L ANTI-CELIBATAIRE ou LES MARIAGES, COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN VERS; Représentée , pour la première fois, en cinq actes, mu le Théâtre Louvoxs, le i.c-r Nivôse an tu EDITION CONFORME A LA DIXIÈME REPRÉSENTATION. *M o/to/-** - * ' pak j. b. pujoulx. w ni « Si le diable étair veuf, il lui trouverait femme ». Acte I>* Scène II. A PARIS, Chez Ht; et, Libraire, rue Vivienne, n.° 8. .AN il. J852S,24 A V E R TI S S E M E N T. Ouelques personnes seront peut-être surprises de yoir qu'un ouvrage représenté d'abord en cinq actes, joué ensuite en quatre pendant huit représentations , et avec un succès non contesté, ait élé réduit en trois actes , san3 que le public ait paru demander cette nouvelle réduction ; mais je dois avouer ici que, ne me laissant pas plus abaliie par des critiques peu mesurées qu'éblouir par des éloges peu raisonnes, les conseils des littérateurs, des gens de goût, et mes propres réflexions, ont toujours balancé, dans mon esprit, et ces critiques, et ces éloges. C'est par suite de ces conseils, de ces réflexions que, dès la seconde représentation , je songeai à mettre celte comédie en trois actes, non- seulement parce que cette coupe est peut-être plus dramatique qu'aucune autre, mais encore, parce qu'elle m'offrait lés moyens de réunir, dans un cadre resserré, les scènes qui avaient été les plus applaudies s je dois donc ces heureux changemens autant à l'espoir de rendre Qi!t ouvrage digne d'un succès durable au théâtre, qu'au désir de justifier l'opinion favorable que des gens de lettres distingués ont conçue sur celui qu'il peut avoir à la lecture» PERSONNAGES. (*) DORSEUIL , âgé de à «o ans. ( Physionomie gaie , ouverte. De la chaleur, de la rapidité dans le débit : rien de préparé , de sentencieux. ) M. Vigny. RAYMOND , neveu de Dorseuil. ( Extérieur d'un jeune homme sage sans austérité. De la raison , de l'ame. M. Dorsan. CÉLINE , nièce de Dorseuil. ( De la grâce , de l'ingénuité, du sentiment.) M."e Adiline. MERSANGE , ami et voisin de Dorseuil. ( De la franchise , de la rondeur. ) M. Habert. JULIE , fille du précédent. ( Raisonnable sans prétention. ) M.Hc Beffroi. ERARD , beau-frère de Mersange, vieux célibataire campagnard. ( L'air froid, apathique, d'un homme inoccupé. S'animant orsqu'il s'agit de ses intérêts > indifférent sur tout le reste. ) M. Picard. M.me MELCOUR , vieille amie et voisine de Dorseuil. ( De la bonté. ) M,me PiussiER. MELCOUR, petit-fils de la précédente. ( De la vivacité , de la chaleur, et quelquefois de l'emportement. ) M. Barbier. BONIFACE , portier ie Dorseuil. ( De la bon- liommic , de la gaité , de la sensibilité. ) M. Waltille. CATHERINE , sa femme , cuisinière de Dorseuil. ( Mêmes nuances de caractère. ) M.mc Mol*. Un jeune NOTAIRE. ( Rien du pédantisme que l'on donne ordinairement, au théâtre , aux personnes de cet étât. ) M. Picard jeune» Deux Dom.estiq.ues de Dorseuil. ( Personnages muets. ) La scène est à Paris, dans le sallon de M. Dorseuil. (*) L'indication des caractères des personnages n'est placé ici, à côté de leur nom , que pour répondre à la demande det entrepreneurs de spectacles de différentes villes. L'AN TI-C É LI BATAI RE, ou LES MARIAGES, COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN VERS. ACTE PREMIER. jjr-^y- j j ~^<<^ ^ *.^m^t.^*^s^*.&i^^^^,^ 3 * ^ = **^*_^,^*_4p*^£ r ^ t ^jp*^4 SCÈNE PREMIÈRE. CÉLINE, CATHERINE; ( Céline brode du linon ; Catherine tricote : elles sont assises près d'un guéridon sur lequel il y a des bougies allume'es. Un instant après le lever du rideau, on entend sonner huit heures à une pendule.) Catherine, après avoir prêté l'oreille, et compté tout bas. Je ne me trpmpais pas; c'est huit heures, vraiment* Votre oncle et son neveu n'arrivent pas, pourtant, Et s'embarrassent peu si notre aine agitée... Céline. De la campagne , ici, la route est fréquentée : S'ils n'en sont repartis qu'à la chute du jour , Ils ne peuvent pas être encore de retour. Je connais mon cher oncle : il s'était mis en téta De commencer lui-même et terminer la fête. Il a fallu compter la dot à chaque époux ; Puis faire un compliment Tu sais qu'il est jaloux De présider toujours à la cérémonie. Catherine. C'est-là , convenez-en, une douce manie. A 2 l'A nti-Célibataïre, Ali ! le pauvre cher homme, en loul il se peint biefl Dès la première année , en achetant ce bien , Il fonda cette fête, et dota quatre filles : Les plus sages toujours, et non les plus gentilles. Céline. A la plus sage aussi, jadis, en d'autres lieux, On donnait une Rose. Catherine. Un bon mari vaut mieux : Bientôt vous le saurez ; oui, demain l'on fiance. Vous détournez les yeux. Je ne sais, quand j'y pense Comment trop définir le fond de votre cœur? Lorsqu'on parle d'époux, vous prenez de l'humeur ; Hormis devant votre oncle, et cela m'embarrasse, Car vous êtes sincère, et ce n'est pas grimace. Céline, se levant. H vient quelqu'un ce soir ? Catherine. Quelle affectation ! Quoi! toujours détourner la conversation! Ce cher oncle, en fermant les yeux à votre mère, Lui promit, lui jura de vous servir de père; Et, comme d'autre part, il avait un neveu, Orphelin dès l'enfance , il lit bientôt le vœu , Etant veuf par deux fois, n'ayant ni fils, ni fille, De vous unir ensemble ; et voilà sa famille. Céline. Hé ! bien, soi'; j'ai promis de l'épouser demaia. Catherine. Quelle feinte froideur ! comm » si le cousin Ne valait pas, en tout, son aimable cousine! Céline Elevée avec lui, ma chère Catherine, J'appris à l'estimer. Catherine L'estimer l rien de plus ? Comédie. 3 Céline. 3*aime son caractère, et sur-tout ses vertus. Catherine. Toujours des demi-mots. Au surplus, c'est l'usage. Heureusement vos yeux en disent davantage 1 Céline. Voici votre mari. SCÈNE II. les précédens , BONIFACE, le NOTAIRE. BONIFACE. ÎVTonsieur voudrait savoir Si, de son petit bien , l'oncle viendra ce soir ? le Notaire. «7e suis le successeur de feu son vieux notaire. Catherine. De celui qui mourut la semaine dernière ? Brave homme , à ce qu'on dit. le Notaire. Je voulais m'explique!- Sur quelques points de fait, qu'if peut seul njundiquer. Il ine lit passer , hier , plusieurs notes sommaires : J'ai rédigé le tout. Les contrats ordinaires Sont aisés à dresser lorsque l'on a le fonds ; Mais il me manque encor deux noms et les prénoms. Ces détails sont pressans, car c'est demain qu'on signe. Les deux actes sont prêts, pourvu qu'on me désigne. Boniface, montrant Céline. L'un est pour la cousine, avec un cher cousin. Ca T H E R i n E. L'autre pour la voisine, avec un cher voisin. A a 4 l'A nti-Célibataire, le Notaire. Je débute à merveille , et votre signature, Pour un jeune notaire, est d'un fort bon augure. L'époux est jeune aussi ? Boniface. Si vous vivez long-tems, Vous pourrez marier tous leurs petits enfans. ( Catherine tire son mari par la manche. J le Notaire. Pourquoi pas ? le cher oncle aura la main heureuse. Sa famille paraît extrêmement nombreuse. Boniface, riant. Il n'eut jamais d'enfans. le Notaire. Cela ne se peut pas ; J'ai vu son nom couché sur plus de cent contrats. Le bon monsieur Dorscuil, j'en ai la certitude, Occupe , à lui tout seul, la moitié de l'étude : Mon mailre-clerc l'assure. Boniface. Eh ! bien, voici le mot : Chacun , dans ce bas-monde, a ses goûts et son lot... Catherine. Ses goûts, il les saura ; d'ailleurs, que vous importe? Votre lot, Boniface, est d'être à votre porte. On peut frapper. Céline, bas à Catherine. Paix donc. Boniface. Hé ! mon dieu, là, tout beau. Si l'on Frappe, d'ici, j'entendrai le marteau. Quand je quitte l'ouvrage , ah ! gronde , je le passe ; Mais, à la fin du jour, causer , cela délasse. ( au notaire.) Je dis donc que les goûts, du bon monsieur Dorseuil, Vous prouveront assez, dès le premier coup-d'œil, Comédie. S Qu'ainsi qu'on voit certain malade imaginaire Occuper médecin , et même apothicaire ; De même le cher oncle , en ses projets divers, Peut, sans peine, occuper un notaire et ses clercs. xe Notaire. Je trouve ce goût-là, vraiment, fort raisonnable. Céline. Votre prédécesseur le trouvait... profitable. Bonifacb. Sa récompense , à lui ; le plus doux de ses vœux Est de dire, par fois, en voyant deux heureux: « C'est moi qui les unis". Oui, malgré deux veuvages, N'ayant point eu d'enfans, il fait des mariages, Et paie ainsi sa dette à la société. C'est travailler, dil-il, pour la postérité. le Notaire. Cest bien. BoNIFACE. En ce moment, d'un coup, il en fait quatre. le Notaire, surpris. Quatre contrats ! eh ! quoi... Boniface. Je n'en venx rien rabattre. Il dote quatre époux dans son bien près Paris. le Notaire, souriant avec ironie. Oh !... l'on parle beaucoup de la fêle et du prix. Céline. De cette fête-là, chacun parle à sa guise : Ne pouvant la noircir, on la ridiculise. Mon oncle peut pousser son goût un peu trop loin, Mais, d'obliger sans cesse il prouve le besoin. Ce goût est respectable. Assez d'autres médisent j Assez de vains esprits nous trompent, nous divisent. J'aime un homme de bien jusques dans ses erreurs : La raison en gémit, jamais les bonnes mœurs. 