û t LE SCULPTEUR, LA FEMME COMME IL Y EN A PEU, C O M JÉ jO X jË EN DEUX ACTES ET EN PROSE; Par Madame DE BEAUNOIR; Reprefente'e , pour la première fois , à Paris 3 fur le Théâtre des Va R I ÉT És AMUSANTES, h Mercredi 14 Janvier 17^4. y#T/^\ , A PARIS, Chez CAILLEAU, Imprimeur-Libraire, rue, Galande, N°. 64. M. DCC. LXXXIV. O u Prix, 1 liv. 4 fols. , Madame CAQUET. Vous me rendez juftice ; vous lifez dans le fond de mon cœur. S U S A N N E. Eh bien ! Madame > fuppofons pour un inftant A 4 3 LE SCULPTEUR, que mon époux ait tous les défauts que vous lut prêtez : fi je les connais , votre confidence eft inutile ; & fi je les ignore , elle eft cruelle t puif- qu'elle détruit une erreur qui me rend heureufe. Madame C A Q U K T. Ecoutez donc, Madame le Doux : ce que je vous en dis , n'eft que par amitié pour vous. Vous êtes jeune encore ; vous ne favez pas combien il eft intéreflant qu'une femme ait l'œil à fon ménage, & veille de près la conduite de fon mari : il eft de certains goûts qui, arrêtés dans leurs corn- mencemens, ne font rien ; mais qui , lorfque l'on les laifie croître & s'enraciner , deviennent des habitudes cruelies, fe changent bientôt en vices, & finifient par conduire à tout. Je puis vous en parler par expérience; je fais tout ce que j'ai eu à fournir , pour avoir été comme vous , trop bonne, trop douce, trop confiante: j'avais un mari brutal, ivrogne, débauché, diffipateur ; eh bien! Madame, je l'ai tant querellé, tant battu, qu'il a fini par prendre fon parti : il eft allé , je crois , aux Antipodes ; & depuis vingt ans , Dieu merci ! je n'en ai pas feulement entendu parler ; mais vous n'êtes point dans ce cas-là. - S V S A N N S. Heureufement, Madame. Le Doux fait mon bonheur , & fa conduite eft telle qu'elle doit être. Madame C A Q U E T. Je vous crois, ma voifine. Monfieur le Doux eft fage , rangé , toujours amoureux : je vous en fais mon compliment. Mais , fi par hafard » COMÉDIE. 9 ( car tout peut arriver ) , il devenait jamais ivrogne ; s'il négligeait fon ouvrage pour fes plailirs ; s'il abandonnait fa femme pour fes cot- teries , fouvenez-vous que je vous ai prévenue de bonne heure d'y mettre ordre ; & fi votre maifon fe trouve ruinée, dites bien : c'eft ma faute , & fi j'euffe cru Madame Caquet, je ne me trouverais pas dans l'embarras où je fuis ; entendez-vous , Madame ? S U S A N N E. Oui, Madame. Madame CAQUET. De tous les goûts , celui du vin eft le plus baa ; c'eft auffi le plus dangereux. Il le paraît peu dans les commencemens ; mais les fuites font terribles, font afïreufes. Le vin éteint la raifon & le talent, abrutit l'homme, 5c le mène de l'inconduite aux baflefles, des bafleffes au vice , du vice au crime. Adieu , ma chère voifine ; je fuis charmée de vous favoir heureufe. ( Elle fort.') SCENE IL S U S A N N E , feule. H K Lis! fes funeftes préfages ne font peut- être que trop vrais. Le calme eft fur mon front, quand la douleur eft dans mon cœur. Mais , eft-ce à moi à deshonorer mon mari ? Eh ! qui donc prendra foin de .fa réputation , li ce n'eit fon époufe ? ( Elle fe remet à peindre. ) io LE SCULPTEUR, Que font devenus ces premiers momens , ce» momens fi doux de notre union ! Mon époux n'était alors occupé que de moi, il ne me dérobait que les momens qu'il donnait à fon ouvrage ; il le néglige aujourd'hui , pour fe livrer tout entier aux plaifirs de la fociété. Bécarre le perd, du Cifeau le tiahit. Peut-être fon cœur fe fèche , fon génie s'éteint ; il fe déplaît dans fon atteher ; il fe déplaît auprès de moi. Pourquoi donc fa maifon lui devient-elle défagréable 1 Serait-ce ma faute ? Gela fe peut. Eh bien ! redoublons encore de complaifance & de douceur , & rendons, s'il eft poffible, fon âme à la gloire, & fon cœur à l'amour. SCENE III. S SUSANNE.LE DOUX, Le Doux. B ON JOUR, Sufanne : déjà toute à l'ouvrage ! SUSANNE, fembrajjant. Oui , mon ami, il faut bien que je répare un- peu tes fautes ; quand tu négliges ton travail , il faut que je force le mien, pour maintenir l'équilibre. Le Doux. Tu me grondes, Sufanne ? S U S A N N E. Non , mon ami, non. COMÉDIE. tt 4 Le Doux. Pourquoi t'en défendre ? Tu n'as pas tort. Je te parais un pareffeux ; mais crois qu'il me faut des raifons puiffantes pour te quitter auffi fou- vent que je le fais. S U S A N N E. Je croirai tout ce que tu voudras. Eft-il poflîble , cependant, que tu puiffes traiter des affaires bien, importantes avec ce pauvre Bécarre ? Le Doux. Ne badines pas ; quand il a la tête froide, il eft d'un excellent confeil. S U S A N N E. Le malheur eft que fa pauvre tête eft bien fou- vent échauffée. Le Doux. Il eft vrai : aufH n'eft - ce pas fur lui que je compte. S U S A N N E. Sur qui donc? Le Doux. Sur Monlîeur du Cifeau. S U S A N N E. Sur Monfieur du Cifeau ! Le Doux. Tu ne l'aimes pas ? S U S A N N E. Je ne hais aucun des amis de mon mari. Mais mérite-t-il ce titre ? X2 LE SCULPTEUR, Le Doux. J'en fuis fûr » il me le prouve. Il eft chargé dans ce moment d'une entreprife fuperbe qu'il veut bien partager avec moi , & qui peut me donner toute l'aifarce que je defire te procurer. S U S A N N E. Ne fuis-je pas heureufc nefuis-je pas contente, le Doux ? Eft-ce donc la fortune qui donne le bonheur? Je n'ai jamais formé de vœu que pour ta gloire. Le Doux. Eh bien ! fois contente ; en travaillant à ma fortune , j'affure en même tems ma réputation. S u s A N N E. Je vois bien que tu ne manqueras jamais de bonnes raifons, & tu fiiis que tu n'en as pas be- foin auprès de moi ; mais tout le monde ne me reiTemble pas. On crie , on murmure , on s'impatiente. Tiens , voilà une lettre que je viens de recevoir. Le Doux. De quelle paît ? S u s A N N E. Je l'ignore. Le Doux, lit. «< Lafle de vos retards continuels , je vous prie, M Monlieur, de ne plus toucher à la Statue que je vous avais commandée : je la confierai à des « mains moins négligentes ; & demain , de grand » matin , je viendrai la faire enlever de chez vous : » Le Comte D'A RTIPHHe». COMÉDIE. 13 S U S A N N E. Voilà ce que je craignais depuis long-rems. Le Doux. C'eft ma faute ; j'ai trop abufé de fa patience , j'ai trop abufé de fes bontés. S U S A N N E. Tu l'as cruellement négligé. Le Doux. J'ai des torts fans nombre vis-à-vis de lui. S U S A N N E. Il eft vrai qu'il nous a comblé de bienfaits. Le D o u x. Et je n'oublierai jamais le plus grand de tous ! S U S AN N E. Lequel donc ? Le Doux. C'eft à lui que je dois la main de ma Safanne. S U S A N N li. Mon ami ! Le Doux Sâ menace m'afflige & me défefpère. J'ofe me flatter que ce morceau n'eft pas fans mérite; j'attendais avec impatience J'inftant précieux où le cifeau, le burin & le pinceau , réunis dans le même Mufée , préfenteront à l'oed étonné du Connaif- feur , les chefs-d'œuvres des arts &. les fruits du génie ; & ce morceau , fait pour m'illullrer , n'y lera pas. S U S A N N K. H y fera, le Doux ; il y fera. Monfieur d'Ar- i 4 LE SCULPTEUR, tiphile menace ; mais tu connais la bonté' de fon cœur; tu fais qu'il t'aime. S'il te furprend travaillant à fa Statue , jamais il n'aura la fermeté cruelle de t'enlever un morceau qui doit faire la réputation d'un Artiite , qu'il a ouvertement protégé. L e D o u x. Tu as raifon, Sufanne. Eh ! quel homme ferait affez hardi pour ofer porter la main fur ma Minerve ? Je la briferais plutôt. S U S A N N. E. Fais mieux ; achève-la. Le Doux. Oui, je l'achèverai, & l'envie même fe taira devant elle. S U S A N N E. Bien , mon ami, bien. Voilà cette noble fierté qu'on pardonne au talent. SCENE IV. SUSANNE, LE DOUX , L'ABBÉ RÉMIFA. L'A B B É. Bon JOUR, mon .cher Monfieur le Doux, comment vous portez-vous ? L s Doux. Monfieur.... L'A B B É. i* Vous me prenez pour un revenant, n'eft-ce COMEDIE. 