas dit qu'elle ouvrît celte chambre. LA TISBE. Si vraiment. C'est que vous ne vous en souvenez pas. ANGELO, apercevant lo manteau. Qu'est-ce que c'est que ce manteau ? LA TISBE. C'est un manteau que l'homme m'a prêté pour ealrei dans le palais. J'avais aussi le chapeau, je ne sais plus ce que j'en ai fait. ANGELO. Penser que de pareils hommes entrent connue ils veu lent chez moi! Quelle vie que la mienne! J'ai toujours un pan de ma robe pris dans quelque piège. Et dites- moi, Tisbe'?... LA TISBE. Ah! remettez n demain les autres questions, monseigneur, je vous prie. Pour cette nuit, on vous sauve la vie, vous devez être content. Vous ne nous remerciez seulu- ment pas, madame et moi. ANGELO. Pardon, Tisbe. LA TISBE. Ma litière est en bas qui m'attend. Me donnerez- voua la main jusque-là'? Laissons dormir madame à présent. ANGELO. Je suis à vos ordres, donna Tisbe. Passons par mou appartement, s'il vous plaît, que je prenne mon épée. [allant à la grande porte du fond.j — ilolii! Des flambeaux! * ircaBm» JOURNEE II. SCENE VI. 43 LA TISIÎE. Kilo prend Catarina à part sur le devant du thc'âtrc. Faites-le évader, tout de suite! par où je suis venue. Voici la clef. [So tournant vers l'oratoire.] — Oh! cette porte! Oh! (|ue je souffre! Ne pas même savoir réellement si c'est lui! ANGKLO, qui revient. Je vous attends, madame. LA TISBE, â part. Oh! si je pouvais seulement le voir passer! Aucun moyen! H faut s'en allei-; Oh!... [A Angeio.] — Allons! venez, monseigneur! CATARINA, les regardant sortir. C'est donc un rêve! 44 ANGELO. Troisième Journée. JLU VUjANV POUK liE NOIR. PERSONNAGES. ANGELO MAL1P1EKJ. Le Doyen de Saint-Antoine CATAKINA. DE Padoue. LA TlfiliE. L'Archiprètre. KODOLFO. Un Huissier. Deux Guetteurs de nuit. Première Partie. U.,< ehamhrc «le Intsti-iiiii. 'Mm-h vîsU-atas. «le l'es» trtule e, je vous confierai le soin de veiller sur ce qui reste à faire. Le secret, surtout! Entrent les deux guetteurs de nuits introduits par l'huissier, qui se relire. Scène XL ANGELO, LA TISBE, les deux Guetteurs dt nuie. ANCRLO, aux deux guetteurs de nuit. Vous avez été souvent employés aux exécutions de nuit dans ce palais. Vous connaissez la cave où sont les tombes ? ^ guetteurs de nuit. Oui, monseigneur. ANGELO. Y a-t-il des passages tellement cachés qu'aujourd'hui, par exemple, que ce palais est plein de soldats, vous puissiez descendre dans ce caveau, y entrer et puis sortir du palais sans être vus de personne ? LE GUETTEUR DE NUIT. Nous entrerons et nous sortirons sans être vus de personne, monseigneur. ANGELO. C'est bien. 11 entr'ouvre la porte de l'oratoire. Aux deux guetteurs, — 11 y a là une femme qui est morte. Vous allez descendre cette femme secrètement dans le caveau. Vous trouve- 64 ANGELO. ioz dans ce caveau une dalle du pavé qu'on a déplacée et une fosse qu'on a creusée. Vous mettrez la femme dans la fosse et puis la dalle à sa place. Vous entendez ? LK GUETTEUR DE NUIT. Oui. monseigneur. ANGKLO. Vous êtes forcés de passer par mon appartement. Je vais en faire sortir tout le monde. A la Tisbe. — Veillez à ce que tout se fasse en secret. Il son. LA TISBK, tirant une bourse de son aumônièrc. Aux deux hommes. Deux cents sequins d'or dans cette bourse. Pour vous! cl demain matin le double, si vous faites bien tout ce que je vais vous dire. LE GUETTEUR DE NUIT, prenant la bourse. Marclié conclu, madame. Où faut-il aller? IA TISBE. Au caveau d'abord. JOURNÉE III. PARTIE II. SCÈNE I. 65 BeuxièMie Partie. line chambre de nuit. Au fond, une alcôve à rideaux avec un Ut. »e chaque côté de l'alcôve, une