6 l'A nti-Célibataire, Si de mon onde, enfin, chacun suivait la route, INous serions tous unis, el tous heureux, sans dout», B0S,IFAC£, Si vous plaidez pour lui, je suis hors de débat. Le Notaire. La vertu n'eut jamais de pïui digue avocat. Boniface. Son but est excellent • nous louons tous la chose ; C'est l'excès seulement qui fait que l'on en glose. Je veux me marier ; qu'il me cherche un parti, Fort bien; mais ce n'est pas toujours de même ici, A force de presser, le cher oncle commande ; Puis , si vous faiblissez, vite , il fait la demande ; Bref, il aura tant fait, tant couru , tant prié, Que, sans vous en douter, vous serez marié, Céline, à part , bas. llélas ! oui. Le Kotaik e. Cela même annonce une belle ame. Boniface. Si le diable était veuf, il lui trouverait femme. Catherine, au Notaire. Éles-vous marié ? Le Notaire. L'hymen n'est point un jeu. J'ai le tems d'j penser. Catherine. Vous le serez dans peu. ( On entend frapper deux coups à la porte cochère. ) Boniface. On frappe, je descends.—Femme, à votre cuisine. L'oncle reçoit ce soir le voisin, la voisine. Le Notaire. Est-ce lui qui revient ? Comédie. 7 BoNIFACE. Non, il frappe trois coups. Le Notaire. En ce cns, mon ami, je descends avec vous. ( h Céline. ) Dites-lui, s'il vous plaît, que je n'attends,, pour clore, Que les renseignemens qui me manquent encore. L'un des contrats vous touche; et cet empressement De mon zèle pour vous est un bien sûr garant. ( Il sort par le fond avec Boni/ace. ) Catherine, sortant à gauche, A votre oncle, je crois, cet homme saura plaire; Mais il ne sera pas long-tems célibataire. SCÈNE III. Céline, seule, ^Te voilà seule enfin. Ah ! depuis quelque tems J'aime la solitude , et, d'instans en instans, A peine je la goûte, on m'arrache à ses charmes. * Quand on est seule on ose au moins verser des larmes. Hélas ! chacun ici parle de mon bonheur, Et moi je cherche en vain à rassurer mon cœur. Lorsqu'on parla d'hymen, j'étais indifférente; J'ignorais que mon ame était sensible, aimante, Et qu'un jour... ah ! Melcour !... je dois sacrifier... En épousant Julie il saura m'oublier. Mon oncle près de lui veut fixer sa famille : ( avec dépit, ) Cest assez naturel. Mais cette pauvre fille, Celte aimable Julie, il va s'imaginer Qu'elle aime aussi Melcour.—Si je sais deviner, Mon cher oncle, malgré votre louable envie, Nous serons tous ici dupes d'une manie. . . S'il avait bien su lire au fond de notre cœur, Il eût de quatre amans assuré le bonheur. ( avec mystère. ) Il ne fallait... je crois, que faire un doux échange; Mais à sou âge, hélas ! on peut prendre le change. Pour deviner l'amour , il faut eucor aimer. 8 l'A nti-Célibataiëe, SCÈNE IV. CÉLINE , MELCOUR ( qui est entré aux deux vers précédons. ) Mexcour ( dans le fond, à lui-même. ) Cje n'est pas toujours vrai; telle qui sait charmer... Céline, étonnée et confuse. Hé ! quoi, c'est vous, Melcour. MllCOUM. J'entrais. Céline. A l'instant même ? M EL C 0 U R. A l'instant. Céline. Cependant... ma surprise est extrême; V»us avez entendu... M e l c o u R. Quelques mots seulement, Qui vous mettraient en guerre avec plus d'un amant • Car telle femme, aimable el qui paraît sensible, Croit n'avoir qu'un ami, quoiqu'il soit fort possible Que quelque voisin l'aime ; et du moins, en ce cas, Elle saurait aimer, sans deviner, hélas ! L'amour respectueux dont on brûle pour elle Céline (un peu embarrassée. ) Votre mère a laissé son écuyer fidèle ? Melcour. Elle ne viendra pas souper ici ce soir. .Te disais... mais un fait fera mieux concevoir... J'ai connu. . . je connais une femme charmante , Dont l'esprit enchanteur et la grâce touchante... Céline, à part. De nos fades romans quelque héroïne enfin... Comédie. 9 Mbicovs. Elle aime, à ce qu'on dit, un aimable cousin. Cé l 1 NE. Son... cousin ? Melcour. Qui l'épouse : et pourtant elle ignore Qu'un... tiennes bons amis depuis long-teuu J'adore. Céline, Depuis... long-tems ! Melcour. Long-tems. Et cette femme-là Est aimante, sensible', et ne voit pas cela. Céline, troublée- Peut-être qu'en secret malheureuse et soumise... Mais changeons d'entretien. Melcour. Non, il faut que je dise Ce que mon ami souffre en ce cruel moment Tenez ! pour ajouter encore à son tourment, On va le marier. Céline. Une estimable amie Peut le dédommager'... d'une amante chérie. Melcour. Non , je dois en juger d'après mon propre cœur ; Loin de celle qu'on aime il n'est point de bonheur. Croyez... Céline, se remettant. Je crois qu'on peut parler tant qu'on espère; Mais que, l'espoir passé, Melcour, 011 doit se taire. Melcour. Si j'avais peint plutôt ses tendres sentimens ? Céline. Ne m'interrogez pas, Melcour, il n'est plus lems. X9 l'An T I - G É L I B AT A I R E, M E L C O U R. Vous no connaissez pas la bonlé de ma mère. Céline. Mais je connais mon oncle ; il m'a sorvi de père : Raym:md est son espoir ; les deux contrats sont prête. Qui ? moi ! j'irais troubler son bonheur à jamais ? De tant d'ingratitude , ah ! je suis incapable; ■ ■ ■ Et d'ailleurs je serais vraiment inexcusable. Contraint-il donc mon cœur ? JNon , il a mon aveu. M e L c o u R., s'échauffant par degrés. II voulait réunir sa nièce et son neveu : Ce projet une fois bien formé dans sa tête, De votre aveu bientôt il a fait la conquête. Wa-t-il pas fait de même ? ô ciel ! à mou égard. II presse, il assassine; et, sans aucun retard, Sur nu mot équivoque il fonde une promesse. Julie est, il est vrai, digne de ma tendresse; Mais... elle ne l'a pas; et cependant demain Je sigue... mon malheur ; car j'éclate à la fin. Céline. Melcour , vous oubliez... M e l c o u R. Bé ! que dans sa manie Votre onde, chaque jour, réunisse et marie Ces êtres froids et nuls, dont l'aine ne sent rien, Qui cherchent une femme en calculant son bien s Sur de pareils liens qu'il appaise sa rage, Oh ! soit, c'est une vente et non un mariage : Mais qu'il se mêle aussi de l'union des cœurs!.,. L'amour simple et naïf fuit ces entremetteurs; U aime le secret, il cherche le mystère : Un tendre aveu toujours est le juste salaire , Le digne prix enfin du plus pur sentiment ; Et l'amante jamais ne le doit qu'à l'amant. Céline. Le malheur vous aigrit. Mon oncle est bon , sensible. Melcour, Oui, je conaais son cœur : mais il croit tout possible; Comédie. i r Et puisqu'en ses soupçons il veut n'errer jamais, Que n'a-t-il deviné que je vous adorais ! Céline. Vous voulez me forcer à fuir votre présence. Mïicour, l'arrêtant. Trop long-tems, je le sens, j'ai gardé le silence. Céline. .Te veux le rompre aussi pour la dernière fois. De ta nécessité pesez les dures lois. A mon oncle , à Raymond j'ai fait une promesse : Quand vous seriez , Melcour , l'objet de ma tendresse , Ah ! vous n'en devriez concevoir nul espoir , Car, dans mon cœur, l'amour céderait au devoir. M E L C O U R. Vous n'aimâtes jamais. Céline, vivement. J'entends, je crois, Julie, M e l c o