15 pas ? Il y a un lîècle que vous ne m'avez vu ; mais c'eft qu'on m'a enlevé. Me voilà enfin rendu à ce cher Paris. SUSANNE, lui préfentant un Jlege. Voulez-vous.... L'A BBÉ. Ah ! je ne vous avais pas vu , Madame ! Il eft inutile de vous demander des nou/elles de votre fanté ; elle perce à travers vos charmes , & le petit poupon ! Toujours l'amour.... S U S A N N E. Vous êtes trop.... L'A BBÉ. En vérité, je ne puis me lafler d'admirer la prudence de ce cher époux. Voilà ce qui s'appelle marier l'utile & l'agréable ! Trouver dans une femme charmante un modèle parfait , 8c toujours prêt.... C'eft très-bien l'entendre , Monfieur le Doux , & je ne m'étonne plus fi tous vos ouvrages /ont marqués au coin de la perfection. Le Doux. Vous avez bien.. .. L'A BBÉ. A propos, & mon bufte ? Où en eft-il ? LE DOUX, découvrant un tu/le. e voilà. S U S A N N E. Comment le trouvez-vous ? L'A BBÉ. J'en fuis affez content.... Je voudrais cependant dans le tout un peu plus de moelleux. HHH 16 U SCULPTEUR, Le Doux. Ce ferait affaiblir le caractère. L'A B B É. Mais je n'en veux point de caractère ; il ne me faut que des grâces. Je vous l'avais tant recommandé. Le Doux. Je croyais. .. . L'A B B É. Je voudrais auffi plus de paffions dans les yeux , plus de volupté dans la bouche ; la tête plus panchée. Tenez , voyez.... ( Il chantonne , avec une exprejjîon outrée. ) Je n'ai point trouvé de cruelles , Et je n'en trouverai jamais , Et je n'en trouverai jamais. Saififfez bien mon genre ? Le Doux. Je le tiens à préfent , Monfieur l'Abbé , & fi vous voulez feulement m'accorder une heure de féance..... L'A B B É. Très-volontiers \ mais pas pour aujourd'hui. Le Doux. Quand vous voudrez. L'A B B É. Eh bien ! je tâcherai de vous facrifier un jour. Le Doux. Je ferai à vos ordres tous les matins. L'A B B É. COMEDIE. i 7 VA BBÉ, A merveille..... J'ai auffi une idée à vous donner pour la bafe.... Elle elî charmante. Le Doux. Je n'en doute pas. L'Abbé. De deux guirlandes de myrthes & de rofes s'entrelaçant, vous formerez une couronne. Vous m'entendez bien ? Le Doux. Je vous entends. L'A BBÉ. Dans ces guirlandes, vous jetterez , comme par hafard , quelques fouilles de laurier, qui auront l'air de vouloir percer à tiavers les rofes.... Le Doux. Je vous comprends. L'A BBÉ. Et, au milieu de la couronne, vous graverez ce quatrain que je me luis amufé à griffonner ce matin, & qui rend très-bien mon genre. Sus ANN fi, quittant fon ouvrage. Voulez-vous avoir la complaifance de nous le lire? L'A BBÉ. Très-volontiers. C'eft un rien ; mais vous en ferez contente. ( II lit. ) Je n'irai pas, au Temple de Mémoira, Le front ceint du laurier de l'Immortalité j B ïS LÊ SCULPTEUR, J'ai connu le bonheur, l'amour, la volupté. I7n inftant de plaifir , vaut un fiècle de gloire. Eh bien? Le Doux. Délicieux ? S U S A N N E. Je favais bien que Monfieur l'Abbé Rémifa pinçait délicieufement une guittare, que la Romance lui devait fes plus doux charmes ; mais j'ignoraiï qu'il joignît à tant de talens, l'art des Vers. L'A BBÉ. Eh ! qui n'en fait pas aujourd'hui? Il élit vrai que fi j'avais voulu m'y livrer davantage , m'en occuper un peu plus lérieufement, j'aurais pû me placer » je crois , entre Horace & Chaulieu ; mais à quoi m'eût lcrvi, pour le bonheur, une étincelle de réputation ? Trop de mérite eût pefé fur la fociété ; & pour relier à fa portée , j'ai préféré n'être qu'aimable. S U s A N îi E,fe remettant à peindre. Et vous avez parfaitement réuffi. L'A BBÉ, contemplant, avec admiration , h tableau que peint Sufanne. On me le perfuade.... Oh ! oh ! oh ! mais voilà qui eft charmant , djfcvin ! Quelle vérité ! Voilà la majefté de Junon, la fierté de Minerve , & le fourire de Vénus. C'eft elle-même : quelle fraîcheur ! quel vif dans les chairs .' Ce font fes formes ! c'eft la nature ! Mais pourquoi m'en étonner, quand la Déeffe elle - même fe trouve l'Artifte Se le modèle ? S u s A N N E. » Galanterie à part, en êtes-vous content ? COMÉDIE. i 9 L'A B B É. Enchanté !... Ces tems de barbarie font donc entièrement difparus , où nos idiots de pères prétendaient qu'une femme en favait allez , quand elle pouvait diftinguer un pourpoint d'avec un haut-de- chauffes , recoudre un rabat, & pliffer leurs fraifes antiques. Aujourd'hui nous voyons tour-à-tour, dans la main des Grâces, L'aiguille & le compas, la plume & le pinceau. S U S A N NE. Quelle efi cette charmante perfonne ? L'A b B É. Eh ! c'eft Mademoifelle des Brifées ! SCENE V. LE DOUX , SUSANNE , L'ABBÉ RÉMIFA , Mademoifelle DES BRISÉES. Mademoifelle DES BRISÉES. C 'EST ce cher Abbé ! l\ b b é. Qui m'eût dit que ces lieux, par les Arts habités, Prérenteraient Vénus à mes yeux enchantés ? Mademoifelle DES BRISÉES. Toujours charmant ! Vous êtes un monflre.... L'A B b É. Pourquoi ? B 3 LE SCULPTEUR, Mademoifelle des Brisées. Comment ! il y a trois mois qu'on ne vous a vu ? L'A EBÉi J'ai été enlevé comme un Ballon. Mademoifelle des Brisées. Nos CoulilTes, pendant votre abfence , ont été d'un trifte , d'une décence ; c'eft à y périr d'ennui. L'A b B É. Je compte bien m'y montrer incefTamment.... Mais puis-je vous demander ce qui vous amène ici? Mademoifellle DES BRISÉES. Un projet que très-certainement vous approuverez. L'A B B É. Vous n'en doutez pas. Mademoifelle DES BRISÉES. .Monfieur, eft Moniteur le Doux ? Le Doux. A vous obéir, Madame. Mademoifelle des Brisée s. On m'a beaucoup vanté v^)s talens 3 votre honnêteté , vos mœurs. L'A B B É , montrant Sufanne. Voilà fa caution. Mademoifelle" DES BRISÉES. C'eft un modèle ! Le Doux. C'eft ma femme. COMÉDIE. il Mademoifelle DES BRISÉES. Ah ! ah !... Je viens, Monfieur, implorer le fecours de votre arr. L s Doux. Jamais il ne m'aura été plus précieux , jamais il ne m'aura donné de plus doux momens. Mademoifelle DES BRISÉES, à l'Abbé. Il fait vivre. L'A B B É. Vous en ferez contente. Mademoifelle DES BRISÉES, à l'Abbé. C'eft dommage que ça foit marié. Le DOUX, bas à l'Abbé, tandis que Mademoifelle des Brlfe'es samufe à regarder quelques modèles de Sculpture. Monfieur l'Abbé ? L'A B B É. Eh bien ? Le Doux. Quelle eft cette belle Nymphe ? L'A B B É. C'efl: Mademoifelle des Brifées , la nouvelle Danfeufe de l'Opéra. Tout le monde connaîc ça. ( Haut à Mademoifelle des Brifées. ) Vous aile? nous faire un cadeau ? Mademoifelle des Brisées. Oui.... Vous favez combien tous les jours je fuis excédée des demandes indiferettes de mille adorateurs. Vous connaiffez tout le liant de mon caractère; je voudrais n'en mécontenter aucun , & je n'ai ttouvé qu'un feul moyen de fatisfaire leurs defirs. B 3 22 LE SCULPTEUR, L'A BBÉ. £t pie de l'original ? Mademoifelle des Brisées. Juftement : on m'avait propofé la Gravure ; mais elle devient bien commune. L'A B B È. Vous avez raifon. Mademoifelle des Brisées. Et puis tapiiïer tous les coins de rues à côté d'un Poëte, ou de mon Maître de Mulîque; c'eft une idée qui me blefle l'imagination. L'A B B É. Ce n'eft pas là votre place. Mademoifelle des Brisées. Toute réflexion faite , je préfère le cifeau au burin. L'A B B É. Très-bien vu. Le marbre feul était digne de nous rendre ces traits divins. Mademoifelle DES Brisées. Je viens , en conféquence , prier Monfieur le Doux de vouloir bien me faire.... Le Doux. En bufte , Madame ? Mademoifelle DES BRISÉES. Non , Monfieur; én pied. L'A B B É. Charmante ! COMÉDIE. 