porte? celle de droite est masquée dans la tenture. Tables, meubles, fauteuils, sur lesquels sont é»ars des masques, «les éventails, tles écrins à demi-ouverts, des costumes de théâtre. Scène I. LA TISBE, les deux Guetteuhs de nuit, un Page noir, CATARINA, enveloppée d'un linceul, est posée sur le /il; on distingue sur sa poitrine le crucifix de cuivre. La Tisbe prend un miroir et dc'r.ouvre le visage pâle de Catarina. LA TISBE, au page noir. Approche avec ton flambeau. KUe place le miroir devant les lèvres de Catarina. — Je suis tranquille. Elle referme les rideaux de l'alcôve. Aux deux guetteurs de nuit. _ Vous êtes sûrs que personne ne nous a vus dans la trajet du palais ici? UN DES GUETTEURS DE NUIT. La nuit est très-noire. La ville est déserte à cette heure. Vous savez bien que nous n'avons rencontré personne, madame. Vous nous avez vus mettre le cercueil dans la fosse, et le recouvrir avec la dalle. Ne craignez rien. Nous ne savons pas si cette femme est morte, mais ce qui est certain c'est que pour le monde entier clic est scellée dans la tombe. Vous pouvez en faire ce que vous voudrez. I.A TISBE. C'est bien. Au page noir. — Où sont les habits d'homme que je t'ai dit de tenir prêts ? LK PAGE NOIR, montrant un paquet dans l'ombre. Les voici, madame! Répertoire No. 147. 5 66 ANGELO. LA TISBE. Et les deux chevaux que je t'ai demandés, sont-ils dans la cour? LE PAGE NOIIl. Sellés et bridés. LA TISBE. De bons chevaux? LE PAGE NOUS. J'en réponds, madame. LA TISBE. C'est bien. Aux guetteurs tic nuit. — Dites-moi, vous, combien faut-il de temps, avec de bons chevaux, pour sortir de l'état de Venise? LE GUETTEUR DE NUIT. C'est selon. Le plus court, c'est d'aller tout de suite à Montebacco qui est au pape. Il faut trois heures. Beau chemin. LA TISBE. Cela suffit. Allez maintenant. Le silence sur tout ceci! et revenez demain matin chercher la récompense promise. Les deux guetteurs de nuit sortent. Au page noir. — Toi, va fermer la porte de la maison. Sous quelque prétexte que ce soit, ne laisse entrer personne. LE page nom. Le seigneur Rodolfo a son entré particulière, madame. Faut-il la fermer aussi? la TISBE. Non, laisse-la libre. S'il vient, qu'il entre. Mais lui seul, et personne autre. Aie soin que qui que ce soit au monde ne puisse pénétrer ici, surtout si Rodolfo venait. Toi- même, fais attention à n'entrer que si je t'appelle. A présent laisse-moi. Sort le page noir. Scène II. LA TISBE ; CATAR1NA, dans Valcôve. LA TISBE. Je pense qu'il n'y a plus très-long temps à attendre. — Elle ne voulait pas mourir. Je le comprends-, quand JOURNÉE 111. PARTIE II. SCÈNE III. 67 on sait qu'on est aimée! — Mais autrement, plutôt que de vivre sans son amour, Se tournant vers le lit. — oh! tu serais morte avec joie, n'est-ce pas? — Ma tête liiûlc. Voilà pourtant trois nuits que je ne dors pas. Avant- hier, cette fête; hier, ce rendez-vous où je les ai surpris; aujourd'hui... — Oh! la nuit prochaine, je dormirai! Elle jette un coup d'oeil sur les toilettes (le théâtre éparscs autour d'elle. _ Qh ou ; ; n ous sommes hien heureuses nous autres ! On nous applaudit au théâtre. Que vous ayez bien joué la Ilosmanda madame! Les imbéciles ! Oui, on nous admire, on nous trouve belles, on nous couvre de ileurs, mais le coeur saigne dessous. Oli ! Rodolfo! Rodolfo! Croire h son amour, c'était une idée nécessaire à ma vie! Dans le lumps où j'y croyais, j'ai souvent pensé que si je mourais je voudrai mourir prés de lui, mourir de telle façon qu'il lui fût impossible d'arracher ensuite mon souvenir de son ama, que