u u. Hélas ! je ne puis voir ici que son amie. Céline, troublée, mais avec force. Si vous rompiez le nœud que mon oncle a formé , Je vous haïrais plus que je ne vous aimai. M e l c O U R. O ciel ! qu'avez-vous dit ! Céline, avec confusion. C'est elle, avec son père. 1 SCÈNE V. les précédens, MERSANOE, JULIE. (Julie salue Melcour, et va embrasser Céline. ) Mersange. Hé quoi ! tout seuls ici ? — Je ne vois point la mère. ia l'Anti-Célibatai re, Mklcous, se remettant. Elle est indisposée ; elle ne viendra pas. Mersange. Vraiment je l'ignorais, et, logeant à deux pas, J'_y cours. Mïicoïïi, Cest peu de cl o;e; un léger mal de tête... Mersange. Qu'elle se porte bien pour demain, pour la fête. ( à Céline. ) L'oncle et le cher neveu nous ont donc oubliés ? Julie. Ils ont voulu danser avec les mariés; Et puis le tems s'écoule assez vile au village. Mersange. Je voudrais voir Raymond; je voudrais voir ce sage Lui qui fuit tous ces jeux, tous ces plaisirs bruyans , Il doit être étourdi par les danses, les chants Et la franche gaîté des bonnes villageoises. Julie. Il la préfère au ton de nos fades bourgeoises : Ces jeux sont pour son cœur un spectacle attachant. Mersange. Moi, je le vois d'ici dans quelque coin, rêvant, Philosophant tout seul sur l'humaine folie. Julie. Moi, je le vois dansant. M E L c o u B. Oh ! pour le coup , Julie, Vous ne connaissez pas le stoique voisin. Céline, souriant. Je voudrais en eiFet voir danser mon cousin. Comédie. i3 Mersange. Raymond danser, ma fille ! J U L I K. Eh ! oui, je le parie. Quoi ! ne dirait-on pas que la philosophie Exclut la gaîté franche? ah ! dites donc plutôt, Su'en tout teins le vrai sage a la gaité qu'il faut, ne rit pas... par ton , ou bien par flatterie ; Mais il vit... sensément ; oui, lorsqu'une saillie, En n'atlaquant personne, a ce sel, ce piquant, Qui laisse à froid le sot, et plaît même au savant. Mersange. Elle défend Raymond avec ses propres armes. Miicour, avec contrainte. A la plus faible cause on peut prêter des charmes. Son esprit... Mersange) prêtant l'oreille. Ala dispute il mettra bientôt fin, Car l'oncle et le neveu sont de retour enfin. Notre cher marieur... SCÈNE VI. les frécédsns , DORSEUIL, RAYMOND, tous deux en habits de voyage. Dorsïuii, prenant la main de Mersange, en entrant. Bonjour, amis, famille. (embrassant Céline.) Bonjour, ma chère nièce, ou plutôt chère fille. (à Melcour et à Julie.) ( à Melcour. ) Bonjour les amoureux. La maman ne vient pas ? Tant pis. — Vous discutiez ? Sans doute les débats Roulaient sur la longueur de mon charmant vovage ! Vous vouliez nous gronder en arrivant, je g'ige ? 14 L'A NTI-CÉLIBATAI RÈ< Nous nous justifierons ; vous nous approuverez. De n'être pas venus, vous vous repentirez. Xa fêle était superbe, et le tems magnifique. On vous attendait tous; et vraiment cela pique... Mersange. Je suis si vieux, mon cher. DORSEUIL. Bon !... ça t'eût rajeuni. Ma voiture est fort douce, et le chemin uni. Ton âge ? c'est le mien, et j'ai dansé. Mersange. Toi, passe. Doisiun. Ah ! c'est qu'on dit fort bien que le plaisir délasse. Mais, je le vois, chacun me semble impatient D'entendre le récit... Mersange. Ah ! permets, un instant, Que ton neveu nous dise. Dorseuil, vivement. Oh ! non. Mersange. Comme il s'enflamme l Dorseuil. Raymond décrirait mal ; Raymond n'a pas mon ame- Mersange. Il ne s'agit ici d'ame, ni de chaleur Dorseuil. De la fête, mon cher, j'étais premier acteur. Ainsi, je dois... Mersange. Encor ! notre dispute est grande, Un mot la juge : (à Raymond J. As-tu dansé ? Dorseuil. Belle demande ï Mersange, à Raymond. Hé ! repond». C O M É D t ï. l5 Raymond. Oui, vraiment, je ne m'en cache pas. La danse n'eut jamais pour moi beaucoup d'appas; Mais aux bals villageois on a de l'indujgeûçe. Et l'on va toujours bien lorsqu'on saule eu cadence. D'ailleurs, nous étions là chez de bons laboureurs : 11 faut se conformer à leurs go'.ts, a leurs mœurs; Partagez leurs plaisirs, et vous doublez la fête : Soyez triste, aussi-tôt votre air froid s'interprète. Ces gens-là, disent-ils, dansent trop bien pour nous; Et quand la danse enfin serait le lot des fous, J aimerais < ncor mieux faire celte folie, Qu'un refus, sans motif, qui souvent humilie. D O H SB vif* De savoir ces détails vous av< z le loisir. Moi, je veux faire à tous p irlug.T mon plaisir. Julie, à Céline. Je connais de Raymond les goûts, le caractère; Dorseuil. M'écoutez-vous enfin, ou bien je vais me taire? M E R S A N G E. Tu serais trop puni. Dorseuil. Quand le plaisir fut grand Il est vrai qu'on jouit en se le rappellant. ( on écoute. ) Vous savez que dotant les filles les plus sages J'assiste chaque année à quatre mariages, Ce jour pris : le désir hâtant notre réveil, Nous arrivons là-bas au lever du soleil: Chez mon vieux laboureur droit nous allons descendre. De champêtres concerts bientôt se font entendre : Mon cœur déjà palpite, en songeant que ces chants Anftoiueu; le bonheur de vertueux amans. J'apperçois 1" cortège; au dévànl je m'avance: Etonné, je m'arrête.. . interdit, j ' bal nce, Et cherche à distinguer nu s huit futurs époux... Je crois en compter vingt.» E.i quoi! non; i.ouipous-nous? Dis-je alors à Raymond, » ou moname attendrie » Double-t-elle à nies yeux une nuage, chérie » ? — iG l'Anti-Cé li bataire, « Braves gens, nous dit-on, vous paraissez surpris ? » Au lieu de quatre hymens , nous en célébrons dix ».- Tant d'époux en un jour! quel plaisir!... mais tout chang L'assemblée à l'instant sur deux files se range. Un silence profond, succède aux jeux, aux chants; Et je vois s'avancer au milieu des deux rangs Un vieillard dont les traits et la noble démarche... Je croyais voir revivre un ancien patriarche : Son visage était doux, pourtant à son aspect Tous se sont découverts en signe de respect. « Brave homme, me dit-il, le légitime hommage » Que chaque année ici l'on offre à la plus sage » A fait naître en nos cœurs quelques difficultés : » Quatre vont ressentir l'effet de vos bontésj » Mais vous en voyez dix, et chacune en est digne : » Toutes demandent donc qu'enlr'elles on désigne » Celles dont l'indigence a droit à des bienfaits. » Ah! veuillez prononcer; c'est à vous désormais...— » Vieillard, c'en est assez. Je vais tout vous remettre. » La sagesse a parlé Je vous laisse le maître » De disposer des prix »... — Dans mon ravissement Je voulais les doter toutes dix sur-le-champ. M e r s A n G e; En doter six de plus ! Ja somme eût été forte. D O B. S EU I L, Le coeur calcule-t-il? D'ailleurs, ami, qu'importe, Cela m'eût fort gêné pendant un mois ou deux ; Mais, peut-on s'appauvrir en faisant des heureux ! A peine j'ai parle, l'on m'entoure, on me presse... J'entre au temple ; à l'instant le calme à l'alégresse Succède. Les amans, l'œil fixé vers les cieux, Prononcent le serment tendre, religieux... Ils sont époux enfin, et les chants recommencent. Tout s'anime autour d'eux; les vieillards même dansent. 