23 Mademoifelle DES BRISÉE s. Ah ! ça , l'Abbé , vous êtes paîtri de goût. Quel coftume choifirai-je ? L'A B B É. Eh ! quel autre convient à la Deefle de la Danfe , que celui de Terpiicore? Mademoifelle DES BRISÉES. Oh ! non , l'Abbé, non ; il n'y a pas de jour où je ne reçoive à ma toilette des Couplets ou des Vers innocens « & ce nom m'y efl: fi fouvent prodigue , qu'il m'en donne des vapeurs. L'A B B É. La rofe dans nos parterres reçoit tour-à-tour les carefles du zéphir & le baifer du papillon ; comme elle, vous voyez les cœurs voler autour de vous. Soyez Flore à nos yeux. Mademoifelle des Brisées. Ne trouvez-vous pas un peu de fadeur dans cette idée? L'A B B É. Eh bien ! voulez - vous rendre cette gaîîé fi mutine , fi libertine , qui vous rend divine à la fin d'un fouper ? Prenez le coftume d'une Bacchante. Mademoifelle DES BRISÉES. D'une Bacchante ? L'Abbé.... L'A B B É. Entendons-nous.....Non telle qu'on la peint outragée , furieufe , déchirant ce langoureux Orphée ; mais vive, folâtre , s'échappant aux ca- B4 24 LE SCULPTEUR, refles du vieux Silène 3 pour fe précipiter dans les bras du jeune Satyre , qui l'emporte en riant dans le plus épais du bois. Mademoiselle des Brisées. Cette image eft charmante ; mais c'efl que je tiens à une idée Singulière. L'A BBÉ. Quelle efl-elle ? Mademoifelle des Brisées. Vous allez peut être la trouver ridicule ? L'A BBÉ. Voyons. Mademoiselle des Brisées. Je préférerais à tout autre habit, celui de Veflale. L'A BBÉ. Parlez-vous tout de bon ? Mademoifelle des Brisées. Oui.... L'A BBÉ. C'efl d'une folie qui ne rime à rien. La coëffure pourra bien vous aller ; mais cette draperie lourde & maffe nous déroberait trop de charmes, Si généralement admirés. PerSonne ne vous reconnaîtrait , à moins que vous ne vous fiffiez faire qu'en bulle. Mademoiselle des Brisées. Voleur.... L'A BBÉ. Voulez-vous nous faire un cadeau bien précieux , 8c nous forcer à une reconnaiffance générale ? COMÉDIE. 25 Mademoifelle des Brisées. Eh bien? L'A B B É. Ne nous cachez aucun de vos appas. Ve'nus , fortant du fein des eaux , n'avait d'autre parure que cette de fes charmes. Mademoifelle des Brisées. Qu'en penfez-vous, Monlïeur le Doux? Le Doux. Perfonne, mieux que vous , ne peut en fournir le modèle. Mademoifelle des Brisées. Mais, au moins, de la modeftie. L'A B B É. Que l'imagination devine ce que le defir regrette. Mademoifelle DES BRISÉES. Quand voulez-vous commencer ? Le Doux. Je fuis tout à vos ordres. Mademoifelle des BRISÉES. Eh bien ! demain , li vous voulez , rendez-vous à ma petite maifon de la Villette. L'Abbé vous amènera. L'A B B É. Très-volontiers. Mademoifelle DES BRISÉES. Que devenez-vous aujourd'hui, l'Abbé ? L'A B b É. J'ai promis à la petite Julie ; la grofle Pré- 26 LE SCULPTEUR, fidente m'a fait promettre , & je ne fais à laquelle donner la préférence. Mademoiielle DES BRISÉES. Eh bien ! foyez un homme galant : manquez à toutes deux. L'A BBÉ. Mais.... Mademoifelle des Brisées. Mais, il le faut. Je vais dîner chez mon vieux Commandeur. L'A BBÉ. Il eft ennuyeux. Mademoifelle DES BRISÉES. Oui ; mais fon Cuidnier eft divin , & fa cave cft délicieufe. L'A BBÉ. Je me vais faire une querelle. Mademoifelle des Brisées. Ne peut-on vous dédommager?, A demain , Monfieur le Doux. Le Doux. Oui, Madame. L'A B B É , à le Doux. Je viendrai vous prendre. Le Doux. Je vous attendrai ; fi même vous pouviez venir ^e bonne heure , je pourrais vous donner une dernière féance.... L'A BBÉ. Je ferai mon poffible..... Serviteur Madame le Doux. ( II fort avec Mademoifelle des Brifces. ) COMÉDIE. *7 SCENE VI. LE DOUX, SUSANNE. Le Doux. Vo 1L A , ma foi, une excellente affaire ! S U S A N N E. Comment cela c Le Doux. Comment! Mais fonge donc que fi chaque Amant favorifé me commande feulement un plâtre, jamais moule ne m'aura tant rapporté. S U S A. N N fi. D'autant plus que Monfieur l'Abbé a fort bien choifi le coltume. Le Doux. Il eft vrai. S U S A N N E. A parler franchement, j'en aimerais tout autant un autre. L e Doux. Comment ! Sufanne, ferais-tu donc jaloufe? SUS AN NE. Je t'aime trop pour ne pas l'être un peuj mais je t'efiime affez pour ne le paraître jamais. Le Doux. Tu ferais bien injufte , fi tu pouvais douter du cœur de ton mari. 28 LE SCULPTEUR, S US A N N E. Je n'en doute pas non plus. N'as - tu pas pris jour pour demain avec Mademoifelle des Brifées ? Le Doux. Oui. S U S A N N E. Tu aurais bien dû , avant de rien entreprendre de nouveau, achever ta Minerve. Le Doux. L'une ne me fera pas négliger l'autre. Je ferai marcheçde front Vénus &. la Sageffe. S U S A N N E. Ce n'elî pas chofe aifée. Le Doux. Plaifanterie à part, je ne pouvais pas la remettre : ces Demoifelles font toujours fort preffées de jouir; ce font des oifeaux de paffage qu'il faut prendre à la volée ; & puis cet ouvrage doit néceffairement me faire connaître & m'en procurer d'autres. jS U S A N N E. Je n'en doute pas ; je fais même qu'en général c'eft allez bien payé. Mais fonge cependant que de tels objets ne doivent pas te faire négliger ta réputation : il eft bon de travailler un peu pour le profit ; mais ton principal but doit être la gloire. Le Doux. Eh ! ma pauvre Sufanne, le fiècle des talen* eft paffé. Aujourd'hui , le génie même eft trop COMEDIE. a 9 heureux de trouver un boudoir , ou un jardin Anglais à décorer. Un Artifte qui voudrait marcher à l'immortalité , courrait rifque de mourir de faim fur la route , en attendant un Amateur. S U S A N N E. En eft-il donc befoin , quand fa patrie elle- même confie au cifeau de fes plus célèbres Sculpteurs , les traits des grands' hommes qui ont fait fa gloire ? Ah ! mon ami, fi tu pouvais être un jour choilî pour un ouvrage aufii précieux ! Songe que tes premiers fuccès t'ont déjà fait défigner par le Public. Songe que le Protsfteur des Arts attend , fans doute , ton nouvel ouvrage , pour confirmer un choix fi glorieux. O mon ami, qu'un époux illuftre devient cher à fon époufe ! Combien alors elle s'enorgueillit de porter un fi beau nom ! Le Doux. Combien la voix d'une femme adorée eft puif- fante! Tu rallumes dans mon fein toute la flamme, la voix du génie. Oui , ton époux fera bientôt ta gloire ôt ton bonheur. Oui, je fsps que mon nom fera placé près de ceux des plus célèbres Artiftes. S U S A N N E. Promets-moi donc de travailler un peu plus afliduement. Le Doux. Oui, je te le promets. Je ne veux plus fortir que ma Minerve ne foit achevée. S U S A N N E. Si Bécarre Se du Cifeau viennent te chercher? 