mon ombre restât à jamais à côté de lui, entre toutes les autres femmes et lui! Oh! la mort, ce n'est rien. L'oubli, c'est tout. Je ne veux pas qu'il m'oublie. Hélas! voilà donc où j'en suis venue! Voilà où je suis tombée! Voilà ce que le inonde a fait pour moi! Voilà ce que l'amour a fait de moi! Elle va au lit, écarte les rideaux, fixe quelques installa son regard sur Catarina immobile, et prend le crucifix. —- Oh! si ce crucifix a porté bonheur à quelqu'un dans ce monde, ce n'est pas à votre fille, ma mère! Elle pose le crucifix sur la table. La petite porte masquée s'ouvre. Entre Rodolfo. Scène III. ».A T1SBE, RODOLFO, CATARINA, toujours dam l'alcôve fermée, LA T1SI3E. C'est vous, Rodolfo! Ah! tant mieux! j'ai à vous parler justement! Ecoutez-moi. nonoLro. Et moi aussi j'ai à vous parler, et c'est vous qui allez m'écoute**, madame! LA TIS1SE. Rodolfo!... KOBOLFO. Éteb-vous seule, madame ? ANGELO. LA TISBE. Seule. RODOLFO. Donnez l'ordre que personne n'entre. LA TISBE. Il est déjà donné. RODOLFO. Permettez-moi de fermer ces deux portes. 11 va fermer les deux partes au verrou. LA TISBE. J'attends ce que vous avez à me dire. RODOLFO. D'où venez-vous? De quoi ctes-vous pâle? Qu'avez- vous fait aujourd'hui, dites ? (Qu'est-ce que ces mains-là ont fait, dites? Où avez-vous passé les exécrables heures de cette journée, dites? Non, ne le dites pas. Je vais le dire. Ne répondez pas, ne niez pas, n'inventez pas, ne mentez pas. Je sais tout! Je sais tout, vous dis-je! Vous voyez bien que je sais tout, madame! il y avait là Dafne. A deux pas de vous. Séparée seulement par une porte. Dans l'oratoire. Il y avait Dafne qui a tout vu, qui a tout entendu, qui était là à côté, tout près, qui entendait, qui voyait! — Tenez, voilà des paroles que vous avez prononcées. Le podesta disait: Je n'ai pas de poison; vous avez dit: J'en ai, moi! — J'en ai, moi! j'en ai, moi! L'avez-vous dit, oui ou non? Mentez un peu, voyons! Ah! vous avez du poison, vous! Eh bien! moi, j'ai un couteau! 11 tire un poignard de sa poitrine. LA TISBE. Rodolfo,.. RODOLFO. Vous avez un quart d'heure pour vous préparer à la mort, madame! LA TISBE. Ah ! vous me tuez ! Ah ! c'est la première idée qui vous vient? Vous voulez me tuer, ainsi, vous-même, tout de suite, sans plus attendre, sans être bien sûr? Vous pouvez prendre une résolution pareille aussi facilement? Vous ne tenez pas à moi plus que cela? Vous me tuez pour l'amour d'une antre! 0 Rodolfo, c'est donc bien vrai, dites-le- moi de votre bouche, vous ne m'avez donc jamais aimée ? KODOLFO, Jamais ! JOURNEE III. PARTIE IL SCÈNE III. 69 LA TISBE. Eh bien! c'est ce mot-là qui me tne, malheureux! ton poignard ne fera que m'achever. RODOLFO. De l'amour pour vous, moi! Non je n'en ai pas! je n'en ai jamais eu! Je puis m'en vanter, Dieu merci! De la pitié, tout au plus! LA TISBE. Ingrat! Et, encore un mot, dis-moi, elle! tu l'aimais donc bien? rodolfo. Elle! si je l'aimais! elle! Oh! écoutez cela puisque c'est votre supplice, malheureuse. Si je l'aimais! une chose pure, sainte, chaste, sacrée, une femme qui est un autel, ma vie, mon sang, mon trésor, ma consolation, ma pensée, la lumière de mes yeux, voilà comme je l'aimais! 