31 me tardait pourtant que ces jeux prissent fin : Les amans, comme on ait, n'ont presque jamais faim.. Je parle du dîner, et je vois qu'ony pense : il était préparé dans une grange immense... Raymond, « Mersange. Chez ce cultivateur riche que l'an dernier Mon oncle, maigre lui, voulait remarier. Comédie. iy ' DORSEUIL. Oui, nous nous plaçons tous près d'une table ronde: J'aime ces tabies-là, chacun voit tout le inonde. SCENE V 11. LES PRÉcÉrjENS, un domestique ayant une serviette sur le bras , paraît au Jond. Mersange, l'appercevant. On a servi, je crois. Dorseuil. Hé! c'est trop tôt, vraiment. Mersange. Tu nous raconteras les détails en to îpant. Dorseuil. Un mot : de chaque époux, tour-à-tour je m'approche... Mersange. Nous t'avons attendu fort long-tems, sans reproche. Tes époux sont à table, il faut les imiter. Demain, nouveaux plaisirs; ah! nous allons fêter Une double union , dont mon ame présage... Dorseuil, avec transport, s approchant des quatre, jeunes gens. Ces deux liens, ami, sont aussi mon ouvrage. Mersange. Oui, tu sus deviner le secret de leur cœur. Tu m'aidas de ma fuie à faire le bonheur. M E L C 0 v R , avec contrainte. Nous devons partager votre r< connaissance. Dorseuil. Aimez-vous toujours bien, j'aurai ma récompense. (Us sortent; le domestique emporte les flambeaux. ) FIN DU PREMIER. ACTE. B 18 l'A nti-Ckhbataire, ACTE 1) E U X I È M E SCENE PREMIERE. DORSEUIL, RAYMOND, en habits de ville. DoRSKUI Ii. M, (Iersange rèvèrrait son froid beau-frère enfin? Il viendrait à Paris ? mais est-ce bien certain ? Raymond. Oui, lui-même à l'instant m'a dit de sa croisr'ft Qu'Erard est arrivé. Dorsïuu. Ce n'est pas chose aisée Que de dépaïser un camp-ijuiard reclus , Qui ne voit crue sa terre, au monde , et rien de plus. Raymond. Mersange et lui, di:-on , n'étaient pas bien ensemble. DoRSEUIt. Bal\! l'hymen de Julie aujourd'hui les rassemble, Kl.j'espère bientôt en faire deux amis: Je n'aime pas à voir des pareils désunis. Puisqu'enlre hommes bêlas ! on 3: e ■ ît pour des vétilles , Ah! conservons dit moins la paix dans les familles. Raymond. Diviser est toujours L'oeuvre de peu d'mstans, Réunir n'est jatKttîi nue l'ouvrage du tems : Vous allez me traiter de jeune moraliste : Mais vous, n étes-vous pas un peu trop optimiste? Doeseuil. 3Von, j'appeioois le vire, et j'en suis indi , à Raymond et à Dorseuil. Pourquoi mêler ainsi le vrai, la raillerie? Expliquez-vous, monsieur, nettement, je vous prie; Et, vous cédant la place , on pourrait éviter... D O R S E U I t. On voulait vous convaincre et non vous irriter; D'un ami nous devons ménager le beau-frère : Je hais le célibat... et je suis si sincère... M e r sa n t; E , prenant Raymond par la main. Nous vous laissons tous deux. Allons, modère-loi. Faites la paix. — Tu sais que nous dînons chez moi. Je vais avec Raymond voir la chère voisine. Dorseuil. Cest fort bien. Raymond. Avec nous j'emmène ma cousine Dorseuil. Dis plutôt ton amie : ah !ce titre est plus doux , Et devance les noms et d'épouse et d'époux. (Raymond et Mersange sortent. ) SCÈNE IV. ÉRARD, DORSEUIL. Dorseuil, les regardant sortir. C«'est un joli sujet; il épouse ma nièce: Ils sont, à tous égards , dignes de ma tendresse. É r A R D. Et Julie aime-l-elle aussi son prétendu ? Dorseuil. Ils s'adorent vraiment; je peux en être cru, Comédie. 27 Puisque je les unis. Oui, de votre beau-frère .T'ai les pouvoirs écrits. Pour Melcour, sa grand'mère, Depuis près de deux mois , me les avait donnés. Érard. Vous prennezbien des soins! vraiment vous m'élonnez. DoRSEUIL C'est de cœur. De l'hymen ma maison est le temple ; Et, comme on dit qu'il faut toujours prêcher d'exemple, Je pourrai bien un jour aussi me marier. ÉlUR D. Vous! à voire âge! allons! D O R S E U IL. Pourquoi se récrier? On peut trouver, je pense, une compagne aimable, Dont l'âge mùr aussi, le caractère affable... E R A R D. Quoi ! de l'hymen si tard vous connaîtrez les lois ? Dorseuil. Oui, je les connaîtrai pour la troisième fois. E R A r n , très-surpris. Pour la!... Dorseuil. Certainement. Qui ? moi, célibataire? En ai-je donc, bon dieu ! l'air ou le caractère ? Lorsque je vous ai peint cet aimable lien, Je parlais d'un bonheur que je connaissais bien: Ainsi donc , in'écoulant avec plus d'indulgence , Laissez-vous entraîner par mon expérience. h r a r u. Ah ! cessez, s'il vous plaît, des conseils superflus. D O R S E U I L. Soit, restez malheureux ; là ! je n'en parle plus. (après un silence.) Quoique garçon , pourtant, la douce bienfaisance Peut réchauffer un peu votre froide existence. L'A NTI-CÉIIBATAIRE, Cri soir, de votre nièce, on signe le contrat : Ajoutez, à sa dot. Vous êtes en état De doubler son bien-être : elle vous est si chère ! E R A R D. Ne sera-t-elle pas mon unique héritière ? Dorseuil. Ce titre annonce un jour bien triste pour tous deux. Vivez Iong-tems, c'est là le plus doux de ses vœux. Imitt z-moi ; tenez , en mariant ma nièce A mon neven, je vais leur prouver ma tendresse, Non point par de vains mots, cpii ne soutiennent pas, Mais par quelques biens-fonds, et d'exceliens contrats. Je partage mou bien ; ils ont la jouissance De l'une des deux paris. É R A R D. Q!i ! quelle extravagance ! Cest infiniment trop. Quoi ! pour des jeunes gens?... Dorseuil. Waurail-on des besoins, monsieur, qu'à cinquante ans? Non, non, s'ils sont heureux par ce juste partage; Vivant, je jouirai de mon propre héritage. Je connais des parens qui, par un rare effort, IVe donnent aux enfans des biens qu'après leur mort; Ainsi, la fin des jours d'un insensible père ' Est le terme... cruel où finit leur misère. Au-delà du tombeau, pourquoi ce vain désir? Laisser est un devoir, donner est un plaisir. Qui dispose en mourant, de donner se dispense; C'est presque orgueil alors, et non pas bienfaisance, Car il faut bien enfin que je laisse après moi, Ce que l'homme ne peut emporter avec soi. É r A R D. Mon bien est arrondi, je ne puis en distraire. Dorseuil. Mais... l'on fait quelque épargne étant célibataire. E R A R D Pour venir à Paris, j'étais près d'emprunter. Comédie. 2g Dorseuil, à part, cherchant à contenir son indignation. Comme si l'on prêtait à qui ne sait prêter ! ( haut). Oh! vous ferez du moins un présent à Julie? E R A R D. Quand on n'a point d'argent, que donner, je vous prie? Dorseuil. Voilà mon porte-feuille , et j'aurai le plaisir... E R A R D, le repoussant Ciel ! qui, moi, m'endetter ? je ne saurais dormir. Dorseuil. Quoi ! votre cœur ?... É R A R D. On vient. Dorseuil. Je saurai me contraindre, Ne pouvant vous aimer, je puis du moins vous plaindre- SCÈNE V. 1ES PHÉCÉDENS, M.me MELCOUR , MELCOUR. ( Mad. Melcour s'appuie sur le bras de son petit-Jils. ' M.me Melcour. Il faut venir trouver chez lui le cher voisin, Car il est invisible. Allons-nous ce matm Relire le contrat? Melcour, indiquant Erard. Ma mère on vous salue. M.mc Melcour, saluant. Veuillez me pardonner, je n'ai pas bonne vue... 3o l'A nti-CklibAtaire, DoBSEUIL. De votre petil-fils, voilà l'oncle futur. ( Elle le salue amicalement. ) E R A R D. Je suis très-enchanté... M E L C O U R , préoccupe'. Chacun doit être sûr De mon respect profond pour l'oncle de Julie; Et si, comme on le dit, avec vous je m'allie... DoRSEUIL. A l'entendre on dirait qu'il n'a que de l'espoir ! On signe, tu le sais, votre contrai, ce soir. (à Mail. Melcour ) Le bonheur éblouit une ame encor novice. Melcour, toujours préoccupe. A mon cœur quelque jour, oui, vous rendrez justice. D O R S E U IL. Morbleu, je la lui rends. M.me Mhcoïïb, Oh ! depuis peu de teins 11 est mélancolique. DORSEDIL. Eh! voilà les amans : Sont-ils près d'être heureux, une langueur louchante S'empare de leur ame incertaine, tremblante5 Et voyant approcher le fortuné moment, L'excès de leurs désirs devient presque un tourment. M.nic M e l c: o u a. Vous parlez en jeune homme. Dorseuil. Oui, vous pouvez en croira De touchans souvenirs : oh ! j'ai bonne mémoire. M.uie Melcour. A propos , dites-moi, quel est ce grand tableau Que, j'ai vu dans la salie ? esl-ce un achat nouveau ? Comédie. 3i D o R s e p 1 1. Oui, c'est d'un pinceau Terme. M.me MlICOUS, Est-ce un trait de la fuble ? Doiseuii. C'est un fait historique, et sur-tout remarquable. Ma chère, ce tableau, sans un Ion» examen . Vous offre, en traits de feu, l'éloge de l'hymen. M.me Melcuïïr, surprise. Eh quoi ! ces forcenés se livrant aux rapines ?... Dorseuil. Oui, ce sont les Romains enlevant les Sabines. Le droit des gens d'abord condamne cet excès, Mais ce peuple lui dut sa grandeur, ses succès. M.