3 o LE SCULPTEUR, Le Doux. Je les refuferai. SïïSANNE. En auras-tu le courage ? Le Doux. Eft-il donc fi difficile de relier près de toi ? Ma femme , mon enfant, mon ouvrage, n'en voilà-t-il donc pas aflez pour être heureux & s'occuper ? SUSANNE. Certainement. Le Doux. Tu es trop bonne auffi, Sufanne ; tu es trop douce ; tu ne grondes jamais. S U S A N N E. Eli ! peut-on gronder ce qu'on aime ? Le Doux. Il faut être un peu méchante. Je fuis faible , tu le fais ; je me laiffe aller facilement, c'eft à toi à me retenir. S U S A N N E. Tu ne te fâcheras pas? Le Doux. Non, certainement. S U s A N N E. Nous allons bientôt voir.... Voilà Bécarre j il en tient déjà. ' COMÉDIE. SCENE VIL BÉCARRE, déjà un peu gris , mais pas trop j SUSANNE, LE DOUX. BÉCARRE. 13 ON JOUR, mon ami : votre très - humble ferviteur , Madame le Doux. Toujours charmante ! i SlIS ANNE. Toujours de bonne humeur ! BÉCARRE. ' Je n'engendre pas de mélancolie. S U S AN N E. C'eft fort bien fait. BÉCARRE., à h Voux. Je viens de chez du Cifeau ; il nous attend. Le Doux. Pourquoi faire ? BÉCARRE. Pour déjeûner. Le Doux. Je ne puis y aller. Je fuis preffé d'ouvrage, & j'ai promis à ma femme de ne pas fortir au-* jourd'liui. BÉCARRE. Tu ferais rentré fur le champ. LE SCULPTEUR, Le Doux. Un déjeûner va fouvent plus loin qu'on ne penfe. BÉCARRE. Oh ! non, nous avons ce matin fait vœu de fobriété. S U S A N N E. Vous avez fort bien commencé à tenir votre vœu. BÉCARRE. Je me fentais l'eftomac un peu faible, & j'ai bu un petit coup. S U S A N N E. Qui a monté à la tête. Bécarre. Ca fe diffipera. Un clou chaffe l'autre; pas vrai. le Doux? Le Doux. Tu as raifon. BÉCARRE. Du Cifeau a fait cuire ce jambon qu'il a reçu de Bayonne. 11 aune odeur.. .. Ah!... nous devons l'entamer; & tu connais fon petit vin blanc... Heim ! . . . ça ne te tente pas ? S U S A N N E. Eh ! mon cher Monfieur Bécarre , vous êtes l'ami de le Doux , n'eft-il pas vrai ? BÉCARRE. Pour la vie , Madame. S U S A N N E. Eh bien! foyez allez raifonnable pour le laiffer, travailler COMÉDIE. 33 travailler tranquillement pendant quelques jours. Ileft pour lui de la dernière conféquence d'achever fon ouvrage ; fa fortune , fa réputation en dépendent. Ne venez donc pas le détourner. Donnez- lui cette preuve d'amitié: engagez-le vous-même à travailler. BÉCARRE. Vous avez raifon , Madame le Doux ; vous parlez comme un aftre, Se je vais vous prouver combien je fuis bon ami. Du Cifeau nous attend pour déjeùner ; il a un jambon excellent, du vin.... Ah !... Eh bien ! du Cifeau , le jambon, le vin , le déjeûner, je vous facrifie tout , & je vais refter avec le Doux : c'eft-il beau de ma part ? S U S A N N E. Je vous en aurai une obligation infinie. BÉCARRE. C'eft à une condition, cependant. S U S A N N E. 1 Quelle eft-elle ? BÉCARRE. C'eft qu'il y aura un petit coup à boire, & une croutte à caffer ; car je fuis prefqu'à jeun. S U S A N N E , ouvrant une petite armoire , de laquelle elle tire une bouteille 3 deux verres & du pain. C'eft trop jufte. Tenez , voilà une bouteille de vin, qui vaudra bien celui de Monlieur du Cifeau. Voulez-vous quelque chofe encoie ? BÉCARRE. Une croutte, rien davantage. 34 H SCt/LPTBUR, S U S A N N E. De la fageffe, fur-tout ? BÉCARRE. N'ayez pas peur. Le DOUX, à fa femme qui prend le TableaS où elle travaillait. Tu for3 ? S U S A N N E. Ouï , mon ami. Je vais porter ce tableau , & je reriens tout de fuite ; je te retrouverai ? Le Doux. Certainement. Bécarre. C'efl moi qui vous en réponds. SUSANNE, fouriant. Bonne caution ! BÉCARRE. Vous verrez, vous verrez. Le Doux. Adieu, Sufanne. S U S A N N E. Adieu, mon bon ami. Sans adieu , Monfieut Bécarre. Vous dînerez avec nous ? BÉCARRE. Très-volontiers. J'aime â refter où je fuis. ( Sufanne , en partant, embrajfe fan mari. ) COMÉDIE. 31 SCENE VIII. LE DOUX, BÉCARRE. Bécarre. Si j'avais, chez moi * un petit bec comme cela, je n'irais pas fi fouvent dehors liffler la linotte ; tu es trop heureux ! Le Doux. Jamais femme n'eut un caractère plus honnête & plus doux. Bécarre. Buvons à fa famé. Le Doux. Bien volontiers. ( Ils boivent. ) Bécarre. J'ai vingt fois envié ton fort. Le Doux. Je le crois. Bécarre. Je donnerais le dernier tonneau de ma cave # pour trouver une femme comme ta Sufanne. Le Doux. Ce n'ell pas chofe aifée ! Bécarre. Je le fais bien. J'aime ta femme , moi ; mais je fuis honnête homme , & puis elle eft fage. C'a 36 LE SCULPTEUR* ' Le Doux. Je le fais. Bécarre. Encore un coup à fa fante'. Le Doux. Tope. ( Us boivent. ) Bécarre. Sais-tu bien une chofe, le Doux ? Le Doux. Quoi? Bécarre. C'eft le défœuvrement, la folitude qui rendent la taverne & le jeu néceflaires à un garçon j il n'efl que d'être marié pour le ranger. Le Doux. Certainement. Bécarre. Un garçon ne tient à rien. Le Doux. Il eft vrai. Bécarre. Pour bien travailler, il faut aimer fon chez foi ; & pour l'aimer, il faut y trouver quelqu'un qui nous le rende agréable. Le Doux. Une Sufanne. Bécarre. C'eft ça. A ta fanté. ( Us boivent. ) Le Doux. A la tienne. COMÉDIE. 37 Becarrk. On peut fe livrer un infiant à fes plaifirs; mais il faut auffi fonger à fa fortune, à fa réputation, & ce n'eft pas au Cabaret qu'elles fe font. Le Doux. Non , certainement. Je me fuis apperçu mille fois que nous commençions par y parler d'affaires , & que nous finiffions par y perdre la raifon. Bécarre. On n'a pas deffein de fe grifer ; mais on boit un coup , on en boit deux. L'exemple entraîne , la vanité s'en mêle , & l'on finit par ne plus favoir ni ce qu'on dit, ni ce qu'on fait. Le Doux. Le pire encore , c'eft qu'on y joue ; on perd fon argent ; on fe difpute : on rentre chez foi malade , de mauvaife humeur. Le lendemain , la tête eft lourde , la main tremblante , ÔC l'on ne fait rien qui vaille. B E C A R R E. C'eft à la lettre.... Buvons un coup. Le Dou x. Il n'y a que ce diable de du Cifeau qui ne perd jamais la tête ; il boit mieux que nous. Bécarre. Tais-toi donc: dis qu'il n'eft pas franc comme nous ; c'eft un fournois , vois - tu » dont je me défie, & qui n'eft pas véritablement ami. Le Doux. Pourquoi mal penfer de lui ? i c 5 3* LE SCULPTEUR; Bécarre. J'ai des raifons. Le Doux. Il en faut de fortes pour foupçonner un ami* Bécarre. Elles font convaincantes. Le Doux. Puis-je les favoir ? Bec Ai! re. Il trempe toujours fon vin , & fait d'un verre deux coups. Le Doux. Effectivement, je crois m'en être apperçu plus d'une fois. Bécarre. Tiens , mon ami, il faut nous ranger. Le Doux. Je le veux bien. Bécarre. Travailler. Le Doux. Oui. Bécarre. Ne boire que de l'eau. Le Doux. On s'en porte mieux. Bécarre. On fait de bien meilleure befogne. COMÉDIE. 35 Le Doux. Ce petit jardin nous perd. Bécarre. Il faut y renoncer ; tu as du talent ; j'en ai auffi. On veut me faire entrer à l'Opéra. Le Doux. Il faut être fobre, ou relier toute fa vie dans les Choeurs. BÉCARRE. J'aime ma liberté' ; & j'ai , Dieu merci, de quoi vivre fans rien faire. Le Doux. Un peu d'occupation eft néceflaire à l'homme. BÉCARRE. Et la célébrité' ! Le Doux. Jamais ivrogne n*en acquiert. BÉCARRE. Tiens , le Doux ; vois le ferment que je fais : je veux que ce verre de vîn foit le dernier que je boive , fi je me grife davantage. Jure avec moi. Le Doux. Volontiers. BÉCARRE. Notre bouteille eft vuide ? Le Doux. J'ai la clef de. la cave. C* 40 LE SCULPTEUR, BÉCARRE. Bravo ! Eft-ce que nous ne fommes pas mieux ici qu'au Cabaret ? Le Doux. Certainement. BÉCARRE. Bien plus honnêtement ? Le Doux. Bien plus agréablement. BÉCARRE. On boit modérément ? Le Doux. Pour le plaifir. On ne fe grife pas. BÉCARRE. Defcends-tu à la cave? Le Doux. Bien penfé ! SCENE IX. BÉCARRE, LE DOUX, DU CISEAU. Du Ciseau. Est-ce que vous vous moquez de moi, tous les deux , de me faire attendre fi long-tems ? Le Doux. Serviteur, Monfieur du Cifeau ? COMÉDIE. 