1A TISBE. Alors, j'ai bien fait. RODOLFO. Vous avez bien fait? LA TISBE. Oui. J'ai bien fait. Es-tu sûr seulement de ce que j'ai fait? RODOLFO. Je ne suis pas sûr, dites-vous! Voilà la seconde fois que vous le dites. Mais il y avait là Dafne, je vous répète qu'il y avait là Dafne, et ce qu'elle m'a dit, je l'ai encore dans l'oreille. — Monsieur, monsieur! ils n'étaient qu'eux trois dans cette chambre, elle, le podesta, et une autre femme, une horrible femme que le podesta appelait Tisbe. Monsieur, deux grandes heures, deux heures d'agonie et de pitié, monsieur, ils l'ont tenue là, la malheureuse, pleurant, priant, suppliant, demandant grâce, demandant la vie. — Tu demandais la vie, ma Catarina bien aimée! — à genoux, les mains jointes, se traînant à leurs pieds, et ils disaient non! Et le poison, c'est la femme Tisbe qui l'a été chercher! et c'est elle qui a forcé madame de le boire! Et le pauvre corps mort, monsieur, c'est elle qui l'a emporté, cette femme, ce monstre, la Tisbe! — Où l'avez-vous mis, madame! — Voilà ce qu'elle a fait, la Tisbe! Si j'en suis sûr! Tirant un mouchoir de sa poitrine. _ Ce mouchoir que j'ai trouvé chez Catarina, à qui est- il? A vous. 70 ANGELO. Montrant le crucifix. — Ce crucifix! que je trouve chez vous, à qui est-il? A elle! — Si j'en suis sûr! Allons, priez, pleurez, iriez, demandez grâce, laites promptemçnt ce quo vous avez à faire, et linissons! LA TISBE. Rodolfo... B.0D0LF0. Qu'avez-vous à dire pour vous justifier? Vite. Tariez vite. Tout de suite. LA TISBE. Rien, Rodolfo. Tout ce qu'on t'a dit est vrai. Crois tout. Rodolfo, tu arrives à propos, je voulais mourir, ,1e cherchais un moyen de mourir près de toi, à tes pieds. Mourir de ta main! oh! c'est plus que je n'aurais osé espérer! Mourir de ta main, oh! je touillerai peut-être dans tes bras. Je te rends grâce. Je suis sûre au inoins que tu entendras nies dernières paroles. Mon dernier souille, quoique tu n'en veuilles pas, tu l'auras. Vois-tu, je n'ai pas du tout besoin de vivre, moi. Tu ne m'aimes pas, lue-moi. C'est la seule chose que tu puisses l'aire à présent pour moi, mon Rodolfo. Ainsi, tu veux bien te charger de moi. C'est dit. Je te rends grâce. RODOLFO. Bradante... LA TISBE. Je vais te dire. Écoute-moi seulement un instant. J'ai toujours été bien à plaindre, va. Ce ne sont pas lii des mots, c'est un pauvre coeur gonflé qui déborde. On n'a pas beaucoup de pitié de nous autres, on a fort. On ne sait pas tout ce que nous avons souvent de vertu et de courage. Crois-tu que je doive tenir beaucoup à la vie l Songe donc que je mendiais tout enfant, moi. Et puis, ii seize ans, je me suis trouvée sans pain. J'ai été ramassée dans la rue par des grands seigneurs. Je suis tombée d'une lange dans l'autre. La faim ou l'orgie! Je sais bien qu'on vous dit: Mourez de faim, mais j'ai bien soulfert, va! Ob oui ! toute la pitié est pour les grandes dames nobles. Si elles pleurent, on les console. Si elles font mal, on les excuse. Et puis, elles se plaignent! Mais nous, tout est trop bon pour nous. On nous accable. Va, pauvre femme! nnrclie toujours! de quoi te plains-lu? Tous sont contre toi. Eh bien! est-ce que tu n'es pas faite pour souffrir, fille de joie? — Rodolfo, dans ma position, est-ce que lu ne sens pas que j'avais besoin d'un coeur <|iii comprit le JOURNÉE III. PARTIE II. SCENE III. 71 mien 1 ? S! je n'ai pas quelqu'un qui m'aime, qu'est-ce que lu veux que je devienne, là, vraiment'? Je ne te dis pas cela pour l'attendrir, à quoi bon? 11 n'y a plus rien dra possible maintenant. Mais je t'aime, moi! Ohi Rodolfo! à quel point celle pauvre, iille qui te parle t'a aimé, tu ne le sauras qu'après ma mort! quand je n'y serai plus! Tiens, voilà six mois que je te connais, n'est-ce pas? Six mois que je fais de ton regard ma vie, de ton sourire ma joie, de ton souille mou amc! Eh bien, juge! depuis six mois je n'ai pas eu un seul instant l'idée, l'idée nécessaire à ma