œe Mïicoc R. Et vous nommez cela, mon cher, des mariages? Dorseuil. L'histoire nous apprend qu'on vit d'heureux ménages En être les doux fruits. Du moins, esl-d certain Que ces liens forcés, aux débats mirent fin. Entre les combattans les femmes se jetlèrenl; Les deux peuples bientôt d'intérêt se lièrent: Leur force s'en accrut, et de cette union Sortit, V'H's le savez, la grande nation, Qui , grâces à l'hymen , en vainqueurs si féconde . Etendit s,on pouvoir jusqu'aux bornes du monde. M.me MlICOBI. Allons voir mon notaire, et laissons les Romains. E r a r p. On doit plaindre le sort de ces pauvres Sabins. Dorseuil, à Erard. Semblable événement ne vous toucherait guère. ( à demi-voix J. Vous ne tenez à rien, 32 l'A nti-Céliba taire, Éhard, haut, embarrassé. Je sors pour quelque allaite. Dorseuil. Tous ensemble, à dîner, nous nous retrouverons ( à Melcour ). Chez Mersange. y iens-lu ? M E 1 c o u R, toujours préoccupé. Dans un instant ; Douseuil, à Mad. Melcour, en lui offrant le bras. Allons. (h Melcour). Ma Céline et Raymond sont avec ton amie : Les amans des amans aiment la compagnie. ( Erard sort ; Dorseuil et Mad. Melcour sortent ensuite. ) SCÈNE VI. Melcour, seul, très-agité. Ç^v% ne puis-je , plutôt, les fuir dès ce moment! Moi ! voir encor Céline auprès de son amant ! Réimporte, aujourd'hui même elle lira ma lettre: Je ne venais ici que pour la lui remettre ; .l'avais tout mon courage... Oui, son oncle obtiendra Que je parle au plutôt.». A ma mère, il feindra Qu'il dise que nos biens exigent ma présence... Elle épouse Raymond!... Isàn, la plus longue absence Ne saura, de mon cœur, un instant la bannir. Ah ! pourrai-je jamais l'oublier sans mourir L (Il sort.) TIN DU DEUXIÈME ACTE. C O M Ji D IE. 33 ACTE TROISIÈME. SCÈNE PREMIÈRE. CÉLINE, JULIE. Julie, avec l'air inquiet. T Ils sont tous deux sortis, et, sans doute, mon père Les aura rencontrés aussi chez le notaire. Céline. On ne prononce ici jamais que ce mot-là : Le notaire ! Julie. Il est vrai ; cependant pour cela L'on a quelque raison aujourd'hui. — Mon nmie, Le moment est bien près : votre mélancolie Devrait s'évanouir à l'aspect du bonheur. Céline. Vous-même ; vous avez certain air de langueur... Julie. Oh! moi... c'est différent, c'est dans mon caractère : Cet air triste, rêveur, m'est assez ordinaire. Il se peut bien , d'ailleurs , qu'en signant un contrat , Qui me fera changer en un instant d'état, D'habitudes, de mœurs, et presque d'existence, Un sentiment confus... Céline. Oui, c'est cela, je pense, Que j'éprouve. Julie, à part. f haut. ) Hélas! —non , que pour ce lien A votre oncle jamais mon cœur reproche rien i Melcour a mon estime. C 34 i/AnTT - CÉLIBATAIRE, Céline, s'animant par degré. Ah ! Melcour la monte Par son esprit piquant, sur-tout par sa conduite. Il a les passions qui plaisent à vingt ans, Et sait les tempérer par de pur* sentimens. On le croirait léger ; mais près de sa graud'inère Du plus tendre des fils il a le caractère. II est jeune... dit-on; cela se passe bien: Il a les qualités qui l'ont l'homme de bien, Et voilà ce qui reste; oui, voilà, ma Julie, Ce qui me garantit le Donneur d'une amie : Oh ! oui, Melcour sera le meilleur des époux , (s'arrêtant presque embarrase'e. Et mon cœur m'avertit... Qu'il est digne de vous. Julie, s'animant aussi peu-à-peu. Quel touchant intérêt ! de même je présage Que la paix, le bonheur vont vous suivre en ménage Car Raymond a pour lui ce qu'on voit rarement ; Il unit la sagesse à la grâce, au talent : Philosophe un peu jeune, il n'a rien de sévère, Et la science même a chez lui l'art de plaire. Cultivant les beaux arts par goût, par sentiment, Il me les lit aimer, et ce fut en jouant. Dans la société voyez sa modestie ! Faut-il causer, il cause, ou bien fait sa partie. Parlant fort peu, mais juste, il fait briller autrui: Tout le monde se croit de l'esprit avec lui : Ces!-là le vrai mérite; oui, vous serez heureuse ; Son ame est digne enfin d'une ame vertueuse : (t7/c s'arrête avec un peu de confusion puis continue : ) Mon cœur plein des vertus... Que j'apperçois en vous Applaudit au doux choix qui le fait votre époux. Céline. L'éloge de Raymond , fait par son écolière, Peut bien être flatté; mais franchement, ma chère, Croyez que si Melcour a l'esprit moins brillant, Il n'en plaira que mieux : il esV vif, pétillant... Julie. Raymond ne cède en rien : il raille, avec finesse: 11 est piquant aussi ; mai» jamais il ne blesse. Comédie. 35 Melcour a, j'en conviens, de la vivacité, lit je crains... maigre-mai., qu'il ne soit emporté: Tant de chaleur souvent mène à la violence. Céliki, vivement. Ne le redoutez pas ; il a de la prudence , Je le connais assez... voua le connaissez mieux : Mais... Raymond, qui parait si parfait à vos yeux, Lui (pie j'épouse enliii, soit froideur , soit système, 3N'a jamais su, je crois, prononcer le mot j'aime. Julie, de même. ue dites-vous, Céline? 6 ciel! jamais! comment 1 peint en traits de feu ce tendre sentiment, (se repr enant. ) * Quand il parle de vous... et sa philosophie Voit dans un doux lieu le charme de la vie. Céline. Vous louez trop Raymond. Julie. Oh ! vous flattez Melcour. Céline, avec effort. L'un et l'autre sont bien dignes de notre amour. Julie, de même. Oui, telle est de nos goùis l'aimable ressemblance, Que nos cœurs fout entr'eux bien peu de dilFéreuce. Raymond a tout pour lui. Céline. Melcour sait mieux aimer. Julie, tristement en lui serrant la main. Ah ! quels heureux liens voire oncle va former! ... Venez , je crois l'entendre. Céline. Oh ! oui, je me retire. Julie. N'avons-nons pé* encor quelque chose à nous dire? C a 36 l'A n t i -C élibat aire, Céline. On dît souvent Lien moins dans de longs entretiens, ( à part ) Que n'a-t'elle mes jeux, et que n'ai-je les siens! \(Elles sortent à gauche. ) SCÈNE IL Do R SEUIL, entre en tenant une lettre ouverte ; il est très-agite'. Je ne sais que penser. Ma tête embarrassée... Cette lettre au bosquet, par Céline laissée... Est-ce oubli de sa part? ( si-ce un trait de Melcour ? Et prétend-il ainsi în'apprendre son amour ? Ehl quoi! Melcour, amant prétendu de Julie, Aimerait! ... Je m'y perds ; non, c'est une folie. Craignant d'être surpris, je n'ai pu jusqu'au bout La lire... à mes projets ceci changerait tout. ( lisant. ) k Adorable Céline, à l'ardeur la plus vive C'est en vain que vous opposez Les erreurs d'une ame craintive : Vous pouvez tout encor si vous l'osez. A Dorseuil, à Raymond, une ancienne promesse Ne saurait lier votre cœur ; Mais si, par crainte, par faiblesse, Il me faut pour jamais renoncer au bonheur, Ah ! que du moins l'oncle qui vous tourmente, Et qui se rit des feux qu'il devrait protéger, M'arrache de ces lieux , me fusse voyager : Ma bonne aïeule?... elle est si confiante; Qu'il lui dise que notre bien Demande, exige ma présence. Si vous me baissiez! ... mais puisqu'il n'en est rien, Et qu'il faut cependant perdre toute espérance, Je dois vtius fuir. —Dorseuil sur nous seuls, sur nous deux N'épuise pas sa fatale obligeance : Raymond , Julie... ab ! j'ai surpris leurs vœux ; Ils s'aiment; comme nous ils gardent le silence: Votre oncle , en un seul jour fait quatre malheureux ». Comédie. 37 (interdit et confus. ) •T'en ai lu déjà trop, hélas ! pour me confondre; A cette letU'e-là mon cœur ne peut répondre. Raymond , Cél ne , ont pu douter de ma bonté I Ai-je abusé jamais de mon autorité ? — •Te devrais prévenir Mersange et la grand'mère... Pourquoi les affliger? je cru agir en père; J'ai les pouvoirs de tous... lié ! bien, j'en userai, Et de tous, aujourd'hui, seul, je me vengerai. ( Il jait quelques pas pour sortir. ) SCÈNE III. DORSEUIL, ÉRARD. ( Erard entre par la droite. ; il a l'air très-animé .