41 Du Ciseau. Bécarre ne t'a donc pas dit ?.. , BÉCARRE. Si-fait ; mais il n'a pas voulu venir. Le Doux. J'ai de l'ouvrage extraordinairement prefle. BÉCARRE. Et nous avons promis à Madame le Doux de ne pas fortir d'aujourd'hui. Du Ciseau. Vous avez promis à Madame le Doux? Le Doux. Oui, mon ami. BÉCARRE. Elle nous a mis à la réforme. Du Ciseau. Je vous en fais mon compliment. Te voilà donc à la lifière ; tu n'auras de volonté , tu ne prendras de plaifir , qu'autant que Madame voudra bien t'en accorder la permilîion. N'as-tu pas de honte de te laiffer ainli mener par ta femme ? Le Doux. Ma femme ne me mène pas. Elle eft mon amie. BÉCARRE Et c'eft la femme la plus honnête, la plus douce.... Du Ciseau. En ce cas, mon cher le Doux , tu fais fort 41 LE SCULPTEUR, bien de lui obéir ponctuellement. Cela te fera un honneur infini ; & très-certainement les Fidèles du petit jardin viendront t'en complimenter. Il y a juftement, ce matin , une aflemblée de tous ces bons enfans. Nous avons un nouveau Récipiendaire, qui doit, dit-on , faire les chofes en grand. Tu le connais , c'eft Dupré, Le Doux. Le Sculpteur ? Du Ciseau. Lui-même. Garçon de mérite, qui defire fort fe lier avec moi. On s'eft bien promis de rire, & de faire fauter maint bouchon de vin de Champagne. BÉCARRE. Diable! tu ne m'avais pas dit cela.... Le Dou^à part. Ce Dupré m'inquiète. Du Ciseau. Je voulais vous furprendre agréablement tous les deux. J'avais cru pouvoir répondre de vous. Mais puifque vous êtes dans la réforme ; puifque vous avez promis à Madame le Doux de ne pas fortir , je vais donner vos démiffions & faire vos exeufes. BÉCARRE, retenant du Cifeau. Attends donc ; je n'ai point de bonnes raifons à donner, moi, pour me difpenfer d'y aller. Le Doux a fon ouvrage , mais je fuis libre. Le Doux. Et ton ferment ? COMÉDIE. 43 BÉCARRE. Je commencerai auffi-bien ma réforme demain, qu'aujourd'hui. Il eft même décent que je te fafle mes adieux : on doit avoir des procédés dans la fociété : on ne quitte pas d'honnêtes gens comme une bouteille vuide ; nous allons te laiffer, tu travailleras mieux tout feul. Du Ciseau. Eh bien ! le Doux ? Le Doux. Ceft que j'ai promis à ma femme. Du Ciseau, Et tu crains la correction? L k Doux. Non; mais eft qu'on me prefle horriblement pour ce morceau qui devrait être fini & livré depuis plus de fix mois. Du ClSEAU, avec un rire moqueur. Et tu vas le finir aujourd'hui ? Le Doux. Je l'avancerai, du moins. Du Ciseau. Beaucoup, je crois. Le Doux. On me menace de me l'enlever. Du Ciseau, à part. Ma lettre a eu fon effet.... ( Haut. ) On te jnenace de te l'enlever ? Le Comte d'Artiphile ? 44 L Ê SCULPTEUR, Le Doux. Lui-même. Du Ciseau. Il n'oferait. N'es-tu donc pas accoutume à ces menaces que fait un Amateur toujours prefle de jouir, mais qu'il fe garde bien d'exécuter ? Ne fais-tu pas qu'un ouvrage n'a de mérite à fes yeux , qu'autant que l'on le lui fait defirer ? Le Doux. Mais, au moins , faut il y travailler ? Du Ciseau. Comme fi le travail d'un jour marquait fur un ouvrage comme celui-là. BÉCARRE. Il a raifort. Du Ciseau. Je voudrais bien que quelqu'un de ces prétendus Connaiffeurs s'avifât, de me menacer de m'eniever un morceau , ou même de fixer un terme , il l'attendrait dix ans de plus. Ce n'eft pas moi qu'il faudrait ainfi commander. La médiocrité eft à la tâche , mais le génie a des ailes. BÉCARRE. Bien dit. Le Doux. Si j'étais certain que l'on ne pouffât pas trop avant.... Du Ciseau. Tu peux y compter. On a arrête' qu'on n'y COMÉDIE. - 4 j dînerait pas , & qu'à deux heures on fe réparerait. Le Doux. Certainement ? Du Ciseau. Très - certainement ; ils ont tous affaire ce foir. BÉCARRE. Ta femme ne fera peut-être pas encore rentrée , & elle ignorera même que nous fommes fortis. Le Doux. Au refte , je reviendrai tout de fuite. Du Ciseau Tu ne feras que paraître , fî tu veux ; cela fera fufnfant , & , du moins , tu ne manqueras à perfonne : tu peux même ne point boire du tout. Le Doux. Oh ! je boirai fi modérément.... BÉCARRE. Nous nous placerons à côté l'un de l'autre à table , & je te maintiendrai Du Ciseau. Ne perdons pas de tems. Le Doux. Laifle - moi prendre , an moins, ma canne & mon chapeau. 4 6 LE SCULPTEUR. Du Ciseau. Tu n'en as pas befoin, pour une heure ou. deux, au plus , que nous y relierons. Le Doux. Tu as raifon. Si même ma femme revenait avant moi, elle fe douterait, au moins , où je fuis. Du Ciseau, à part. Je le tiens. (Il fort avec le Doux & Be'carre.) Tin du premier Aêe. ACTE ï ï. *^1?r^ SCENE P RE M 1ERE. S U S A N N E, feule. (Une Pendule fonne fept heures. ) Sept heures !... & le Doux nefl pas encore rentré : la nuit entière eft paflee, & le Doux n'eft pas revenu. Où eft-il ? Si l'incertitude en efl cruelle , la certitude en efl affreufe ; pourvu du moins qu'il ne lui foit rien arrivé de fâcheux. Je fuccombe à la peine, & mes yeux fe refufent au fommeil.... ( Regardant la Barcelonette. ) Dors encore , dors , mon enfant, n'accrois pas mes maux par tes cris ; hélas ! ta pauvre mère a bien affez de fa douleur ! SCENE IL Madame CAQUET, SUSANNE. Madame Caquet. C O M M e N T ! c'ell vous, ma voifine ï SUSANNE, à pan. Ah ! Ciel ! e'eli Madame Caquet. / 4 S LE SCULPTEUR, Madame Caquet. Je voulais dire un mot à Monfieur le Doux. SOSANNE, Il n'eft. pas.... il n'eft pas encore levé'. Madame CAQUET, faifant femblant de fortîr. Je repafferai. S U S A N N E. Quand vous voudrez.... Madame CAQUET, revenant fur fes pas. A propos. Eh ! pourquoi donc levée & habillée avant le jour? Où allez-vous donc? S U S A N N E. Je vais porter de l'ouvrage au Fauxbourg Saint-Honoré. {A part.) Je ne fais ce que je ois. Madame CAQUET. De l'ouvrage de fi bonne heure ? S U S A N N E. C'efl: à quelqu'un qui part pour la Campagne. Madame C A Q u E T. Allez-vous à pied ? S U S A N N E. Oui, Madame.. .. Madame CAQUET. Tant mieux : j'ai juftement affaire dans ce quartier, je vous accompagnerai ; nous cauferons en chemin , il nous paraîtra moins long; & puis fi vous avez quelque chofe à porter , je vous aiderai..... S U S A N N E. COMÉDIE. é9 Su S ANNE. Vous êtes trop bonne , & je craindrais d'a- bufer..... Madame Caquet. Non , non , je ne fouffrirai pas...., S US A N N E. C'eft fi léger. Madame Caquet. 