vie, que tu m'aimais. _ Tu sais que je t'ennuyais toujours de 'ma jalousie, j'avais mille indices qui me troublaient, maintenant cela m'est expliqué. Je ne t'en veux pas. Ce n'est pas ta faute. Je sais que ta pensée était à cette femme depuis sept ans. Moi, j'étais pour toi une disfraction, un passe-temps. C'est tout simple. Je ne t'en veux pas. Mais que veux-tu que je fasse? Aller devant moi comme cela, vivre sans ton amour, je ne le peux pas. Enfin il faut bien respirer. Moi, c'est par toi que je respire! Vois, tu ne m'écoutés seulement pas! Est-ce que cela te fatigue que je te parle? Ah! je suis si malheureuse vraiment que je crois que quelqu'un qui me venait aurait pitié de moi! RODOLFO. Si j'en suis sûr! Lë podesta est allé chercher quatre sbires, et pendant ce temps-là vous avez dit h elle tout bas des choses terribles qui lui ont fait prendre le poison ! Madame! est-ce que vous ne voyez pas que ma raison s'égare'? Madame! où est Catarina'? Répondez! Est-ce que c'est vrai, madame, que vous l'avez tuée, que vous l'avez empoisonnée? Où est-elle? dites! Où est-elle? Savcz- vous que c'est la seule femme que j'aie jamais aimée, madame! la seule, la seule, entendez-vous, la seule! LA TISBE. La seule! la seule! Oh! c'est mal de me donner tant de coups de poignard! Par pilié, Klle lui montre le couteau qu'il tient. vite le dernier avec ceci! KODOLFO. Où est Catarina? la seule que j'aime. Oui, la seule! LA TIS1SE. Ah! tu es sans pitié! lu me brises le coeur! Eh bien oui! je la hais, cette femme! en tends-tu, je la hais! Oui, on t'a dit vrai, je me suis vengée, je l'ai empoisonnée, je l'ai luée! 2 #1 ±i 72 ANGELO. RODOLFO. Ah! vous le dites donc! Ah! vous voyez bien que c'est vous qui le dites! Par le ciel! j e crois que vous vous en vantez, malheureuse! LA TISBE. Oui, et ce que j'ai l'ait, je le ferais encore! Frappe RODOLFO, terrible. Madame!... LA TISBE. Je l'ai tuée, te dis-je! Frappe donc! RODOLFO. Misérable ! 11 la frappe. LA TISBE. Elle tombe. Ah! an coeur! Tu m'as frappée au coeur! C'est bien. — Mon Rodolfo! ta main! fille lui prend la main et la baise. — Merci! Tu m'as délivrée! Laisse-la-moi, ta main. Je ne veux pas te faire du mal, tu vois bien. Mon Rodolfo bien aimé, tu ne te voyais pas quand tu es entré, mais de la manière dont tu as dit: vous avez un quart d'heure! en levant ton couteau, je ne pouvais plus vivre après cela. Maintenant, que je vais mourir, sois bon, dis- moi un mot de pitié. Je crois que tu feras bien. RODOLFO. Madame... LA TISBE. Un mot de pitié! Veux-tu'? On entend une voix sortir de derrière les rideaux de l'alcove. CATARINA. Où suis-je? Rodolfo! RODOLrO. Qu'est-ce que j'entends? Quelle est cette voix? Il se retourne et voit la figure blanche de Catarina nni a entr'ouvert les rideaux. CATARINA. Rodolfo! RODOLFO. Il court à elle et l'enlève dans ses bras. Catarina! Grand Dieu! Tu es ici! Vivante! Comment cela se fait-il? Juste Ciel! Se retournant vers la Tisbe. — Ah! qu'ai-je fait? Là TISBE, se traînant vers lui avec un sourire. Rien. Tu n'as rien fait. C'est moi qui ai fait tout. Je voulais mourir. J'ai poussé ta main. JOURNÉE III. PARTIE II. SCÈNE III.' 73 rodolfo. Cafarina! tri vis, grand Dieu! Par qui as-tu été sauvée? LA TISBE. Par moi, pour toi! noDOLro. Tisbo! Du secours! Misérable que je suis! LA TISISE. Non. Tout secours est inutile. Je le sens biens Merci. Ah! livre-toi à la joie comme si je n'étais pas là. Je ne' veux pas te gêner. Je sais bien qne tu dois cire content. J'ai trompé le potlesta. J'ai donné un narcotique au lien d'un poison. Tout le monde l'a crue morte. Ellp n'était qu'endormie. H y a là des chevaux tont prêts. Des habits d'homme peur elle. Partez tout de suite. En dois heures, vous serez hors de l'état de Venise. Soyez hem eux. Elle est déliée. Morte pour le podesta. Vivante pour toi. Trouves-tu cela bien arrangé ainsi ? HODOLFO. Cafarina!... Tisbe!... 