- ses vêtements sont en désordre; il conduit Dorseuil: qui allait sortir, jusques sur lavant-scène.) E iî A r d fait un geste, comme s'il allait commencer un récit; s'arrête , et dit: Permettez. ( Il va vers le fond et regarde de tous côtes avec inquiétude.) Dorseuil, très-surpris. Qu a-cil donc ? son trouble m'inquiète. Erard, revenant. Nous sommes seuls, je crois ? pardonnez si je guette ; Je ne veux qu'à vous seul confier mes douleurs : A vous seul, — apprenez le plus grand des malheurs. Dorseuil, effrayé. Quoi I votre jeune nièce, ou bien votre beau-frère?... K R A R D. .Non , il ne s'agit pas d'un malheur ordinaire. Dorseuil. La mère de Melcour? ... ah! calmez mon effroi. É R A R D. Rihî cet événement ne regarde crue moi. 38 l'A n t t - C é r. r b a t a t r e , . DORSEUIL. Vous me tranquillisez EliA R D. Morbleu , quelle franchise ! Dorseuil. Pardon ; mais je vous vois , cela me tranquillise. É R A R D. N'importe , je suis mort, je suis assassiné ;. Je suis bien plusencor, oui, je suis ruine. Dorseuil. Quoi ! donc, de votre bien des nouvelles fâcheuses?.. E R A R D. Xes récoltes, vraiment bonnes ou malheureuses , Ne sauraient m'émouvoir, n'ai-je pas un fermier? Écoulez jusqu'au bout. Vous êtes le premier A qui de mes secrets j'aurai fait confidence; Mais jurez-moi sur-tout... DOKSIUI L. A voire confiance Je n'ai nul droit encor, et jiV.i veux point avoir. Qui jure peut trahir. Je connais mou devoir, Et cela me suffit. É R a r n. Cela doit... me suffire. Daignez donc m'éconter; oui, je vais vous instruire Du cruel accident ïU .— Vous pouvez m'obhger. • Dorseuil.- Parlez. E r A R D. Je suis sorti ce mâtin , sans songer Que de iiloux adroits Paris sur-tout abonde; Et quoique défiant, car je connais mon inonde, J'ai porté mes papiers... tout mon avoir sur moi: Cest assez naturel lorsqu'on n'est pas chez soi. Le hasard___le destin veut que, sur mon passage, Un maudit charlatan faisait fouie ; la rage Comédie. 3g Des badauta campagnards, la curiosité Dans ce groupe ratai aussi-tôt m'a porté ; Mais prévoyant le cas où quelque voisin leste... J'ai pris mon porte-feuille , à deux mains, sous ma veste; Je le tenais serré, connue on serre son bien, Lorsqu'un cabriolet, conduit par un vaurien, Et poussé par le diable, a jeté dans lu loi île L'effroi, le trouble... hélas! un.torrent qui s'écoule; Un lleuve , eu débordant, l'ont bien moins de fracas : Je me suis vu porté, d'un seul trait, à vingt pas; Pressé, meurtri, mourant, j'ai perdu connaissance. Dorseuil. N'étes-vous pas blessé ? É H A R D. Pourquoi mettre en balance Le peu que j'ai souffert et ce que j'ai perdu ? Secouru par... quelqu'un; à moi-même rendu, J'ai connu mon malheur , j'ai connu ma misère ; Mon porte-feuille avait glissé : las ! jusqu'à terre : Je n'ai pu le tenir quand j'étais presque mort, Et, pour le retrouver, j'ai fait un vain effort: Tout avait disparu, [a place était déserte; Les habuans voisins répétaient seuls ma perte. DOKSKUU. La perte n'est pas forte; et, si j'y songe bien , Ne m'avez-vous pas dit qu'il ne vous restait rien ? E r A R d , embarrassé et regardant derrière, lui. Pas... loiit-à-fait encor; maint papier de famille, Avec... quelques billets... D o a s i tr i i. Bah ! c'est une vétille. E r A r d , avec effort. Non, vous dis-je, l'objet... ejt des plus important. ( avec mystère. ) Ces billets sont morbleu ! de beaux deniers consptans. Vous voyez ! je dis tout, hélas ! c'est nécessaire; Et voici, maintenant, en quoi, dans cette affaire, Vous pouvez me servir. — Voulant absolument Que fou ignore ici ce triste événement, 4o l'A nti-Célibataire, Il fallait indiquer une adresse connue; J'ai posé sur lâ plaça et le long de la rue , Une affiche très-simple, et qui dit clairement De remettre le tout à vous, oui, seulement. Dorseuil. Mais avant tout , monsieur, de celte triste affaire, Vous auriez du d'abord instruire votre frère ; Pour rapporter l'objet, indiquer sa maison, Sur-tout logeant chez lui. É R A R D. Non , certaine raison... Gardez-moi le secret, ah ! je vous en supplie C'est un faible peut-être, ou bien une manie ; Mais j'aimerais autant n'avoir au monde rien Que de montrer à tous le tableau de mon bien. f Dorseuilj'ait signe qu'il consent. ) On vous remettra donc... DoRSEUIt. Oui, pourvu qu'on le veuille. Ah ! si l'on rapportait ce pauvre porte-feuille , La chère nièce aussi pourrait s'en trouver bien, N'est-ce pas ? h R A R D. Je vous dis... que ce n'est presque rien. D o r s e u I L. On ne sait que penser vraiment à vous entendre; J'ai cru de désespoir que vous alliez vous pendre, Et ce n'est presque rien ! É r A R D. Pardonnez au malheur, H a troublé ma tête. Dorseuil. Et non pas votre cœur. Je suis intéressé lorsqu'il s'agit des autres ; Je m'occupe de vous, occupez-vous des vôtres. ( avec une sorte d'inspiratiion. ) Supposons qu'on apporte... Comédie. 41 l£ R A R d , vivement. Ah! trop heureux moment! Dorseuil. Cest çà.—Je vous entends, dans le ravissement, Me dire : mon ami... É R A r d , avec chaleur: Vous me rendez la vie. Dorseuil. Disposez en faveur... Érarc, Arrêtez. Dorseuil. De ma chère Julie... É R A R D. Ne nous pressons pas tant, ah ! c'est me ruiner. Dorseuil, impatiente'. Vous n'avez rien encor, vous pouvez tout donner. ( avec abandon. ) Intéressez le ciel par votre bienfaisance ; Unissez votre cause au sort de l'innocence : Si Julie apprenait votre état malheureux , Ah! pour vous, pour vous seul offrant au ciel ses vœux... É R A R d , presquému. Vous croyez ? D O R S 1 II I I, J'en suis sûr. E R A R D , presqu entraîne 1 . Ah ! que mon bien revienne, El je place le tout... sur ma tête... et... Dorseuil. La sienne? É R A R d , avec un peu d'effort. Oui. Dorseuil, vivement, lai tendant la main. VoUe parole. 42 t'A NTI -CÉLIBATAIRE, EflARD , lui donnant la main avec une sorte d'abandon. Soit... je ne m'en dédis pas. DORSJUIL. Morbleu ! je suis à vous tout entier en ce cas. Je vais fane afficher si forte récompense... E R A R D , eJJ'raye'. Encor ! Dosseïïii. Je la paierai. E B A R D. Que de reconnaissance ! S C È N E ! V. les mêmes, CATHERINE. Catherine, prenant D or seuil à part, lui dit à demi-voix. XJn jeune homme riiodesfe et d'habit et de ton, Pour un objet trouvé, voudrait... Dorseuil, avec surprise, à part. (à Catherine.) Déjà l... C'est bon. (a part. ) Assurons-nous d'abord si c'est son porte-feuille. Dans le premier moment quelquefois on accueille.., Oui, je dois Lui cacher. .. E R A r d , allant à lui. Hé bien, je vous attends. D O R S E U I L. Tandis que vous prendrez d'autres renseignemens, Je rentre et vais chez moi songer à votre ail aire. ' Catherine. Nous aurons à souper les paréos, le notaire ? Comédie. 48 J'ai Tait venir ma fille et son second enfant Pour m'aider. D o r s e u 1 L. C'est trop juste. On signe seulement ; Mais je veux qu'on s'amuse aussi bien qu'à la noce. Catherine. A tel jour votre père eut pour nous un carrosse; Je m'en .souviens oncor. Dorseuil, à Lrard. Oui, mon père a céans Marie" Catherine et ses premiers enfans. Catherine, à Erard. Oui cl à ! mon premier fils et ma première fille.' Erard , voulant emmener Dorseuil. C'est (liez vous, je le vois, un vieux goût de famille. Catherine, à elle-même. Quand on me maria, c'était*., oh! Je bon tems ! Attendez... justement, aujourd'hui cinquante ans. Dorseuil, revenant vivement. Cinquante ans, dites-vous? ah ! quelle bonne aubaine! Je n'avais jamais fait cncor de cinquantaine. ( Il court vers le. Jond. ) ^mBffSK3V\. - 'JM i " * ' - ' ' t Erard, étonné. Quoi ! donc ?... Dorseuil, appellent au fond. Raymond , Céline, -1-7 O ciel ! ils n'y sont pas. — ( appellant vers la droite.) Boniface, accouruz. É R A r D, à part, tristement. Mon dieu ! cpie de fracas ! Au lieu de s'occuper de mon cher porte-feuille. Dorseuil, voyant Bonifaca. Ah ! bon. 44 l'A nti-Célibataire, SCENE V. LBS PRÉCÉDENS , BOKIFACE. Boniface, accourant. Vors me voyez tremblant comme la feuille. Qu'est-il donc arrivé ? Dorseuil, enchante?. C'est un événement... Embrassez-moi , vieillard. —Ecoutez maintenant : Allez, tout de ce pas, chez mon jeune notaire; Quil vous dresse un contrat... qui n'est pas ordinaire. Boniface. Un contrat ! et pour qui ? Dors suit, Pour elle. Boniface. Bah ! tout doux; Pour elle ! avec qui donc ? Dorseuil. Oh ! je pense... avec vous : Au bout de cinquante ans , si j"ai bonne mémoire, De se remarier on peut avoir la gloire. Boniface. Quoi! vraiment ?cinquante ans?.. .ils ont été bien courts: Avec elle... et chez vous, c'est cinquante beaux jours. Catherine. Boniface est galant, c'est qu'il songe à la fête. Dorseuil. Jl voudrait rajeunir pour la faire complète. ( En allant vers la table il apperçoit Erard qui est pensif. ) Soyez, doue satisfait eu voyant des heureux. Comédie. 