11 n'eft pas de fardeau, fi léger qu'il foit, qui ne laffe à la fin. Donnez-moi... . S U S A N NE. Je ne compte pas encore partir tout de fuite. Madame C A Q u E T. Eh bien ! je vous attendrai. S U S A N N E. Mais.... Madame C A Q u E T. Je ne fuis pas preflee , & je ferai bien aife même de caufer un inftant avec vous. SUSANNE, à part. Faut-il que cette cruelle femme me fafle même craindre le retour de le Doux ! Madame C A Q U E T. Vous n'avez rien à faire ? S U S A N N E. Pardonnez - moi, Madame , j'ai un ouvrage très - prefle à achever , & je vous demanderai même la permifiion.... Madame CAQUET. De travailler ? D 50 LE SCULPTEUR, S U S A N N E. Oui, Madame. Madame CAQUET. Je ne vous interromprai pas ; & c'eft un plaifir pour moi de voir avec quel art vous animez la toile. 5 U S A N N E. Vous êtes bien honnête ; mais il faut que je fois feule. Madame CAQUET. Pourquoi ? S U S A N N E. L'ouvrage que je fais.... Madame CAQUET. Eft un peu libre ? Mais à mon âge.... S U S A N N E. Vous vous trompez , Madame ; jamais mon pinceau ne fera rougir la décence, & mes ouvrages font auffi purs que le fond de mon cœur; mais j'ai promis le fecrer.... Madame Caquet, foufflant la lampe , 6 s'affeyar.t. Et moi, je ne fouffrirai pas que vous perdiez ces beaux yeux , en travaillant à la lumière. Il faut ménager fa vue , nous n'avons rien de plus précieux. AlFeyez-vous. S U S A N N E , à part. Ecoutons-la donc : c'eft peut-être le feul moyen de m'en débarraffer. Madame C A Q U E T. Vous fouvene-z-vous, ma voiiïne, de notre derrière converfation ? COMÉDIE. $l SUSANNE. Oui, Madame ; elle m'eft encore pre'fente . & je n'en ai point perdu un feul mot. Madame Caquet. Eh bien ! moi, ma chère voifine , j'ai fait des réflexions depuis , & tout bien examiné , je venais faire réparation à Monlieur le Doux , des foup- çons que je m'étais permis fur fa conduite. S U S A N N E. Je vous en remercie. Madame CAQUET. C'eft un poids pour moi , mais un poids in»; fupportable de mal penfer de quelqu'un l S U S A N N E. Je le crois. Madame CAQUET. D'après ce que vous m'avez dit, j'ai examiné de plus près votre mari, & j'ai reconnu combien ce8 bruits injurieux qu'on répandait contre lui , étaient faux & mal fondés. S U S A N N E.' Il eft tant de gens qui fe mêlent de ce qui ne les regarde pas, & qui fe plaifent à tout envenimer. Madame C A Q U E T. Ce font des monftres dans la fociété ! Eh bien ! ma voifine, croiriez - vous qu'en vous quittant „ j'en ai rencontré de ces gens mal intentionnés» de ces médifans , de ces mauvaifes langues qui ont voulu me foutenir, me prouver même que votre 52 LE SCULPTEUR, époux était un homme fans mœurs , fans conduite ; & , tenez , à l'inflant même , je viens , je vous en réponds , de le défendre vigoureufe- ment contre la Commère Bertrand, qui foutenait qu'il n'était pas rentré coucher chez lui ; & que tandis que vous pafliez la nuit â travailler , à pleurer , il était à faire la débauche avec un tas de mauvais Sujets, d'ivrognes, qui fe raffemblent, pour leurs orgies , dans un petit jardin du Fauxbourg , où ces beaux Meffieurs, fans s'embarrafTer de leurs ménages , fans fe foucier de leurs pauvres femmes, fument, boivent & jouent. Je l'ai rembarrée de la bonne manière , & je lui ai bien dit que le Doux n'était pas homme à aller dans de pareils endroits. S U S A N N E. Il faut lâifTer parler les méchans , Madame , & les méprifer. Madame CAQUET. Non , ma voifine, non ; il faut les confondre, il faut queles honnêtes gens fe foutiennent les uns les autres ; voilà comme je fuis. C'eft au point , ma voiline , que je viens de gager un écu , contre cette Madame Bavardin , qui efr. bien- la plus mauvaife langue du quartier, en préfence de Simonne & de la Commère Bonbec, qui a même reçu les enjeux ; que le Doux était dans ce moment occupé à travailler , & qu'il avait, paffé la nu^c à côté de vous, & je fuis bien certaine d'avoir gagé à-coup-fur ; n'efl-il pas vrai, Sufanne? i SUS AN NE. Affurément , & s'il n'eli pas encore à fon COMEDIE. J3 attelier, c'efl que je l'ai forcé de fc repofer aujourd'hui un peu plus qu'à l'ordinaire ; il était fatigué.. .. Madame Caquet. Du grand travail qu'il a fait hier ? Voilà ce qui s'appelle une bonne femme , bien intentionnée ! ïl faudrait que votre mari fut un monftre , pour ne pas fentir tout ce que vous valez. . .. SUS ANNE,à parc. Cette femme fe plaît à déchirer mon cœur. Madame CAQUET ,/e levant. Je vais bien punir cette méchante Madame Bavardin , en lui gagnant fon écu. J'aurais dû gager plus gros , n'eft-il pas vrai, ma voiline ? En vérité, je vous félicite d'avoir un mari li rangé , fi parfait ! ... Eh ! ma voiline , le voilà qui revient en bon état, & bien accompagné. SCENE I I T. LE DOUX, BÉCARRE, DU CISEAU Madame CAQUET, SUS ANNE. SlISANNE, volant à fon mari. E H ! mon ami , c'eir. toi !.. . Le Do U X , la repoujfant avec brutalité. Laiffez-moi. S U S A N N E. N'es - tu pas" incommodé ? N'as - tu befoin de rien ? Dj 54 LE SCULPTEUR, Le Doux. Non.. . . Laiffez-moi.... Retirez-vous. S U S A N N E. Ne me reconnais - tu pas, le Doux ? Je fuis Sufanne , je fuis ta femme. Le Doux. Parbleu! je fais bien qui vous êtes. S U S A N N E. Voilà comme tu me traites ? Le Doux. Ne m'e'tourdilTez pas. Vos dole'ances m'en- nuyent, vos remontrances me fatiguent, &. j'ai befoin de repos. Pour vous , Monlieur du Cifeau , vous devez être content de votre nuit, & vous m'avez appris à vous connaître. Du Ciseau. Vous avez tort de vous plaindre. Le Doux. Vous m'avez appris à vous connaître, Monfieur ; la leçon me coûte cher, mais elle n'eft pas trop payée. Bécarre. Quand tu auras fait un petit fomme. ... Le Doux. Je me fais honte à moi même. (Il rentre dans fa chambre, Sufanne fi prépare à taccompagner , il la repoujfe. ) Ne me fuivez pas. COMÉDIE. SCENE IV. Madame CAQUET, SUSANNE, BÉCARRE, DU CISEAU. Madame C A Q u E T. "Votr g mari me paraît fort indifpofé , ma voifine , & fi vous voulez , je le garderai.... SUS ANN B. Eh! Madame, laiffez-moi refpirer, je vous en conjure. Allez , fi vous voulez divulguer nies peines & mes malheurs ; mais ne venez p is davantage jouir de mes larmes , & laiffez-moi, du moins, les répandre en liberté. Madame C A Q U F. T. Je fuis fâchée , Madame , que vous preniez aulfi mal les marques d'intérêt & d'amitié qu'on vous donne , & dorénavant je garderai pour d'autres mes confeils , puifque vous les recevez: ainfi. S U S A N N E. Vous me ferez grand plaifir, Madame. Madame Caquet. Cela fuffit. Reftez à roucouler douloureufement auprès d'un époux fi tendre , fi rangé; vous méritez bien ce qui vous arrive. ( Elle fort. ) D 4 56 LE SCULPTEUR, SCENE V. SU SAN NE , DU CISEAU, BÉCARRE. S U S A N N E. u 'attendez-vous donc , Meflîeurs? N'ètes-vous pas contens ? -BÉCARRE. Vous devez nous en vouloir un peu, belle Sufanne ; mais quand vous faurez.... Du ClSEAU, feignant d'être gris. Votre mari me boude ; mais je veux faire ma paix avec vojs , & vous expliquer. . .. S U S A N N E. N'avez-vous pas de honte de me ramener mon mari dans un pareil état ? B É C A R RE , chantonne, fur un air d'Opéra. Un tendre engagement, va plus loin qu'on ne penfe. S U S A N N E. Et vous ofez vous dire fes amis ? Du ClSEAU. C'eft un crâne , c'eft un fot. BÉCARRE. Ça n'a pas plus de tête qu'une linotte. Je n'ai bu un coup ni plus ni moins que lui , & vous voyez que je fuis frais. Mais dame auffi , je ne joue pas, moi ; je ne perds pas mon argent, je COMÉDIE. 