11 luuibc à genoux l'oeil fixé sur la Tisbe cxpiranle. LA TISBK, d'une voix qui va s'c'teignant. Jo vais mourir, moi. Tu penseras à moi quelquefois, n'esl-ce pas? et tu diras: Eh bien, après tout, c'était une lionne tille, cette pauvre Tisbe. Oh ! cela me fera tressaillir dans mon tombeau! Adieu! — Madame, permettez-moi de lui dire encore une fois mon Rodolfo! Adieu, mon Ro- dolfo! — Partez vite à présent. Je meurs. Vivez. Je te bénis!, ■* Elle meurt. FIN. Uans l'état où sont aujourd'hui toutes ces questions profondes qui touchent aux racines mêmes de la société, il semblait depuis long-temps à l'auteur de ee drame qu'il pourrait y avoir utilité et grandeur à développer sur le théâtre quelque chose de pareil à l'idée que voici: Mettre en présence, dans une action toute résultante du coeur, deux graves et douloureuses ligures, la femme dans la société, la femme hors de la société; c'est-à-dire, en deux types vivans, toutes les femmes, toute la femme. Montrer ces deux femmes, qui résument tout en elles, généreuses souvent, malheureuses toujours. Défendre l'une contre le despotisme, rantrer contre le mépris. Enseigner à quelles épreuves résiste la vertu de l'une, à quelles larmes se lave la souillure de l'autre. Rendre la faute à nui est la faute, c'est-à-dire à l'homme, qui est fort, et au lait social, qui est absurde. Faire vaincre dans ces deux ames choisies les ressentimens de la femme par la piété de la lille, l'amour d'un amant par l'amour d'une mère, la haine par le dévouement, la passion par le devoir. En regard de ces deux femmes ainsi faites poser deux hommes, le mari et l'amant, le souverain et le proscrit, et résumer en eux par mille développements secondaires toutes les relations régulières et irrégulières que l'homme peut avoir avec la femme, d'une part, et la société de l'autre Et puis au bas de ee groupe qui jouit, qui possède et qui soutire, tantôt sombre, tantôt rayonnant, ne pas oublier l'envieux, ce témoin fatal qui est toujours là, que la Providence aposte au bas de toutes les sociétés, de toutes les hiérarchies, de toutes les prospérités, de toutes les passions humaines ; éternel ennemi de tout ce qui est en haut; changeant de forme selon le temps et le lieu, mais au fond toujours le même; espion à Venise, eunuque à Constantinople, pamphlétaire a Paris. Placer donc comme la Providence le place, dans l'ombre, grinçant des dents à tous les sourires, ce misérable intelligent et perdu qui ne peut que nuire, car toutes les portes que son amour trouve fermées, sa vengeance les trouve ouvertes. Enlin au-dessus de ces trois hommes, entre ces deux femmes, poser comme un lien, comme un sym- 75 • bdle, oomrae un intercesseur, comme un conseiller, le dieu mon sur la craix. Clouer toute cette souffrance humaine *> revers du eracifix. . .. . *" s «le tout ceci ainsi posé, faire un drame; pas tout- a-fait loyal, de peur que la possibilité de l'application a» disparut dans la grandeur îles proportions; pas tout-à-fait bourgeois, de peur que la petitesse des personnages ne nuisît à l'ampleur de l'idée; mais princier et domestique: princier, paire qu'il faut que le drame soit grand; domestique, parce qu'il faut que le drame soit vrai. Mêler dans celle oeuvre, pour satisfaire