45 Éiard, s'efforçant. Je ris, je vous l'assure, autant que je le peux. Doksbuii, écrivant debout. Jécris pour le notaire une petite clause : Cela ne gâtera , je crois , rien à la chose. ( donnant à Boni/ace la feuille de papier sur laquelle il a écrit deux lignes. ) Je lui dis d'ajouter sur Te contrat ancien : Que réciproquement, par ce nouveau lit a, Vous vous donnez chacun quatre cea^ francs de rente. Éiaxd, avec surprise. Comment ! Catherine. Oh ! pour le coup , je vois que l'on plaisante. BOHIÏ ACE. Hypothéqués sur quoi ? Dorseuil. Sur quoi ? sur tous mes biens. ( Ils sonte'mus et veulent témoigner leur reconnaissante.) Point de remercimens ; c'est de quoi je conviens : Envers vous, mes amis, ah ! mon cœur n'est pas quitte. Catherine. Croyez... Boniface. Tant de bontés... f \J DoRSEUil, avec émotion, en s éloignant, à Erard. Allons-nous-en bien vite. É R A R d , avec instance, à demi-voix. Occupez-vous sur-tout... Dorsïïïii. Oui, déjà quelqu'espoir Me dit que nous serons tous satisfaits ce soir. ( Il sort par le fond ; Erard sort à droite. ) 4 6 L'A NTI-CÉLIBATAIRE, SCENE VI. BONIFACE, CATHERINE. BONIFACE. J"e tombe de mon haut. Catherine. De lui rien ne m'étonne. Allons remplir ses vœux. Boniface. Quelle aine noble et bonne! ( Après un silence. , avec gaité et prétention, en prenant la main de sa ferions, ) Nous mariant ce soir, il est bien entendu Que je ne suis ici que votre prétendu. Catherine, Dis mon ami plutôt. Boniface. En rentrant en ménage Rappelions-nous le jour de notre mariage. Catherine. Jour bien cher à nos cœurs ! Boniface. Quel bonheur le suivit ! (Quelquefois ce tableau se peint à mou esprit; T'en souvient-il encor, dis-moi, ma ménagère? Catherine. Hélas'.s'il m'en souvient... Allons chez le notaire. (Au moment où ils vont sortir par la droite , Raymond et Melcaur entrent par le fond ; Boniface et Catherine qui se donnent le bras , s'anêtent pour les saluer avec un air de contentement et de prétention : les deux jeunes gens s'arrêtent aussi et leur rendent Iv salut avec une s orte de surprisa. ) l^jHHIIHili^HHBflHHHHHHEHHHHMHHHHNil^^H^^i^H^H C O M É D I Ë. 4-7 SCÈNE VIL RAYMOND, MELCQUR. Raymond, souriant. On dirait deux époux ûotîvellenïeiil unis. Miicoun. Ali! c'est mie leurs liens furent bien assortis, j • Et qu'un officieux n'eut p is la i'olle envie... Mais songeons au proji I, cher Raymond, je vous prie-.. R A y m o N D. Oui, nous nous sommes fait ces trop tardifs aveux; Nous voilà plus instruits;, mais non moins malhenrenuc M e l c o u R. Votre sang-froid m'étonne, il faut que j'en convienne; Quand aimé de Julie... Raymond. Ali! pèut-êtrt sa haine Me serait préférable; et si vous l'épousez... Car, je vous le répète, oui, vous vous abusez , Si vous croyez Dorseuil si facile à réduire. Meicoïïm. N'importe , le teins presse ; un seul mot doit suffire ; Quand nous étions cttaz vous tous quatre réunis, ])e lui parler enfin vous nous avez promis, t • Il est en cor ' dit-on, chou ce maudit notaire; Mais le jour baisse, hélas ! il ne tardera guère... Lorsque nous voudrions pouvoir an: auiir Ces deux actes cruels; il les lit à loisir; El plein d'un doux espoir, contemplant son ouvrage, Sur nos cœurs désolés il assouvit sa rage. R A Y M O M D. Ali ! mieux vous le peignez, plus je tremble, Melcour: Au moment de sigaer, pcniuro un nouvel amour !... 48 l'A nti -Célibataire, Ne pensez pas, mon cher, que ce soit sa coi ère Que je redoute; oh! non, if m'aime comme un père» 11 jouit pour nous seuls, il s'oublie, et son cœur Ne voit que quatre amans dont il comble l'ardeur. M e l c o u H. Il est vrai : si son goût n'était que ridicule De troubler ses projets, nous ferions-nous scrupule? Son erreur vient de nous : notre timidité, La crainte d'un refus , un peu de vanité Nous ont fait retarder la douce confidence Que nos cœurs se devaient; j'en conviens, l'apparence A pu tromper votre oncle , el ma raison dément Les reproches qu'ici dans mou emportement... Raymond. Cependant l'heure approche, ici chacun s'apprête; Ge jour, fatal pour nous , semble être un jour de fét« Pour toute la maison. Mersange est enchanté; Votre aïeule , avec l'air de la félicité , Vient d'embrasser Julie , en la nommant sa lille... M e l c o v R. Vous me désespérez , el mon œil se dessille. R A Y M 0 N D. Dorseuil, vous le savez, peut tout sur son esprit. M E L C O u K , vivement. Je l'entends. Raymond. Me voilà déjà tout interdit. SCÈNE VII r. LES MÊMES , DORSEUIL. (Dans celte scène Raymond et Melcqur cherchent à s'enhardir l'un l'autre pour parler à Dorseuil.) Borsïuii, à part, avec satisfaction. T'ai fini d'un seul mot, et l'une et l'autre affaire: Porte-feuille et contrats... il est bon, mon notaire! Comkdi e. 4g (allant vers les autres.) Je vous cherchais; voici bientôt l'heureux moment. Raymond. Près de signer... on tremble. Dorseuil. Oui, de contentement. Raymond. Et pourtant ou voudrait... Dorseuil. Hâter la signature. M E L C O U R. Hélas ! le cœur hésite — Dorseuil. Oli ! c'est dans la nature. ( à part.) Ils voudraient réparer... non , non, il est trop tard. ( regardant à sa montre. ) Les parens, les témoins me semblent en retard. Raymond, tâchant de s'enhardir. Mon oncle... Dorseuil. Eh? Raymond. Vous avez pris soin de mon enfance... Dorseuil. Hé! bien? Raymond. Et vous avez droit à ma confiance. Dorseuil. Aussi, mon cher Raymond, je suis sûr de l'avoir; Pour moi, c'est un plaisir ; pour vous, c'est un devoir. Personne près de moi, je crois, ne se déguise : Ma fraricnue en tout tems fit naître la franchise; Et d'ailleurs, que m'importe! avec moi, vain détour; On ne peut me cachet les secrets de l'amour : Tous deux, vous le savez. D 5o l'Anti-Célibataire, Raymond, embarrassé. Qui peut y rien comprendre ? Vous-même •.. quelquefois , pouvez vous y méprendre ; J'avouerai... Dorseuil. Quelqu'un vient. RiïjiOBD, vivement, avec instance^ Mon oncle, un seul moment, Veuillez, daignez nous suivie à votre appartement. .. SCÈNE IX. les mêmes , ERARD , très-agité. É R A R D, à Dorseuil. Ah! je vous trouve enfin. ( voulant l'emmener à part pour lui parler.) Messieurs , veuillez permettre... Il s'agit d'un objet qui ne peut .se remettre. Dorseuil. Oui, monsieur a raison. R A ïjio II), voulant l emmener au côté opposé. Nous reviendrons bientôt. E R a r r>. Je ne le quitte pas ; il sait ce qu'il me faut. M e l c o u r , impatienté. Oh ! le tems nous esl cher ; votre plainte importune... E R A R D. Comment l s'il s'agissait ici de ma fortune ? •.. Dorseuil, à Melcour. C'est ton oncle futur, tu lui dois du respect. Melcour. Hé ! qu'importe , venez. E R A n i>, à part. Tout ceci m'est suspect. Comédie. 5i DoKSKUIL. Auquel dos deux partis dois-je enfin audience? Mïlcour, à demi-voix , ei d'un ton très-animé. Au nom du ciel, cédez à notre impatience. Mersange j ma grand'mère, ici voui arriver: Hélas , si vous saviez... vous iriez les trouver , Si vous croyez du moins qu'il soit encor possible D'éviter les maliieurs... votre ame est si sensible... Érard, avec force. Il s'agit bien ici de sensibilité ; Il s'agit de l'honneur. Messieurs , en vérité , Je vais faire un éclat, car je perds patience. Dorseuil, aux deux amans. Son objet est, vraiment, d'une grande importance. Un mot, je suis avons. (Dorseuilsuit Erard, gui le conduit vers la droite.) MELCOUR, à Raymond. Ah ! quel acharnement I Raymond. Son cœur froid connaît*] les peines de l'amant? Érard, bas à Dorseuil. Expliquons-nous enfin, expliquons-nous de grâce: On vient de m'assurer, sur cette même place Où j'ai perdu.. . Dorseuil. J'entends; vou3 saurez tout ce soir. E R A R D. Comment ! Dorseuil. Je n'ai plus rien, monsieur, en mon pouvoir. r Erard. Hé ! quoi ! mon porlc-1 euille... D 2 52 l'A nti-Céltbataire, Doksiuii. Qh ! ( Ysl celui d'un autre. Tantôt vous m'avez peint en peu de mots le vôtre : Celui-ci plein d'effets... EkAîb, effraye. Oh, ne plaisantons pas; C'est bien le mien, vous dis-je. DORSEUIL. Et d'excellens contrats. E R A R D. Oli! oui, c'est cela même; ah! donnez que je voie... Dorseuil. Il faut vérifier... modérez cette joie. Mïicour, à Erard, en approchant. Terminez-vous enfin l'éternel entretien ? ... É R A r d , avec colère. Patience, messieurs; je demande mon bien : L'intérêt passe avant l'amoureuse fbHe. MïLCOtiK, s'emportant. Monsieur... Raymond, l'arrêtant. Hé ! modérez... c'est l'oncle de Julie. Erard. Vous causez tout cela, lorsqu'avec un seul mot... Dorseuil. Ce mot est clair, monsieur; l'objet est en dépôt. Raymond, à Erard, en emmenant Dorseuil. Vous êtes satisfait ? Dorseuil, regardant vers le fond. Bon! voici notre monde. M E L c o u r , avec douleur, à part. ( « Erard. ) Et tout espoir perdu. Que le ciel vous confonde ! (Dorseuil va au-devant des personnes qui entrent.) Comédie. 