57 ne m'emporte pas , je ne me difpute pas : je bois un petit coup d'amitié; mais lui, c'eft un enragé» S U S A N N E. Vous m'effrayez ! Il a joué , dites-vous , il a perdu : ce n'eft rien ; mais il s'eft difputé ? BÉCARRE. Et battu. S U S A N N E , effrayée. Battu ! BÉCARRE. J'étais là. Je les ai féparés ; je n'aurais pas fouf- fert que deux amis.... Un verre de vin a tout raccommodé , & je vous réponds qu'ils n'ont plus . de rancune : n'eft-il pas vrai, du Cifeau ? Du Ciseau. Je lui pardonne de bon cœur. S U S A N N E. Comment ! Monfieur , c'eft contre vous ? Du Ciseau. Ce n'eft pas ma faute. Votre mari a le vin joueur , on joue ; il eft mauvais joueur , on fe fâche ; il eft brutal, on fe défend. Tout eft dans l'ordre. S U S A N N E. Que je fuis malheureufe ! Du ClSEAU, d'un ton naturel. Il eft vrai ; je vous plains d'avoir un mari qui fe dérange tous les jours , & je vous confeille , en bon ami, d'avoir affez de fermeté de féparer votre fort de celui d'un homme qui finira par vous ruiner. 58 LE SCULPTEUR, S U S A N N E s'apperçoit que du Cifeau feint d'être gris , elle le regarde avec une furprife mêlée d'indignation. Vous me confeillez. . .. BÉCARRE. Mauvais confeil que cela ! Ne l'e'coutez pas ; c'eft un fournois. Le Doux aime la petite goutte, eh bien ! il faut en tirer vengeance , mais une vengeance plus douce , plus ufitee : vous Êtes charmante , je vous aime de tout mon cœur , & fi vous voulez..... {Il s'avance pour Vembraser , Sufanne le repouffe fièrement , & comme il ejî réellement gris , il trébuche , & tombe à demi aux. pieds de la Statue de Minerve. ) S U S A N S E. Infolent !... BÉCARRE. On peut repouffer les gens un peu plus doucement. Du Ciseau. Ah ! ah ! douce Sufanne , vous oubliez votre caractère.... S U S A N N E. Et vous , votre rôle. Je vois toute l'horreur de la baffeffe de votre cœur ; mais vous n'êtes plus à craindre , vous êtes démafqué. Du ClSEAU, reprenant le ton d'un homme gris. Ah ! démafqué.... S U S A N N E. Vous ne m'abufez plus : votre ivreffe elr. feinte. Bécarre eft à plaindre ; mais vous, vous êtes un C O M E D I E. 59 monftre, & c'eft vous feul que j'accufe de la perte de mon mari. Du Ciseau. Mol, Madame ? (O/z entend du bruit, &c.) SUS ANNE. Ah ! Ciel ! mon mari ferait-il blefle ? ( Elle fort.) SCENE VI. BÉCARRE, DU CISEAU. Du Ciseau, à pan. Tu m'as démafqué , mais trop tard : tous les coups font portés ; le Doux ne s'en relèvera pas, & je vais triompher. ( Regardant la Statue aux pieds de laquelle Bécarre ejt rejlé, & l'admirant.) Qu'elle eft belle! BÉCARRE, parlant de Sufamt. Charmante. Du Ciseau. Des contours ! BÉCARRE. Un embonpoint... Du Ciseau. Des formes! BÉCARRE. Une taille.... Du Ciseau. Une fermeté! BÉCARRE. Je le crois.... 60 LE SCULPTEUR» Du Ciseau. Quelle fierté ! BÉCARRE. Un peu trop. Du Ciseau. Que de vigueur ! BÉCARRE, Oh ! oui. Du Ciseau. Aujourd'hui elle ell à moi. BÉCARRE. A toi ? Du Ciseau. Oui, Bécarre ; oui à moi. Je la lui ravis. BÉCARRE. Tu l'aimes donc bien fort ? Du Ciseau. J'en fuis fou. BÉCARRE. Et moi auffi. Du Ciseau. Eft-ce que tu t'y connais ? BÉCARRE. Auffi-bien que toi. Du Ciseau. Non , mon ami, non ; il n'y a qu'un Artifte qui puiffe apprécier au jufte tout fon mérite. BÉCARRE. N'ai-je pas des yeux auffi-bien que toi ? Du Ciseau. Tu ne devines pas mille beautés cachées ? COMÉDIE. Si Bécarre. Oh ! que fî-fait. Du Ciseau. Ces coups hardis d'un cifeau fublime ? BÉCARRE. Qu'eft-ce que tu dis donc? Du Ciseau. De quoi parles-tu ? BÉCARRE. De Sufanne. Du Ciseau. Il s'agit bien ici de Sufanne î BÉCARRE. De qui donc ? Du Ciseau. De fa Minerve, ivrogne! de ce morceau divin! SCENE VII. LesPrécédens,LE COMTE D'A RT I PHI LE. Le Comte. Pourriez- vous me dire , Meilleurs, fi Monfieur le Doux eft ici ? B É C A R RE. Certainement. Du Ciseau. Vous venez, peut-être, pour lui parler d'affaires? 62 LE SCULPTEUR, Le Comte. Oui.... d'une affaire très-importante. Du Ciseau. Pour de l'ouvrage ? Le Comte. Oui, Monfieur , pour de l'ouvrage. Du Ciseau. Excufez, Monfieur ; mais c'eft que dans ce moment le Doux n'eft guères en état de vous rendre aucune raifon. Le Comte. Comment cela ? D u Ciseau. Il a paffé toute la nuit, dans une taverne, à faire la débauche; il vient de rentrer ivre-mort, & fa femme eft allé le coucher. BÉCARRE. Pourquoi donc dire ça ? Du Ciseau. J'ai des raifons. BÉCARRE. Dis de la rancune , & c'eft vilain. Ne le croyez pas, Monfieur; il eft vrai que nous avons paffé la nuit enfemble, mais je vous réponds que le Doux vient de rentrer auffi fàin d'efprit 6c de corps que moi. Le Comte, à part. Ce qu'on me marque , n'eft donc que trop véritable. ( Haut , regardant la Statue. ) Quel dommage que tant de talens foient perdus pour jamais ! COMÉDIE. 6s Du Ciseau. Vous examinez cette Statue ? Le Comte. Ce marbre refpire. Quelle fierté' ! Du Ciseau. Et croyez-vous, Monfieur, que ces beautés appartiennent à le Doux ? Le Doux. Oui, Monfieur. Du Ciseau. A lui? Apprenez , Monfieur, qu'il les doit toutes à un Artifte de fes voifins, qui eft fon guide & fon maître. Le Comte, à part. C'eft ce qu'on me marque.... ( Haut. ) Vou3 aimez la Scupture ? Du Ciseau. J'en fais mon état. Le Comte. Et vous croyez que le Doux.... Du Ciseau. Homme perdu, Monfieur , talent e'feint.... Le Comte. Il en annonçait cependant, & beaucoup. Du Ciseau. Fleur trop hâtive , qui ne donnera jamais de fruits. Le Comte. Vous le jugez bien févèrement. 6± LE S C U LE T É U R, BÉCARRE. C'elt. qu'ils font brouillés. Us ont paffé la nuit à boire & à jouer. Us fe font difputés , battus, & je les ai raccommodés, parce que j'avais con- fervé ma raifon , moi ; mais il eil rancuneux, lui ! Du ClSEAU, bas à Bécarre. Tais-toi donc ? BÉCARRE. Pourquoi dis-tu du mal de mon ami ? Du Ciseau. J'ai mes raifons pour parler ainfi. BÉCARRE. Tu as tes raifons ? Du Ciseau. Oui ; & fi tu veux venir jufques chez moi boire un verre de liqueur, je te les expliquerai. Bécarre. Ceci change la thèfe. Je veux les favoir, moi , ces raifons. Du Ciseau. Eh bien ! donne-moi le bras. {Au Comte.) Votre très-humble ferviteur, Monfieur. (Usforteiu.) SCENE VIII. LE COMTE D'ARTIPHILE, fiuL ET homme eft plus que méchant, c'ell un envieux. Ah ! pourquoi les talens, au lieu d'exciter dans le cœur des Artiftes une noble émulation , une généreufe rivalité, n'y font-ils naître qu'une baffe C O M É D I E. 65 & lâche jaloufie? Un fuccès dans tous les genres, eft le tocfin qui réveille la haîne , ameute la médiocrité , effraye le demi-talent. Malheur à celui, qui, jeune encore, fe couronne d'un laurier! 