ce besoin de l'esprit qui vent toujours sentir le passé dans le présent et le présent dans le passé, h l'élément éternel, à l'élément humain, à l'élément social, un élément historique. Peindre, chemin faisant, à l'occasion de celte idée, non-seulement l'homme et la femme, non-seulement ces deux femmes et ces dois hommes, mais tout un siècle, tout un climat, toute une civilisation, tout un peuple. Dresser sur cette pensée, d'après les données spéciales de l'histoire, une aventure tellement simple et vraie, si bien vivante, si bien palpitante, si bien réelle qu'aux yeux de la foule elle pût cacher l'idée elle-même comme la chair cache l'os. Voilà ce que l'auteur do ce drame a tenté de faire. Il n'a qu'un regret, c'est que cette pensée ne soit pas venue à un meilleur (pie lui. Aujourd'hui, en présence d'un succès dil évidemment à celle pensée et qui a dépassé toutes ses espérances, il seul le besoin d'expliquer sou idée entière à cette foule sympathique et éclairée qui s'amoncèle chaque soir devant son oeuvre avec une curiosité pleine de responsabilité pour lui. On ne saurait trop le redire, pour quiconque a médité sur les besoins de la société auxquels doivent toujours correspondre les tentatives de l'art, aujourd'hui, plus que jamais, le théâtre est un lieu d'enseignement. Le drame, comme l'auteur de cet ouvrage le voudrait faire, et comme le pourrait faire un homme de génie, doit donner à la foule une philosophie, aux idées une formule, à la poésie des muscles, du sang et de la vie, à ceux qui pensent une explication désintéressée, aux âmes altérées un breuvage, aux plaies secrètes un baume, à chacun un conseil, à tous une loi. Il va sans dire que les conditions de l'art doivent être d'abord et en tout remplies. La curiosité, l'intérêt, l'amusement, le rire, les larmes, l'observation perpétuelle de tout ce qui est nature, l'enveloppe merveilleuse du style, le drame doit avoir tout cela, sans quoi il ne serait pas le • 76 drame! mais pour être complet, il fant qu'il ait aussi la ■volonté d'enseigner en même temps qu'il a la volonté de plaire. Laissez-vous charmer par le drame, mais que la leçon soit dedans, et qu'on puisse toujours l'y retrouver quand on voudra disséquer cette belle chose vivante, si ravissante, si poétique, si passionnée, si magnifiquement vêtue d'or, de soie et de velours. Dans le plus beau drame il doit toujours y avoir une idée sévère, comme dans la plus belle femme il y a un squelette. L'auteur ne se dissimule, comme on voit, aucun des devoirs austères du poêle dramatique. H essaiera peut- être quelque jour, dans un ouvrage spécial, d expliquer en détail ce qu'il a voulu faire dans chacun des divers drames qu'il a donnés depuis sept ans. En présence d'une tâche aussi immense que celle du théâtre au dix-neuvième siècle, il sent son insuffisance profonde, mais il n'en persévérera pas moins dans l'oeuvre qu'il a commencée. Si peu de chose qu'il soit, comment reculerait-il, encouragé qu'il est par l'adhésion des esprits d'élite, par l'applaudissement de la foule, par la loyale sympathie de tout ce qu'il y a aujourd'hui dans la critique d'hommes émitiens et écoutés? II continuera donc fermement; et chaque fois qu'il croira nécessaire de faire bien voir à fous, dans ses moindres détails, une idée utile, une idée sociale, une idée humaine, il posera le théâtre dessus comme un verre grossissait!. Au siècle où nous vivons, l'horizon de l'art csl bien élargi. Autrefois le poète disait: le public; aujourd'hui le poète dit : le peuple. 7 mai 1835. Imprimé chez L. W. Kraiise à Berlin.