53 / E R A R D , tout étoudi , a part. Mon dieu! qu'en ce pays loti traite mal les gens; Ali! que serait-ce donc s'ils n'étaient nies parens! SCÈNE X. les ph ûcédens , M.™e MELCOUR, MERSANGE , JULIE, CÉLINE, deux Domestiques. ( Les Domestiques rangent des sièges vers la gauche.) DoRSEUIL, les invitant à s'asseoir. JYTettez-vous. .. Er.ub, bas à Dorseuil. Nommez-moi le sot dépositaire De mon cher porte-feuille. Dorseuil. Eh! mais, c'est mon notaire. Ekard, bas. D'un acte de dépôt, quoi! je paîrais les frais ? S'il allait publier ici tous mes secrets! J'y cours. Dorseuil. Il va venir, la course est inutile. Lui parler à présent est chose dillicile; Il est fort occupé. Mer s AN & E , étonne de l'embarras d'Erard, Qu'a-t'il donc, aujourd'hui? Je n'ai pu nie trouver un instant avec lui. ( à Entra, avec surprise.) Vous sortez ? E R A R D. J'ai cédé, monsieur, à votre envie; Mais ce voyage, hélas! me coûtera la vie. ( Il fait quelques pas pour sortir ) 54 L'A NTÏ-CÉLIBATAlïlE, SCÈNE XL LES MÊMES, LE NOTAIRE. D O R S E U I L. -An! voici le notaire : il se n n 1 un peu tard. le Notaire. Sans cesse , à ce qu'on dit, nous sommes en retard: Je me hâte pourtant lorsque mon ministère M'appelle pour sceller une union bien chère. (Erard qui allait sortir, revient en voyant le notaire, et lui fait des signes pour l'attirer dans un coin.) Julie, bas à Melcour. Comment! vous n'avez pu lui parler un moment? Melcour, bas. Ce maudit égoïste, en son entêtement ! ... Erard, à demi-voix au notaire. Je voudrais vous parler. Dorseuil, haut. Comme dépositaire D'un porte-feuille. É R A R D , bas vivement à Dorseuil. Eh ! paix ! Dorseuil. Ce n'est point un mystère; Pour finir en ces lieux j'avais tout disposé. 12 Notaire, allant se placer devant la table , et sort ont de sa poche un acte et le porte-feuille. J'ai sur moi l'acte en forme, et l'objet déposé. É R A R D. C'est une trahison. Quand un notaire oublie... Comédie. 55 D 0 R S E II. Tour ma tranquillité je veux que l'on publie L'affaire et ses détails. il Notaire, à Dorseuil , en s'asseyant. Je ne connais que vous. É R A R d , à part , en se de'solant. ( haut, avec force. ) L'on saurait mon avoir! non , non. Dorseuil. Point de courroux. Mersange, avec surprise. M'expliquez-vous enfin d'où lui vient ce délire ? Dorseuil. (au notaire. ) Un instant... Lisez l'acte afin de les instruire. le Notaire. (lisant.) (à Dorseuil. ) « Par devant... Voire nom, demeure, et ccetera... É R A R D. Encor ! le Notaire. Il faut prouver... É R A R d , ouvrant Le porte-feuille entre les mains du notaire. La preuve, la voilà. Vous feignez d'ignorer que c'est mon porte-feuille ; Lisez mon nom ici5 croyez-vous que je veuille?... le Notaire. Oui, la preuve est notoire ; à vous il appartient, Veuillez signer, monsieur, et ceci vous revient. E R A R D. Moi, signer ! lié ! quoi donc ? 56 l'An T I - C É L I B A T A I R E , le Notaire. L'acte portant promesse De placer au profit de votre chère nièce, Seulement pour moitié , cent trente mille francs Inclus au porte-feuillê. Mersange, à Mail. Melcour et aux autres. Oh! maintenant j'entends. Dorseuil, au notaire. Cest bien. E R A R D. Avec l'enfer avez-vous fait un pacte? Do rseuil, aux autres. Sur sa parole expresse on a dressé cet acte. É r A R D. Quoi , vous ? ... Dorseuil, avec force. Pour votre honneur, oui, je le soutiendrai. E R A R D. ( à part. J II est vrai, ma parole. Ali ! grand dieu 1 j'en mourrai, ( Il prend la plume, pour signer. ) Dorseuil. Vous vous attendrissez. E R A R D. (à part, en signant.) Beaucoup. Morbleu ! j^nrage. ( Le notaire lui donne, le porte-fe.uille. ) Dorseuil. Vous vous ressouviendrez de cet heureux voyage : Oui, grâce à nos leçons, devenant bon, humain... E R A R D. J'en profiterai peu , car je reparls demain. ( H court dans un coin visiter son porte-feuille. ) Comédie. 57 Dorseuil, en indiquant les quatre amans. Cédons enfin , cédons à leur impatience. ( à part. ) Mon cœur a trop long-lems prolonge leur souffrance* ( aux jeunes gens. ) Mais, en allant signer, du moins rapprochez-vous. (conduisant Raymond à Julie , et Melcour à Céline, ) * C à sa nièce.) Raymond, voilà la femme, et voilà ton époux. Mersange, très-surpris. Comment ? M.me M E t C O U R. Vous voulez rire. Dorseuil. Oh ! non, je suis sincère : Le fait est important; j'en appelle au notaire. le Notaire , jetant un coup-d'œilsur les contrats. « Céline avec Melcour, Julie avec Raymond». (indiquant Dorseuil. ) Oui, dans l'instant, monsieur m'a fait, eu votre nom, Dresser ces deux contrats, annuller les deux autres : Quoi ! ses intentions ne seraient pas les vôtres? Mersange. Allons ! c'est une erreur. M.me Melcour. Sans doute, expliquons-nouf^ IB Notaire. Lorsqu'il m'a fait agir, c'était au nom de tous. Raymond, à Dorseuil, avec joie. Vous auriez deviné!... * Dans cette scène , Raymond et Céline sont à la droite de Dorseuil, Melcour et Julie à sa gauche ; et Uorseuu, en les faisant traverser devant lui, Us change seulement de place. 58 l'A nti-Célibataire, Meicour, de même. Dans ma vive allégresse !... Bonheur inattendu ! votre adorable nièce... M E R S A N G E. Seraient-ils tous d'accord ? DORSEUIL. Pour le coup, non Vraiment ; Non : moi seul vers mon but j'ai marché constamment: .7'ai surpris leur secret, malgré leur défiance : Je les ai réunis, et voilà ma vengeanc e. ( a Mad. Meicour et à Mersange. ) Maintenant , prononcez ; j'ai cru remplir vos vœux , Car vous m'aviez chargé de faire des heureux. Mersange. M m cœur approuve tout. M.me M E L C O TJ R. Et le mien, cher Mersnngo ! Ils sont tous vertueux, on ne peut perdre au change SCÈNE XII ET DERNIÈRE. les mêmes , BONIFACE, CATHERINE, parés. Dorseuil, appercevant Catherine et Boniface qui étaient dans le fond. Ç^j'zsn vous ! ( leur faisant signe d'avancer. ) Boniface. Tantôt votre air un peu préoccupé... Nous n'osions approcher. Dorseu il. Ah ! tout est dissipé ; Comédie. 5g Nous goûtons maintenant un bonheur sans mélange. Mais voisdoncque d'heureux enun jour, cherMersange! Tandis que nous comblons les vœux de quatre amans, Ces vieillards, resserrant d'anciens engagemens, Des bonnes mœurs encor veulent servir la cause; Ainsi l'amour... Catherine. Le mot ne fait rien à la chose ; Nous ne disputons pas sur nos vrais sentimens ; Et si c'est un caprice, il est de cinquante ans. Dorrseuil. Des demain nous ferons et noce et cinquantaine. BonifACE, indiquant les amans. Je vois qu'un tendre échange a terminé leur peine. Dorseuil. Oui, le ciel, dirigeant leurs tend res sentimens, Au lieu de deux neveux, me donne quatre enfans, Qui, pour payer mes soins, achevant mon ouvrage, I eront, par leur exemple, aimer le mariage. FIN. VARIANTES, Xia dernière scène de la pièce, c'est-à-dire l'arrivé'» âe Boniface et de Catherine peut se supprimer à la représentation par un simple rapprochement ; ainsî après ce vers de l'avant-dernière scène : Ils sont tous vertueux, on ne peut perdre au change. Dorseuil. Le ciel , en dirigeant leurs tendres sentimens, Au lieu de deux neveux me donne quatre enfans, Qui, pour payer mes soins , achevant mon ouvrage , feront, parleur exemple, aimer le mariage. De l'Imprimerie de Ballard , rue J.-J. Rousseau, n". 14,