11 peut dès-lors compter autant d'ennemis qu'il a de rivaux ; tous chercheront à l'écrafer ; & ii la dent de l'Envie fe brife contre fon ouvrage, on attaquera fon cœur , on dénigrera (es mœurs , on fouillera fon berceau , & fon nom même prêtera une arme nouvelle à la plate malignité. SCENE IX. LE COMTE, SUSANNE. S U S AN N S , à part. -Â. H ! Ciel 1 c'efr, le Comte d'Artiphile lui même? [Haut.) Pardon , Monlieur le Comte> j'ignorais que vous fuffiez ici. Y a-t-il long-tems ? Le Comte. Non » Madame. Quels font ces deux hommes que je viens d'y trouver? S U S A N N E. Ce font deux amis de mon mari. Le Comte. Deux amis de votre mari ? S U S A «N N E. Oui, Monfieur. L'un eft Mulicien, qui n'eu: pas fans talent, mais qui a le malheureux difaut de boire un peu. 66 LE SCULPTEUR, Le Comte. Je m'enfuis bien apperçu; mais quel eft l'autre? SUS ANNE. C'eft Monfieur du Cifeau, un confrère de mon mari , & qui demeure ici près. Le Comte. Monfieur du Cifeau ! Et c'eft, dites-vous » l'ami de votre mari ? S U S A N N E. Son ami intime. Le Comte. Le lâche ! ... Revenons à le Doux. Vous favez, Madame, la manière dont je me fuis comporté vis-à-vis de lui ? S U S A N N E. Ah! Monfieur le Comte , après avoir élevé fa jeu nèfle , après avoir été fon bienfaiteur, vou- driez-vous le perdre ? Le Comte. Il m'y force , Madame ; il y a plus d'un an que cet ouvrage devrait être fini. Je lui en ai fourni le marbre, je lui ai avancé plus de cent louis au-delà du prix convenu ; je ne lui demande pas d'argent, mais je veux, au moins, fon ouvrage , je le veux tel qu'il eft. Le Comte. Vous voulez donc notre ruine ? Je fais jufqu'à quel point vous avez pouffé vos bontés , & combien mon mari paraît avoir de torts vis-à vis de vous ; mais ces torts , j'en fuis peut-être la première caufe. COMÉDIE. 67 Le Comte. Vous, Madame! S U" s A N N E , lui montrant la Barcelonette de fon fils. Oui, moi, Monfieur. C'eft vous qui nous avez mariés; vous voyez le premier fruit de vos bienfaits & de l'amour de le Doux : peut-être ma ten- dreffe l'a-telle trop de fois détourné de fon ouvrage. Il efl bien difficile de fe livrer à tout fon génie , quand le cœur parle fi haut. Je fuis donc feule coupable ; mais mon crime fut de trop aimer l'époux que vous m'aviez donné. Le pu- nirez-vous de ma faute ? Le Comte. J'admire avez quelle adreffe vous défendez votre époux ; mais plus vous employez d'art pour le difculper, plus il eft coupable à mes yeux. S U S A N N E. Lui , coupable ! Le Comte. Oui, puifqu'il ne vous rend pas heureufe. S U S A N N E Le Doux ne me rend pas heureufe ! Eh ! que manque-t-il à mon bonheur ? Mon mari m'aime , m'adore , a pour moi les complaifances d'un amant. Le Comte. Vous me trompez. Madame; le Doux vous néglige, vous maltraite même. S U S A N N E. Qui peut vous avoir fait de tels rapports ? £ % 63 LE- SCULPTEUR^ Le Comte, lui donnant une lettre. Tenez, Madame, voyez ce qu'on m'écrit. S U S A N N E. C'eft l'e'ctiture de Monfieur du Cife.au. Le Comte. De l'ami de votre mari ? S u S A N N E. Oui , Monfieur. Le Comte. Et en êtes-vous bien certaine ? S U S A N N E. On ne peut davantage. Je vous montrerai vingt de fes lettres. Le Comte. Lifez donc. S U S A N N E , lit. « Monfieur le Comte , je me crois, en ho,n- » neur , obligé de vous donner un avis qui coûte » beaucoup à mon cœur ; mais je ne puis laifler » indignement tromper un homme aufn généreux v> que vous, & dont la protection eft fi précieufe « à tous les Artiftes. Vous avez confié un ouvrage »> très-conféquent à un jeune homme, nommé le »> Doux, qui, à la vérité, annonçait quelque talent ; w mais qui, depuis quelque tems , eft abfolument »» dérangé , maltraite fa femme , & paffe fa vie » dans une taverne , adonné au jeu , à la boiflon ; » il n'a plus ce cifeau ferme & hardi qui a dégrolli »» votre marbre , &. je vous préviens qu'il eft hors V d'état de l'achever. V Si j'ai un çonfeii à vous donner, c ? eft do le COMÉDIE. 69 » confier à des mains plus fûres. Il eft beaucoup »> d'Artiftes qui méritent votre confiance ; il en eft » un fur-tout, qui, ami , dit-on , & voifin de le v» Doux, a feul échauffé fon imagination, & con- ♦> duit fa main, j'ignore fon nom ; l'avis que je » vous donne en eft d'autant plus iincère , ainfi « que le profond refpecl, avec lequel j'ai l'hon- » neur d'être , quoique je ne me nomme pas ; >> Monfieur le Comte, votre, &c ». Le monftre ! Le Comte. Eh bien ! Madame ? SUS ANNE. L'envie feule , Monfieur, l'envie la plus baffe a pu dicter- une pareille lettre. Jugez quel eft cet homme , qui n'oie fe nommer ? Le Comte. J'avoue qu'un pareil écrit ne peut venir que d'une main méprifable ; mais eft-ce donc la première fois que la vérité parvient jufqu'à nous par uiî organe impur? SUS A NN E, Eh bien ! je me fens le courage de vous le dire , moi , cette vérité fi cruelle , & vous m'en croirez , Monfieur le Comte. Il eft vrai, le Doux eft changé ; mais ce n'eft pas un monftre , ce n'eft pas non plus un homme fans talent. C'eft un jeune Ar- tifte faible , qui , depuis quelque tems, entraîné par des amis dangereux , a négligé fon ouvrage ; mais fans rien perdre de fon génie. Ce Monfieur du Cifeau, ce lâche qui vous écrit, vient tous le» 70 LE SCULPTEUR, jours l'arracher de fon Attelier, pour le conduire dans un jardin , où s'affemblent des gens défœuvrés , mais honnêtes. Voilà les feuls torts de le Doux. Trop de facilité, un peu de pareffe , un peu de négligence; mais ce n'eft qu'un léger nuage qui peut bientôt fe dillîper. Ma tendrefie , vos con- feiis, vos bontés, fi vous daignez les lui confcrver, la vue de cet enfant qui lui doit le jour , auquel il doit le bonheur , tout va ranimer dans fon âme les premiers élans du génie. Mon époux a toujours le cœur excellent. Songez qu'en le perdant, vous perdrez fa femme & cette innocente créature. Non, vous n'en aurez pas la fermeté cruelle. SCENE X & dernière. Les Précèdent, LE DOUX. SUHNNE, voyant defeendre fon mari , vole à lui, & le préfente au Comte. "V"l E N S , mon ami, viens tomber avec moi aux pieds d'un homme fenlible , qui ne réhftera pas à nos larmes. Le Doux. Pardon , Monfieur le Comte, fi je parais en cet état devant vous ; une indifpofition fubite , un mal-aile. . .. Le Comte. Avouez, mon ami, qu'il en coûte cruellement à un homme honnête pour mentir. Epargnez-vous cette peine. COMÉDIE. 71 Le Doux. Quoi ! Sufanne ?... SUS ANNE. Peux-tu foupçonner , le Doux ?.... Le Comte. Ne faites point de reproches à votre femme. Il elt bien rare d'en trouver une pareille : loin de •. lus aceufsr , elle a tout employé pour vous juf- tiïier, & fa tendrefie pour vous, m'a plus appaifé que fes raifons. Ceft un Ange, mon ami, c'efl: un Ange tutélaire qui veille fur vous & fur votre maifon. Voyez tout ce que vous lui devez , puifque je vous conferve encore mes bontés , mon eftime & ma protection , malgré cette lettre affreufe que m'écrivait contre vous votre ami du Cifeau. Re- connaiffez-vous fon écriture ? L h Doux. Oui, Monfieur le Comte. Le Comte. Gardez - la. Le Doux. Qui donc a pu l'armer contre moi ? Le Comte. Vos fuccès ; & voilà l'ami pour lequel vous abandonniez cette femme refpeclable, cette créature intéreffante, à laquelle vous devez un père. Le DOUX, faifant un mouvement pour fe jetur aux pieds du Comte. Ak ! Monfieur , permettez.... ' fi L S SCULPTEUR. Le C O M T B . lui tendant la main. * i. Ce n'e/t pas à mes pieds q ie vous devez tomipîer,, le Doux ; c'eft à ceux de cette adorable femrpé. S U S A N N E , l'embrasant. Ch ! mon ami ! Le Doux, à_/â femme. Ma Sufanne.,.. j'abjure à tes pieds ce mal-, heureux goût, qui aliait , peut être , me fa* jjj oublier que j'étais époux & père. Le Comte. Voyez , le Doux, voyez à quoi tiennent les talens , les mœurs , le bonheur même. Voyez 4 fur-tout, combien un faux ami eft à craindre , & redoutez toujours iesiiaifons dang^reufes. FIN. Lu & approuvé. A Paris , ce 27 Février 17S4. S U A K D. Vu VApprobation , permis d'imprimer. A Paris, ee 28 Février 1784. LE NOIii.